On oublie toujours les évidences, disait mon professeur de philosophie. Alors commençons donc par une évidence : nous vivons un grand dérèglement du monde. Il peut se résumer simplement : fin des règles anciennes, lutte à mort pour la définition des règles nouvelles. Le monde ordonné de 1945 est derrière nous. Le monde du désordre est devant nous.
Ce grand dérèglement vient de loin, mais il a été accéléré par quatre événements précis : la crise du Covid, le début de la guerre en Ukraine, la réélection de Donald Trump et la brutale montée en puissance de la Chine.
Trois personnalités le dominent : Donald Trump, Xi Jinping et Vladimir Poutine, qui ont transformé la scène internationale en fight club des nouveaux empires.
En observant la progression de la démocratie en Europe et dans le monde, Tocqueville disait : « Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau. »
En observant la décomposition de l’ordre mondial dans lequel nous vivons depuis quatre-vingts ans, nous pourrions dire : il faut un grand ajustement à un monde de grand dérèglement.
Face à une rupture aussi radicale, les puissances qui regretteront le passé disparaîtront. Les puissances qui inventeront un nouvel avenir domineront le XXIe siècle.
Une résurrection européenne doit permettre à notre continent de boxer dans la seconde catégorie. Elle suppose de construire sans délai une nouvelle Europe à six. Elle exige de la volonté et de l’ambition.
Un grand ajustement commence par une grande lucidité.
Nous ânonnons en Europe les mêmes mots depuis des années : lien transatlantique, alliés américains, multilatéralisme, indépendance.
Plus nous bêlons, plus les loups nous dévorent.
Nous devons sortir de nos illusions et voir clair dans ce que veulent nos partenaires.
Que veulent les États-Unis ?
Washington veut la domination. Elle a un objectif intérieur : la relance de la production manufacturière et la domination technologique. Elle a un objectif extérieur : contenir la montée en puissance de la Chine. Elle a un objectif médiatique : la saturation des réseaux et la sidération des opinions. Elle a une méthode : l’imprévisibilité totale.
La doctrine Trump est une absence de doctrine. Les résultats sont spectaculaires et immédiats, mais les dommages seront irréversibles et durables sur l’influence américaine dans le monde. Les alliés prennent peur, tandis que les adversaires se structurent.
Le Premier ministre canadien Mark Carney l’a parfaitement exprimé à Davos : les puissances moyennes doivent répondre à l’impérialisme par l’union de leurs forces.
Avec la nouvelle administration américaine en place, les intérêts écrasent les valeurs. Tout se négocie, que ce soit dans le Golfe — « achetez des bitcoins à ma famille, vous aurez des puces américaines » — en Russie — « vendez des parts dans vos sociétés gazières et pétrolières, vous aurez la paix en Ukraine » — ou avec la Chine — « ne réduisez pas vos exportations de terres rares, nous baisserons les tarifs douaniers ».
Plus nous bêlons, plus les loups nous dévorent.
Bruno Le Maire
Le seul art que pratique Donald Trump est celui du deal.
Un grand patron américain me le disait récemment : « ne vous y trompez pas : vous jouez avec des requins. »
Il est loin le temps où John Kennedy affirmait haut et fort : « Nous paierons le prix, quel qu’il soit et supporterons n’importe quel fardeau […] pour garantir la survie et la victoire de la liberté. »
Début 2025, à la Conférence sur la Sécurité de Munich, J. D. Vance se livrait à une attaque en règle contre la « décadence européenne » saluée par les extrêmes.
Cette ingérence était indécente, comme sont indécentes les critiques de la nouvelle doctrine de sécurité américaine. Dans notre histoire récente, ce sont les États-Unis qui ont trahi l’Europe, et non l’Europe qui les a trahis : ce sont eux qui ont quitté précipitamment l’Afghanistan, qui ont refusé de faire respecter nos lignes rouges en Syrie ou qui ont remis dans le jeu Vladimir Poutine.
Il y a un an, le 3 mars 2025, je parlais dans ces pages de « schisme occidental » pour décrire le divorce entre les États-Unis et l’Europe sur les valeurs fondamentales de respect des libertés individuelles, de protection des minorités ou d’indépendance des institutions.
Les faits confirment cette intuition : les deux continents se séparent. Si les Européens veulent échapper à la disparition, ils doivent acter la rupture avec les États-Unis de Donald Trump. Plus largement, il faut en finir avec cette illusion qu’il y aura un jour un « retour à la normale ». Si ce jour arrive, il viendra trop tard. Nous serons passés du « schisme occidental » au « suicide occidental ».
J’appelle « suicide occidental » une application à géométrie variable de nos principes les plus fondamentaux, comme le respect de la souveraineté territoriale : le Groenland n’est ni à vendre, ni à prendre. Les Occidentaux devraient être loyaux, prévisibles et stables quand Donald Trump nous entraîne dans le chaos permanent.
J’appelle « suicide occidental » l’effondrement du niveau moyen de connaissance scientifique et le recul dramatique de la lecture : sans la lecture, nous sommes pris dans les filets de la toile numérique ; nous limitons notre capacité à exprimer nos sentiments ; nous perdons la vie des autres et la compréhension fine du monde. Sans la lecture, la démocratie est menacée. Le miracle asiatique a été un miracle éducatif : le suicide occidental commencera par notre renoncement éducatif. L’Europe doit donc faire du combat éducatif et scientifique son premier combat.
J’appelle « suicide occidental » un matérialisme sans frein, qui fait de l’argent le seul et unique étalon de valeur de la société et qui prive les jeunes générations de ce qui a toujours porté les précédentes : un idéal. L’Europe doit porter un idéal de liberté. Nous devons prendre nos distances avec les États-Unis pour nous construire comme Européens libres et indépendants. Une résurrection européenne est la seule réponse au suicide occidental dans lequel nous précipite Donald Trump.
Ce premier moment de vérité est proche.
Que veut la Chine ?
Pékin veut retrouver la place de puissance ordonnatrice qui a été la sienne deux millénaires plus tôt. Elle veut venger les humiliations du XIXe et du XXe siècle.
Vu sous un tel prisme, la « réunification » avec Taïwan est évidemment un objectif stratégique. Instruits par les déboires de la Russie en Ukraine, je doute que Pékin se lance dans une opération militaire de grande envergure. Le temps lui donnera ce que la rage lui ferait perdre. Aimanter, contraindre et infiltrer Taïwan sera sans doute plus efficace que de débarquer sur des côtes hostiles.
Car le principal avantage de la Chine tient à sa montée en puissance économique et technologique vertigineuse depuis trois décennies. Les Européens ont oublié cette règle absolue des relations internationales : ne sont attirantes que les puissances qui réussissent.
Pour ne donner qu’un seul chiffre : en 2030, la Chine pourrait représenter à elle seule près de 50 % de la production manufacturière du globe. Elle n’est plus l’atelier du monde. Elle en devient son fournisseur exclusif.
Cette réalité brute ne doit pas pour autant nous conduire à surestimer les capacités chinoises. Nous minimisons les fragilités liées à une démographie déclinante, à un marché immobilier fragile, à la rigidité de l’organisation politique et aux rivalités internes au Parti communiste chinois qui précèdent la guerre de succession de Xi Jinping. Les récentes purges à la tête de l’Armée populaire de libération sont davantage un signe de faiblesse que de puissance.
Nous prenons la domination chinoise pour un fait acquis quand nous devrions apprécier avec plus de mesure les forces et les faiblesses de son modèle pour en tirer parti.
Le moment est donc venu de repenser en profondeur notre relation avec Pékin afin de construire une nouvelle relation de partenariat économique.
Pour l’Europe, un pivot vers la Chine est nécessaire : il devra se faire en poursuivant l’approfondissement de nos relations avec l’Inde, qui nous donne un levier de négociation supplémentaire.
Ce sera le deuxième moment de vérité. Il est proche également.
Que veut la Russie ?
Il y a deux puissances dangereuses : les puissances qui naissent et les puissances qui disparaissent.
La Russie meurt mais se rêve encore en empire. C’est pour cela qu’elle reste très dangereuse. Elle est aujourd’hui la première menace militaire pour le continent européen — une menace sérieuse, qui peut prendre les formes les plus diverses, de la provocation au harcèlement numérique en passant par la confrontation directe.
Dans les années à venir, Moscou continuera à disputer les territoires perdus de son empire par des opérations directes ou par des provocations. Une nation aussi vaste avec un PIB aussi faible ne peut plus prétendre jouer les premiers rôles, mais elle peut endosser facilement celui du méchant. En diplomatie comme au cinéma, ce rôle a un avantage : il attire les regards. Il a un défaut : souvent, il finit mal. La seule question est de savoir qui exercera la tutelle de la Russie : la Chine ou les États-Unis ?
La géographie et notre histoire commune commandent que les Européens pèsent de tout leur poids dans la définition des nouvelles relations avec la Russie.
Pour cela, la première étape est un cessez-le-feu en Ukraine.
La situation actuelle nous place dans une position de demandeur — et donc de faiblesse par rapport — à Washington. Nous devons tout faire pour participer directement aux négociations futures, en utilisant comme levier de négociation les garanties de sécurité que Paris, Londres et Berlin ont commencé à mettre sur pied. Ces garanties doivent être à la fois aériennes et maritimes : elles ne peuvent en aucun cas comprendre la présence de troupes sur le territoire ukrainien.
Enfin, les Européens doivent collectivement et après accord des Ukrainiens reprendre contact avec Vladimir Poutine. Ils doivent utiliser le crédit que leur a donné leur courage, leur constance et leur unité dans la défense de Kiev.
Ce sera le troisième moment de vérité.
Il est immédiat.
Un pivot vers la Chine est nécessaire.
Bruno Le Maire
Que veulent les Européens ?
Ils ne le savent pas.
En Iran, le régime agonise dans un bain de sang. Où est la voix européenne ? À quoi bon avoir été les premiers à relancer avec succès les négociations sur le nucléaire en 2003 pour rester maintenant muets et impassibles ? Entre une opération militaire américaine hasardeuse et le silence, il existe des leviers économiques, financiers et juridiques que nous devons utiliser.
Les Européens se laissent vivre — de moins en moins bien. À un leader européen qui vantait les charmes de la « European way of life », un dirigeant de Singapour avait répondu sous mes yeux : « enjoy it, till it lasts ». C’est un cruel résumé de notre situation : nous ne nous donnons pas les moyens économiques et financiers de défendre notre modèle de société. Nous ne nous donnons pas les moyens d’être libres. Si nous ne nous réveillons pas, nous serons sommés de choisir demain notre camp entre les États-Unis et la Chine, au lieu de défendre le seul camp qui compte, celui de la liberté.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Européens avaient pourtant réussi une prouesse invraisemblable : rassembler des nations ennemies dans un projet de paix et de prospérité.
Mais depuis la chute du mur de Berlin, nous nous sommes enfermés dans des certitudes illusoires en déléguant notre sécurité aux États-Unis, en pariant sur la démocratisation de la Russie, en accueillant de nouveaux États sans améliorer notre capacité de décision, en ouvrant totalement notre marché à la Chine.
Nous nous sommes enfermés aussi dans des procédures : les technocrates décident, les politiques endossent, les peuples subissent. Mécanique implacable.
Résultat : un pessimisme chronique gagne les peuples européens, qui les fait tomber un à un dans les bras des extrêmes. La seule chose que les opinions ne pardonnent pas et ne pardonneront jamais à leurs responsables politiques, c’est l’impuissance. Or une impuissance chronique gagne tous les membres du corps politique européen, qui se débat sans agir. Là où il faudrait frapper vite et fort contre l’immigration illégale, contre le décrochage technologique, contre l’effondrement de notre productivité, contre les menaces extérieures, nous repoussons les décisions nécessaires. Le rapport de Mario Draghi disait tout. Mais il est resté largement lettre morte.
Les extrêmes et nos adversaires se frottent les mains.
Car ils ont le même projet : la vassalisation heureuse du continent européen.
La montée des nationalismes ne conduira plus à la guerre, mais à la soumission aux nouvelles forces du monde, militaires ou technologiques. Les extrêmes sont les marionnettes des régimes autoritaires. Ils sont les porte-voix de Steve Bannon, d’Elon Musk, de Donald Trump et de Vladimir Poutine. Tous rêvent de faire tomber la France dans leur escarcelle. Une France sans Europe, une France où le drapeau européen serait retiré des édifices publics comme il a disparu des estrades du RN. Une France seule et faible : voilà leur projet.
Nous méritons mieux. Nous pouvons beaucoup mieux.
De quelques ajustements nécessaires
Mais encore faut-il savoir ce que nous voulons être au XXIe siècle.
Nous ne serons plus un « empire de conquête », mais nous pouvons être un « empire de paix ».
Nous ne serons plus un « empire craint » mais nous pouvons être un « empire désiré », qui attire les meilleurs scientifiques, les plus grandes universités, les meilleurs cerveaux, les consciences les plus imaginatives, les investisseurs, les entrepreneurs.
Le « grand continent » doit mériter son nom, en engageant sans délai les ajustements nécessaires au grand dérèglement du monde.
Une nouvelle gouvernance
Le premier ajustement nécessaire est celui de notre gouvernance.
Depuis des années, la Commission étend son emprise, les Nations reculent et les peuples avec elles.
Il faut rompre avec cette gouvernance et en proposer une nouvelle.
La priorité absolue est de définir un nouvel équilibre des forces institutionnelles en faveur des nations — donc en faveur des peuples.
La Commission devrait avoir désormais pour trois seules missions la réalisation totale du marché unique, la négociation des accords commerciaux et la simplification des normes. Partout ailleurs, le principe de subsidiarité jouerait au profit des nations : les sujets de défense, de sécurité, de diplomatie ne seraient plus traités par la présidente de la Commission, qui ne dispose pas de la légitimité nécessaire dans ces domaines.
Dans ce rééquilibrage au profit des nations, il est indispensable que la capacité de décision du Conseil soit renforcée. Nous devons mettre fin aux présidences tournantes, qui nous interdisent de définir des objectifs stratégiques à trente ans et de les tenir, alors même que la lutte contre le changement climatique et les révolutions technologiques nous imposent de planifier nos décisions sur au moins deux générations. Nous devons étendre le vote à la majorité qualifiée, par exemple sur les sujets financiers et fiscaux. Nous devons mettre fin aux élargissements sans fin et supprimer le Service européen d’action extérieure de l’Union qui empiète inutilement et sans efficacité aucune sur les prérogatives des États.
Seul un nouveau référendum peut faire ce qu’un autre référendum a défait.
Bruno Le Maire
Un leadership renouvelé
Le deuxième ajustement est celui du leadership.
C’est le plus nécessaire.
C’est aussi le plus difficile, entre nations qui partagent une si longue histoire de rivalités et de conflits.
« Division impossible, unité improbable » : voilà le nœud gordien. Aucune nation seule en Europe n’a plus désormais la puissance nécessaire pour peser sur les affaires du monde, mais aucune nation n’accepte non plus que l’Europe décide à sa place. « Division impossible, unité improbable » signifie pour nous : « nationalisme impossible, fédéralisme improbable ».
En temps de paix, cette absence de leadership ne posait pas de problème majeur. La vie suivait son cours. Kissinger demandait : « L’Europe, quel numéro de téléphone ? » et on souriait.
En temps de guerre — commerciale et technologique aujourd’hui, militaire demain — cette absence de leadership est une faute impardonnable. Elle nous conduira à notre perte.
Prenons les semi-conducteurs, qui sont le nerf de toutes les guerres technologiques et idéologiques à venir.
Les États-Unis investissent des milliers de milliards de dollars dans cette technologie.
Ils contraignent les entreprises en leur interdisant certaines exportations vers la Chine, ils font venir le géant taïwanais TSMC, ils intègrent les manufactures et les laboratoires de recherche, ils se placent en situation de monopole. Ils vont vite, ils frappent fort, ils innovent et ils contrôlent.
Les Européens ont tout pour réussir dans ce domaine dont dépendra la puissance dans les décennies à venir : ASML pour la lithogravure, IMEC et le CEA pour la recherche, STMicroelectronics pour la fonderie, ARM pour le design. Mais nous sommes divisés, lents, faibles. Nous régulons à la vitesse de la lumière. Nous innovons lentement. Il faudrait dégager 100 milliards d’euros par an pour rattraper notre retard. Nous en avons moins du dixième. Nous avons réussi à lever 750 milliards d’euros de dette en commun pour protéger notre économie face au Covid-19, après des semaines de négociation menées nuit et jour avec Olaf Scholz et Angela Merkel. Mais nous sommes incapables de trouver des sommes équivalentes pour investir dans les semi-conducteurs, développer nos capacités technologiques, transformer nos entreprises et former nos salariés.
Nous défendons nos acquis, nous sacrifions notre avenir.
Résultat : nous pesions 40 % du marché des semi-conducteurs en 1990 — nous en représentons moins de 10 % désormais. Et nous pourrions disparaître de ce marché. Le Chips Act européen est louable, mais une régulation n’empêchera pas à elle seule la descente aux enfers. Il nous reste à peine 24 mois pour réagir — après cela, il sera trop tard.
Quelle est la solution ?
Rassembler nos compétences, partir des besoins des clients industriels, défendre une préférence européenne. Pourquoi ne produisons-nous pas de nœuds avancés de 2 nanomètres en Europe ? Pourquoi sommes-nous en train de perdre cette bataille stratégique ? Tout simplement parce qu’il n’existe pas de débouchés commerciaux sur le sol européen. Le jour où nous obligerons les iPhones vendus en Europe à intégrer un minimum de 30 % de composants européens, les industriels n’auront pas d’autre choix que de produire les composants nécessaires sur notre sol.
Une Europe des six
Il est surtout temps de passer la vitesse supérieure avec un nombre réduit de nations.
Le leadership ne se partage pas à 27.
Une « Europe de pointe » est donc nécessaire.
Elle pourrait comprendre la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas et la Pologne pour former une « Europe des 6 ». Depuis plusieurs années, nous sommes nombreux à défendre cette idée. Elle doit désormais devenir une réalité. Que le ministre des Finances allemand, Lars Klingbeil, se soit prononcé en faveur de ce projet est une excellente nouvelle. Il rejoint les constats du rapport de Wolfgang Schauble et de Karl Lamers de 1994. A de multiples occasions, j’ai discuté avec Wolfgang Schauble de ce projet. Il continuait à le juger pertinent. Mais il estimait que les conditions n’étaient pas encore réunies pour sa mise en œuvre.
Ces conditions sont réunies aujourd’hui : nous avons quelques mois pour réagir et devenir une puissance respectée face à deux autres puissances. La Commission ne peut pas avancer dans cette direction. Certains États ne veulent pas. Alors prenons notre destin en main.
Le leadership de cette « Europe des 6 » pourrait se développer dans des domaines plus larges que ceux proposés par Lars Klingbeil : les universités avec des diplômes communs et une gouvernance partagée, l’IA avec des capacités de calculs et de stockage des données, les marchés de capitaux avec la mise place d’une union des marchés de capitaux sous deux ans, la défense avec des programmes communs et des achats de matériels réservés, l’espace avec la réalisation d’un nouveau lanceur pour succéder à Ariane 6 et une constellation autonome, la lutte contre l’immigration irrégulière avec des forces communes pour protéger nos frontières et démanteler les réseaux de passeurs. Je rejoins Lars Klingbeil sur la nécessité de faire de cette « Europe à 6 » une grande puissance financière grâce à la digitalisation de l’euro.
Cette « Europe des 6 » resterait ouverte.
Elle serait représentée par un président choisi par ses pairs, qui remplacerait le Président du Conseil européen à 27.
Elle aurait un ministre des Affaires étrangères, qui remplacerait le représentant de l’Union à 27.
Elle pourrait préfigurer une Union de nations.
Nous devons dès maintenant étudier ce que pourraient être des parlements communs entre nations en lieu et place du Parlement européen — dont la légitimité est affaiblie par le lien plus que distant entre les dépositaires de la souveraineté et les électeurs. Nous devons travailler à des postes ministériels communs entre gouvernements nationaux, plutôt que de nous en tenir à la participation de ministres allemands au Conseil des ministres en France, et réciproquement. L’efficacité doit primer sur l’affichage. L’impensable doit devenir matière à réflexion. Sans cela, l’Europe restera à quai.
Cette « Europe des 6 » reposerait sur un nouveau traité.
Ce nouveau Traité serait soumis au vote des peuples concernés. Je ne vois aucune autre manière de refonder la construction européenne sur des bases solides que le retour au peuple. On me dira : le Brexit. Je réponds : le Traité de Lisbonne. En approuvant par un vote parlementaire le décalque du traité rejeté par un vote populaire le 29 mai 2005, nous avons affaibli la légitimité du Parlement, sapé la construction européenne et détruit la confiance du peuple.
Seul un nouveau référendum peut faire ce qu’un autre référendum a défait.
Les peuples sont de retour : tant mieux. Nous devons en faire notre force. Au moment où les États-Unis se divisent profondément, montrons que les peuples européens se rassemblent autour d’une volonté commune.
Les coordonnées géopolitiques de notre temps
Le troisième ajustement est géopolitique.
Face au grand dérèglement du monde, les Européens doivent se poser quatre questions : qui sommes-nous ? Avec qui voulons-nous coopérer ? Sur quels sujets ? Suivant quelles règles ?
À ces questions, mes réponses seront : nous sommes un continent fini et libre, nous devons continuer à coopérer militairement avec les États-Unis, opérer un pivot asiatique pour la coopération économique et élargir nos partenariats commerciaux à de nouvelles puissances.
Nous sommes un continent fini et libre, nous devons donc arrêter avec les élargissements indéfinis. Le projet européen ne peut pas être un « work in process » permanent. De ce point de vue, l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne serait une erreur. Car elle entretiendrait un jeu de dupes. Elle n’apporterait pas à l’Ukraine la sécurité dont elle a besoin ; elle exposerait davantage les Européens à la menace militaire russe ; elle permettrait aux Américains de se défausser de leurs responsabilités ; elle déstabiliserait notre agriculture ; elle repousserait encore plus, enfin, toute perspective de puissance géopolitique européenne. Nous devons dès maintenant offrir à l’Ukraine une solution alternative — sous forme par exemple de partenariat stratégique et économique.
La coopération militaire avec les États-Unis est un fait. Il serait difficile pour nos armées européennes de se passer des entraînements avec les armées américaines les plus avancées et les plus performantes au monde. Pour autant, coopération ne veut pas dire soumission. Toute intervention américaine contre la souveraineté du Groenland ne pourra conduire qu’à la remise en cause de l’OTAN. Une Alliance qui ne protège pas ses alliés est inutile. Une Alliance qui les attaque est morte.
Pour les Européens, ce moment de bascule pourrait arriver plus vite que prévu. Il exige donc une remise à niveau immédiate de nos forces avec des équipements appropriés comme des capacités de frappe en profondeur, des systèmes d’alerte précoces autonomes et des capacités d’interception de missiles, des drones, des moyens de géolocalisation et de communication indépendants. L’Allemagne s’est engagée dans un réarmement rapide. Nous devons saisir cette occasion pour renforcer notre partenariat avec elle, dans le respect de nos intérêts industriels et technologiques.
Pour la France, cela veut dire poursuivre son effort budgétaire pour les armées tout en redéfinissant nos priorités capacitaires dans un nouveau Livre Blanc : nous devons continuer à moderniser notre dissuasion, bâtir notre indépendance en matière de drones et disposer de capacités robotiques de pointe. Comme ministre des Finances, j’avais soutenu le doublement du budget des Armées. Comme citoyen, je suis en droit de demander quelle protection concrète ces moyens financiers exceptionnels nous donneront. Nous devons privilégier l’efficacité sur le prestige. Le nouveau porte-avions par exemple ne peut avoir de sens que si d’autres puissances européennes sont prêtes à construire des bâtiments équivalents pour assurer une permanence à la mer. Dans le cas contraire, ce projet coûteux deviendra vite daté et inefficace. Des frégates seraient plus utiles pour lutter contre l’immigration illégale, le narcotrafic ou la violation de nos zones de pêche.
Nous devons veiller par tous les moyens à ce que notre dissuasion nucléaire reste technologiquement en pointe et politiquement souveraine. Aucune économie ne doit être faite sur notre protection. Car dans le monde où nous entrons, un jour peut venir où les intérêts vitaux de la France seront menacés.
Une réflexion approfondie sur le parapluie nucléaire européen est également nécessaire, face à une Russie dotée d’un arsenal nucléaire décisif.
Notre doctrine stratégique européenne est donc à revoir complètement et collectivement, en étudiant les deux options pour une défense européenne : avec l’OTAN et sans l’OTAN.
La coopération économique avec le continent asiatique — en particulier la Chine et l’Inde — doit entrer dans une nouvelle ère. Nous pouvons garantir à ce continent ce que les États-Unis ne garantissent plus et qui est pourtant le plus précieux : la stabilité et la prévisibilité. Mais toute nouvelle coopération devra obéir à des règles nouvelles. Les investissements chinois sont les bienvenus en Europe, à la condition impérative que ces investissements respectent trois règles qui nous ont été imposées sur le marché chinois : des transferts de technologies dans les domaines où nous accusons le plus de retard, des recrutements de salariés européens et un partage équilibré de la gouvernance des entreprises.
Pour y parvenir, nous devons faire du marché unique un levier de négociation puissant.
Arrêtons de jouer avec les règles du XXe siècle comme la libre concurrence ou l’ouverture du marché quand les autres puissances jouent avec les règles du XXIe : la protection douanière, la préférence nationale, les subventions publiques. Dans certains domaines comme les batteries électriques ou les véhicules électriques, un « protectionnisme de rattrapage » pourrait nous permettre de refaire notre retard technologique par rapport à des puissances qui ont lourdement subventionné leur production manufacturière.
Nous devons également gagner en indépendance dans tous les secteurs sur lesquels nous sommes encore trop dépendants de la Chine, comme les terres rares. Xi Jinping nous avait averti qu’il ferait des terres rares un instrument de puissance au service des intérêts stratégiques chinois. Il a mis sa menace à exécution. Nous avons besoin d’une « nouvelle politique industrielle », fondée sur une planification de long terme de nos besoins technologiques et en métaux critiques, une sécurité d’approvisionnement par la relance des activités minières et de raffinage et un seuil minimal d’intégration dans les produits finis. Cette « nouvelle politique industrielle » viendrait relancer les travaux que nous avions ouverts avec mon homologue allemand Peter Altmaier en publiant un manifeste franco-allemand en février 2019.
Une doctrine politique pour le siècle
Le dernier ajustement est doctrinal.
Les Européens continuent à vivre suivant une doctrine politique du XXe siècle, ils doivent définir une doctrine politique pour le XXIe.
La libre concurrence, la paix universelle et le primat des institutions multilatérales sur la volonté des nations ont cédé la place à une guerre commerciale plus ou moins larvée, à des menaces de conflit et au retour des empires.
En aucun cas le continent européen ne peut suivre cette pente dangereuse pour le monde et contraire à ses valeurs. Et quel citoyen européen serait prêt à entrer dans une logique de conflit ouvert avec la Chine ou avec les États-Unis ? Mais nous ne pouvons pas non plus ignorer ce grand tournant dans les relations internationales.
Nous devons donc ajuster notre doctrine politique en nous dotant des instruments de riposte et de dissuasion commerciale nécessaires. Le jour où nous aurons imposé un contenu européen dans les iPhones et les outils numériques vendus en Europe, nous aurons un marché pour la production de semi-conducteurs. Le jour où nous serons unis pour défendre la taxe sur les géants du numérique, nous aurons de nouvelles ressources financières pour investir dans les nouvelles technologies. Le jour où nous considérerons les plateformes numériques comme des éditeurs, responsables pénalement de leur contenu, nous pourrons mettre fin aux dérives des géants du numérique. Le jour où nous assurerons une véritable réciprocité sur les normes environnementales et sanitaires, le Mercosur ne sera plus un chiffon rouge qu’on agite mais une opportunité.
Nous devons rompre avec certains dogmes que nous ne remettons jamais en cause, faute de courage. La BCE a un seul et unique objectif : la stabilité des prix. Mais à un moment où nous sommes frappés par 15 % de droits de douane américains et par une dépréciation de 15 % du dollar, le rôle de la BCE est de veiller à ce que notre monnaie commune reste compétitive et ne soit pas un boulet pour nos exportations. Nos entrepreneurs font face à une perte de compétitivité mécanique de 30 % et nous restons les bras croisés. Je propose par conséquent que nous ajoutions à l’objectif de stabilité des prix un objectif de croissance à la BCE.
Nous devons aussi proposer des alternatives diplomatiques à la perspective de plus en plus sérieuse de la guerre. Nous devons inventer des formats de discussion nouveaux, sur une échelle régionale et redonner du crédit aux institutions multilatérales existantes en élargissant la composition des membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations unies ou en mettant en place un siège européen au FMI.
Le grand continent ne peut se concentrer uniquement sur son propre avenir. Il a une responsabilité à exercer dans le monde, pour défendre le droit et la justice, lutter contre la montée des inégalités économiques et combattre le réchauffement climatique.
Comme grand pôle économique, scientifique et financier, il en a les capacités.
Comme acteur politique, il lui reste à en avoir la volonté.
Les peuples sont de retour : tant mieux.
Bruno Le Maire
La France : moteur du grand ajustement
Il faut un moteur à ce grand ajustement. Longtemps la France a eu ce rôle.
Mais la confusion totale dans laquelle nage en ce moment notre nation nous en prive. Depuis deux ans, nous avons tourné le dos à la seule politique économique qui assurera notre prospérité : plus de travail, moins de charges, moins de taxes, moins de paperasse. Plus de production, moins de consommation. Plus de risque, moins de précaution.
Il faut donc sortir de la confusion pour aller vers la clarté de la décision politique, qui nous permettra rapidement de retrouver notre rang et de nous hisser à la hauteur des circonstances.
La France ne doit se faire aucune illusion : son leadership politique en Europe est désormais disputé, sa place de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations unies est contestée, son influence culturelle est battue en brèche. La France a une vocation singulière. Elle reste et restera toujours pour moi « la grande Nation ». Mais une « grande Nation » qui ne se remet pas en cause et qui ne se réinvente pas devient vite « un petit pays ».
Quatre défis me semblent devoir être relevés pour que la France reprenne au XXIe siècle le rôle qui a toujours été le sien aux heures difficiles : ouvrir une voie, entraîner les autres nations, inspirer ses partenaires européens.
Le premier est la restauration de l’autorité de l’État.
Un État fort fait une nation unie, un État faible fait une nation divisée. Nous y sommes. Notre État est faible parce que ses responsabilités ne sont pas définies, ses décisions sont impuissantes, ses agents sont trop nombreux. Un État fort garantit à chacun le respect des libertés fondamentales : la sécurité, la libre entreprise, la maîtrise des frontières et le libre choix des personnes admises sur son sol. Rien de moins, rien de plus. Un État fort ne multiplie pas les ministères et le nombre de fonctionnaires, il les réduit. Un État fort ne redouble pas les compétences des collectivités locales, il leur laisse la libre administration de leur territoire. Un État fort ne soutient pas tout le monde à coups de prélèvements publics exorbitants et de transferts financiers massifs, il soutient les plus faibles. Un État fort ne complique pas la vie de la France, il la simplifie. Un État fort ne délègue pas à des organismes indépendants ses propres responsabilités, il les exerce à travers des services publics efficaces.
Le deuxième est la relance de la production industrielle et agricole.
La France doit renouer avec la prospérité et avec la création de valeur. Entre 2016 et 2024, sous deux quinquennats différents, la France avait fait le choix d’une politique économique qui tournait le dos à la doctrine suicidaire de 1981 du travailler moins pour gagner plus et des délocalisations de masse. La baisse du chômage, l’ouverture de nouvelles usines et les investissements étrangers ont montré que cette politique donnait des résultats. Il ne faut pas lui tourner le dos, il faut au contraire lui donner un nouvel élan, en faisant du travail la valeur cardinale de notre nation. Seul le travail et la priorité absolue donnée au redressement de notre système éducatif nous permettront de renouer avec la prospérité. Et seule la prospérité fera à nouveau de la France un exemple.
Le troisième est le rétablissement de nos comptes.
Nous y sommes parvenus entre 2017 et 2019. Entre 2020 et 2022, la crise du Covid-19 et la crise inflationniste nous ont amenés à engager des dépenses publiques lourdes pour protéger notre économie et nos emplois. Nous devons tous collectivement être fiers de ce choix, qui explique largement les résultats de croissance actuels de la France. Aurait-il fallu en sortir plus vite ? Sans doute. Mais qui était prêt à le faire ? Personne. Alors mettons-nous maintenant à la tâche, en trouvant le juste équilibre entre la nécessaire réduction des dépenses et le travail pour tous, qui réduiront le fardeau inutile de la dette.
Le quatrième est la fierté nationale.
Une nation ne peut pas vivre décemment avec une somme de fiertés individuelles. Elle doit aussi revendiquer une fierté collective. Comment la France ne pourrait-elle pas être fière de son destin ? Comment ne pourrait-elle pas revendiquer son héritage, sa langue, sa créativité, son histoire ? Nous devons sentir notre cœur qui bat quand on prononce ce nom si fort et si singulier, chargé de victoires et de drames, qui nous donne à chacun une permanence, un imaginaire et un lieu : la France.
*
Il semble que le monde soit devenu trop grand pour nous, Européens, trop rapide et trop brutal.
La tentation est grande de nous recroqueviller dans notre coquille.
Mais une fois encore, nous devons être lucides : aucune des grandes puissances actuelles ne nous laissera en paix. Que nous le voulions ou non, sous une forme ou sous une autre, par le commerce, par les technologies ou par les armes, elles viendront nous chercher.
Les nations européennes ne sont plus des empires. Mais elles ne sont pas encore un État.
Il y a quelque chose de sidérant à ne rentrer dans aucune case politique connue. Mais il y a aussi quelque chose d’exaltant à construire ce qui n’a jamais été construit, à inventer ce qui n’a jamais été encore trouvé : un espace de paix, de liberté et de droit dans un monde en plein dérèglement. L’avantage des ajustements, c’est qu’ils permettent les erreurs. Nous avons le droit de nous tromper. Mais nous n’avons pas le droit de ne pas essayer. En somme, ce dont nous avons le plus besoin est d’un nouvel état d’esprit, fait d’audace et de volonté.
Nous avons découvert tant de choses et tant de continents dans notre Histoire. Il est grand temps de nous découvrir nous-mêmes.