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En novembre 2025, alors qu’il visitait un centre de formation aux drones de l’armée, le ministre taïwanais de la Défense, Wellington Koo, a cité l’exemple de l’Ukraine pour montrer qu’une armée désavantagée en termes d’effectifs et de moyens peut obtenir un avantage asymétrique en faisant « un usage innovant et généralisé de plateformes sans pilote ». La leçon à en tirer va bien au-delà de la simple acquisition de matériel : il s’agit d’adapter la doctrine, la formation, le commandement et le contrôle (C2), ainsi que l’intégration entre les unités de première ligne et les fabricants, à l’usage de ces plateformes en temps de guerre. Le rythme de production et la capacité d’adaptation aux contre-mesures ennemies, qui évoluent rapidement, sont également essentiels pour l’emporter sur l’adversaire.
Pour Taïwan, où l’on oppose les capacités de défense conventionnelles et asymétriques, l’Ukraine constitue un exemple qui se joue en temps réel. Il ne s’agit pas de soutenir que les drones doivent remplacer les armes conventionnelles, mais que les uns et les autres doivent être employés en fonction des besoins opérationnels. Les drones permettent d’élargir le champ de reconnaissance, d’identifier et de suivre des cibles, de corriger les tirs d’artillerie et d’évaluer les dégâts. Les missiles, l’artillerie et les autres systèmes conventionnels constituent une puissance de feu complémentaire. La question que Taïwan doit se poser est la suivante : comment associer au mieux ces capacités, compte tenu des ressources et des stocks limités, et de la nécessité de maintenir des opérations à long terme ?
En même temps, Taïwan doit tenir compte de son propre environnement opérationnel. Le conflit ukrainien est principalement terrestre, alors que Taïwan est confronté à des menaces dans les airs, sur terre et en mer. Qui plus est, l’activité aérienne et navale permanente de l’Armée populaire de libération (APL), ainsi que la pression grandissante dans la « zone grise » maritime, brouillent la frontière entre coercition en temps de paix et opérations militaires, ce qui peut réduire les délais d’alerte et de réaction. C’est pourquoi les UAV (véhicules aériens sans pilote) doivent prendre en charge davantage de missions, notamment le renseignement, la surveillance et la reconnaissance maritime (ISR), le ciblage, les frappes, les relais de communications, la logistique et la guerre électronique.
Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, le ministère taïwanais de la Défense suit de près ce théâtre d’opérations pour revoir ses priorités en matière de drones. Des changements ont eu lieu dès 2025-2026 dans quatre domaines : la doctrine de la défense, l’acquisition de matériel, l’organisation des forces ainsi que la formation et les exercices opérationnels. Le pays est passé de l’acquisition de drones à l’intégration de systèmes sans pilote pour renforcer ses capacités de reconnaissance et de frappe.
Deux défis se détachent. Premièrement, comment maintenir sa capacité à construire, réparer, remplacer et moderniser les drones alors que la guerre crée de nouveaux besoins ? Deuxièmement, dans quelle mesure des systèmes provenant de différents fournisseurs peuvent-ils communiquer au sein de réseaux de commandement interopérables ? Pour Taïwan, il est essentiel d’y répondre, car il s’agit de savoir si l’augmentation de sa flotte de drones lui garantira une puissance de combat.
Intégrer des drones dans les opérations de défense
Désormais, la doctrine de défense de Taïwan met l’accent sur la complémentarité entre les capacités conventionnelles et les capacités asymétriques. La Revue quadriennale de défense (QDR) de 2021 avait jeté les bases de cette approche. Quatre ans plus tard, celle de 2025 intègre encore plus explicitement les systèmes sans équipage dans le développement des forces et la planification opérationnelle.
La planification du ministère de la Défense nationale (MND) s’appuie sur ces systèmes, qu’il s’agisse du niveau interarmées, de la tactique ou du combat. Du point de vue interarmées, les systèmes à longue portée garantissent une couverture ISR permanente, ainsi que le guidage de frappes autour de l’île. Du point de vue tactique, les drones permettent de suivre les forces navales et amphibies, et contribuent aux opérations anti-débarquement. Au contact, les engins moins volumineux facilitent la reconnaissance en temps réel, la désignation de cibles et l’appui-feu destiné aux unités de la ligne de front.
La QDR 2025 comprend toujours une mission de préparation qualifiée de « défense résolue et dissuasion multi-niveaux » (防衛固守、重層嚇阻), mais elle introduit un concept opérationnel : le « déni multidomaine et défense résiliente » (多域拒止、韌性防衛). Elle distingue plusieurs phases de défense : la préparation au combat, la lutte interarmées contre les débarquements, la bataille littorale et côtière, la défense en profondeur et les opérations de longue durée. À chaque phase, le MND met l’accent sur l’intégration de l’ISR, du C2, des frappes de précision, de l’IA et des aéronefs sans équipage.
Il distingue trois catégories de drones en fonction de leur portée, de leurs capacités et des missions qui leur sont assignées : interarmées, tactiques et de combat. Les drones à longue endurance sont affectés aux opérations interarmées : surveillance et appui de la désignation des cibles. Les drones tactiques permettent de suivre les formations navales et amphibies et de renforcer les opérations de contre-débarquement. Enfin, les engins plus petits, à portée réduite sont réservés aux unités tactiques chargées de la reconnaissance en temps réel, de l’acquisition de cibles et des frappes organiques en première ligne.
Le déploiement de ces dispositifs évolue selon les phases du conflit. En cas de mise en condition opérationnelle, les drones à longue endurance surveillent les activités de l’APL autour de Taïwan de façon à donner l’alerte le plus tôt possible et à ne rater aucune menace. Si les forces de l’APL traversent le détroit de Taïwan, les drones ISR sont chargés d’identifier et traquer les formations amphibies, puis de transmettre des informations de ciblage aux missiles antinavires basés à terre et à d’autres armes de précision. Les drones d’attaque complètent ces tirs en ciblant les éléments vulnérables des navires ennemis, perturbant ainsi leur rythme d’opérations.
Plus les combats se rapprocheraient de la côte taïwanaise, puis pénétreraient dans les terres, plus les drones de reconnaissance et d’attaque de portée plus courte seraient utiles à l’artillerie, aux manoeuvres terrestres et aux engagements directs. En cas d’opérations prolongées, les drones plus petits, notamment ceux pilotés en immersion (First-Person View, FPV), fourniraient aux unités dispersées des capacités de reconnaissance localisée et de frappe tactique. Des plateformes spécialisées pourraient en outre assurer les relais de communication et le ravitaillement.
Cette répartition correspond au « Rapport sur la défense nationale 2025 » qui met l’accent sur l’ISR interarmées, les tirs de précision, les opérations décentralisées et la durabilité de la résistance. Mais il est encore plus important de relier ces capacités entre elles. La QDR 2025 évoque une « toile de destruction » (Kill Web) réactive qui connecte entre eux les capteurs, les images opérationnelles communes, les systèmes de commandement et les forces de première ligne. Le MND insiste aussi pour que les outils ISR soient reliés aux armes de précision à longue portée afin de frapper les centres névralgiques des opérations de débarquement de l’APL. Le déploiement dispersé, le commandement de mission et la redondance des communications sont censés garantir l’efficacité du combat au cas où des plateformes individuelles ou des liaisons réseau seraient atteintes.
L’intégration est donc au cœur de la planification des forces. Le but est d’intégrer les drones, les navires de surface sans équipage (Uncrewed Surface Vessels, USV), les mines navales et les missiles antinavires basés à terre pour la défense littorale, ainsi que les drones d’attaque associés aux HIMARS (High Mobility Artillery Rocket Systems), à l’artillerie automotrice et aux missiles antichars pour les opérations terrestres. Autrement dit, les drones sont conçus davantage comme des engins intégrés aux dispositifs de reconnaissance et d’appui-feu déjà existants, que comme des armes distinctes.
Ce changement de doctrine ne se limite pas à élargir le rôle des drones en passant de la reconnaissance à la frappe. Il s’agit de placer ces appareils au cœur de l’architecture reconnaissance-frappe, ce qui multiplie les capteurs, d’informations de ciblage et d’options d’engagement pour les différentes phases de la défense. L’efficacité au combat dépend de la résilience des réseaux de commandement et de contrôle, de la rapidité du partage des informations entre les unités et les différents services, et de l’aptitude à poursuivre les opérations en cas de dégradation ou de destruction des communications et des engins individuels.
Politique d’achat de drones : ampleur, capacités de frappe et production intérieure
La nouvelle stratégie de Taïwan se traduit par une politique d’achat plus ambitieuse, en volume comme en qualité. Avant l’invasion de l’Ukraine en 2022, le pays comptait essentiellement sur l’achat de plateformes avancées aux États-Unis, et sur les engins taïwanais produits par l’Institut national des sciences et technologies Chung-Shan (NCSIST).
Les plateformes américaines comprennent à la fois des systèmes ISR à longue endurance et des munitions vagabondes. À ce jour, Taïwan a acheté quatre MQ-9B SkyGuardian (équipés de charges utiles ISR maritimes), et commandé 685 Switchblade 300, ainsi que 291 ALTIUS-600M (dont la livraison a eu lieu). Il existe en outre un projet d’achat de 478 drones de reconnaissance ALTIUS-600ISR, et 1 554 ; munitions vagabondes antichars ALTIUS-700M.
De son côté, le NCSIST a conçu et fabriqué plusieurs systèmes taïwanais. Les séries Albatross, Teng Yun et Cardinal proposent différents niveaux de capacités de reconnaissance, alors que les séries Chien Hsiang et Mighty Hornet (I–IV) sont destinées aux missions de frappe. La Marine a également prévu d’investir 16,8 milliards de NT$ (465 millions d’euros) pour s’équiper de 32 Albatross II : le but est d’avoir une plateforme modulaire qui associe les fonctions de reconnaissance et de frappe.
Cela étant, la guerre en Ukraine montre qu’il est risqué de compter exclusivement sur l’acquisition de plateformes sophistiquées et spécialisées. Les taux d’attrition élevés imposent de remplacer sans cesse les aéronefs et les pièces détachées. La technologie de guerre électronique, des communications, de la navigation et des logiciels progresse si rapidement que l’équipement est très vite obsolète. Mais ce n’est pas tout. Taïwan est une île, si bien qu’en cas de blocus ou de conflit prolongé, ses approvisionnements étrangers seraient bloqués, et son accès à des pièces essentielles, limité. Les stocks ne suffiraient pas, à moins que Taïwan ne puisse réparer les systèmes endommagés, compenser les pertes et déployer des modèles améliorés en temps réel.
D’où la création d’une troisième filière : des drones commerciaux prêts à l’emploi (Commercial-Off-The-Shelf, COTS), fabriqués par des entreprises taïwanaises. Ce sont essentiellement des engins des catégories 1 et 2 dont la production est plus rapide et plus abondante que celle des drones spécialisés, plus volumineux. Cette stratégie repose sur trois principes : achat en masse, commandes prévisibles et itération. En effet, la prévisibilité des commandes incite à investir dans la production et l’innovation, et la production par lots permet d’introduire des modifications techniques au fil des séries.
Le premier programme d’achat de drones commerciaux, lancé en 2022 et financé en 2024, comprenait 3 422 engins répartis en six catégories, pour un total de 6,9 milliards de NT$ (190 millions d’euros). En juillet 2025, un second programme a porté sur 48 750 drones répartis en cinq catégories, mais le changement n’était pas seulement quantitatif. Le premier programme privilégiait les ISR, alors que quatre des cinq catégories du second privilégient les frappes. Ce qui montre que le ministère de la Défense nationale envisage les drones commerciaux comme des engins de reconnaissance mais aussi comme des moyens de frappe quasiment jetables. En août 2026, une nouvelle législation a prévu d’augmenter les achats d’aéronefs sans équipage. Une liste de 1 446 drones de surveillance côtière, 208 200 drones d’attaque côtière et 1 320 petits véhicules sous-marins d’attaque à usage unique a été établie par le ministère qui a prévu de se les procurer d’ici 2031.
Le programme de drones de Taïwan repose désormais sur trois filières. La filière américaine et celle du NCSIST continuent de fournir des systèmes sophistiqués, conçus pour des tâches spécifiques, alors que l’industrie nationale garantit une production plus massive qui permet des mises à jour techniques et des remplacements de pièces plus rapides. L’augmentation du nombre de plateformes capables de frappes témoigne aussi de cette transition vers une force diversifiée et multi-tâches.
Les normes techniques, les délais de production, les contraintes opérationnelles et les protocoles d’entretien varient selon les filières. Si la diversification de la chaîne d’approvisionnement réduit la dépendance à un unique fournisseur, elle pose de vrais problèmes d’intégration. L’élargissement du parc ne produira pas de gains d’efficacité au combat tant que les réseaux de communication, le format des données et l’exploitation de systèmes disparates ne seront pas compatibles. Il risque même de compliquer la logistique et l’organisation de l’ensemble.
Institutionnaliser les capacités des drones au sein des forces armées
D’un côté, Taïwan possède de plus en plus de drones, de l’autre, ses forces armées réorganisent leurs unités et modernisent leurs formations pour s’adapter à l’usage de plus en plus fréquent de ces drones dans les opérations quotidiennes. Chaque armée a créé une unité spécifique et un centre de formation afin d’intégrer ces appareils au cœur de la structure militaire.
L’armée de Terre a mis en place des bataillons de drones qui relèvent des commandements de théâtre du nord (3e), du centre (5e) et du sud (4e), ainsi que des usines de drones dans le district de Guandu, qui protège les abords de la capitale Taipei, et dans les îles de Penghu, un site stratégique du détroit de Taïwan. Les bataillons sont rattachés aux commandements d’artillerie que les drones peuvent seconder pour l’acquisition de cibles, la correction de tir et l’évaluation des dégâts lors de tirs conventionnels.
Le Corps des Marines évolue aussi. Le dernier projet de restructuration des forces du MND montre que la 66e Brigade des Marines est en train de transformer ses bataillons de chars et d’artillerie en bataillons de drones et d’appui-feu. Le but est de renforcer les capacités organiques de reconnaissance et de frappe de cette unité afin qu’elle puisse opérer de manière plus dispersée.
En juillet 2026, la Marine a créé un Commandement de combat littoral, qui regroupe les unités côtières de missiles antinavires, les outils de surveillance maritime et les forces de reconnaissance par drones. Trois ensembles ont été intégré : le groupe de missiles côtiers Hai Feng, restructuré en trois bataillons de combat littoral ; les unités de radars côtiers qui dépendaient du Commandement de surveillance maritime ; le bataillon de reconnaissance tactique maritime, qui exploite des drones Albatross. Leur regroupement sous un même commandement est censé améliorer la coordination entre la surveillance maritime, le ciblage et les tirs antinavires lancés depuis la côte, ce qui devrait réduire les délais entre la détection et le tir.
L’armée de l’Air s’appuie sur l’entrée en service de drones mis en réseau pour réorganiser son aviation, sa défense aérienne et sa gestion des combats. En 2026, deux des quatre MQ-9B ont été livrés à Taïwan ; ils ont fait l’objet d’essais sur la base aérienne de Hualien en septembre. La livraison des deux autres doit avoir lieu en 2027. Ces aéronefs à longue endurance sont censés étendre la couverture IRS du détroit de Taïwan et des eaux environnantes, afin de fournir une capacité d’alerte plus rapide et d’améliorer le partage de renseignements avec les commandements opérationnels et les réseaux de défense aérienne déjà existants.
La formation a également bénéficié de changements. Depuis 2025, les conscrits ont un module de 8 heures qui comprend des cours théoriques, des simulations et des exercices de pilotage de drones. En effet, il est indispensable que les membres des forces armées soient plus nombreux à maîtriser ces outils. Par ailleurs, c’est une façon de sélectionner les meilleurs candidats pour des formations spécialisées. Chaque armée est en train de revoir sa formation. La Marine a ouvert une unité spécifique au sein de son Centre de formation spécialisée en avril 2026. L’armée de Terre a créé un centre de formation en janvier 2025, élevé au rang de Commandement de l’entraînement aux systèmes sans pilote (無人系統訓練指揮部) en avril 2026. Ce Commandement supervise la formation des opérateurs et des instructeurs, le développement tactique, les essais, et il établit les normes d’évaluation et d’appréciation.
Ces réformes visent à compléter la politique d’achat qui, à elle seule, est insuffisante. Déployer des drones à grande échelle suppose que l’on ait des équipes formées, des procédures claires pour la planification des missions et le partage du renseignement, des contrats d’entretien sûrs, ainsi qu’une coordination satisfaisante avec les tirs conventionnels. Les centres de formation doivent suivre de très près les opérations pour en faire des tactiques et des critères d’évaluation, lesquels doivent être mis à jour en fonction de l’évolution des plateformes et du terrain.
Chaque composante adopte l’emploi des drones à ses missions. L’armée de Terre et le Corps des Marines se concentrent sur la reconnaissance tactique et l’appui aux frappes. La Marine est responsable de la surveillance maritime et des frappes côtières. L’armée de l’Air est chargée des missions IRS de longue endurance, et de l’intégration de la défense aérienne. Une fois l’organisation mise en place, tout dépend de la coordination entre les armes et de la souplesse de la formation et de la doctrine qui doivent s’adapter aux nouvelles technologies et aux contraintes opérationnelles.
Tester l’intégration des drones au cours d’exercices interarmées
En 2026, l’armée taïwanaise a mené plusieurs exercices qui montrent qu’elle intègre désormais les drones dans ses plans d’opérations. Les démonstrations antérieures avaient tendance à se limiter aux plateformes individuelles, alors que les manoeuvres plus récentes visent à coordonner au mieux les capacités de reconnaissance et de frappe des drones avec les armes conventionnelles des différentes unités.
En janvier 2026, la Marine a organisé un exercice de préparation au combat qui intégrait des drones de surveillance pour assurer le ciblage des missiles antinavires Hsiung Feng ; elle a également eu recours à un Mighty Hornet I, fabriqué à Taïwan, contre des cibles maritimes. En avril, au cours d’un exercice de l’armée de l’Air baptisé Tianlong, des munitions vagabondes Chien Hsiang ont contribué à une simulation de contre-blocus avec des frappes aériennes et maritimes coordonnées. En juin, le bataillon de drones du 21e Commandement d’artillerie de l’armée de terre (3e Commandement de théâtre) a mené un exercice d’engagement maritime à tir réel à l’aide de l’ALTIUS-600M afin de s’entraîner au vol stationnaire, à la recherche et à l’identification de cibles. C’est la première fois qu’un exercice était médiatisé. On a également vu des drones tactiques renforcer des formations interarmes au cours d’exercices d’alerte immédiate au combat.
Enfin, en août, l’exercice Han Kuang 42 a été l’occasion de tester l’usage des drones dans plusieurs armées, sur différents terrains et différentes phases du conflit. Trois nouveautés méritent d’être signalées.
Premièrement, l’usage des drones n’est plus réservé aux unités spécialisées. Les formations terrestres et de réserve ont recours à des drones tactiques pour la reconnaissance et le compte rendu de situation. De leur côté, l’observation avancée et l’acquisition de cibles relèvent de plateformes plus petites. Les réservistes mobilisés avaient été formés pour l’exercice, preuve que les forces armées cherchent à améliorer les compétences de leurs opérateurs.
Deuxièmement, la manœuvre veillait essentiellement à ce que les drones soient intégrés aux tirs conventionnels. Le 8 août, la Marine a organisé un exercice de frappe littorale à Kaohsiung : des radars mobiles ont d’abord permis de détecter les cibles, puis des drones ISR basés à terre ont permis leur identification et leur suivi en temps réel. Les informations obtenues ont servi à coordonner l’engagement des missiles antinavires basés à terre et des vedettes lance-missiles. Enfin, quand les forces ennemies (simulées) se sont rapprochées de la côte, des drones de reconnaissance et d’attaque à courte portée ont été intégrés.
L’exercice était un parfait exemple de défense maritime multiniveau : le choix des capteurs et des armes dépendait de la localisation des cibles et des contraintes de la manœuvre. Les drones servaient à renforcer la surveillance côtière et la désignation des cibles, tandis que les missiles conventionnels restaient essentiels pour les frappes à longue portée.
Les opérations terrestres reposaient sur la même logique. Au cours d’exercices anti-débarquement à Kinmen, on a vu des drones seconder des missiles Javelin, des roquettes, de l’artillerie, des chars et des véhicules blindés afin que les opérations interarmes intègrent des capacités de reconnaissance aérienne et de frappe. À Matsu, au cours d’une simulation de contre-blocus impliquant les garde-côtes et les forces amphibies, des drones assuraient la surveillance et le suivi maritime tout en transmettant des informations. Dans tous les cas, il s’agissait de faire valoir le rôle des drones pour l’évaluation de la situation maritime locale et la coordination, en particulier à Taïwan, une île dont l’accès et les communications seraient limités en cas de conflit.
Troisièmement, ces exercices ont mis l’accent sur la protection de la force et le soutien logistique. D’un côté, l’armée de l’Air s’est essayée à une défense anti-drones multi-niveaux, de l’autre, elle a eu recours à des drones logistiques dans des scénarios de perturbation des voies de transport. Qui plus est, plusieurs unités de l’armée de Terre ont montré comment fabriquer et réparer des drones grâce à l’impression 3D.
Ces initiatives s’inspiraient largement de l’Ukraine, dont la défense dépend non seulement des capacités de reconnaissance et de frappe, mais aussi de la résistance aux drones ennemis et à la guerre électronique, ou encore, de la capacité à remplacer et à adapter les systèmes à mesure que les menaces évoluent. La réparation et l’entretien sur le terrain permettent de moins dépendre d’installations ad hoc et de raccourcir les délais de remise en service des plateformes endommagées.
L’année 2026 montre que Taïwan est en train de tester l’usage de drones conçus comme un système opérationnel intégré. Mais il est difficile de savoir si ces manœuvres seraient viables en cas de conflit. Nous n’avons pas assez de données pour évaluer leur efficacité, s’il y avait une guerre électronique prolongée, des perturbations des communications récurrentes ou un taux d’attrition élevé des drones, ce qui fragiliserait les structures de commandement, les compétences du personnel, l’entretien et la possibilité de compenser les pertes.
Prochaine étape : maintenir et concentrer la puissance de combat
Taïwan a dépassé la phase où il s’agit de s’interroger sur la valeur militaire des systèmes sans équipage. À présent, il faut qu’elle sache à quel rythme elle pourrait déployer ces engins à grande échelle, les ajuster en cas de nouvelles menaces et les intégrer aux réseaux de combat existants.
La première urgence est de pérenniser l’acquisition de matériel sans sacrifier la flexibilité ni l’adaptabilité technique.
En août 2026, le pays a adopté une loi qui prévoit un financement de six ans consacré aux systèmes sans pilote, mais chaque achat est tributaire du budget annuel. Autrement dit, si l’adoption du budget est repoussée, la passation des marchés, la livraison du matériel, la mise en service des unités et la formation seront aussi retardés. Le ministère de la Défense nationale a fait savoir que cela pourrait bloquer les achats et entraver le développement des forces, alors que l’armée mise sur les drones et la création de nouvelles unités opérationnelles.
Et encore. La guerre en Ukraine montre que la technique des drones, ainsi que les contre-mesures qu’il faut pour les combattre, évolue très vite. Ces systèmes d’armes ne sont utiles que s’ils intègrent les technologies et les configurations les plus récentes sans bousculer l’industrie de la défense dont les cycles d’acquisition sont plus longs. Les acquisitions à venir doivent considérer les retours de terrain et les mises à jour, tout en évitant les commandes trop importantes, qui risquent d’être obsolètes avant d’être livrées.
Les tests sont aussi importants. Prenons l’exemple des unités militaires et des fabricants : ils ont besoin d’avoir accès au spectre radioélectrique, de faire des essais qui vont au-delà de la ligne de vue, d’avoir un espace aérien adapté et un environnement de guerre électronique crédible. La moindre limitation les empêche d’évaluer les nouveaux systèmes dans des conditions réalistes. En bref, la flexibilité de l’approvisionnement et la possibilité de faire des essais doivent aller de pair.
Deuxième problème : comment relier les différents parcs de drones dans un réseau opérationnel, compte tenu de leur diversité ?
Les États-Unis vendent des drones à Taïwan. Le NCSIST en fabrique sur place. Des entreprises nationales vendent des modèles commerciaux à Taïwan. Certes, ces trois filières garantissent une production régulière, mais elles dépendent de systèmes de communication, d’interfaces, de logiciels et de protocoles d’entretien qui n’ont rien à voir.
Le ministère de la Défense nationale a déjà mis en place des réseaux destinés à faciliter le partage d’informations et la coordination entre les capteurs et les armes, dont le Réseau tactique taïwanais, le Team Awareness Kit, ainsi que des outils d’aide à la décision fondés sur l’IA et des situations opérationnelles communes. Mais il est difficile d’évaluer la compatibilité des systèmes issus de différents fabricants dans un même système de commandement et de contrôle.
L’interopérabilité implique au moins que les informations fournies par les drones arrivent aux unités et aux armes qui en ont besoin, dans un format qu’elles peuvent exploiter. Il existe des formes plus avancées d’interopérabilité qui permettent de partager les données de ciblage, la planification de missions conjointes et la possibilité de poursuivre les opérations en cas de perte ou de mise hors service de plateformes ou de liaisons de communication.
Le partage de données n’est pas tout. Chaque flotte risque d’avoir besoin de procédures opérationnelles, de postes de contrôle, de pièces de rechange, de mises à jour logicielles et d’un entretien spécifique, ce qui alourdirait la charge pesant sur l’unité et compliquerait le maintien des opérations à grande échelle. Dans la mesure où les drones sont répartis entre différentes filières et différentes formations opérationnelles, ces contraintes pèsent de plus en plus.
Multiplier les drones suffit-il à dissuader ?
Depuis 2022, le programme de drones taïwanais progresse à un rythme qui prouve que le pays entend renforcer sa dissuasion par le déni. Son objectif est clair : atomiser ses réseaux de reconnaissance et de frappe pour que l’APL ne puisse pas neutraliser sa défense en se contentant de quelques cibles stratégiques. Pour ce faire, il lui faut consolider sa défense asymétrique et son autonomie défensive.
La défense asymétrique vise à infliger des pertes à un adversaire plus puissant en usant de capacités sciemment fragmentées, résistantes et peu coûteuses, tout en veillant à ce que ces capacités se partagent les informations et forment un tandem. L’autonomie défensive fait référence à la mise en place de ce système pour pallier l’interruption de l’approvisionnement fourni par des alliés. Si le taux d’attrition est important, ou si un embargo empêche de se fournir à l’extérieur, il est essentiel de pouvoir construire, réparer, modifier et remplacer le matériel soi-même.
Non seulement ces deux stratégies de défense sont liées, mais le gouvernement taïwanais y veille. Le budget des achats augmente, les drones sont devenus un des piliers de l’organisation militaire, et les derniers exercices font valoir une coordination plus satisfaisante avec les tirs conventionnels et les opérations interarmées. Ceci étant dit, il y a encore des failles. Les fluctuations budgétaires annuelles risquent de compromettre les projets d’achat. Le cycle des acquisitions et des essais doit être assoupli et adapté aux changements techniques. Enfin, rien ne prouve à ce jour qu’une flotte de drones aussi disparate soit interopérable à grande échelle.
Reste une incertitude majeure : combien de temps le dispositif taiwanais tiendrait en cas de guerre ? Même si le pays a élargi l’éventail de ses essais, peu d’éléments montrent que les drones ont été éprouvés dans des scénarios de guerre électronique intense, de communications perturbées, de taux d’attrition élevé ou de ravitaillement limité. En soi, la quantité de drones que possède Taïwan n’est pas dissuasive. Ce qui compte, c’est de pouvoir utiliser, remplacer et adapter ces engins à n’importe quel moment du conflit.