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Lorsque Luigi Cornaro, citoyen fortuné de Venise, aussi curieux que cultivé, publie, en 1558, un essai, plusieurs fois réédité, intitulé De la vie sobre 1, il semble poursuivre une tradition bien établie : celle que d’innombrables traités de régime ou d’entretien de la santé ont depuis longtemps tracée, répercutant injonctions et règles de vie. Une première différence pourtant ne peut manquer d’émerger, d’autant plus importante qu’elle profile un total renouveau : l’auteur prétend décider seul, en dehors de tout conseil, de tout savoir étranger, de ce qui lui convient ou ne lui convient pas. Le choix de s’entretenir, se préserver, se soigner, appartiendrait ainsi à l’individu, à nul autre que lui, jusqu’à une certitude quasi « absolue » : « En réalité l’homme ne saurait être médecin parfait que de lui seul 2 ». Indice culturel bien sûr, exclusivement subjectif, bien plus que savant, exclusivement intime aussi, bien plus que rationnel, révélant en revanche une exigence totalement éloignée des vieux traités : affirmation d’un sujet prétendant gouverner, en toute indépendance, son bien-être et sa santé.
Un second principe, moins perçu sans doute, moins commenté aussi, précède une telle décision tout en l’éclairant : le régime de vie n’a plus ici à dépendre de la position des astres, du zodiaque ou des planètes, voire du climat, comme le veut la plus ancienne tradition. Cornaro prétend explicitement s’en « défaire ». D’où le déni d’innombrables forces que le Moyen Âge jugeait aussi souveraines qu’implacables. Une certitude décisive même peut s’avouer : les « astres inclinent… mais ne contraignent pas 3 » ; s’en « affranchir 4 » doit s’imposer. Conséquence conduisant à nier les puissances extérieures au bénéfice des puissances intérieures. Rien d’autre, alors, qu’une « libération » revendiquée et préalable, ouvrant sur une individualité tout aussi revendiquée.
Suit une troisième exigence, prolongeant les deux premières : percevoir les inclinations profondes, une fois l’affranchissement opéré, affronter la profondeur individuelle, explorer ses secrets — le goût, l’émoi, la sensibilité. Conviction évidente chez Luigi Cornaro : « Chacun peut au moyen de diverses expériences connaître à fond son tempérament, ses dispositions les plus cachées 5 », celles mêmes qu’une « longue observation 6 », seule, permet de percer. Prétention sans doute, illusion même, mais c’est bien le « sentiment » intérieur, son exclusive nouveauté, qui doit ici l’emporter.
Trois dynamiques dominent ainsi dans ce texte, d’autant plus révélateur qu’il vient d’un simple citoyen européen, trois dynamiques demeurant pourtant au cœur d’une aventure culturelle que tout révèle majeure, celle où se construit l’individu occidental : s’affranchir, se singulariser, s’intérioriser. Toutes trois, profondément reliées, traversent la durée, se nuancent, s’approfondissent, se diversifient, toutes trois l’emportant insensiblement malgré résistances et dénis.
Faut-il ajouter combien c’est l’expérience directement corporelle qui semble révéler ces dynamiques comme jamais, orientant au plus concret, focalisant au plus sensible 7. Cette même expérience n’en demeure pas moins une voie d’accès beaucoup plus vaste à l’histoire de la subjectivité occidentale : desseins intérieurs, vision du monde, personnalisation, sensibilité. Tout oblige, ainsi, à explorer, avec le plus d’amplitude et de diversité, leur lente construction, celle où vient à se parfaire l’individu occidental. Histoire longue, autrement dit, qui permet seule de comprendre l’univers d’aujourd’hui. Son originalité conduit surtout à penser conjointement, dans la longue durée, trois processus généralement étudiés séparément : l’affranchissement, l’individualisation et l’intériorisation.
Autant dire surtout que ces dynamiques ne composent ni une marche continue, ni une libération progressive et homogène. Elles avancent par déplacements, résistances, retours et contradictions. Tout oblige alors à mesurer combien cette même construction n’est pas sans obstacles, sans échecs, voire sans limitations, plus ou moins durables, possibles et avérées. L’Occident, en particulier, a construit historiquement l’individu comme un sujet de plus en plus autonome, alors même que le moment contemporain révèle combien cette même autonomie multiplie de nouvelles dépendances.
L’amorce de la modernité. Affranchissement, individualisation, intériorisation
La Renaissance, déjà, permet à elle seule de multiplier les exemples. Affranchissement tout relationnel d’abord, chez Érasme, lorsqu’il vitupère, en 1523, contre les hôtelleries où règne une promiscuité toujours moins tolérée :
« Je ne connais rien de plus dangereux que ces nombreuses réunions où l’on respire la même vapeur, surtout quand le corps est en transpiration… Sans parler des rots d’ail, des vents et des mauvaises haleines… » 8.
L’enjeu est décisif, illustrant une aspiration inédite : condamner de vieilles habitudes devenues autant d’entraves, sinon d’oppressions, affirmer une disponibilité que d’autres peuvent indument contrarier. Exigence d’une « indépendance », autrement dit, nouvelle, clairement formulée : « éviter les gênes, les contraintes… maintenir et faire respecter un espace de liberté entre les individus » 9.
Affranchissement encore, lorsqu’au même moment se renouvellent et se diffusent nombre de techniques, censées « libérer » attitudes et comportements : de la montre individuelle à la boussole, des instruments aux machines, des mines aux canaux ; le tout conduisant à l’affirmation cartésienne dont on sait la redoutable ambition : « Se rendre comme maître et possesseur de la nature » 10.
Cette maîtrise nouvelle du « faire » ne peut demeurer sans conséquence : l’assurance individuelle s’y affirme davantage. La présence nouvelle de l’auto-description, dans les sphères les plus aisées du social, vient d’ailleurs, à sa manière, le confirmer. Jérôme Cardan, mathématicien et polygraphe milanais, donne, dans ses mémoires, dans la deuxième moitié du XVIe siècle, une longue description de sa propre apparence. Il note sa « taille médiocre », sa « poitrine un peu étroite », son « cou long et mince ». Il note les traits de son visage 11. Relation marquante, révélant pour la première fois le sujet individuel évaluant son aspect, qualifiant son profil, accordant à l’un et à l’autre une valeur toute particulière, venant de lui et de lui seul : l’individualité comme richesse inédite, clairement soulignée.
Assurance croissante sans doute conduisant chacun à davantage s’éprouver, mais sociabilité croissante aussi, conduisant chacun à mieux se maîtriser. Le fonctionnement de l’État moderne, celui, surtout, d’une cour définitivement centralisée, transforme tout particulièrement le régime des affects. Une contrainte s’y diffuse : celle d’un constant secret sur ce qui peut être intimement ressenti. « Réussir » tient à cacher, « parvenir » tient à dissimuler. Seule une dissimulation calculée l’emporte alors face à des regards constamment alertés : émotions toujours plus avivées, sans doute, mais émotions toujours plus dérobées ; unique voie pour vaincre concurrences et rivalités. Mieux, un tel modèle se déploie, traverse le social, se banalise, favorisé par l’extension de l’administration, celle du marché, celle de l’espace urbain 12. L’intériorité acquiert ainsi une importance inégalée, grandissant l’univers intime, gagnant en dimension et en portée.
La modernité occidentale donne ainsi toujours plus de consistance aux trois dynamiques que des comportements circonstanciés focalisent en toute clarté.
Non enfin que doive être oublié combien existent, dans l’univers classique, nombre de limites à de tels développements, combien demeurent présentes, nombre de pratiques de domination, autant que nombre de pratiques ignorant toute singularité individuelle. Les terres lointaines en sont le premier exemple, où les êtres découverts sont jugés quasi étrangers à l’humain. Alors que femmes et enfants, de l’Europe classique, demeurent, quant à eux, objets d’une soumission aussi évidente qu’indiscutée.
Autant de signes, faut-il le redire, révélant l’évidente historicité de la « fabrique » de l’individu occidental : avancées marquantes, et pourtant durablement partielles, maintien de zones d’ombre, ou même « progrès » avérés rendus bientôt dérisoires par un futur mieux affirmé.
L’univers des Lumières. L’invention d’une autonomie « inaliénable »
Les Lumières confirment une telle historicité, tout en apportant un renouvellement majeur. La phrase emblématique d’Emmanuel Kant, répondant, en 1784, à la question « Qu’est-ce que les Lumières ? », prétend en incarner l’évidence : « L’Aufklärung représente… la décision et le courage de se servir de son entendement sans être dirigé par quiconque » 13. Ce qui affranchit l’individu, autrement dit, au-delà du seul régime de vie, sur un mode plus intime, sinon plus profond.
L’image du futur citoyen hante ainsi de telles certitudes, aboutissant à la Déclaration des droits de l’homme, où une seule formule vient à focaliser, lue par Sieyès, en préambule à la Constitution, le 20 juillet 1789 : « Tout homme est seul propriétaire de sa personne et cette propriété est inaliénable » 14.
« Propriété », « inaliénabilité », autant de termes nouveaux, recomposant tout autant les conquêtes individuelles : extension de ce qui est jugé « intolérable », intensification de l’appartenance à soi. La structuration de l’espace privé, déjà, le montre, recomposant le vieux rejet des promiscuités pour privilégier une singularité mieux affirmée : la distribution des logements se transforme, prioritairement chez les nantis. Une individualisation travaillée s’y diffuse. Des lieux plus retirés se créent, des activités plus différenciées s’inventent, des espaces domestiques se fragmentent (« réchauffoir », « bibliothèque », « cabinet de toilette », « garde-robe », etc.) : d’où ces gestes toujours plus personnels, inconnus jusque-là, fussent-ils réservés aux privilégiés.
L’acceptation accrue de la singularité concourt alors à une reconnaissance tout aussi grande des inclinations, des affects, voire des désirs. Un plaisir discret mais important, jusque-là fortement contraint, peut s’énoncer : celui des pratiques libertines, entre autres, l’apparition de représentations plus libres dans les gravures et les tableaux, les demi-nus de Boucher 15 ou de Watteau 16, ces œuvres qu’un riche amateur « place dans son cabinet particulier, quitte à les cacher par un rideau » 17. Pratiques encore marginales, mais nouvelles, et partiellement partagées — émancipation, enfin, aussi révélatrice que socialement circonscrite. L’intériorité s’enrichit de désirs mieux assumés.
Affranchissement, individualisation, intériorisation se rejouent ainsi avec les Lumières, autrement creusés, autrement conquis, autrement ressentis. Comme se rejouent tout autant leurs limites possibles : « propriété inaliénable de la personne » sans doute, alors que se tolère encore l’esclavage dans les colonies, ou qu’en 1800, la femme française demeure de part en part dépendante de son mari 18. Dynamiques toujours inscrites, autrement dit, dans un temps précis, qu’un futur proche ne peut manquer de révéler partiel ou ébauché.
L’univers pré-contemporain. L’espace conquis et le trauma intime
L’affranchissement se redéploie avec le XIXe siècle et la société industrielle, jusqu’à révolutionner les possibles. Un monde a changé.
La maîtrise de l’espace, la mutation des déplacements, signe majeur d’affranchissement, s’impose en tout premier : des calèches aux trains, des routes aux réseaux, des canaux aux voies navigables, un franc décloisonnement l’emporte, transformant en proximité des lointains traditionnellement étrangers. Le rail permettrait même de « dévorer les distances » 19, remodelant espace et temps, métamorphosant repères et perceptions. Jusqu’au constat poétique suggéré par Jules Janin, lors de l’inauguration du chemin de fer de Paris à Saint-Germain, en 1837 : « On ne marche pas, on glisse » 20.
Un autre mode de liberté encore, issu des Lumières, conduit à des conséquences toutes différentes, et pourtant majeures. L’autonomie conquise par les codes de la fin du XVIIIe siècle transforme directement le rapport à soi. L’individualité se renforce. L’auto-appréciation se déplace : non plus la seule description de soi, mais l’« amélioration » de soi — de son apparence, de sa singularité possible. Ce que le Journal pour tous traduit, au milieu du XIXe siècle, en appel « égalitaire » à une maîtrise nouvelle : « Nous vivons en pleine liberté et cet état de chose a créé pour toute femme une responsabilité de sa beauté ; on n’a plus d’excuse… » 21. Un idéal repensé, rejoignant pour Baudelaire la « beauté moderne », celle contraignant chacun « à s’inventer lui-même » 22.
Autonomie toujours plus affirmée, enfin, mais introduisant, avec le XIXe siècle, des questions d’une totale originalité : « Pourquoi la libération de toute entrave autorise-t-elle l’existence de perturbations intérieures ? » ; « Pourquoi l’indépendance personnelle autorise-t-elle le maintien de troubles moraux ? » 23. Thomas de Quincey, le premier, y répond distinctement en 1822. Son objet en semble d’abord éloigné : il cherche à expliquer une consommation d’opium devenue massive, sinon vitale, alors même qu’elle ne visait à l’origine qu’une douleur dentaire 24. Un fait l’alarme : l’augmentation progressive des doses, leur attente impérieuse, les douleurs sourdes insensiblement provoquées. Son récit, très vite alors, se déplace, interroge des souffrances oubliées, des traces d’enfance aux traces possiblement réactivées. L’idée surgit d’affects passés, enfouis, subsistant pourtant dans des tourments bientôt mieux perçus. De Quincey évoque ses malheurs anciens, la mort de son père alors qu’il était âgé de sept ans, la dureté des tuteurs, l’incompréhension des aînés. Il parle de « couches profondes » 25 du moi, devenant à ses yeux d’« indispensables clés » 26. Un constat surtout émerge : l’espace intérieur s’accroît, des effets surgissent, inattendus. Une intériorité nouvelle naît, pesante, taraudante. Une blessure psychique, « trauma » encore non nommé, s’impose au cœur du sujet.
De l’espace à la pensée, de l’individualisation à la sensibilité, l’univers personnel est bouleversé avec le XIXe siècle. L’individu existe avec plus d’intensité, malgré brisures et chaos. Les trois dynamiques — affranchissement, individualisation, intériorisation — se sont creusées, intensifiant de part en part l’existence, au lieu d’être atténuées.
L’univers contemporain. Métamorphoses de l’autonomie
Que ces trois dynamiques grandissent encore aujourd’hui n’est autre qu’évidence, interdisant de faire de l’« individu contemporain » 27 un moment de rupture. Bien au contraire, une « conquête » se poursuit en s’approfondissant. À commencer par la subversion de l’espace où la technologie contemporaine semble même avoir surmultiplié les possibles, les rendant aussi variés que vécus bientôt comme « naturels ».
Mais au-delà de l’espace, c’est bien la poursuite d’un affranchissement intime qu’il faut saisir et distinguer, celui où la libération du féminin vient à jouer un rôle décisif, fût-elle toujours circonscrite et « limitée ». Le personnage de Brigitte Bardot en est un des marqueurs symboliques. Avec elle, s’est créé dans les années 1950 une figure incarnant une totale novation. Moins passive qu’active, moins objet que sujet, moins dominée qu’émancipée, Brigitte vit à son rythme, choisit ses amours, les abandonne ou les maintient selon une règle qui n’appartient qu’à elle, conquérant une autonomie au plus « intérieur » de soi. Elle agit selon sa conscience avec le « courage de faire ce qui lui plaît quand ça lui plaît » 28, disait un personnage de Roger Vadim. Ce qu’en commentant Et Dieu créa la femme, Jane Fonda traduit par la convergence d’une esthétique physique et d’un moment culturel : « Le film a été l’un des premiers à parler de la libération de la femme » 29.
Cet affranchissement intime concerne d’ailleurs hommes et femmes, renouvelant une dénonciation toujours plus exhaustive des contraintes — celles concernant plus que jamais les relations entre chacun, stigmatisant des situations pourtant longtemps acceptées ou peu reconnues, forgeant des mots pour mieux les nommer. Le terme de « harcèlement », en particulier, est de ceux-là, consacré dans les années 1990, instituant l’existence d’un nouveau délit, visant d’abord le comportement sexuel et l’atteinte personnelle, avant de s’étendre bien au-delà. Les notions d’« emprise » ou de « blessure invisible », redéfinissant aussi les frontières individuelles dans les années 2000, poursuivent cette même extension. Preuve s’il en est que plus s’accentue le sentiment d’autonomie, plus s’aiguise l’exigence de défense intime — ce que, faut-il le redire, seule l’histoire parvient à montrer. D’où le déplacement des repères juridiques et la recherche d’affranchissement dans ce qui n’était pas nommé jusque-là.
Une telle affirmation d’autonomie, toujours plus valorisée, peut alors contribuer à une promotion des singularités elle-même toujours plus accentuée. Ce que la mode vient quasiment à inventer : « Ne suivez pas mon style, créez le vôtre » 30, dit un magazine, flattant la part la plus distinctive du sujet ; « Parce que je le vaux bien ! » — ajoute cette devise mondiale de L’Oréal depuis 1971, devenue l’un des symboles les plus universels de cette affirmation de soi. Triomphe d’une individualité toujours plus assumée.
Et c’est précisément parce qu’une telle individualité se légitime comme jamais, qu’elle s’interroge tout aussi profondément, et plus qu’auparavant, sur ses désordres possibles, ses limites, voire tout mal-être non maîtrisé. La blessure psychique ou le trauma l’emporte alors plus que jamais dans une telle quête, affect tapi au fond de la conscience : intériorité tentaculaire, intériorité décuplée. L’atteinte s’est même démultipliée comme jamais. D’où les réponses elles-mêmes toujours plus diversifiées, correspondant à un monde du « dedans » lui-même toujours plus stratifié. L’« écoute », entre autres, s’impose désormais en démarche d’élucidation, révélant un spectre quasi infini d’un possible travail sur soi : pratiques de régime en tous genres, psychothérapies corporelles, méditations et concentrations mentales, consommations de psychotropes, investissement dans des univers de « pleine conscience ». La richesse intérieure en vient ainsi elle-même, relançant les attentes, à révéler ouvertures et contraintes mêlées.
Risques et dangers. Le grand retournement des dépendances
Aucun doute, les trois dynamiques se sont accentuées comme jamais, dessinant un « univers » apparemment toujours mieux « maîtrisé ».
Une vision critique pourtant a grandi, portant d’abord sur l’affranchissement lui-même — contradiction radicale, discrètement présente déjà à la fin du XIXe siècle, lorsqu’émergeait le sentiment d’une « économie destructive » 31, lorsque les intenses besoins en bois de l’industrie se révélaient menaçants, voire « dangereux », selon quelques témoignages alors marginaux, suggérant des périls inédits : assèchement possible des sols, dégradation des cultures, altération des régimes hydriques, risques sur les vies physiques elles-mêmes. La perspective classique s’inverse : le cosmos dominé devient dominant. L’affranchissement triomphant se fait asservissement quasi-impuissant.
Ce n’est plus le seul déboisement aujourd’hui qui est en jeu, mais des atteintes inédites, croissantes, liées aux énergies fossiles, à l’agriculture intensive, aux communications généralisées : dégradations chimiques, diffusion de polluants, nocivité des substances artificielles, perturbations climatiques. Tout a changé : ce qui s’imposait comme milieu à dominer se transforme en obstacle et danger. « Maîtrise » sans doute, mais au détriment de la pureté de l’air, de la fluidité des relations, de la qualité du monde commun. Un défi sans précédent s’est imposé, face auquel les réponses ne semblent pas encore les plus adaptées.
Au-delà d’un tel affranchissement paradoxal, c’est encore sur l’expansion d’une confiance illimitée dans le « moi » qu’il faut insister — le mirage de toute-puissance et ses dangers, une fois reconnue l’irrépressible ascension de l’individualisation. Illusion extrême du sentiment que « tout est possible » : formules lues dans nombre de discours et blogs, où le sérieux cède au dérisoire, « Je peux créer tout ce que je désire… » 32.
Danger plus sérieux encore lorsqu’il confine au politique, conduisant à des pouvoirs mêlant certitudes personnelles et manque d’empathie, combinant assurance absolue et irresponsabilité. Donald Trump, président des États-Unis, est de ceux-là : affranchissement, sans doute, par l’emprise sociale autant que par l’assurance conquise, mais certitude encore, jusqu’à l’obsession, d’une légitimité individuelle si emportée qu’elle confine à l’illimité. Le déni de toute réalité collective — des informations, des faits économiques, de la science, de la culture 33 — n’est pas seulement une dérive personnelle : c’est l’aboutissement extrême d’une dynamique qui place le « moi » au-dessus de tout, jusqu’à rendre illégitime toute résistance extérieure. Point extrême d’une longue histoire, jusqu’à l’outrager en la déformant. Le cœur du débat demeure l’irrépressible ascendance du « sujet », devenu référence absolue, délégitimant toute résistance possible : aboutissement dès lors délétère.
Au-delà de telles caricatures, la sensibilité, la présence accrue de l’affect, n’en demeurent pas moins une des caractéristiques de l’individu occidental. Le seul exemple du rapport à la violence en est le signe, confirmé par les chiffres. Sur le temps long, le nombre d’homicides en France a notablement baissé : de 1,1 pour 100 000 habitants en 1936 à 0,8 en 1968. Plus concrètement, on compte 1 406 homicides en 1994, 948 en 2022 34, 1 010 en 2023 35 — soit une hausse d’environ 6,5 % sur un an, qui n’invalide cependant pas la baisse tendancielle observée sur plusieurs décennies. Reste une sensibilité accrue aux atteintes et aux violences, confirmée par une décision juridique majeure à valeur symbolique : l’abolition de la peine de mort, en France, le 9 octobre 1981.
Ce qui conduit à une double conséquence : la crainte de tout affrontement armé, voire l’espoir de son impossibilité, d’une part ; tandis que la « part d’ombre » 36, la « haine » 37 de l’autre, forgée par des puissances et des régimes différents, s’exercent contre cette supposée fragilité et surtout contre l’individualisation qui l’accompagne. Que devient alors l’individu occidental lorsque les puissances qui l’entourent ne partagent pas nécessairement la même anthropologie politique ? Aucun doute, c’est bien ainsi que peut se comprendre la confrontation actuelle, le retour de la guerre en Europe : une Russie qui méprise un Occident jugé trop libre, trop « affranchi », accusé de « mœurs décadentes », de comportements « immoraux », trop individuels aussi — supposés, dès lors, menacer toute solidarité étatique. L’histoire se renverserait presque : le « bien » se transformant en « mal », la « réussite » en « échec », l’aveuglement d’États et d’Empires avançant contre la conquête d’une décisive et complexe autonomie.
L’histoire de l’individu occidental montre ainsi à quel point elle ne peut être réduite à celle de l’« individualisme ». Elle est aussi celle d’un enrichissement tout particulier, clairement original, où convergent transformation du rapport au monde, affranchissement continu et intériorisation croissante des affects. Mais elle montre aussi combien elle ne saurait s’achever avec l’émancipation, pas plus qu’avec l’aiguisement du sensible. Elle ouvre au contraire sur un univers contemporain où l’autonomie conquise doit désormais apprendre à composer avec des dépendances fortes et inédites qu’elle ne peut plus ignorer.
Sources
- Luigi Cornaro, Overo Discorsi della vita sobria, del magnifico M. Luigi Cornaro, Padova, Perchacino, 1558, Voir la traduction française, De la sobriété, Grenoble, éd. J. Million, 1991.
- Ib., éd. Million, p. 55.
- Ib., p. 78.
- Id. Selon le mot même qu’emploie Luigi Cornaro.
- Ib., p. 55
- Ib., p. 56.
- Voir mon livre récent, Les logiques du corps, une autre manière de penser le temps, Paris, Seuil, mars 2026, la deuxième partie en particulier, « Existences… Affranchissement, individualisation, intériorisation », p. 122 et sq. L’enjeu premier du présent texte est de montrer que les trois dynamiques dépassent aussi la sphère corporelle, en fondant une histoire de l’individu occidental.
- Didier Erasme, Les colloques (1518), Paris, librairie des bibliophiles, 1875, p. 261-262.
- Philippe Ariès, « Préface », Erasme, La civilité puérile, Paris, Ramsay, 1977, p. XI.
- René Descartes, Le discours de la méthode, 1637, Paris, Sixième partie.
- Jérôme Cardan, Ma vie (XVIe siècle), Paris, Belin, 1991 p. 41-42.
- Voir Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire (1961), Paris, Seuil, 1964, en particulier, « Le nouvel ensemble urbain », page 439.
- Emmanuel Kant, « Réponse à la question : qu’est-ce que l’Aufklürung ? » (1784), cité par Ernst Cassirer, La philosophie des lumières (1932), Paris, Fayard, 1966, p. 178.
- Abbé Sieyès, Préliminaire à la Constitution, Reconnaissance et exposition raisonnée des Droits de l’Homme et du Citoyen, lu au comité de constitution les 20 et 21 juillet 1789, Les Droits de l’Homme, textes réunis par Christian Biet, Paris, Imprimerie nationale, 1989, p. 395.
- François Boucher, L’œil indiscret ou la femme qui pisse, 1742, Collection particulière.
- Jean Antoine Watteau, La chemise, 1716-1718, Londres, The Wallace Collection.
- Nadeije Laneyrie-Dagen et Georges Vigarello, La toilette naissance de l’intime, Paris, Hazan, 2014, p. 108.
- Voir Philippe-Antoine Merlin, Répertoire universel et raisonné de jurisprudence, Paris, 1897, Art. « Femme ».
- Louis Figuier, Les merveilles de la science, Paris, Jouvet, 1867, T. I, p. 290.
- Jules Janin « Inauguration du chemin de fer de Paris à Saint-Germain », Journal des débats, 25 août 1837, cité par Marc Desportes, Paysages en mouvement, Paris, Gallimard, 2005, page 151.
- Journal pour tous, 1857, p. 144.
- Voir Michel Foucault commentant Baudelaire, « Qu’est-ce que les Lumières ? », Dits et écrits, vol. IV, Paris, Gallimard, 1994, p. 571, « L’homme moderne, pour Baudelaire, est celui qui cherche à s’inventer lui-même ».
- Voir sur ce point, Marcel Gauchet, L’inconscient cérébral, Paris, Seuil, 1992.
- Voir Thomas de Quincey, Confessions d’un mangeur d’opium anglais (1822), Œuvres, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2011.
- Ib., p. 27.
- Id.
- Voir Gilles Lipovetsky, L’ère du vide, essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983.
- Commentaire d’un des personnages du film de Roger Vadim, Et Dieu créa la femme, réalisation ayant imposé l’image de Bardot en 1956.
- Cité par Tony Crawley, Brigitte Bardot, Paris, Henri Veyrier, 1979, p. 27..
- Ib., p. 27.
- Voir Jean Brunhes, La géographie humaine, Paris, Alcan, 1910, p. 409.
- Lise Bourbeau, Ecoute ton corps…, op. cit., p. 90.
- « Arts, science, entreprise : Trump s’attaque aux piliers de la culture progressiste », Les Echos, 25 mars 2025.
- Id.
- Voir « Insécurité et délinquance en 2023 », Ministère de l’intérieur.
- Voir, Stéphane Audoin-Rouzeau, La part d’ombre, le risque oublié de la guerre, dialogue avec Hervé Mazurel, Paris, Les Belles Lettres, 2023.
- Voir la couverture de la Revue des deux mondes, février 2025.