De Telegram à la prison : le Kremlin criminalise la vie quotidienne des Russes
Chanter dans la rue, partager des messages ou des photos sur Telegram : dans la Russie de Poutine, des pratiques autrefois banales sont devenues des crimes punis par un État répressif.
Même la presse autorisée par le Kremlin tire un signal d’alarme : si les Russes ordinaires commencent à sentir la pression géopolitique dans l’intimité de leurs vies quotidiennes, il y a problème.
Guillaume Lancereau analyse une tendance.
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- Guillaume Lancereau •
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- © AP Photo/Pavel Golovkin
Ce 25 février, la Nezavissimaïa Gazeta (Journal Indépendant en français), l’un des principaux quotidiens russes, a publié une surprenante critique de la politique répressive du Kremlin 1. Surprenante à deux titres : par sa remarquable justesse et par le sentiment d’ambivalence ou de perplexité que laisse sa lecture.
Cet article intitulé « La potentielle interdiction de Telegram et la criminalisation de la vie quotidienne » déroule en effet une analyse on ne peut plus pertinente : pour la grande masse des citoyens ordinaires, l’aspect le plus insupportable de l’appareil répressif russe réside dans la criminalisation progressive de pratiques jusqu’alors considérées comme anodines.
La dernière décision en date est la suppression annoncée de Telegram, une application de messagerie incontournable dans l’espace post-soviétique, notamment en Russie, en Ukraine et en Asie centrale. Cette décision a suscité un véritable tollé parmi les 35 millions d’utilisateurs russes, y compris chez les blogueurs pro-guerre 2. En multipliant les décisions arbitraires de cet ordre, l’État russe entretient un climat d’incertitude et de crainte généralisée. Il est désormais impossible de savoir si un échange téléphonique avec un proche, une photographie postée sur un réseau social ou un morceau des années 2000 chanté dans la rue ne deviendra pas brusquement un crime aux yeux de l’État. Cette porosité entre l’univers politique et policier de la Fédération de Russie et le régime de terreur imposé aux territoires ukrainiens occupés est de plus en plus frappante.
Dans le même temps, on ne peut s’empêcher, à la lecture, de s’interroger sur la pragmatique de ce texte.
Si l’article n’a pas été censuré, contient-il réellement de quoi irriter le pouvoir ? Ne serait-il pas une énième tentative de manifester qu’il subsisterait en Russie un cadre « démocratique » de discussion politique allant jusqu’à la dénonciation des excès des organes de sécurité ? Le passé récent du quotidien concerné contribue d’ailleurs à entretenir ces soupçons. On se souvient certes que la Nezavissimaïa gazeta avait publié en 2023 une critique acerbe de la « propagande goebbelsienne » pratiquée sur les écrans de télévision russes, avant de devoir retirer l’article une heure plus tard 3. Néanmoins, on n’a pas oublié non plus les fuites de SMS qui ont exposé les échanges entre l’Administration présidentielle et la rédaction de Nezavissimaïa gazeta relativement à la publication d’articles sur commande de l’État 4.
En définitive, la lecture généreuse et la lecture soupçonneuse ne sont pas concurrentes.
Que l’on souligne la justesse de la condamnation portée par ce texte ou qu’on y lise plutôt la marque d’un pouvoir soucieux de ménager un espace médiatique à des piques politiques émoussées, une seule et même réalité se déploie : un régime de censure si généralisé qu’il rend suspecte toute critique légale du pouvoir.
Le fondateur de l’application Telegram, Pavel Dourov, a annoncé qu’une procédure pénale avait été ouverte à son encontre en Russie pour « complicité de terrorisme ». Plusieurs canaux de communication politico-informationnels se sont empressés de démentir ou de nuancer cette déclaration : la procédure pénale ouverte par les services spéciaux russes ne viserait pas tant Dourov lui-même que des individus non identifiés, dans le cadre d’une affaire portant sur l’usage de la messagerie à des fins terroristes. Par ailleurs, on a vu apparaître dans les médias russes plusieurs publications « fondées sur des sources du FSB », selon lesquelles 153 000 crimes — dont des assassinats retentissants et des attentats terroristes — auraient été commis depuis 2022 par des acteurs utilisant la messagerie. Il est dès lors difficile de ne pas interpréter ces publications comme une manière de préparer l’opinion publique à un blocage total de Telegram, après sa requalification par l’État comme « ressource extrémiste ».
Le manque de régulation de l’application Telegram constitue le principal argument en faveur de son blocage. Pavel Dourov objecte à ce motif la liberté des utilisateurs et la décorrélation entre la responsabilité pénale d’individus pour la commission d’actes terroristes et celle des responsables d’une plateforme sur laquelle ces individus auraient communiqué. En l’occurrence, les motifs invoqués par la Russie sont assez similaires à ceux que mobilisent les autorités françaises et européennes pour la régulation du contenu ; ici, il s’agit toutefois de mettre en œuvre des initiatives de censure et de surveillance indifférenciée des contenus numériques. Pavel Dourov y a réagi en dénonçant une volonté de « jeter l’ensemble de l’Union dans un Goulag numérique ».
Au cours de son allocution devant le Collège du FSB, Vladimir Poutine a déclaré que l’auteur de l’explosion survenue près de la gare Saviolovo de Moscou aurait, selon toute vraisemblance, été recruté en ligne. Le président russe n’a cité aucune plateforme en particulier, mais il est évident que ce type de déclarations revient à donner carte blanche aux agents de l’État en charge de la sécurité numérique.
Pour marquer le quatrième anniversaire du déclenchement de la guerre en Ukraine, Vladimir Poutine a choisi de s’exprimer devant le Collège du FSB à propos des stratégies de réplique face aux menaces extérieures et intérieures. Il déclarait en substance que, faute de réussir à infliger au pays une défaite stratégique sur le champ de bataille, les adversaires de la Russie se repliaient sur des pratiques terroristes allant du bombardement des villes russes au sabotage d’infrastructures, en passant par des attentats contre les représentants des autorités civiles et militaires.
Il évoquait à cette occasion l’explosion survenue à proximité de la gare Saviolovo de Moscou, ayant causé la mort d’un policier. Néanmoins, pour Vladimir Poutine, il ne semble pas exister de réelle distinction entre menaces intérieures et extérieures. En dernière analyse, toutes ces opérations sont, à ses yeux, le fait « des services secrets ukrainiens et de leurs commanditaires étrangers » 5.
L’annonce de Pavel Dourov a également suscité une question inquiétante : les utilisateurs qui souscrivent un abonnement payant à Telegram seraient-ils, le cas échéant, considérés eux-mêmes comme « terroristes » ou « extrémistes » ?
Comme sur d’autres messageries et réseaux sociaux, il existe sur Telegram des services payants (levée des limites d’usage, contenus exclusifs, reconnaissance de statut, etc.). La question consiste donc à savoir si, en cas d’assimilation de l’application à une ressource criminelle, le recours à ces services pourrait être rétrospectivement pénalisé comme une forme de financement du terrorisme ou de l’extrémisme.
L’ancien conseiller présidentiel pour les affaires numériques German Klimenko a laissé entendre qu’une telle pratique pourrait effectivement être criminalisée, ce qui constituerait un argument de poids en faveur d’une migration de l’ensemble des utilisateurs russes vers la messagerie Max. Du côté de la Douma, les réponses se veulent plus rassurantes : aucune poursuite ne menacerait les Russes ayant souscrit un abonnement avant un éventuel blocage.
Nous avons évoqué dans un précédent article sur la guerre informationnelle éternelle de Vladimir Poutine la mise en place de l’application MAX en 2025. Cette application sans chiffrement — et donc accessible au FSB — est un énième instrument de surveillance de la population russe. Les journalistes du média d’opposition Agentstvo ont établi que 70 % des chaînes publiques de discussion sur l’application MAX avaient été créées par des organes de l’État et des établissements publics 6.
Le journaliste Andreï Zakharov a par ailleurs établi que Vladimir Poutine avait des intérêts directs dans l’application : le fils de sa cousine, Mikhaïl Chelomov, l’un des nombreux prête-noms du président russe, possède plus de 12 % du capital de la société Sogaz, l’un des deux principaux actionnaires de l’entreprise VK, à l’origine de MAX 7. Le Kremlin expérimente deux tactiques pour en rendre l’usage progressivement obligatoire : la suppression de toutes les alternatives — en priorité WhatsApp et Telegram — et la généralisation du recours à MAX dans les échanges des citoyens avec l’administration, depuis les écoles jusqu’à ce que l’on appellerait en France les « démarches en préfecture ».
Cette affaire porte au grand jour un problème de fond, qui n’a rien d’oiseux ni d’absurde : celui de la criminalisation. La grande machine d’enquête et de sanction mise en branle il y a quelques années suit sa propre logique, qui est celle de l’appareil d’État. Ceux qui en assurent le fonctionnement doivent apporter continûment de nouvelles preuves de leur utilité et de la pertinence de leurs efforts. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ces acteurs de la répression en sont donc réduits, pour prouver leur efficacité, à débusquer sans cesse de nouveaux crimes et de nouveaux criminels, au lieu de constater que la criminalité a quasiment disparu, ce qui reviendrait à avouer que le système, en l’état, a rempli son office.
Cette analyse est à double tranchant. On pourrait la lire comme une critique quasi politologique de la manière dont les dynamiques inhérentes à la répression d’État poussent à l’excès de zèle des responsables qui craignent de perdre leur poste ou leur autorité à la seconde où leurs supérieurs estimeraient que leur mission aurait été remplie. D’un autre côté, cette critique se conclut sur un constat de quasi-disparition de la criminalité qui fait directement écho à l’un des piliers rhétoriques du Kremlin : l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir présidentiel aurait tiré la Russie des « criminelles » années 1990 et inauguré une ère de stabilité et de sérénité. Autrement dit, cette critique apparente pourrait cacher un argument en faveur du Kremlin.
Chaque nouvelle interdiction, chaque nouvelle loi répressive, chaque personne incluse dans la liste des « agents de l’étranger », des « extrémistes » ou des « terroristes » fournit aux responsables de la machine répressive de nouveaux instruments de lutte parmi lesquels ils n’ont plus qu’à choisir ce qui convient le mieux à leurs visées du moment. Dans ces conditions, seule une décision volontariste venue du sommet de l’État pourrait enrayer ce mécanisme. Pourtant, les représentants du pouvoir préfèrent, à l’heure actuelle, ne pas commenter le fonctionnement de cette machine, insistant plutôt sur son autonomie.
Si cette intervention publique de la rédaction se veut une critique du Kremlin doublée d’un appel à l’action, elle est surtout révélatrice de l’état de la politique russe : l’avant-dernière phrase de ce paragraphe est un appel du pied à moitié masqué à Vladimir Poutine. Le propre des dictatures est effectivement de faire d’une seule personne la source de tous les maux et l’objet de tous les espoirs, réduisant le corps civique à recourir à des formes — bien documentées par les historiens de l’époque moderne — de « supplique au souverain » : « Vladimir Vladimirovitch, sauvez-nous des folies de vos propres services ! »
On assiste dans le même temps à la criminalisation de toute une série de pratiques qui, il y a encore quelques années, voire quelques mois, étaient considérées comme légales, et même parfaitement naturelles. Personne ne se demandait si, en partageant son profil ou en postant une photographie sur un réseau social désormais interdit, il se rendait coupable de complicité de terrorisme. De même, passer des appels au moyen d’applications de téléphonie étrangères était une pratique quotidienne, d’une commodité évidente.
On pourrait dresser un diagnostic analogue à propos d’autres sphères de l’existence. Il y a encore cinq ans, aucune censure ne venait frapper le répertoire des musiciens de rue ; aujourd’hui, ils risquent deux semaines de détention administrative s’ils interprètent des chansons d’artistes « interdits », composées bien avant 2022 et chantées des milliers de fois par des milliers de personnes sans que cela prête à la moindre conséquence.
Ce paragraphe est véritablement le cœur de la critique de l’article : la répression ne se contente pas d’imposer un nouveau carcan aux pratiques sociales, culturelles ou politiques à venir ; elle requalifie rétrospectivement des pratiques tout à fait ordinaires en crimes. Pour la population russe, il s’agit sans doute de l’aspect le plus sensible de l’appareil répressif. Que des opposants russes soient déclarés « extrémistes » pour leurs activités à Berlin, Tallinn, Tbilissi ou New York, cela touche manifestement peu la majorité des habitants d’Irkoutsk ou de Vladikavkaz. En revanche, ils vivent comme une aberration le fait que chanter en public une chanson de leur groupe préféré des années 1990, désormais frappée d’interdit par le pouvoir, puisse entraîner des conséquences judiciaires. Ici, l’article fait référence à « l’affaire Stoptime » qui a conduit en octobre 2025 à l’arrestation de plusieurs musiciens de rue de Saint-Pétersbourg ayant interprété des chansons d’artistes reconnus « agents de l’étranger », comme Noize MC, Monetotchka ou Zemfira 8.
Le risque de se heurter au système répressif et de traverser une épreuve dévastatrice devient progressivement un risque universel.
Cette configuration dégrade les conditions d’existence de citoyens entièrement dépourvus de penchants criminels, tout en transformant en profondeur la psyché collective. Le pouvoir ne peut plus faire mine d’ignorer ce problème en se retranchant derrière des formules creuses telles que « La loi est la loi » ou « La justice russe est indépendante ».
Sources
- « О возможной блокировке Telegram и криминализации повседневных практик », Независимая газета, 25 février 2026.
- L’un d’entre eux écrivait par exemple : « Dans mon entourage, qui est assez étendu, il n’y a pas une seule personne qui ne considère pas le blocage de Telegram comme une marque de stupidité et de pur marasme » [lien].
- « Институт РАН обвинил Соловьева в « геббельсовской пропаганде ». Заявление удалили в тот же день », Агентство, 5 septembre 2023.
- « Современная история российской политики, рассказанная в СМС. Часть IV », The Insider, 9 avril 2015.
- « Заседание коллегии ФСБ России », kremlin.ru, 24 février 2026.
- « Около 70 % всех каналов в Max были созданы госструктурами », Агентство, 19 février 2026.
- « Мессенджер Max тайно принадлежит Путину », YouTube, chaîne Андрей Захаров, 18 février 2026.
- « Двух музыкантов группы Stoptime отправили в спецприемник за исполнение песен на улицах Петербурга », Медиазона, 16 octobre 2025.