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Pourquoi avoir choisi de nous parler de la ville de Timișoara, en Roumanie ?
Timișoara est la ville d’origine de ma famille paternelle. Mon père a fui la Roumanie alors qu’il avait 15 ans, fin 1944 (et mon grand-père en 1957), pour échapper au régime communiste. Il est décédé sans jamais y être retourné. C’est en Allemagne qu’il a passé toute la suite de son existence et c’est là que j’ai grandi avant de m’installer en France. Lorsque j’étais enfant, je n’ai pas entendu prononcer le nom de cette ville sous sa forme roumaine, Timișoara, mais hongroise : Temesvár. En allemand, on dit également Temeschburg. En serbe, Temišvar.
Cette ville porte donc au moins quatre noms, représentatifs des différentes ethnies et communautés linguistiques qui ont longtemps été présentes au sein de cette ancienne agglomération de l’Empire des Habsbourg. Après avoir été aux mains des Ottomans, elle est conquise en 1716 par le prince Eugène de Savoie, puis rattachée à la monarchie autrichienne. Elle passe ensuite, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, sous le contrôle de l’Empire austro-hongrois. Elle est alors la capitale de la très riche région du Banat, maintenant partagée entre la Hongrie, la Serbie et la Roumanie. Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale que Timișoara devient officiellement roumaine.
La ville est donc le fruit d’une histoire multiculturelle particulièrement mouvementée. Je me souviens d’ailleurs que, lorsqu’on demandait à mon père quelle était son origine, il ne disait pas qu’il était roumain, ni hongrois, mais banatais.
On ne trouvait pas seulement des Hongrois, des Serbes ou des Roumains à Timișoara, mais aussi des Alsaciens. Pouvez-vous retracer l’histoire méconnue de cette émigration française en Europe centrale ?
Lorsque les Ottomans ont été chassés du Banat, la région était très peu peuplée, alors même que ses terres étaient très fertiles. Il était donc dans l’intérêt de Vienne d’y envoyer des colons, afin de tirer pleinement profit de ce territoire. Marie-Thérèse d’Autriche s’est beaucoup intéressée à la région et a encouragé l’arrivée de nouveaux habitants. Ce n’était pas le « Go West », mais le « Go East ».
Beaucoup de paysans allemands originaires de la Souabe, des Luxembourgeois, des Lorrains et des Alsaciens de langue allemande et française ont répondu à son appel. C’est le cas d’une partie de ma famille auparavant établie à Timișoara, qui était d’origine alsacienne. Tout part d’un ancêtre sans doute germanophone qui, en 1760, décide de quitter Strasbourg : il fait étape à Ulm, sur le Danube, où il se marie avec une certaine Eva Descartes, qui était pour sa part francophone, et s’installe définitivement dans la région du Banat. C’est comme cela que s’explique la présence d’une minorité germanophone et francophone à Timișoara, mais qui a largement disparu maintenant.
Votre père vous parlait-il souvent de Timișoara ? Comment vous représentiez-vous la ville avant d’y aller pour la première fois ?
Mon père ne me parlait presque pas de Timișoara. Je sentais bien que c’était très douloureux pour lui d’évoquer la Roumanie, ce pays interdit qu’il avait perdu.
Pour moi, Timișoara a longtemps été marquée du sceau de l’inaccessibilité. Lorsque les frontières se sont ouvertes, en 1990, j’avais déjà 25 ans. La ville se résumait donc à quelques anecdotes plus ou moins fantasmées. J’avais seulement une vague idée des paysages de la région : contrairement à la Transylvanie, une région très montagneuse, le Banat communique avec la Grande Plaine hongroise, qui s’étend sur des centaines de kilomètres. Il n’y a rien à l’horizon, hormis des clochers, qui viennent rythmer cette succession de champs. Un peu à l’image de la Beauce, mais en plus arboré. Dans chaque rue du village, vous avez des maisons entourées de lauriers : c’est l’arbuste typique de cette région très fertile. Mon père me parlait souvent des pastèques qui y poussaient l’été. Un proverbe disait qu’il suffisait de monter sur l’une de ces pastèques du Banat, réputées pour être particulièrement grosses, pour apercevoir Budapest, à près de de 300 kilomètres de là. Par comparaison, la capitale roumaine, Bucarest, est à plus de 600 kilomètres de Timișoara. Mon père n’y était jamais allé. C’est d’ailleurs par là que j’ai choisi de découvrir la Roumanie, en allant d’abord à Bucarest, où je n’avais pas d’attache familiale. C’était comme aller en terrain neutre. J’ai eu besoin de plus de temps pour me rendre à Timișoara.
Que craigniez-vous ?
La Roumanie représentait quelque chose de très abstrait et en même temps de très effrayant. Lorsque j’y suis allé pour la première fois, c’était dans le cadre de mon travail d’éditeur, pour un festival de livres à Bucarest, au tout début des années 2000. Je n’avais pas du tout pour projet de me rendre à Timișoara. J’ai le souvenir encore très vif du trajet en avion : en plein vol, alors que nous survolions le territoire roumain, le pilote a fait remarquer à tous les passagers qu’à notre gauche, nous pouvions voir la magnifique ville de Timișoara, qui n’était pas notre destination. La ville de mes origines se rappelait à moi, alors même que j’essayais de la fuir par toute une série d’actes d’évitement. La stupéfaction a été telle que j’ai fondu en larmes.
En 2009, lorsque mon premier roman, Les Bains de Kiraly 1, a été traduit en roumain, j’ai été invité en Roumanie. Mon éditeur avait tout prévu pour que je puisse découvrir Timișoara et parler du livre dans une petite librairie de la ville, dont j’ai appris qu’elle existait déjà lorsque mon père était enfant. En me rendant pour la première fois à Timișoara, j’ai eu un sentiment, non pas d’appartenance, mais de familiarité insoupçonnée. Quelque chose en moi reconnaissait les lieux. C’était un sentiment non rationnel, illogique, qui n’avait pas lieu d’être puisque je n’y avais jamais mis les pieds. Et, en bon Centre-Européen sentimental, j’ai fondu en larmes une deuxième fois.
À quoi ressemble la ville aujourd’hui ?
En 2009, j’ai découvert une ville déjà largement rénovée, notamment grâce aux financements de l’Union européenne. Il s’agissait de préserver un patrimoine culturel d’une richesse incroyable en raison d’un étonnant phénomène de multiplication, qui s’explique par ces différentes appartenances communautaires, ethniques et religieuses : vous avez par exemple une église luthérienne de langue allemande, une église luthérienne de langue hongroise, une église orthodoxe roumaine, une synagogue ashkénaze, une synagogue séfarade. Le centre historique, de style baroque, hérité de l’époque austro-hongroise, est particulièrement beau. Au XIXe et au début du XXe siècle, Timișoara a connu une modernisation très rapide : c’est l’une des premières villes européennes à avoir eu son réseau de lignes de tramway et un éclairage public électrifié. C’était une ville très riche en raison de son importante communauté marchande. Le Banat était en effet considéré comme le grenier de l’Empire austro-hongrois. Puis, plus tard, des artistes viennois ont contribué à faire de Timișoara l’une des grandes villes européennes de l’Art nouveau. On l’appelait d’ailleurs la « petite Vienne ». J’ai donc découvert une ville que je n’imaginais pas, magnifique, typique de cette sphère culturelle austro-hongroise.
C’est à vous qu’on doit en partie la découverte en français de l’écrivain hongrois László Krasznahorkai, nobélisé en 2025. Selon vous, l’histoire de l’Europe centrale est-elle suffisamment connue en France ?
L’intérêt pour l’Europe centrale est encore très minoritaire. Le tourisme s’est développé à Budapest, mais pas forcément pour les bonnes raisons : on y va surtout parce que la bière est moins chère et qu’on peut y faire la fête pour un enterrement de vie de jeunes filles ou de jeunes garçons le temps d’un week-end. Quant à Prague, c’est un peu devenu le Disneyland de l’Europe centrale. Quand je dis que je suis d’origine roumaine, on me renvoie très souvent au mythe de Dracula : ça m’irritait beaucoup quand j’étais plus jeune. La culture de mes parents n’a rien à voir avec Dracula. Il nous reste beaucoup à découvrir et Timișoara offre une porte d’entrée particulièrement séduisante.
Il en va de même pour la littérature. Depuis que je suis arrivé aux éditions Bourgois, nous avons publié une jeune romancière hongroise, Rita Halász, dont le livre Respirer à fond a été traduit par Chantal Philippe 2. L’histoire est très contemporaine et se passe à Budapest, où une femme victime de violences conjugales décide de s’enfuir avec ses enfants. À ma modeste manière, j’essaie donc au maximum d’ouvrir les imaginaires.
Qu’en est-il des auteurs roumains ?
Lorsque j’étais aux éditions Gallimard, j’ai découvert l’œuvre superbe de Gabriela Adameșteanu, par exemple, que j’ai voulu partager avec les lecteurs français. Je pense également à György Dragomán, un Roumain magyarophone, une figure qui permet d’illustrer cette diversité de langues et de cultures au sein même de la Roumanie.
Je dirais que ma plus grande rencontre de ce point de vue a été la prix Nobel Herta Müller. Cette autrice roumaine germanophone est née à quelques kilomètres de Timișoara et, pour cette raison, je me suis immédiatement senti proche d’elle. Elle a contribué à combler les vides de l’histoire de ma famille sous la dictature communiste, en parlant de ce que subissaient les activistes politiques à cette époque. C’était comme un cours de rattrapage pour moi. Sans parler de sa langue, qui m’a fasciné, entre sobriété et images fortes.
Vous êtes vous-même écrivain. Vos origines et, en particulier, l’histoire de la Roumanie, travaillent-elles vos textes ?
Je dis parfois en plaisantant que je suis devenu écrivain pour remplir les blancs.
C’est classique dans beaucoup de familles d’immigrés : les parents ne veulent ni ne peuvent raconter leur vie à leurs enfants dans leur intégralité. D’où le fait que je me suis en grande partie construit avec des récits à trous. L’un des seuls livres non fictionnels que j’ai écrits s’intitule De la perte et d’autres bonheurs 3, où j’explique que cette perte doit être transcendée.
Quand j’écoutais mon père raconter ses histoires sur les pastèques du Banat, je sentais bien qu’il y avait autre chose que cela. Son regard se perdait dans le vide. Dans mes livres, je cherche à reconstituer une partie de cette histoire, mais je sais que c’est le chemin de toute une vie. C’est d’ailleurs cette curiosité pour les récits qui a déterminé mon choix pour l’édition : lorsqu’on est éditeur, il faut aimer écouter les histoires d’autrui. C’est ce que mes parents m’ont appris à travers ce périple familial complexe.
Vos parents vous ont-ils transmis leur langue, le hongrois ?
Lorsque mes parents ont émigré en Allemagne, ils ont rapidement eu la certitude qu’il n’y aurait pas de retour possible. C’est pourquoi ils ne m’ont appris ni le hongrois, qu’ils parlaient pourtant parfois entre eux, ni le roumain. Mais l’idée qu’il était crucial d’apprendre plusieurs langues était très présente, notamment l’anglais, l’italien, le français. Dès 12 ans, j’étais envoyé plusieurs semaines dans une famille d’accueil, en Angleterre. Ce qui est étonnant, c’est que mes parents défendaient l’apprentissage des langues étrangères, mais pas les leurs, comme pour mieux entériner leur déplacement à l’Ouest. Je pense que cet amour a déterminé ma passion pour les littératures d’un peu partout dans le monde et, surtout, ma formation de comparatiste : je n’ai jamais voulu me spécialiser ni dans une langue ni dans une littérature. Je ne suis spécialiste de rien et ouvert à tout.
Avez-vous retrouvé des membres de votre famille à Timișoara ?
Les cousines de mon père, à qui on envoyait des colis alimentaires quand j’étais enfant, étaient déjà mortes quand je suis allé en Roumanie pour la première fois.
Dans les années 1970 et 1980, il y avait une grande pauvreté dans le pays : mon père envoyait donc du sucre, du café, des tablettes de chocolat. Et toujours en double, voire en triple, parce qu’on disait que, lorsque la Securitate, la police politique du régime, vérifiait le contenu des colis, elle n’hésitait pas à piocher dedans. Mon père avait d’ailleurs une technique un peu particulière pour permettre à ses cousines de savoir si les lettres qu’il leur envoyait avaient été ouvertes ou non : il m’arrachait un cheveu, qu’il glissait ensuite dans le papier plié. Si le cheveu tombait bien de l’enveloppe une fois la lettre reçue, c’est qu’elle n’avait pas été lue par les autorités.
L’une de ces cousines était parvenue à obtenir une autorisation de quitter le pays, grâce à son âge avancé, et à s’installer avec nous, en Allemagne. Sa découverte de la vie à l’Ouest a été tellement éprouvante, tellement radicale, qu’elle est retournée vivre en Roumanie : le changement avait été trop brutal. Je me souviendrai toujours de ce jour où, impressionnée par un escalator dans un centre commercial, elle est tombée dans les pommes. Je pense souvent à elle lorsque je suis dans un hypermarché, surtout au rayon yaourts. J’ai toujours l’impression vague d’une profusion absurde, qui finit par m’oppresser.
En Roumanie, êtes-vous considéré comme français, allemand, roumain ?
J’ai été très touché par les rencontres que j’ai pu faire en Roumanie et par la façon dont les Roumains m’ont intégré à leur communauté ; ils ont fait preuve à mon égard d’une immense sollicitude.
À l’occasion de la parution d’un de mes livres, un article de presse m’avait cité comme un « écrivain roumain d’expression française ». Cette sorte de réappropriation culturelle m’a beaucoup ému, comme si j’étais non seulement chez eux, mais de chez eux.
Mon éditeur roumain m’avait d’ailleurs fait la surprise de prendre pour moi un rendez-vous dans un cabinet d’avocats spécialisé dans la restitution des biens spoliés sous la dictature. Mon grand-père, en s’expatriant, avait en effet laissé derrière lui une maison, qui pouvait légalement me revenir. Beaucoup de gens en Roumanie cherchent encore à recouvrer leur patrimoine, par le biais de procédures judiciaires généralement très longues, qui peuvent être portées jusque devant la Cour européenne. Bien sûr, je n’avais pas le courage de me lancer dans de telles démarches, pour une maison dont je ne savais pas très bien quoi faire. La chose aurait été particulièrement compliquée, du reste, parce que la maison de mon grand-père est maintenant devenue… un commissariat de police. C’est peut-être pour le mieux : je ne suis pas partisan de la nostalgie.
Cette anecdote est peut-être d’une valeur plus grande que la maison elle-même. Pourrait-elle figurer dans l’un de vos romans ?
Ce n’est pas impossible. Ce sont précisément ces récits qui me constituent. Je suis, comme tout le monde, une succession d’histoires. C’est pour cette raison que je crois fermement au pouvoir de la narration et que je m’oppose à l’usage du mot racine, qui me paraît stupide. Mon ancêtre est parti de Strasbourg et a atterri à Timișoara, puis ma famille a quitté l’Est pour rejoindre l’Ouest. J’ai moi-même quitté l’Allemagne pour faire ma vie en France.
C’est cette circulation qui fait la beauté humaine et, à titre personnel, ma profession de foi d’éditeur. Nous sommes ce que nous mangeons, ce que nous voyons, ce que nous pratiquons, mais nous sommes aussi cette somme de récits qu’on nous a livrés enfant et que nous livrerons à notre tour à nos propres enfants. Nous sommes faits de ces substrats, de ces histoires à moitié commencées, honteuses, douloureuses, tragiques qu’on ne peut pas dire telles quelles et qu’on transforme donc en anecdotes. On navigue d’une couche à l’autre, comme dans une sonate de Schubert : on passe du majeur au mineur sans même s’en rendre compte.
C’est pour cela que je lutte autant pour qu’on préserve ce lien fondamental à la lecture et à la littérature : les récits nous constituent individuellement et collectivement. Nous avons la chance, en France, d’avoir une culture de l’édition qui résiste dans toute sa diversité et qui permet encore de prendre des risques. Aujourd’hui, 30 % des publications sont des traductions 4. C’est une chance inouïe, à l’heure où, dans certains pays anglo-saxons, ce chiffre tombe à 3 %. Avec la meilleure volonté du monde, un Australien, un Anglais ou un Américain qui n’a pas accès à d’autres langues que l’anglais ne peut pas lire une grande partie de ce que nous trouvons en poche dans les rayons de nos librairies.
Votre relation à Timișoara est-elle plus apaisée aujourd’hui ? Si votre lien à la ville était une histoire au long cours, quel en serait le prochain chapitre ?
Emmener mes enfants à Timișoara, pour leur faire à leur tour découvrir la ville. Mais là encore, c’est quelque chose qui demande un certain investissement émotionnel.
Je sais que ce ne sera jamais complètement une destination de vacances. Malgré tout, c’est un lieu avec lequel il m’importe de retisser des liens, notamment parce que mon père n’a jamais pu ni voulu y retourner. Mon père était un homme très élégant, toujours très bien habillé. Avant sa mort, dans son testament, il m’avait demandé de faire parvenir tous ses vêtements à la Croix-Rouge de Timișoara, pour qu’ils soient utiles à quelqu’un de là-bas. La chose n’a pas été simple, mais l’histoire dit bien à quel point dans la famille, Timișoara est toujours la ville à laquelle on revient.
Sources
- Jean Mattern, Les Bains de Kiraly, Paris, Sabine Wespieser Éditeur, 2008.
- Rita HALÁSZ, Respirer à fond, trad. du hongrois par Chantal Philippe, Paris, Christian Bourgois éditeur, 2025.
- Jean Mattern, De la perte et d’autres bonheurs, Paris, Gallimard, 2016.
- Ce chiffre concerne le roman et la fiction : en 2024, 31,5 % des romans et des fictions étaient traduits. Pour ce qui est de la part des titres traduits dans le total des titres reçus au dépôt légal, elle s’élève à 18,8 % cette même année, selon la synthèse du Syndicat national de l’édition 2024/2025.