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Avant de vous rendre pour la première fois à Varsovie, que vous évoquait cette ville ? Pensiez-vous pouvoir y vivre ?
Avant mon premier voyage sur place en 2011, Varsovie était une ville qui me faisait peur. C’était un lieu marqué avant tout par la mémoire de la guerre et de la Shoah, où l’idée même d’y faire du tourisme me semblait saugrenue. Ce n’était pas exactement que je n’avais pas envie d’y aller, mais je n’avais certainement pas envie de m’y promener. Varsovie, pour l’historienne que je suis, c’était la ville de la destruction.
Mais, une fois sur place, il a bien fallu se rendre à l’évidence : Varsovie est aussi une ville au présent, avec ses étudiants, ses touristes, ses espaces verts, ses quartiers branchés. La Vistule, ce vaste fleuve qui donne beaucoup de son charme à la ville, confère à la capitale une énergie naturelle. Lorsque j’étais professeure invitée à l’université de Varsovie, j’ai eu l’occasion d’y vivre quelque temps. J’ai rencontré des gens extraordinaires et je m’y suis beaucoup plue, mais sans réellement résoudre cette tension que j’ai toujours éprouvée : Varsovie est à la fois l’un des cœurs noirs de l’histoire européenne et une ville où tout se transforme très vite, où les grandes tours modernes et les hôtels de luxe sortent de terre comme autant d’attributs d’une société très consumériste.
En dépit de ces sensations mêlées, êtes-vous parvenue à aimer Varsovie ? Quels sont les endroits qui vous sont chers et quelles impressions sensorielles suscitent-ils ?
J’aime Varsovie pour son printemps, qui est particulièrement splendide en Pologne. Toute la ville est constellée de tilleuls en fleurs, qui diffusent cette odeur miellée très entêtante. La nature de manière générale est très présente à Varsovie, notamment dans le quartier de Praga, sur la rive droite du fleuve.
Je suis très attachée au marché du centre-ville, autour de la Hala Mirowska, où je vais pour redonner vie au souvenir familial, fantasmé, de la cuisine polonaise, que j’ai hérité de ma grand-mère maternelle. Dans une autre vie, j’aurais pu être anthropologue de la cuisine. J’affectionne les aspects les plus rustiques de l’art culinaire polonais, avec ses saveurs acides, aigres : le pain de seigle, la soupe de betteraves, les harengs et les cornichons, les senteurs d’aneth et d’ail frais. On y retrouve l’image un peu rêvée d’une Europe centrale très profuse. Sans compter les montagnes de cerises.
Mais, en cette période caniculaire, je recommanderais plutôt un chłodnik, un bortsch froid.
Qu’en est-il de la langue polonaise ? La famille de votre grand-mère continuait-elle de la parler une fois installée en France ?
Les parents de ma grand-mère venaient de Cracovie, dans une partie de la Pologne qui appartenait alors à l’Empire austro-hongrois. Ma grand-mère est née à Paris avant la Première Guerre mondiale, mais sa langue maternelle était le polonais. Elle a épousé mon grand-père, qui, lui venait d’une famille originaire de l’Empire russe, dans l’actuelle Lettonie. Mes arrière-grands-parents maternels ont tenu une bijouterie, puis une maroquinerie, rue des Écoles, en face du Collège de France. La tradition familiale veut que Marie Curie soit parfois venue leur rendre visite pour parler ensemble leur langue d’origine. Pour ma part, c’est surtout mes travaux universitaires à l’EHESS qui m’ont conduite à renouer avec la langue et avec la Pologne.
À quelle occasion ?
Lorsque je suis allée à Varsovie pour la première fois, c’était dans le cadre de mes recherches sur les témoignages écrits de la Shoah. Je me suis plus précisément intéressée à la place de la littérature dans les camps et les ghettos, puis au statut donné à ces « documents littéraires » dans les premières historiographies de la Shoah. Les premiers historiens du génocide, qui étaient souvent des survivants eux-mêmes, ont pu recueillir des œuvres littéraires et poétiques produites sur place et les intégrer à leurs travaux. Pour développer ces recherches, j’ai pu m’appuyer sur les réseaux scientifiques tissés par L’EHESS dans les pays de l’ancien bloc communiste, en Pologne en particulier. Ces réseaux remontent aux années 1990, après la chute du mur de Berlin. Le but était de favoriser les échanges entre chercheurs en sciences sociales, à travers des ateliers.
Il y en a eu également à Prague, à Budapest, à Bucarest. Pour la sociologue Rose-Marie Lagrave, à l’origine de ce pont lancé entre l’Ouest et l’Est, il s’agissait de renforcer un compagnonnage avec des figures intellectuelles qui, pour beaucoup, avaient été dissidentes dans leur pays, puis de créer de nouvelles générations de chercheurs, résolument ouverts sur l’Europe. Elle appelait cela le « Tour d’Europe centrale ».
Varsovie est-elle une ville habitée par la mémoire de sa propre histoire ?
Varsovie, c’est un peu la ville d’un monde perdu. Je fais ici référence au ghetto, qui a compté jusqu’à 450 000 personnes, sur une surface équivalente à un arrondissement parisien. Pourtant, il n’y a presque aucun vestige sur lequel on puisse projeter sa mélancolie, une idée du passé ou ses souvenirs. Malgré tout, quand je m’y promène, je sais que je marche sur des milliers de vies et d’objets détruits.
Varsovie présente la particularité de ne pas avoir connu son « tournant Berlin », c’est-à-dire que les autorités polonaises n’ont pas vraiment fait le choix d’intégrer au tissu urbain la mémoire de la ville, à travers des œuvres d’art ou des parcours mémoriels très développés. On voit pousser une ville sur une autre ville, celle de l’après-guerre, qui avait elle-même poussé sur des ruines.
La sensation est d’autant plus étrange que, même s’il n’y a pas trace de ces destructions, puisque tout a été reconstruit, le tracé urbain d’avant-guerre a perduré. Hormis les quelques grandes avenues de l’ère communiste, les rues ont gardé leur emplacement et leur nom. C’est la seule chose qui reste de ces lieux de vie : à part ces noms de rue, il n’y a presque plus rien qui puisse nous rappeler leur mémoire d’avant la guerre. Il faut le chercher, savoir le deviner, le déchiffrer. Et il est de moins en moins visible.
Pouvez-vous nous donner des exemples de ces rues rescapées ?
Parmi les poètes du ghetto de Varsovie sur lesquels j’ai travaillé, il y avait Władysław Szlengel, dont un texte de janvier 1943 1, destiné à encourager les combattants juifs, égrène les noms des rues où la révolte gronde : Niska, Dzika, Pawia, Mila, Ostrowska. Ce sont « nos forêts de partisans », dit-il. Ces noms, qui perdurent encore aujourd’hui, en dépit de la destruction quasi totale de ces espaces pendant et après l’insurrection du ghetto, en avril 1943, sont donc synonymes à la fois du Varsovie d’avant-guerre — les rues pittoresques dépeintes par exemple par le Nobel Isaac Bashevis Singer —, de la guérilla urbaine à laquelle se livrèrent les combattants pendant l’occupation allemande, de la destruction pure et simple du ghetto, mais aussi de la Varsovie communiste d’après-guerre et de celle d’aujourd’hui. Cette stratification est assez troublante.
Cet intérêt porté à la rue varsovienne relève presque d’une tradition : c’est par la rue qu’on comprend le mieux l’histoire de la ville. L’un des plus grands historiens de la littérature polonaise, Jacek Leociak, a fait ce qu’il appelle des « biographies de rue » du ghetto 2, sous forme de très beaux albums. Son travail relève à la fois de l’histoire visuelle et de la cartographie historique.
Le journal de Rachel Auerbach est une autre source littéraire et historiographique que vous avez contribué à faire connaître. Qui était-elle ?
Rachel Auerbach est l’une des figures qui se sont réunies autour de l’historien Emmanuel Ringelblum pour constituer les archives clandestines du ghetto, dès 1940. Ce collectif, appelé Oneg Shabbat, réunissait des historiens, des sociologues et des journalistes qui rassemblaient des documents sur la vie dans le ghetto. Tous écrivaient et encourageaient leur entourage à faire de même.
Auerbach, journaliste avant-guerre, s’est mise à tenir un journal pour décrire son quotidien dans la cantine populaire où elle travaillait. Elle y raconte la dégradation des conditions de vie, physiques et morales, des habitants. Elle rend également compte de ses propres états mentaux face à la famine, la violence, les spoliations, jusqu’à la grande déportation de juillet 1942 où les 350 000 Juifs du ghetto ont été emmenés à Treblinka. De son côté, elle parvient à s’enfuir et trouve un temps refuge dans le zoo de Varsovie, plus exactement dans la villa du directeur, qui était connu pour accueillir des personnes persécutées. Avec Audrey Kichelewski, nous avons voulu faire découvrir au public le journal de Rachel Auerbach, qui avait été magnifiquement édité en polonais par Karolina Szymaniak et, grâce à Alexandre Dayet, le traducteur, le texte est maintenant disponible en français aux éditions des Presses universitaires de Strasbourg 3.
Le collectif Oneg Shabbat a procédé aussi à la conservation d’autres écrits et de nombreux objets. Peut-on les voir aujourd’hui à Varsovie ?
En effet, l’équipe d’Emmanuel Ringelblum a fait la collecte d’écrits et d’objets du ghetto, cachés ensuite dans des bidons de lait et dans des boîtes en fer. Après-guerre, ces archives ont été retrouvées enterrées dans la rue Nowolipki, où il y a aujourd’hui un square et un petit site mémoriel, très beau et très sobre. Tous ces restes — journaux intimes, presse du ghetto, tickets de rationnement, programmes de théâtre, cahiers d’écoliers, photographies — recèlent pour moi le trésor d’une mémoire résistante de l’humanité.
L’ensemble de ces collections est aujourd’hui conservé dans l’un des rares bâtiments qui n’ont pas été détruits au cours de la guerre : l’ancienne Grande bibliothèque juive de Varsovie, devenue l’Institut historique juif, un grand centre de recherche et un musée. C’est un lieu tout à fait singulier, dont je recommande la visite. À l’entrée, il y avait un pavement de marbre, qui a entièrement brûlé lors de la destruction du ghetto par les nazis. Sous l’effet de la chaleur, le sol s’est assombri et déformé. Le choix a été fait de le conserver tel quel, avec les vagues de feu qu’on peut encore voir sur place, comme des traces de mutilations.
Peut-on parler d’une histoire matérielle de la vie dans le ghetto ?
Tout à fait. Rachel Auerbach a écrit deux textes qu’elle a appelés respectivement « La lamentation des choses inanimées » et « Lacrimae rerum », ce dernier étant emprunté à un vers de Virgile dans l’Énéide : les « larmes des choses ». Ce sont des écrits qui rendent hommage aux victimes de la Shoah à travers les objets, à la fois spoliés et laissés à l’abandon, qui leur ont appartenu. Son écriture est magnifique, très moderniste, et elle utilise la langue pour faire ce qu’elle appelle des « natures mortes » du ghetto. Outre ces textes, elle a également réalisé des enregistrements pour conserver la « bande sonore » de cette histoire, comme les chansons des enfants qui mendient dans la rue. Rachel Auerbach, c’est la chroniqueuse sensible de cette vie qui n’était pas une vie, de ce monde qui n’était pas un monde, mais qui malgré tout l’était. Elle s’est attachée à les capter comme tels.
Des querelles mémorielles sont-elles à l’œuvre dans l’espace urbain de Varsovie ? Où se cristallisent-elles le plus ?
Même si les choses se sont apaisées depuis l’arrivée au pouvoir de Karol Nawrocki, j’ai assisté, au cours des quinze dernières années, à de véritables batailles historiographiques.
Sous Andrzej Duda, le gouvernement polonais promouvait une politique mémorielle principalement centrée sur un récit national très positif, qui visait à dire que les Polonais n’avaient aucunement participé à la destruction des Juifs de Pologne et, qu’au contraire, ces derniers avaient même bénéficié d’une aide héroïque de la part de leurs compatriotes non-juifs. À cet égard, l’historien Jan T. Gross, avec son ouvrage intitulé Les Voisins, qui portait sur le massacre de Juifs perpétré par leurs voisins polonais dans une petite ville, avait déclenché une vive polémique en 2001 4.
Une anecdote révèle assez bien la complexité de ces désaccords mémoriels dans l’espace même de la ville de Varsovie. Je la tiens d’un ami, fin connaisseur de l’histoire du ghetto, Piotr Laskowski. Au début des années 2000, le maire de Varsovie était Lech Kaczyński, le futur président de la République. Ce dernier voulait reprendre le main sur le récit mémoriel de l’insurrection du ghetto et le centrer, non pas sur l’héroïsme du plus grand groupe de combattants juifs bien connu, l’Organisation juive de combat, avec ses figures célèbres, comme Mordechaj Anielewicz, mais sur un groupement minoritaire de droite, sioniste, l’Alliance militaire juive, qui aurait entretenu des relations excellentes avec la résistance polonaise (une affirmation plus que contestable). C’était une façon pour le maire de se réapproprier l’histoire du ghetto à travers le prisme de l’anticommunisme : il n’était pas question de rendre hommage à des socialistes et encore moins à des marxistes. C’est donc au nom d’un certain Mieczysław Apfelbaum qu’il fait rebaptiser en 2004 une petite place sur le territoire de l’ancien ghetto de Varsovie. Pour qui a l’oreille polonaise, le nom de ce soldat présumé de l’Alliance militaire juive fait sourire, avec ce prénom typiquement polonais et un patronyme typiquement juif.
Son nom était donc tout à fait en phase avec le récit que les autorités de la ville souhaitaient mettre en avant ?
C’était compter sans les recherches de plusieurs historiens, qui ont découvert que ce personnage n’existait tout simplement pas. Il aurait été créé de toute pièce par un membre de la résistance polonaise non-juive qui, après-guerre, voulant se mettre en avant, aurait prétendu avoir aidé un certain Moryc ou Mieczysław Apfelbaum. Ce résistant polonais a pu ainsi obtenir le statut de Juste parmi les Nations, en 1964. Cette histoire a connu plusieurs rebondissements et c’est seulement en 2023 que la place a été renommée : c’est devenu le square Rachel Auerbach.
Ces tensions mémorielles se retrouvent-elles aussi dans l’espace muséal ?
Une mémoire bien plus consensuelle que celle du ghetto, c’est évidemment celle de l’insurrection de Varsovie, en août 1944.
On retrouve son symbole — la Kotwica, qui signifie « ancre » — partout dans la ville. Le musée de l’Insurrection de Varsovie est sans doute le lieu où se met le plus en scène ce récit patriotique unitaire. C’est un musée immersif ultramoderne, que visitent tous les élèves des écoles varsoviennes. Des discours de Jean-Paul II tournent en boucle dans les salles, où beaucoup d’animations font appel à notre participation : on rampe dans des faux souterrains ; on peut tirer sur des silhouettes de soldats nazis, comme sur un stand de tir dans les fêtes foraines ; on peut goûter de l’ersatz de café pour faire l’expérience des restrictions de ravitaillement en temps de guerre, ou encore rentrer dans une tente d’infirmerie qui sent le formol. Le mot d’ordre du musée pourrait être : « Vivez l’insurrection comme si vous y étiez. »
Enfin, il y a un petit coin dédié au ghetto de Varsovie, selon un procédé d’« histoire dans l’histoire », qui pose question. D’autant plus que les images montrées, parce qu’elles font peur alors qu’il ne faut pas effrayer les plus jeunes, sont projetées au fond d’un puits, seulement accessible aux personnes qui font déjà une certaine taille, donc aux adultes. On passe sa tête au-dessus de la margelle, comme pour un visionnage interdit, selon un dispositif qu’on pourrait qualifier de pornographique : une fois positionné, on peut voir défiler des images de pendaisons, de famine, d’exécutions sommaires. Un collègue universitaire a organisé, pendant un temps, des contre-visites du musée de l’Insurrection : on allait sur place et on examinait tout d’un œil critique, pour regarder l’envers de cette mémoire polonaise apparemment si glorieuse et unifiée.
Avez-vous pu faire ces contre-visites avec vos étudiants ? Vous avez en effet eu l’occasion d’organiser des séjours de recherche pour faire découvrir Varsovie à vos doctorants en histoire.
Malheureusement, la direction du musée n’était pas très ouverte à ce genre de contre-visite. Nous avions plutôt organisé, avec des collègues historiens polonais, une marche dans l’ancien ghetto de Varsovie, même s’il a totalement été reconstruit. Les étudiants ont pu y découvrir des zones résidentielles parfois très élégantes. Mais, détail frappant, certaines maisons ont été construites au-dessus du niveau originel du sol, parfois jusqu’à dix mètres de hauteur, sur des monticules de gravats. Ce sont des vestiges de la destruction du ghetto, tous les décombres n’ayant pas pu être retirés.
La topographie de Varsovie, naturellement plate, est donc encore porteuse de cette histoire. De même, pour garder la trace des anciennes délimitations du ghetto : là où s’élevaient ses murs autrefois, les trottoirs sont désormais engravés de plaques de métal. Se promener à droite ou à gauche de ces plaques n’a rien d’anodin : cela signifie que vous êtes à l’intérieur ou hors de l’ancien ghetto. On peut n’y prêter aucune attention, et pourtant, c’est là.
Varsovie est-elle une ville incontournable pour qui veut devenir historien ?
Je pense que la visite de la ville et du Musée de l’Institut historique juif où sont conservées les archives Ringelblum a beaucoup à apprendre, non seulement sur l’histoire de l’Europe occupée par les nazis et sur la Shoah, mais aussi sur le métier d’historien.
C’est une expérience tout à fait différente de celle d’Auschwitz. On ne commémore pas la destruction, mais la résistance et la destruction. La trajectoire de Ringelblum enseigne ce que peut faire un historien en temps de guerre, alors que le monde s’effondre autour de soi. Ringelblum s’est aperçu qu’il y avait urgence à constituer des archives, non pas pour lui, non pas pour les survivants du ghetto — puisqu’il n’y en aurait pas —, mais pour le monde d’après. Il avait foi dans le document et dans ce qu’il signifierait pour les historiens qui prendraient sa suite. Il y a quelque chose de profondément touchant dans cette entreprise archivistique en temps réel du génocide, qui s’appuie sur toutes les couches de la société, de l’écrivain à l’enfant qui chante et qui dessine, en passant par les mères de famille, les mendiants des rues ou les commerçants. Cette mise en lumière de l’histoire sociale n’est d’ailleurs pas sans rappeler Marc Bloch, que nous venons tout juste de panthéoniser : Marc Bloch et Emmanuel Ringelblum sont deux historiens, deux militants, deux meneurs d’hommes, qui se sont levés face à l’événement. Je recommande à tous les jeunes historiens de se rendre à Varsovie pour éprouver cette façon bien particulière de raconter son époque et ses tréfonds.
Encore récemment, des fouilles étaient pratiquées dans le nord de l’ancien ghetto, là où les gens attendaient d’être déportés vers Treblinka. Y a-t-il d’autres endroits à Varsovie où des recherches de ce type devraient être lancées ?
Varsovie est en effet une ville où se pratiquent encore des fouilles, sur de micro-espaces, afin qu’elles soient les moins invasives possibles. On y retrouve, comme dans ces lieux d’où on déportait les gens, des gobelets, des livres de prière et, de manière générale, beaucoup d’objets religieux juifs, comme des téfilines, mais aussi toutes sortes d’objets de la vie quotidienne, des étuis à cigarette, de la vaisselle, des tessons de bouteille. Exactement comme quand on pratique des fouilles archéologiques pour les Romains ou les Égyptiens. Sauf que la Shoah est très récente, quand on y pense.
Ce type de fouilles m’inspire un léger malaise : d’un côté, je trouve que c’est important de les faire, de savoir ce que recèle cette terre, et qui ne demande qu’à refaire surface ; de l’autre, ça me paraît crucial de ne pas se contenter de cette mémoire embaumée, de ne pas regarder la destruction du peuple juif comme une histoire immémoriale. Cela pose des questions passionnantes : comment garde-t-on une mémoire vivante, sans la plonger dans le formol de la commémoration ?
Comment y répondre ?
La transmission littéraire me paraît un bon moyen de revivifier cette mémoire. Je prendrais un exemple, celui de la poétesse Zuzanna Ginczanka, juive, résistante, assassinée par la Gestapo à Cracovie en 1944. Elle avait seulement 27 ans. On peut lire son œuvre en français grâce aux très belles traductions d’Isabelle Macor 5. La modernité de Ginczanka, née à Kiev, mais de nationalité polonaise, est stupéfiante : l’unique recueil de poèmes publié de son vivant, Les Centaures, exprime de manière très intense son envie de liberté, y compris sexuelle, à travers l’exaltation de son propre corps. Ginczanka avait été une figure adulée de l’avant-garde varsovienne de l’entre-deux-guerres. Une jeune cinéaste d’origine polonaise, Joanna Grudzinska, a récemment réalisé sur elle un merveilleux documentaire, intitulé Tout de moi ne disparaîtra pas 6.
On y voit des jeunes femmes polonaises qui manifestent pour leur droit à l’avortement en 2020, et qui scandent des poèmes de Ginczanka. La scène n’est pas seulement émouvante : c’est aussi un très bel acte d’actualisation de la littérature.
Les poèmes de Ginczanka retrouvent leur force et leur beauté dans la bouche de ces femmes qui se battent pour leur liberté. C’est tout à fait différent des entreprises de commémoration que sont les fouilles dites « archéologiques », les grands musées ou la réécriture d’un roman national, qui peuvent parfois, paradoxalement, produire un douloureux effet de figement et d’effacement. L’œuvre de Ginczanka, dont la vie s’est achevée tragiquement en 1944, est une œuvre disponible, qui s’offre à nous et que nous pouvons investir de significations nouvelles. C’est sans doute cette histoire de transmission féminine qui raconte le mieux la Varsovie que j’aime.
Sources
- Władysław Szlengel, “Ce que j’ai lu aux morts…”, Po&sie, trad. Jean-Yves Potel, Yvette Métral, Alexandre Dayet et Agnieszka Grudzinska, 2012, 142(4), p. 109-126.
- Jacek Leociak, Biografie ulic, Varsovie, Dom Spotkań z Historią, 2018.
- Rachel Auerbach, Rachel Auerbach (1899-1976). Écrits, sous la dir. de Karolina Szymaniak, Presses universitaires de Strasbourg, trad. Alexandre Dayet, 2025.
- Jan T. Gross, Les Voisins, 10 juillet 1941. Un massacre de Juifs en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, 2019 [2002].
- Zuzanna Ginczanka, Les Centaures et autres poèmes, Rennes, éditions La Barque, trad. Isabelle Macor, 2024.
- Joanna Grundziska, Tout de moi ne disparaîtra pas, documentaire sorti en 2022.