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On peut introduire la question de l’identité chrétienne sur un mode parlementaire, en posant une question préalable voire une motion de rejet : n’est-il pas inadéquat et même malfaisant d’affirmer qu’il existe une identité chrétienne ? Ce thème et ce terme sont-ils trop ambivalents pour être honnêtes ?

Cette question est posée, par exemple, par le dernier livre du P. Benoist de Sinéty, intitulé  : La cause du Christ. L’Evangile contre « l’identité chrétienne » 1. Il s’agit d’une sorte de manifeste contre la quête, décrite comme obsessionnelle dans certains milieux, d’une reconnaissance ou d’une défense identitaire de la communauté catholique. Dans le sous-titre de ce livre, « l’identité chrétienne » est entre guillemets  : ce n’est donc pas l’identité chrétienne comme telle qui est critiquée mais son durcissement thématique invasif.

À propos de la montée en nombre des catéchumènes, des jeunes catéchumènes en particulier, certains observateurs parlent de quête d’abord identitaire. Ce jugement simplifie à l’excès un phénomène complexe mais il y a en effet, chez certains, notamment dans les cités populaires, un besoin d’affirmation et d’appartenance, un besoin d’identité culturelle et religieuse. La quête identitaire peut être l’expression d’une peur de l’altérité, du présent ou du futur. Elle ne doit pas susciter pour autant une peur symétrique mais plutôt écoute et dialogue évangéliques. Si le repli identitaire est malfaisant, si la quête obsessionnelle d’identité n’est pas saine, la simple recherche d’une identité n’est pas illégitime.

Face à la peur que serait censée exprimer la quête d’identité, certains expriment leur propre peur de cette montée d’une quête d’identité. Cette peur de la peur, aussi contradictoire que le fameux « paradoxe du menteur », instaure un cercle vicieux, se discrédite elle-même. La réponse authentiquement chrétienne à la peur, et aux duretés qu’elle engendre, ne peut pas être seulement la sévérité des jugements. Il est plus fécond de conjuguer la rigueur d’une analyse contrastée, la bienveillance à l’égard des personnes, la mesure et la nuance dans les évaluations et surtout ce que les papes François et Léon XIV appellent « l’écologie du dialogue ».

Lors de la primaire de l’élection présidentielle de 2017, Bruno Le Maire, réagissant au débat sur « l’identité nationale » suscité pendant sa présidence par Nicolas Sarkozy, a affirmé qu’il préférait le thème de la « culture » à celui de « l’identité ». L’identité enfermerait dans la recherche d’une coïncidence immédiate et exclusive avec soi-même tandis que la culture s’inscrirait dans une logique d’ouverture, de rencontre, de mouvement.

Le thème de la culture, en réalité, n’est pas moins ambivalent que celui de l’identité. Beaucoup font aujourd’hui au christianisme seulement culturel les mêmes reproches qu’à l’identité chrétienne. Mais, si l’on se réfère, dans la séquence de la visite de Léon XIV à l’UNESCO, à l’extraordinaire discours que Jean-Paul II y a prononcé en 1980, sur la culture comme manière pour l’homme d’habiter son humanité, on peut affirmer que les thématiques ajustées de la culture et de l’identité s’enrichissent l’une l’autre.

La dialectique de la culture et de l’identité met en lumière le caractère foncièrement vivant et évolutif de l’identité authentiquement chrétienne, qui ne peut se construire de manière principalement défensive comme quête de coïncidence immédiate et définitive avec un certain nombre de valeurs ou de références. C’est un des beaux paradoxes de l’identité proprement chrétienne qu’elle est d’autant plus solide qu’elle demeure en dialogue et en mouvement. Comme dans l’évangile, il faut suivre Jésus et marcher avec lui pour demeurer en lui.

Le philosophe Pierre Manent a souvent expliqué que chacun d’entre nous n’a pas une seule identité mais un « portefeuille d’identités », culturelles, familiales, intellectuelles, spirituelles. On ne peut donc parler d’identité au singulier que si l’on fait droit à la complexité foncière de toute identité, redoublée par la catholicité, l’universalité, de l’identité chrétienne. Ce thème de la complexité, si cher à Edgar Morin, n’est pas une manière de botter en touche mais plutôt de scruter dans toute sa beauté la richesse de notre « magnifique humanité », pour citer le titre de la première encyclique de Léon XIV, et de la magnifique réalité chrétienne.

Sans doute peut-on aborder la question de l’identité comme on prend au sérieux celle du sacré. Il est des auteurs chrétiens pour discréditer a priori le sacré et sa quête au prétexte qu’en régime biblique et évangélique, la recherche de la sainteté devrait prendre inexorablement le dessus. La sainteté sans doute dépasse le sacré mais en l’assumant, en faisant droit à sa quête. La vie chrétienne, de même, dans son élan, dans sa liberté, dans sa joie, dépasse, et de très loin, la quête d’identité mais elle l’assume paisiblement comme un point de départ authentiquement humain et légitime.

Les quatre sens d’un nom néo-testamentaire

Le nom qui exprime l’identité, au sens le plus immédiat du terme, des disciples de Jésus-Christ, n’est pas un nom qu’ils ont choisi mais un nom qu’ils ont reçu. « C’est à Antioche, lit-on dans les Actes des Apôtres, que pour la première fois, les disciples reçurent le nom de chrétiens » (Ac 11, 26). De qui les disciples reçurent-ils ce nom  ? De ceux qui se méfiaient d’eux peut-être mais aussi de ceux qui se sentaient rejoints par leur message et leur témoignage. Dans les Ecritures, le passif exprime souvent l’œuvre de Dieu lui-même  : ultimement donc, c’est de Dieu que les disciples reçoivent le nom de chrétien, comme un don et comme une responsabilité.

Le nom de chrétien unit évidemment au Christ mais aussi au Saint l’Esprit  : le nom « Christos » en effet, transposition grecque de l’hébreu «  Meshiah  », le Messie, désigne celui qui a reçu en plénitude l’onction de l’Esprit (cf. Is 11, 1-3). C’est la communion avec le Christ dans l’Esprit-Saint qui fait l’identité chrétienne, la configuration spirituelle avec le Fils unique devenu «  l’aîné d’une multitude de frères  » (Rm 8, 29). C’est par l’approfondissement biblique, théologique et spirituel qu’il est possible de dépasser la crainte ou le raidissement en réalité jumeaux de l’identité chrétienne.

La pratique médiévale de l’interprétation biblique, par la scrutation des quatre sens de l’Écriture, remise en lumière par le P. Henri de Lubac dans sa magistrale Exégèse Médiévale 2, peut nous aider à mettre en œuvre cet approfondissement. Au sens littéral, l’identité chrétienne, c’est appartenir au Christ, par la foi et l’initiation sacramentelle, c’est reconnaître dans le Christ la référence ultime de sa vie. Le sens spirituel permet de comprendre que l’identité chrétienne ne peut pas être seulement extérieure, sociologique ou militante  : c’est une appartenance intérieure, c’est le choix de se laisser transformer intérieurement par l’Évangile, de cultiver la liberté évangélique proposée par le Christ.

Au sens tropologique ou moral, qui déploie les deux précédents, l’identité chrétienne n’est pas d’abord de l’ordre de la revendication extérieure mais de la manière de vivre, dans l’oubli de soi-même, dans le don de soi, dans le service des plus pauvres, dans la fidélité à une vérité reçue à approfondir toujours davantage. L’identité chrétienne, ce n’est pas appartenir à un parti, fût-il «  catholique  » (cf. Ph 2,3), mais c’est prendre le parti de vivre selon l’Évangile.

Le sens anagogique enfin, le sens eschatologique, permet de comprendre que l’identité chrétienne n’est pas une réalité qui serait achevée au fils de la vie terrestre. Pour les chrétiens, ce qu’on vit dans le temps présent ne fait qu’esquisser ce qui est promis pour la vie éternelle. Comme l’a rappelé à l’UNESCO, Léon XIV « Nous ne sommes pas en chemin vers le néant. » Il y a toujours un hiatus entre le Royaume annoncé et inauguré et le Royaume pleinement accompli et révélé. Beaucoup de contrefaçons du christianisme (comme les totalitarismes se réclamant d’une eschatologie sécularisée) ou de malfaçons (comme les idéologies violentes prétendument confessionnelles) proviennent de la confusion entre le temps présent et l’eschatologie. Le sens anagogique manifeste donc que l’identité chrétienne est un chemin.

Les trois paradoxes de l’identité chrétienne

À partir de ces quatre sens de l’identité chrétienne, surgissent au moins trois paradoxes qui permettent de saisir de manière ajustée ce mode d’être singulier reçu du Christ, qui n’est pas exclusif mais diffusif car on peut vivre quelque chose de l’identité chrétienne sans être encore explicitement chrétien.

Le premier paradoxe à maintenir, surgi du verset de psaume  : « amour et vérité se rencontrent » (Ps 84, 11), réside dans la conjonction entre l’enracinement et l’hospitalité. On n’a jamais à choisir, en tant que chrétiens, entre la fidélité profonde à l’évangile avec toutes ses exigences et la capacité d’écoute, de rencontre, de dialogue, de service. Même l’évangélisation, au sens le plus missionnaire du terme, ne se fait pas contre l’esprit de dialogue, comme l’a exprimé Jean-Paul II dans sa belle encyclique La Mission du Rédempteur, mais en son sein. Il n’y a pas de plus grande ouverture que celle du cœur du Christ  : plus on appartient au Christ, plus on participe à l’ouverture infinie de son cœur. 

Une autre conjonction paradoxale typique de l’appartenance authentiquement chrétienne est l’unité de la tradition et de la modernité. Être chrétien, c’est être profondément enraciné dans une transmission vivante qui nous vient du Christ lui-même et en même temps vivre pleinement dans le temps présent reçu de Dieu. Les Pères de l’Église ont souligné que la nouveauté par excellence dans l’histoire du monde, c’est le Christ lui-même. Saint Irénée l’exprime dans une formule fameuse, qui est devenue comme le refrain de l’œuvre magistrale du P. de Lubac  : «  omnem novitatem attulit semetipsum afferens », «  il a apporté toute nouveauté en se donnant lui-même  »

Puisque le Christ est la véritable nouveauté, réside en lui-même l’unité paradoxale de ce qui est donné dans l’histoire, à travers le Premier Testament en particulier, et la nouveauté du temps présent où chaque époque est l’occasion de découvrir davantage comment le Christ vient renouveler toute chose. Quand on est enraciné dans cette identité chrétienne authentique, on n’a pas à redouter la nouveauté, puisque toute nouveauté est toujours déjà devancée et assumée par la nouveauté du Christ lui-même. On n’a pas non plus à se laisser fasciner au point d’idolâtrer les nouveautés partielles du temps présent, parce que toute nouveauté partielle est à remettre dans la perspective de la nouveauté par excellence, celle du Christ lui-même.

Ce rapport entre tradition et modernité, rapport parfois difficile à articuler et à mettre en œuvre mais toujours possible à déployer, apparaît fortement dans la première encyclique du Pape Léon XIV Magnifica Humanitas. A la lumière de la Parole de Dieu et de Celui qui est cette Parole en personne, le Successeur de Pierre offre au monde des éléments de discernement pertinents face aux enjeux les plus contemporains et disruptifs de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle.

Une autre polarité paisible de l’identité chrétienne provient du rapport entre l’humanisation et la divinisation. Être chrétien, c’est recevoir de la révélation du Christ la révélation de l’homme à lui-même. Le «  voici l’homme  » de Ponce Pilate durant la Passion de Jésus (Jn 19, 5) constitue à la fois une mise en lumière du Messie Sauveur et une révélation du mystère de notre humanité, qui affleure davantage dans la fragilité que dans la force. Voilà pourquoi le Concile Vatican II a pu affirmer  : «  le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné  » (Gaudium et Spes, 22).

Tout dans le mystère du Christ aide à déchiffrer notre nature humaine, dans sa dimension à la fois corporelle et spirituelle, unique et sexuée, personnelle et relationnelle, éternelle et temporelle. En même temps, l’homme n’advient «  vraiment  » à lui-même (l’adverbe de Vatican II est fort) que s’il se laisse rejoindre par plus et plus profond que lui-même. Le pape Léon XIV qui suscite une redécouverte de saint Augustin depuis un an témoigne fortement de cela.

Du ressentiment à l’action de grâce

Face à la quête contemporaine d’identités, il nous faut donc ne pas succomber à la peur. Celle-ci est toujours mauvaise conseillère. «  N’ayez pas peur  !  »  : c’est le leitmotiv de la Bible et pas seulement du pontificat de Jean-Paul II  ! L’œuvre même du salut consiste en une libération de la peur  : la peur de Dieu, la peur de soi-même, la peur des autres. Il est aujourd’hui salutaire de résister à ce fruit vénéneux de la peur qu’est le ressentiment. L’identité chrétienne en définitive est moins une donnée qu’une tâche, celle de passer du ressentiment à l’action de grâce. 

«  Vivez dans l’action de grâce  !  » (Col 3, 15)  : cette recommandation de saint Paul est particulièrement précieuse. Il y a certes dans la recherche contemporaine d’identité des éléments à interroger, à purifier, à évangéliser. Mais ne faut-il pas commencer par rendre grâce pour la quête de sens qu’elle exprime  ? La peur et le ressentiment ne sont qu’une caricature de lucidité. Il est nécessaire de cultiver un minimum de bienveillance sereine pour accueillir la beauté foncière du réel et des personnes dans leur profondeur. Aujourd’hui, plus que jamais est précieuse, et typique de l’identité chrétienne, la recommandation de saint Augustin  : «  non intratur in veritatem nisi per caritatem  », «  on entre dans la vérité que par la charité  ».

Une idée proche est formulée, sur un mode philosophique, par Cynthia Fleury dans son livre Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment  : «  Un des points fondamentaux concernant les caractères du ressentiment est le fait de ne plus savoir voir, de perdre l’accès au juste regard sur les choses, de perdre cette capacité d’émerveillement, et plus simplement d’admiration, donc pas simplement un aveuglement, mais une difformation de tout, comme si le sujet se crevait les yeux, comme s’il perdait également l’accès à sa propre capacité de générosité  » 3. Au milieu des tempêtes de notre société liquide, puissions-nous mener par le juste regard et la capacité d’émerveillement le véritable et paisible combat de l’identité chrétienne authentique.

Sources
  1. Grasset, 2026.
  2. Henri de Lubac, Exégèse Médiévale. Les quatre sens de l’Ecriture (tomes 1 à 4), Paris, DDB-Cerf, 1993.
  3. Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, Paris, Gallimard, 2020, 77-78