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Qui des États-Unis ou de la Chine dominera le monde ? Vont-ils se faire la guerre ou bien s’entendre pour se partager la planète ? Quel sera le sort de l’Europe, prise entre ces deux géants ? 

La plupart des scénarios esquissant les décennies à venir tournent invariablement autour de ces mêmes questions.

Il n’y a rien de surprenant à cela. 

Depuis la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis la chute du mur de Berlin, les États-Unis ont été la puissance dominante. Bien qu’ils soient affaiblis, ils restent une puissance militaire et économique et ont su conquérir une place dominante dans les technologies numériques qui devraient jouer un rôle déterminant dans les prochaines décennies.

La Chine, quant à elle, a connu depuis un demi-siècle un parcours économique et technologique époustouflant, qui l’a menée au tout premier rang des économies mondiales. Aujourd’hui, elle  constitue un concurrent sérieux pour les États-Unis, capable de revendiquer l’hégémonie globale tant sur le plan politique et militaire que sur celui des technologies d’avenir. 

Il est courant de considérer le futur comme le prolongement des tendances observées dans le passé récent. 

Dans ce contexte, il est logique de l’envisager comme un combat entre les États-Unis et la Chine pour la domination du monde.

Mais une telle façon d’aborder l’avenir se révèle cependant presque toujours trompeuse ; on en trouve de nombreux exemples dans le passé.

À la fin du XVe siècle, la découverte de l’Amérique, loin de signifier la victoire définitive de l’Espagne sur les autres puissances impériales comme on pouvait le penser à l’époque, a marqué au contraire le début de son déclin.

Lors des années 1930 en Europe, la crise économique avait remis la guerre à l’ordre du jour, bien que la plupart des contemporains aient pensé que la Grande Guerre serait le dernier des conflits. 

Plus près de nous encore, la chute inattendue du mur de Berlin a bouleversé un ordre du monde qui semblait, pour la plupart de ses observateurs, devoir ne jamais disparaître.

On peut se demander aujourd’hui si les fragilités de la Chine et des États-Unis ne sont pas trop sous-estimées : si finalement le monde qui vient pourrait n’être dominé ni par l’un ni par l’autre malgré leur puissance à ce jour incontestée.

Les signes du déclin américain

Commençons par examiner le cas américain.

Aujourd’hui, la puissance des États-Unis repose en grande partie sur la domination qu’ils exercent sur la tech ; celle-ci ne provient pas vraiment de la qualité particulière du système scolaire américain mais surtout de l’excellence des grandes universités américaines et de leur capacité à attirer les meilleurs élèves du monde entier : à eux seuls, selon l’OCDE, les États-Unis accueillaient en 2022 18,6 % des étudiants étrangers dans le monde 1.

Cette attractivité est aussi celle des géants de la tech comme des start-ups, qui attirent les meilleurs ingénieurs du monde entier.

En 2023, 41 % des habitants de la Silicon Valley étaient nés hors des États-Unis 2.

Comment Trump sape l’industrie technologique américaine

Avec sa politique anti-migrants et ses attaques contre les universités, Trump est en train de casser ce ressort fondamental du dynamisme technologique américain.

Non seulement ses politiques devraient dissuader les futurs talents de venir étudier et travailler aux États-Unis, mais elles pourraient bien également pousser les étrangers qui y sont présents aujourd’hui à vouloir partir vers des cieux plus cléments. Certains Européens pourraient ainsi désirer retourner dans leur pays d’origine pour y fonder de nouveaux concurrents aux firmes américaines.

En 2023, 41 % des habitants de la Silicon Valley étaient nés hors des États-Unis.

Guillaume Duval

On peut raisonnablement penser aujourd’hui que les dégâts causés seront durables : quel que soit l’avenir politique des États-Unis, il y aura selon toute vraisemblance un avant et un après Trump en matière d’attractivité du pays pour les talents étrangers.

L’usage agressif et impérial que le président américain et les magnats du secteur font de la domination technologique américaine peut sans doute leur apporter des avantages à court terme, à cause de la dépendance extrême où se trouvent les partenaires des États-Unis. 

Une telle manière de faire ne peut cependant qu’inciter ces partenaires à chercher à se passer au plus vite des services de la tech américaine.

Il n’y a guère de raison de penser qu’ils ne pourront y parvenir à terme.

L’autre ressort de la domination technologique des États-Unis est le colossal budget de la défense et la façon dont il irrigue les universités et la recherche outre-Atlantique depuis des décennies 3.

Or l’un des objectifs de la droite MAGA américaine est bien de faire baisser significativement ce budget, que grèveraient de trop nombreuses interventions étrangères ; c’est à la lumière de cet objectif qu’il faut comprendre le retrait annoncé d’Europe et la demande faite aux membres de l’OTAN d’accroître fortement leurs propres dépenses de défense.

Malgré cette ambition de réduire le budget militaire, Donald Trump essaie bien sûr de sauver le complexe militaro-industriel américain en cherchant à extorquer des achats d’armes américaines supplémentaires aux Européens.

Comme pour le numérique, le président américain obtiendra sans doute quelques résultats à court terme.

Mais à moyen terme, les perspectives sont plus sombres : les partenaires actuels des États-Unis chercheront — et parviendront — à se défaire de leurs dépendances. Le moteur de la domination technologique américaine qu’est la défense risque fort de se retrouver lui aussi à l’arrêt.

Le dernier ressort de la puissance technologique américaine touche à sa capacité à attirer l’épargne mondiale pour à la fois financer son énorme déficit public et investir sur les marchés financiers — en particulier, sur le Nasdaq qui offre un débouché aux start-ups et à leurs investisseurs en capital-risque.

Aux États-Unis, le niveau de détestation réciproque des différents camps politiques n’a sans doute jamais été aussi important depuis la fin de la guerre de Sécession en 1865.

Guillaume Duval

Sur ce point aussi, l’avenir semble sombre pour les États-Unis.

L’endettement public américain suit une trajectoire très inquiétante, encore aggravée par la politique irresponsable de Trump, offrant de colossaux cadeaux fiscaux aux plus riches. Il remet de plus en cause l’indépendance de la Réserve fédérale et affaiblit l’État de droit en politisant la justice américaine.

La dédollarisation du monde a déjà commencé

De telles politiques nourriront une défiance croissante à l’égard du dollar et des actifs américains, renforcée par l’usage massif et généralisé que font les États-Unis des sanctions extraterritoriales.

Pour résister à celles-ci, les partenaires des États-Unis chercheront à dédollariser l’économie mondiale — mais aussi à se passer des moyens de paiement et de l’intermédiation financière d’origine américaine.

Certes, il est question de dédollarisation depuis plusieurs années déjà mais le mouvement est resté lent jusqu’ici ; pourtant, un point de bascule a probablement été atteint en réaction aux mesures de Donald Trump.

Au-delà des raisons qui penchent en faveur d’un déclin de la domination américaine sur la tech et l’innovation technologique, la politique de Trump pour réindustrialiser les États-Unis n’a guère de chances de fonctionner non plus.

Malgré les droits de douane mis en place par le président américain, l’appétit des investisseurs étrangers pour investir aux États-Unis devrait rester limité. Les raisons en sont nombreuses : les tensions internes et l’instabilité politique du pays, l’incertitude juridique croissante sur les investissements qui résulte de la mise au pas politique du système judiciaire, mais aussi la défiance grandissante déjà mentionnée à l’égard du dollar.

La ruine des infrastructures publiques

Aux États-Unis, de nombreuses infrastructures publiques sont également dans un état déplorable — réseaux électriques, routes, ponts ou encore réseaux ferroviaires. 

Depuis la crise de 2008, les dépenses publiques dans ce domaine ont été en net recul.

Après des décennies de négligence, Joe Biden avait commencé à s’attaquer sérieusement à ce problème avec des programmes fédéraux ambitieux, mais la priorité absolue donnée par Donald Trump aux baisses d’impôts pour les plus aisés va donner un coup d’arrêt à cet effort de rattrapage.

Les faiblesses majeures du réseau et de la production électriques risquent en particulier d’être un handicap important pour le développement de l’intelligence artificielle aux États-Unis, d’autant plus que les politiques fédérales en faveur du développement des énergies renouvelables ont été mises à l’arrêt.

Les perspectives des énergies fossiles sont elles aussi en réalité très limitées : l’exploitation des gaz et pétroles de schistes consiste déjà à «  racler les fonds de tiroir  ». Il s’agit d’exploiter, d’une façon coûteuse, les dernières sources disponibles. Or ces ressources sont déjà en voie d’épuisement. 

Les attaques de Trump contre toutes sortes d’ennemis ressemblent davantage au chant du cygne d’un pays au bord de l’implosion qu’à l’amorce d’une renaissance de la puissance américaine.

Guillaume Duval

Le changement climatique rendra enfin d’importantes parties des États-Unis impropres à l’agriculture et difficilement habitables, notamment en Californie ou encore aux alentours de Las Vegas, du fait du manque d’eau. La Corn Belt, cœur de la puissance agro-alimentaire américaine, devrait aussi être lourdement touchée.

Les côtes ne seront pas épargnées non plus. 

Alors que la Floride, où les logements sont déjà le plus souvent non assurables, devrait cesser d’être habitable, bien d’autres villes côtières sont directement menacées par la montée des eaux — à commencer par New York.

Une population en mauvaise santé

L’état de santé des Américains est aussi dans un état déplorable en raison notamment de leur mode de vie et d’alimentation.

En 2022, 43 % des Américains étaient comptabilisés dans la catégorie « obèses », contre 24 % en Allemagne et 11 % en France. 

Combiné à une mortalité élevée du fait de l’usage répandu d’armes à feu et de la surconsommation de drogues, notamment d’opioïdes, cela se traduit par une espérance de vie à la naissance de 78 ans seulement — contre 84 en Italie, 83 en France et 81 en Allemagne.

Bien qu’il soit particulièrement coûteux, le système de santé américain ne parvient pas à redresser la situation. En 2022, 16,5 % du PIB américain était consacré à son fonctionnement — contre 10,4 % en moyenne dans l’Union.

Alors que les Américains des classes populaires, en trop mauvaise santé, ne peuvent guère prendre en charge un certain nombre de travaux pénibles, les États-Unis ne survivaient jusqu’ici que grâce à un afflux constant de main-d’œuvre immigrée pour assurer ces tâches difficiles. 

Or Trump y a mis un coup d’arrêt qui risque d’être durable. Non seulement du fait du durcissement de la politique d’immigration américaine mais aussi du fait de la moindre attractivité d’une société qui s’est révélée à cette occasion profondément xénophobe et dont l’avenir semble compromis.

Un pays au bord de la guerre civile ?

Les États-Unis sont désormais au bord du déchirement. 

Le niveau de détestation réciproque des différents camps politiques n’a sans doute jamais été aussi important depuis la fin de la guerre de Sécession en 1865.

Deux populations vivent l’une à côté de l’autre sans se croiser, dans des espaces informationnels distincts, tout en se vouant une haine tenace. Celle-ci semble désormais telle qu’il paraît imprudent de miser sur le maintien durable de la paix civile aux États-Unis voire, à plus long terme, sur l’unité politique de la fédération.

Lors de son second mandat, Donald Trump a démontré en moins d’un an combien le système institutionnel américain était devenu dysfonctionnel.

Les tant vantés checks and balances censés protéger les États-Unis contre les aventures et les extrémismes, se sont révélés des tigres de papier inefficaces. Dans le même temps, une corruption rappelant les républiques bananières, encouragée par les règles de financement des campagnes électorales, gangrène toute la classe politique.

Les attaques de Trump contre toutes sortes d’ennemis, de même que ses méthodes sur la scène internationale, ressemblent donc davantage au chant du cygne d’un pays au bord de l’implosion qu’à l’amorce d’une renaissance de la puissance américaine.

Les raisons ne manquent pas pour considérer que les États-Unis sont un colosse aux pieds d’argile et que la domination qu’ils exercent encore sur le monde — en particulier grâce aux oligarques de la tech — n’a guère de raisons de perdurer. Leurs nombreuses faiblesses sont assez bien connues et documentées. À rebours, si l’essor de la Chine semble pour l’instant inarrêtable et son avenir prometteur, ses fragilités sont elles bien réelles.

L’avenir qui attend Pékin pourrait être plus sombre qu’on ne l’imagine souvent.

En Chine : la faiblesse derrière la force

Comme aux États-Unis, la première menace qui pèse sur la République populaire est de nature politique.

On oublie souvent que la Chine est un pays structurellement instable. Depuis la révolte sanglante des Taiping lors de la seconde moitié du XIXe siècle, le pays n’a jamais connu durablement la paix civile.

Elle fut suivie au tournant du XXe siècle par celle non moins sanglante des Boxers — avant qu’une révolution ne mette fin à l’Empire chinois en 1912, plongeant le pays dans le chaos.

Une Chine dont la population d’âge actif aura été divisée par plus de trois a peu de chances de rester pour longtemps l’usine du monde.

Guillaume Duval

À cet effondrement succéda des années 1920 à 1949 une terrible guerre civile dont André Malraux retraça toute l’horreur dans La Condition humaine. Ce conflit quasi ininterrompu s’est doublé, entre 1937 et 1945, d’une guerre tout aussi meurtrière avec l’envahisseur japonais.

Au terme de cette guerre civile, la victoire définitive des communistes chinois n’a pas réellement ramené la stabilité politique en Chine.

Les luttes internes au régime ont conduit en effet à plusieurs soubresauts violents et meurtriers. Pour asseoir son pouvoir face à ses rivaux, Mao Zedong lança à la fin des années 1950 la politique du Grand Bond en avant — provoquant par une famine la mort d’une trentaine de millions de Chinois. Puis la Révolution culturelle entretint de 1966 à 1976 une quasi-guerre civile, tout en désorganisant l’ensemble du pays.

Bien que la situation politique semble s’être stabilisée en Chine depuis la mort de Mao il y a un demi-siècle, il ne faut pas oublier que le pays a failli basculer de nouveau lors des événements de la place Tian’anmen en 1989.

La domination du Parti communiste chinois peut sembler incontestée et destinée à durer toujours, comme on le pensait du pouvoir en Union soviétique au début des années 1980. Pourtant, sous la surface lisse garantie par la propagande et la police du régime, l’instabilité et la violence politiques ne sont jamais très loin en Chine.

La dictature communiste, amie du capital

Après la mort de Mao en 1976, les cadres écartés par la Révolution culturelle, rassemblés autour de Deng Xiaoping, sont parvenus à canaliser cette violence.

Ils remirent non seulement le régime et le pays sur les rails, mais réussirent surtout à susciter une dynamique économique spectaculaire.

Cette ascension permet aujourd’hui à la Chine de rivaliser avec les États-Unis pour l’hégémonie mondiale, une situation difficilement imaginable il y a cinquante ans.

Ce rattrapage fut conduit tout en maintenant le pays sous la dictature du Parti communiste ; beaucoup estimaient qu’un tel miracle économique ne pouvait être mené que par des démocraties.

Rien n’est pourtant plus faux.

« L’accumulation primitive du capital », pour reprendre les termes de Karl Marx, nécessite toujours un pouvoir fort capable de contenir le peuple. Pour qu’elle se produise, il faut en effet maintenir sur une longue période un taux d’épargne très élevé pour donner la priorité absolue à l’investissement, matériel et immatériel, aux dépens de la consommation. Et cela bien que l’économie connaisse une forte croissance qui permettrait a priori de distribuer du pouvoir d’achat. 

Compte tenu des déséquilibres massifs accumulés, il semble très probable que la Chine connaîtra des crises économiques et financières majeures.

Guillaume Duval

Il est en réalité impossible de réussir une telle « accumulation primitive » dans un contexte démocratique avec suffrage universel, droit syndical et liberté de la presse : dans une telle situation, les dirigeants seraient obligés de renoncer à investir pour distribuer du pouvoir d’achat lors de grèves ou à l’approche des élections.

Au cours des dernières décennies, les autres pays — comme la Corée du Sud — qui ont aussi réussi un rattrapage économique rapide, y sont également parvenus dans le cadre d’un régime autoritaire. 

La réussite chinoise comme fruit d’un équilibre politique

Si l’autoritarisme est sans doute nécessaire pour réussir un rattrapage économique aussi rapide que la Chine, l’inverse n’est pas vrai  : beaucoup de régimes autoritaires échouent dans cet exercice.

Ils ne parviennent pas à enclencher une dynamique économique à cause de la corruption excessive que permet le régime, des erreurs liées aux lubies du chef et à l’esprit de cour qui l’entoure.

Ce qui a fait le succès économique de la Chine communiste au cours de la période Deng Xiaoping — une ère que l’on peut étendre en pratique jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping — c’est précisément une capacité à contourner ces écueils en évitant la concentration des pouvoirs par un système de checks and balances au sein même de l’appareil communiste. 

Ce contrôle a pris plusieurs formes ; il prévoyait la cohabitation institutionnalisée d’un secrétaire général du Parti et d’un premier ministre appartenant à deux factions différentes, de même que l’interdiction d’effectuer plus de deux mandats à la tête de l’État.

Un tel jeu a permis de faire avancer de façon remarquable la Chine pendant quarante ans en corrigeant les dérives dans un sens ou dans l’autre à l’occasion des alternances au pouvoir — même si la situation a bien failli échapper au contrôle du PCC en 1989, au moment de la chute du mur et de Tian’anmen. 

Mais depuis 2012, Xi Jinping a cassé cette mécanique délicate.

Xi a réussi à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains pour se maintenir à la tête du pays au-delà des dix années réglementaires. 

Ce faisant, il a — malgré les apparences — fragilisé le régime en éliminant le système de contre-pouvoirs existant au sein de la nomenklatura du Parti.

Plusieurs signes trahissent les dysfonctionnements que cela engendre et notamment le grand retard pour mettre fin à la politique zéro-Covid en 2022, malgré les dégâts sociaux, politiques et économiques considérables qu’elle engendrait.

Personne n’a osé se plaindre auprès de Xi de la situation, de peur de tomber en disgrâce.

Les purges constantes imposées par celui-ci aux plus hauts niveaux du Parti, de l’État et de l’armée ont montré à chacun que cette menace était à prendre au sérieux : depuis 2012, selon les statistiques officielles, plus de six millions d’enquêtes disciplinaires ont été conduites au sein du PCC 4.

On vante souvent la clairvoyance et le long-termisme des dirigeants chinois : en réalité, la politique économique chinoise des dernières années ressemble plutôt à une fuite en avant.

Guillaume Duval

Dans ce contexte, alors que les anciens mécanismes de régulation internes au Parti communiste chinois n’existent plus, la succession prochaine de Xi risque de faire entrer de nouveau le pays dans une phase violente compte tenu de tous les ressentiments et désirs de vengeance accumulés sous son règne. 

Cinq décennies plus tard, la Chine pourrait se retrouver dans une situation aussi instable que celle qui prévalait à la mort de Mao.

Au-delà de ces incertitudes politiques, il existe désormais en Chine une profonde contradiction entre la réalité d’un pays devenu très inégalitaire — même s’il l’est moins, selon les données officielles, que les États-Unis ou le Brésil — et l’idéologie officielle d’un régime qui se réclame toujours du marxisme et chante l’Internationale à chaque grande occasion. Une telle contradiction semble difficilement tenable à moyen terme dans un pays devenu aussi riche et éduqué, malgré les puissants moyens de contrôle et de répression dont dispose le régime.

Le mouvement de Tian’anmen en 1989 ou les manifestations de Hong Kong montrent que les Chinois aspirent eux aussi à la démocratie dès que la mainmise du régime se desserre ou que les contradictions internes au PCC s’aiguisent. Ils revendiquent la liberté de parole, de création, de la presse, d’association, syndicale et le pluralisme politique — comme des Européens pourraient le faire. 

Une économie à bout de souffle

Le modèle économique qui a fait le succès de la Chine s’essouffle aujourd’hui.

Certes, la dictature du Parti Communiste a probablement été utile pour réussir la phase « d’accumulation primitive du capital » lors des années 1980 et 1990 mais celle-ci, renforcée sous Xi Jinping, risque maintenant de devenir un frein pour la poursuite du développement économique. 

Passé la phase d’intense accumulation du capital qui a bénéficié du fait d’avoir un régime autoritaire, une véritable démocratie accompagnée de libertés politiques et syndicales devient indispensable pour stabiliser l’économie et poursuivre sa croissance. En Europe, la période des Trente Glorieuses témoigne de ce phénomène, après les dégâts considérables causés par la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale, qui avaient clos aux États-Unis et en Europe cette phase d’accumulation primitive. 

La Chine de Xi Jinping n’est pourtant pas prête cependant à mettre en œuvre un tel tournant — loin de là.

La dictature du PCC paraît en effet structurellement incapable de réorienter l’économie chinoise vers la consommation intérieure et les services.

Elle continue au contraire d’entretenir un surinvestissement mortifère.

Celui-ci a tout d’abord nourri une bulle immobilière géante qui a fini par exploser en 2020.

Cette crise de l’immobilier est loin d’être réglée et pèse toujours lourdement sur l’économie chinoise. Pour maintenir malgré tout la croissance, le pouvoir a encouragé ensuite un nouveau surinvestissement, tout aussi massif, dans le secteur industriel — aboutissant désormais à de gigantesques surcapacités qui ne peuvent se déverser qu’à l’extérieur de la Chine.

Un endettement colossal

Cette politique économique a été conduite au prix de l’accumulation d’immenses dettes.

Selon le FMI, la dette publique chinoise se situerait en réalité déjà à 124 % du PIB du pays, une fois intégrées les dettes hors-bilan des collectivités locales chinoises. L’endettement total interne atteint les 300 % du PIB.

On vante souvent la clairvoyance et le long-termisme des dirigeants chinois : en réalité, la politique économique chinoise des dernières années ressemble plutôt à une fuite en avant pour entretenir coûte que coûte une croissance de plus en plus artificielle.

Compte tenu des déséquilibres massifs accumulés, il semble très probable que la Chine connaîtra dans les années qui viennent des crises économiques et financières majeures

Celles-ci surviendront notamment à cause des surcapacités industrielles gigantesques qui devraient cesser de trouver des débouchés extérieurs suffisants, non seulement aux États-Unis mais également en Europe.

Plutôt que de poursuivre la trajectoire triomphale sur laquelle elle était engagée depuis cinquante ans, il ne paraît pas improbable que l’avenir économique de la Chine ressemble davantage à la stagnation qu’a connue l’économie japonaise depuis 1990.

En interne, les conséquences d’une telle crise économique seraient imprévisibles, notamment si elle devait se conjuguer avec celle — politique — qui ne manquera pas de se produire lors de la succession de Xi Jinping.

Au-delà de la question des déséquilibres économiques et financiers massifs accumulés, deux autres dimensions, plus structurelles, font douter d’un avenir radieux pour la Chine et son économie.

La première touche à la démographie : du fait de la politique de l’enfant unique mise en place à la fin des années 1970, le vieillissement et la diminution de la population chinoise sont désormais très rapides — plus encore qu’en Europe. Bien que cette politique ait été révoquée il y a presque dix ans maintenant, le taux de natalité ne s’est pas redressé du fait notamment du coût très élevé du logement et de l’éducation. 

Xi a — malgré les apparences — fragilisé le régime en éliminant le système de contre-pouvoirs existant au sein de la nomenklatura du Parti.

Guillaume Duval

Selon les projections démographiques des Nations unies en 2024, la Chine devrait voir sa population diminuer de plus de moitié d’ici 2100, avec 639 millions d’habitants à cette échéance contre 1,41 milliard en 2025.

En 2100, 46 % de la population chinoise devrait ainsi avoir plus de 65 ans — un chiffre plus élevé encore qu’au Japon, où ce taux devrait être de 37 % 5. Quant à la population d’âge actif — de 20 à 64 ans — sa part baisse en Chine depuis maintenant dix ans et elle devrait passer de 911 millions en 2015 à 275 millions en 2100, soit une division par plus de trois.

Pékin connaîtra la vieillesse avant la richesse

Ce séisme démographique mettra la société chinoise à rude épreuve.

Si l’Europe connaîtra une dynamique analogue, elle sera toutefois moins rapide. 

De plus, le continent dispose déjà de systèmes sociaux éprouvés et de modes de prise en charge des personnes dépendantes — même s’ils sont souvent insuffisants.

Le problème de la Chine est plus aigu : elle sera vieille avant d’être vraiment riche. Et elle aura probablement beaucoup de mal à se doter à temps de systèmes sociaux et de prise en charge adaptés.

En Chine, la tradition est en effet que ce soient les enfants qui prennent en charge leurs parents dépendants à leur domicile. Le problème est qu’il ne se trouvera alors que très peu de couples d’enfants uniques pour accepter de s’occuper de leurs quatre parents âgés.

De plus, et quels que soient les progrès de l’automatisation, une Chine dont la population d’âge actif aura été divisée par plus de trois aura peu de chances de rester longtemps l’usine du monde. 

D’autant qu’il faudra bien qu’une part significative de cette main-d’œuvre s’occupe de ces personnes âgées qui représenteront près de la moitié de la population du pays.

Pour combler ce gouffre démographique, la Chine pourrait bien sûr avoir recours à l’immigration, ce qu’elle fera sans doute ; mais cette politique risque de soulever de graves difficultés sociales et politiques dans un pays qui n’a aucune tradition dans ce domaine. 

La dynamique démographique très particulière de la Chine est ainsi l’un des principaux éléments susceptibles, au cours des prochaines décennies, de saper sa capacité à dominer le monde.

La menace du changement climatique

Les questions environnementales risquent elles aussi d’handicaper lourdement l’avenir du pays.

En Chine, le développement agricole et industriel trépidant des dernières décennies, sous l’égide d’un pouvoir politique en partie corrompu et peu regardant, a eu des conséquences dramatiques en termes de pollution de l’air, de l’eau et des sols.

Si ces dégâts commencent à être mieux pris en compte, ils auront néanmoins des effets négatifs persistants.

Le changement climatique devrait aussi grandement impacter le modèle chinois. 

Si le pays présente actuellement 18 % de la population mondiale, il ne possède que 8,5 % de la surface agricole et 6,5 % des ressources en eau douce de la planète.

Nourrir la Chine a toujours été un problème difficile : au cours des dernières décennies, l’urbanisation rapide a consommé une part non négligeable de cette faible surface agricole, notamment dans les plaines côtières de l’Est du pays. Si la rapide décrue démographique pourrait aider à amortir le choc sur la production agricole qui devrait résulter du changement climatique, les difficultés seront cependant considérables.

L’agriculture chinoise est de plus très dépendante des grands fleuves qui descendent de l’Himalaya, eux-mêmes alimentés par des glaciers en recul rapide.

Alors que les barrages établis sur ces fleuves sont essentiels pour la production électrique, leur débit devrait se réduire sensiblement lors des années à venir. 

Par ailleurs, alors que 650 millions de Chinois habitent les régions côtières et 150 millions des zones qui se situent au niveau de la mer — notamment à Shanghai, à Shenzhen, à Canton, à Hong Kong et dans leurs environs — la montée des eaux engendrera de graves perturbations ainsi que la multiplication d’événements climatiques extrêmes.

Les fragilités politiques, sociales, économiques, démographiques et écologiques de la Chine sont donc nombreuses et il n’y a de ce fait guère de chance qu’elle parvienne à poursuivre l’ascension triomphale qu’elle a entreprise lors des cinq dernières décennies.

La Chine sera vraiment vieille avant d’être vraiment riche.

Guillaume Duval

Ce que pourrait faire l’Europe

Accepter que les États-Unis comme la Chine soient bien plus faibles qu’ils le semblent au premier abord a de nombreuses conséquences pour le reste du monde.

Tout d’abord, ces faiblesses sont relatives : si les États-Unis et la Chine risquent en effet de subir de profondes crises au cours des décennies qui viennent, le reste du monde ne sera pas épargné non plus. 

Le monde entier sera ainsi aux prises avec le changement climatique ou le vieillissement démographique. 

Les États-Unis comme la Chine pourraient être mis à mal sans pour autant que d’autres régions du monde ne prennent réellement l’avantage.

La fragilité de Washington et de Pékin, résultant de leurs contradictions internes, ne constitue pas non plus forcément une bonne nouvelle pour le reste du monde : pour des leaders confrontés à une contestation domestique, essayer de rassembler le peuple face à un ennemi extérieur est une stratégie éprouvée pour conserver le pouvoir.

Les difficultés chinoise et américaine internes risquent de se traduire non pas par un effacement de ces pays sur la scène internationale, mais au contraire par une agressivité accrue. 

Les premiers signes d’un tel retournement se voient aujourd’hui : tandis que Trump attaque le Venezuela, le Canada et le Groenland, Xi Jinping menace le Japon, Taïwan et tous les pays voisins en mer de Chine méridionale.

Mais une telle agressivité extérieure ne traduit pas toujours une position de force.

Les dirigeants qui y ont recours trahissent souvent leur faiblesse à l’intérieur de leurs frontières.

Ces réserves faites, l’affaiblissement des deux grandes puissances pourrait ouvrir des marges de manœuvre nettement plus grandes à l’Union à l’avenir que ce que la plupart des Européens envisagent aujourd’hui.

Si l’Europe est capable de s’associer d’une part avec les autres pays développés — menacés eux aussi par les initiatives de Trump — et d’autre part avec les nombreux pays du Sud qui ne souhaitent s’aligner ni sur la Chine ni sur les États-Unis, elle peut espérer sortir de ses dépendances économiques et technologiques excessives à l’égard de ces deux puissances.

Une telle politique permettrait aussi de rénover un multilatéralisme capable de contenir les initiatives intempestives de ces géants fragiles et dangereux.

Pour avoir une chance d’y parvenir, l’Union doit commencer par régler les problèmes de gouvernance interne qui la freinent et la privent des moyens d’agir — et sur ce plan, beaucoup reste à faire.

Sources
  1. International student mobility, OCDE.
  2. Selon le Silicon Valley Index de 2025.
  3. Tant les semi-conducteurs qu’Internet lui-même ont été à l’origine des projets soutenus à bout de bras par les États-Unis pour leur défense.
  4. 新华视点·2024年度盘点丨2024年中国正风反腐“成绩单”
  5. Cette même proportion devrait être de 31 % en France.