Aujourd’hui, samedi 22 août, Léon XIV effectue son cinquième voyage apostolique hors d’Italie dans la République de Saint-Marin, enclavée au cœur de la péninsule italienne. Le pape répond ainsi à l’invitation des deux capitaines-régents, Alice Mina et Vladimiro Selva, qui exercent conjointement les fonctions de chefs d’État de la République.

  • La visite devrait être brève – la matinée pour Saint-Marin, l’après-midi pour la ville portuaire voisine de Rimini, en Italie – et le protocole simplifié, à l’instar de celui en usage pour les visites pastorales dans la péninsule.
  • Arrivé en hélicoptère, il sera accueilli au Palazzo Publico, puis aura un entretien particulier avec les seuls capitaines-régents.
  • Léon XIV prononcera un discours devant le Grand Conseil général, tout comme il l’avait déjà fait devant le Congrès espagnol, puis il saluera la foule depuis le balcon de l’Hôtel de Ville de Saint-Marin et lui donnera sa bénédiction apostolique.

Viendra ensuite l’étape plus proprement religieuse du voyage, avec une adoration eucharistique dans la basilique éponyme, qui est également la co-cathédrale du diocèse de Saint-Marin-Montefeltro.

  • L’après-midi, de retour en Italie, le pape rencontrera les religieuses augustines contemplatives de Pennabili, qui suivent la même règle que les religieux de Saint-Augustin, l’ordre dont il est issu.
  • Ce monastère s’est signalé par son assistance aux déplacés et aux fugitifs durant la Seconde Guerre mondiale.

À Rimini, où est organisée une « Rencontre pour l’amitié entre les peuples » par le mouvement de laïcs catholiques Communion et Libération, proche de la Démocratie chrétienne historique et très puissant en Italie du Nord, le pape visitera deux expositions :

  • l’une consacrée à saint Augustin, dont on sait à quel point le pape s’est imprégné de la pensée ;
  • une autre consacrée à Léon Harmel (1829-1915), laïc dévot proche de Léon XIII qui, aux côtés du député Albert de Mun, fait figure de modèle dans l’application de la doctrine sociale de l’Eglise par le patronat chrétien du Nord.
  • Léon XIV achèvera la journée par une rencontre dans la cathédrale de Rimini avec des malades, organisée par Caritas Italie, puis par la célébration de la messe.

Pourquoi le pape a-t-il décidé de se rendre dans cette minuscule République – le 5e État le plus petit et le moins peuplé au monde, avec 34 000 habitants pour 61 km² – qui fait figure de survivance des cités-États de l’Europe pré-westphalienne ?

  • Il faut d’abord noter que Léon XIV n’est pas le premier pape de l’époque moderne à visiter Saint-Marin : Jean-Paul II (en 1982) puis Benoît XVI (en 2011) s’y sont également rendus.
  • Le déplacement à Saint-Marin peut également être considéré comme un signe de la sollicitude pastorale dont les papes font preuve envers la péninsule italienne, une région où ils voyagent bien plus fréquemment que dans tout autre endroit.

Mais il y a sans doute quelque chose de plus : Saint-Marin et l’État de la Cité du Vatican partagent en effet beaucoup de points communs.

  • Tous deux font remonter leur fondation à l’Empire romain, au Ier siècle : pour le pouvoir pontifical, au martyre de saint Pierre sous Néron ; pour Saint-Marin, à l’établissement, dans une région montagneuse, d’une petite communauté chrétienne d’hommes libres réunis autour de Marinus, un diacre ermite et ancien tailleur de pierre venu de Dalmatie, mort martyr vers 366, et qui donne son nom à la République, pour fuir les persécutions de Dioclétien.
  • Même si ce récit des origines est empreint de légendes, la République date son commencement officiel du 3 septembre 301 et revendique le titre d’État le plus ancien au monde ayant continuellement subsisté.

Pour autant qu’on puisse le savoir, « l’indépendance » juridique de la cité de Saint-Marin est plutôt un fruit du mouvement communal italien des XIIe-XIIIe siècles.

  • La devise de Saint-Marin, Libertas, revendique encore hautement cette tradition de franchises municipales.
  • Il est en revanche indéniable que Saint-Marin constitue la plus ancienne République au monde, et également la République dont la Constitution, inchangée depuis 1600, est en vigueur depuis le plus longtemps – 426 ans.
  • La République de Saint-Marin qui, comme Venise autrefois, revendique de se faire appeler « Sérénissime », apparaît à la fois comme un vestige de la vieille Europe et du poids de l’histoire, et comme un signe paradoxal de « modernité », ou plutôt d’intemporalité des valeurs démocratiques.

Au XIXe siècle, les attitudes du Saint-Siège et de Saint-Marin à l’égard de l’unification italienne apparaissent presque diamétralement opposées. Alors que Pie IX, pourtant un temps pressenti à la tête d’une Confédération italienne, s’arc-boute sur la défense des États pontificaux et de son pouvoir temporel, Saint-Marin, dont l’indépendance avait déjà été respectée par Napoléon, offre en 1849 l’hospitalité à Garibaldi, pourchassé par les troupes pontificales.

  • En reconnaissance, les partisans de l’unité italienne renoncent à toute velléité annexionniste sur la petite République, qui signe en 1862 une convention d’amitié préservatrice avec le nouveau royaume d’Italie, proclamé l’année précédente. 
  • Saint-Marin présente également la singularité d’avoir été le premier et le seul pays d’Europe occidentale où un gouvernement communiste a pu se mettre en place à la suite d’élections libres, et gouverner entre 1945 et 1957.
  • À l’exception de la période fasciste, où la République s’est dotée d’un gouvernement qui partageait en apparence les orientations mussoliniennes afin d’éviter l’annexion, les gouvernements de gauche et du centre l’ont dominée durant tout le XXe siècle. 

L’intérêt de Léon XIV pour Saint-Marin découle également de leur situation commune de micro-États européens.

  • Au Vatican, l’articulation des pouvoirs temporel et religieux est singulière, le rôle de chef de l’Église catholique offrant au pape un rayonnement mondial, inversement proportionnel à la taille de son État, qui ne vaut comme gage formel et support territorial de son indépendance totale.
  • Mais pour leur fonctionnement courant, Saint-Marin et le Vatican sont tous deux dépendants de la République italienne, qui est la garante internationalement reconnue de leur indépendance – l’Italie est ainsi tenue d’assurer la défense du Vatican.
  • Sans être formellement membres ni de l’Union ni de la zone euro, les deux micro-États sont autorisés à utiliser l’euro comme monnaie nationale. La population saint-marinaise n’est d’ailleurs pas hostile à l’idée d’intégration européenne, comme l’a montré en 2013 le résultat d’un référendum local sur l’adhésion (le oui l’avait emporté à 50,8 %).
  • Mais la perspective d’une adhésion reste lointaine, d’autant plus que Saint-Marin jouit déjà de l’union douanière, de la libre circulation avec l’Italie, et de la plupart des avantages de l’Union sans en être membre.
  • Comme le Vatican, Saint-Marin a une tradition diplomatique neutraliste, ce qui lui permet d’entretenir à son échelle de bonnes relations avec les États-Unis comme la Chine. Fidèle à sa tradition de défense de l’indépendance nationale face à un voisin plus puissant, la République a condamné fermement l’invasion russe de l’Ukraine.

Pour le gouvernement italien, les relations avec le Vatican comme avec Saint-Marin sont regardées, sinon comme des affaires de politique intérieure, du moins comme des questions à propos desquelles l’Italie dispose d’un droit de regard particulier.

  • Le nonce du Vatican en Italie, qui joue un rôle clef dans les nominations d’évêques, est également accrédité auprès de Saint-Marin, dont 6 000 habitants sont d’ailleurs citoyens italiens.
  • On retrouve un fonctionnement analogue entre la France et Monaco, dont la République française se porte garante de l’indépendance, au prix d’un droit de regard sur les affaires intérieures de la principauté (elle intervient par exemple dans la nomination du ministre d’État, le chef du gouvernement monégasque).
  • Il paraît naturel que ces micro-États renforcent entre eux leurs relations déjà bonnes, comme leur taille leur confronte à des questions de gouvernance similaires. 
  • À la différence de Monaco, Saint-Marin ne peut en aucun cas apparaître comme un paradis fiscal – la différence des prix avec l’Italie est contenue par de nombreux accords pour éviter la concurrence déloyale.

Du point de vue du pape, le principal intérêt des micro-États européens pourrait résider aussi dans la place importante qu’y détient l’Église catholique. À Saint-Marin, contrairement à Malte, à Monaco, au Liechtenstein, et bien sûr au Vatican, le catholicisme n’est certes plus religion d’État, mais il représente encore la confession de plus de 90 % des habitants, en majorité pratiquants, et l’Église reste très présente dans la vie sociale.

  • Pour le Saint-Siège, la situation de Saint-Marin représente sans doute un compromis enviable entre la défense de la liberté religieuse reconnue à tous les citoyens dans la constitution, et une empreinte de la religion catholique dans la vie sociale et culturelle, même si les lignes évoluent : en 2022, la légalisation de l’avortement a été votée par le Grand Conseil général.
  • À Monaco, en revanche, le catholicisme demeure la seule religion officielle en vertu de la Constitution, et le prince Albert a récemment opposé son veto à une loi libéralisant l’accès à l’IVG.
  • Au Liechtenstein, le prince a menacé de faire de même en cas de légalisation de l’avortement par référendum ou par le Parlement.
  • En Andorre, où la Constitution reconnaît une collaboration particulière des pouvoirs publics avec l’Église catholique – sans toutefois faire d’elle une Église nationale –, des tensions sur le même sujet opposent le gouvernement andorran au Saint-Siège. L’un des deux co-princes, chefs de l’État andorran aux côtés du président de la République française, est en effet statutairement un ecclésiastique : l’évêque d’Urgel, en Espagne. Sur ce dossier, celui-ci s’est montré plus ouvert que la Curie romaine à des négociations avec le gouvernement andorran.
  • Malte présente une configuration particulière : le plus grand des micro-États du continent est aussi le seul membre de l’Union, le catholicisme y est toujours religion d’État, et l’avortement y demeure très restreint malgré le cadre plus contraignant des traités européens.
  • Du reste, l’intérêt des papes modernes pour Malte est également très vif : Jean-Paul II (1990 puis 2001), Benoît XVI (2010) et François (2022) s’y sont rendus, et il serait surprenant que Léon XIV, qui a montré son appétence pour les voyages apostoliques, n’y aille pas également.

Les gestes du Saint-Siège en direction des micro-États européens (comme des autres petits États, ainsi que certaines îles du Pacifique comme Nauru et Tuvalu, qui devenues emblématiques de la lutte contre le réchauffement climatique) seront donc à scruter de près au cours des prochains mois.

  • D’une certaine manière, cet intérêt diplomatique prolonge en le réorientant le souci pastoral de François en direction des « périphéries », même si le pape argentin privilégiait les pays plus éloignés, où la situation de l’Église était des plus précaires, ce qui n’est plus le cas ici.
  • Progressivement, Léon XIV semble tracer les contours d’une véritable stratégie diplomatique en direction des micro-États. Au-delà des problématiques communes que ces États partagent, l’intérêt du pape pour ces espaces interstitiels de la mondialisation montre qu’à l’ère des prédateurs, il existe encore des stratégies d’influence et de visibilité qui ne passent pas par l’affirmation de la puissance brute.
  • Dans cette configuration, Saint-Marin ne constitue pas seulement le micro-État qui partage le plus de traits culturels communs avec le Vatican. Sans nier les tensions qu’amène l’exercice de toute vie démocratique pluraliste, la République représente aussi, aux yeux du Saint-Siège, un exemple d’équilibre entre tradition et modernité – entre intégration des valeurs européennes, d’une part, et avantages d’une marginalité volontaire, de l’autre. C’est cette logique d’accompagnement plutôt que d’adhésion pleine et entière que le Saint-Siège entend précisément faire sienne au sein des instances européennes et internationales.
  • Si Saint-Marin a survécu à Napoléon et Garibaldi, alors le Vatican peut bien résister à Trump, et prendre tout son temps pour cela : leur permanence, au milieu du champ de ruines de l’histoire européenne, est en elle-même un démenti constant et cinglant aux logiques de la puissance brute.