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Goudronnée, asphaltée, poussiéreuse… En 2026, la route n’est pas exactement l’endroit rêvé pour exercer sa plume d’écrivain. Pourtant, de nombreux auteurs ont célébré leur route : pour Proust, c’est « la vieille route de Balbec », « plantée de vieux ormes » ; pour Kerouac, c’est sur les routes américaines, traversées à « toutes berzingues », qu’il faut brûler la vie par les deux bouts. De manière bien plus tragique, la poétesse italienne Antonia Pozzi, morte suicidée, avait fait de ses poèmes les bornes kilométriques d’un long chemin vers la mort, rassemblés dans La Route du mourir. La route, ou comment le bitume en surchauffe fait se rencontrer la vie et la mort. Charles Dantzig, quelle est route de votre Grand Tour ?
La Highway 1, la route nationale qui relie San Francisco à Santa Barbara jusqu’à Los Angeles, en Californie. Cette route, qui a la particularité de se déployer le long de l’océan Pacifique, a été inaugurée en 1937, à l’initiative d’un médecin de Monterrey, John L. D. Roberts, qui voulait visiter plus facilement ses patients.
Une route, c’est plusieurs lieux à la fois. C’est un ruban d’asphalte qui vaut pour lui-même, mais c’est aussi les deux destinations qu’elle réunit. En l’occurrence, les deux villes reliées par la Highway 1 sont des apothéoses de civilisation. San Francisco est la ville des poètes, des grands sanctuaires du savoir que sont les universités. Los Angeles, de son côté, est une ville qui semble appartenir à la Lune, avec ses immenses avenues, ses 200 kilomètres de routes : c’est le parfait paradis artificiel. Les autoroutes et les autoponts s’y entremêlent avec enchantement, tout en restant toujours à sens unique. Les individus sont comme des atomes ou des globules rouges, à bord de leur voiture. Le solitaire que je suis apprécie particulièrement cet aspect-là : les routes sont comme d’immenses plaines d’asphalte, empruntées par les anges.
À bord de quel véhicule parcourez-vous la Highway 1 ? Et quelle est votre bande-son ?
Je l’ai descendue une fois en Mustang. En ce qui concerne la musique, il faut surtout faire attention. Une fois, alors que je manipulais mon téléphone portable pour créer une playlist, j’ai failli me tuer. La chanson qui s’accorde le mieux à cette route-poème, c’est It Happened in Monterey, de Frank Sinatra.
La Highway 1 longe l’océan Pacifique. Parlez-nous de cette rencontre entre la mer et la terre.
Précisément parce qu’elle est proche de la mer et épouse sa forme littorale, la Highway 1 est l’une des plus belles routes du monde, avec la route qui longe la côte amalfitaine, au sud de l’Italie, et la route de la Méditerranée, en Croatie. Elle est même légèrement dangereuse, puisqu’elle frôle des précipices et des ravins. Outre l’eau et la terre, la Highway 1 côtoie également les airs, avec certaines portions nettement au-dessus du sol grâce à des autoponts. Les Américains ont un mot pour désigner ces paysages majestueux : « dramatic ». La violence des vagues rend effectivement cette traversée un peu « dramatique ». La Highway 1, avec ses sinuosités et la grandeur des paysages environnants, a tout pour déclencher cette peur légèrement enfantine qui fait son charme.
C’est d’ailleurs sur la Highway 1 que vous faites disparaître le personnage principal de votre roman Un film d’amour. La route est-elle pour vous le lieu de la fin du monde ?
La Highway 1 est associée à l’idée de mort brutale dans mon esprit, car c’est là que meurt le personnage de mon roman, parmi les otaries, en contrebas d’un ravin, sur une petite plage. Mais pas à celle de la fin du monde. Au contraire, les paysages qu’elle traverse sont si élémentaires, archaïques et primordiaux qu’ils survivront à la fin du monde. Les êtres humains disparaîtront, mais eux resteront.
Quand je suis sur cette route, je pense aux films post-apocalyptiques américains, où les infrastructures humaines sont recouvertes de lianes et de végétation incontrôlable et où les villes sont désertées, à l’exception de quelques tigres et autres animaux sauvages. La Highway 1 nous permet peut-être de frôler la fin du monde, de l’entrevoir, mais surtout de prendre conscience de ce qui disparaîtra et de ce qui perdurera.
À défaut de fin du monde, peut-on parler de solitude ?
Sur la Highway 1, vous risquez de ne croiser qu’une voiture par heure. La raison en est simple : une voie plus rapide se trouve à vingt kilomètres de là et permet aux Californiens de se rendre bien plus rapidement à Los Angeles ou à Santa Barbara.
On apprécie d’autant mieux ce dialogue intime qui s’instaure avec les éléments du paysage. Soudain, une montagne violette émerge, rappelant l’Iran ou l’Arabie saoudite. C’est un lieu qui se trouve au seuil de la création du monde. Il y a peu de constructions, à l’exception de quelques villages. Les collines qui descendent vers la mer ressemblent à d’immenses pattes de diplodocus avec leurs extrémités caillouteuses.
Cette impression est bien sûr trompeuse : l’homme est à l’origine de cette route, c’est lui qui l’a construite. Mais l’impression de contempler l’origine du monde demeure. La nature crée en quelque sorte elle-même des routes, avec des paysages irréguliers, des sommets vertigineux, puis des blancs, et ainsi de suite.
À quel moment de votre traversée éprouvez-vous le plus la force littéraire de ce paysage ?
Je parlais du vide de la nature. La nature est imparfaite : elle contient des béances, des non-dits, des pages blanches. C’est à la littérature de les combler, à la manière d’une route tracée. Une route est l’armature poétique d’un paysage désordonné. La littérature joue le même rôle : elle raconte, elle fabule, elle met en forme ces terres vierges.
En quoi cette route raconte-t-elle les États-Unis ?
Le poète Charles Olson disait que les États-Unis n’avaient pas le sens de l’histoire, qu’ils avaient remplacé par la géographie, par la maîtrise de l’espace. La Highway 1 en est la preuve. Les historiens ne jurent que par la causalité rassurante. Les Américains y prêtent assez peu attention : ils dévorent les paysages, les parcourent à grandes enjambées et les vivent. Pas forcément pour y accomplir de grandes choses.
Non loin de la Highway 1 est situé le château de William Randolph Hearst, l’homme de presse et de cinéma qui a inspiré Orson Welles pour son film Citizen Kane. C’est un monument de mauvais goût avec sa façade factice et ses allures de pièce montée, comme un gâteau à la crème indigeste. Il rappelle une certaine esthétique trumpienne d’aujourd’hui. Mais j’aime cette vanité un peu candide. D’autant qu’à la différence de la Floride, par exemple, il reste des zones sauvages où l’on peut presque imaginer les populations d’avant l’arrivée des pionniers. Ce qui n’est pas le cas de la baie de San Francisco, où l’on trouve une végétation importée à la fin du XIXe siècle.
La région est ensuite habitée par le fantôme de nombreux grands artistes. Henry Miller, l’auteur cosmique, vivait à Big Sur ; Orson Welles et sa femme, Rita Hayworth, étaient installés non loin. Ce n’était pas la jet set de Beverly Hills, plus en phase avec l’industrie hollywoodienne classique. Orson Welles en a même été chassé. Il est frappant de constater que la Highway 1 a accueilli, dans ses méandres, les réprouvés des industries culturelles grand public.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
Cette époque est révolue. Il y a peu de place aujourd’hui pour cette contestation intellectuelle et artistique américaine. Je suis d’ailleurs étonné de voir que les têtes de proue des manifestations anti-Trump sont toujours des artistes très âgés, comme Jane Fonda, Bruce Springsteen, Bette Midler ou Julia Roberts. Où est la jeunesse contestataire américaine ? La marge a-t-elle été anéantie par le rouleau compresseur capitaliste ?
Votre attachement à la Highway 1 peut-il être interprété comme un éloge de la marge ?
Oui, et surtout comme une utopie du chez-soi aménageable. La route n’est pas incompatible avec l’idée d’intimité et de singularité. Ceux qui l’aménagent, le plus souvent pour leur propre compte, offrent également quelque chose aux autres usagers. En France, par exemple, François Ier aimait beaucoup transiter d’un château royal à l’autre. C’était avant que les rois ne s’installent durablement dans un même lieu avec leur cour. Il se plaignait beaucoup de la chaleur lors de ces traversées et, pour rafraîchir ses équipages, il a demandé qu’on plante des platanes le long des routes françaises.
La route n’est pas seulement une voie utilitaire. C’est aussi le reflet d’une vision.
Avez-vous déjà trouvé le bonheur sur la Highway 1 ?
Je trouve le plaisir avec des gens, mais le bonheur, je le trouve sans eux. La solitude me va comme un gant. Le peu de bonheur que j’ai pu réellement toucher du doigt, c’était sur cette route californienne. Je ne retourne que rarement sur les lieux où se sont cristallisés mes meilleurs souvenirs, peut-être par superstition.
Mais sur la Highway 1, je me l’autorise, avec toujours l’espoir que cette étincelle de bonheur rejaillisse. Je pense que cette étincelle est liée à la solitude de ce voyage.