Face à l’étrange hybride de libertarianisme et de brutalisation des pratiques de l’administration Trump II, on peut aujourd’hui se demander si les États-Unis sont sortis du cadre du néolibéralisme au profit de quelque chose qui ressemble davantage au fascisme.
Un débat traverse les analyses de la deuxième présidence de Trump, divisant tant politologues que philosophes : le basculement actuel des États-Unis hors du cadre classique de la démocratie libérale radicalise-t-il une certaine tendance néolibérale à privilégier la « liberté » économique et l’expansion du marché au détriment des mécanismes de contrôle populaire et démocratique du gouvernement ? ou bien cette présidence, et la galaxie idéologique chaotique qui la sous-tend n’ont-ils plus rien de « néolibéral », de sorte que nous aurions basculé dans un nouvel ordre qu’il faudrait nommer ?
Dans la seconde hypothèse, l’un des noms envisagés pour qualifier l’ordre qui vient est celui de « fascisme » — même s’il s’agirait alors d’un fascisme encore « compétitif », combinant des traits autoritaires avec le maintien d’un système électoral pluripartiste. À cet égard, plusieurs historiens importants comme Robert Paxton et Timothy Snyder estiment qu’on peut légitimement utiliser ce terme pour qualifier l’administration Trump II.
D’autres analystes, au contraire, se rallient à la première thèse, estimant qu’il existe bien une forme de continuité ou de radicalisation reliant la situation présente au néolibéralisme : radicalisation de la dérégulation et de la destruction par l’État des « normes » censées limiter l’accumulation de richesse, exemption tendancielle des taxes et impôts pour les plus riches ou retrait de l’État social au profit de l’État pénal pour les plus pauvres. Recensant ces traits, Samuel Moyn en conclut qu’on peut parler au sujet des États-Unis d’un « néolibéralisme zombie 1 ».
Certains traits du trumpisme triomphant s’opposent pourtant directement à des éléments centraux de la doctrine néolibérale : celle-ci s’est construite contre l’irrationalité du leader et a voulu fortement encadrer le pouvoir politique en promouvant un marché protégé des concentrations excessives par des législations anti-trusts et anti-monopoles. Cette doctrine, de même, a valorisé le rôle des tribunaux et de l’État de droit dans la protection des droits individuels contre les abus du gouvernement, même ou surtout appuyés sur l’invocation du « peuple ».
De telles différences majeures ont conduit Wendy Brown à estimer que le trumpisme actuel était bien une sortie du néolibéralisme, même s’il était aussi le « produit » des politiques économiques néolibérales. Selon ses termes, Trump est le Frankenstein du néolibéralisme 2.
Pour mieux comprendre le cas américain sous certains aspects, la convocation du spectre de Foucault peut nous être utile. Mais elle réserve aussi quelques surprises.
En 1976, dans La Volonté de savoir, Michel Foucault proposait une théorisation devenue célèbre du fascisme allemand, le nazisme, comme conjonction entre les fantasmes du sang et les paroxysmes d’un pouvoir disciplinaire — un mixte de « souveraineté » archaïque, possédant droit de vie et de mort, et de « biopolitique » où il s’agit de « faire vivre » les populations sur une base pseudo-biologique, raciale, et de les « sélectionner » sur un mode raciste.
En 1977 et lors des années suivantes, Foucault témoigne à de nombreuses reprises de son exaspération face à une dilution du fascisme : la gauche ou l’extrême-gauche emploient volontiers le terme dès qu’il y a des violences policières, par exemple, ou pour qualifier le traitement par l’Allemagne fédérale des « terroristes » de la bande à Baader. Pour Foucault, les violences policières n’ont pas attendu le fascisme et sont certainement aussi vieilles que la police elle-même — ce qui ne les justifie aucunement : on en constate aussi bien dans des régimes libéraux que dans des régimes dits socialistes. De même, parler de fascisme dès que des mesures « antiterroristes » sont mises en œuvre n’est guère plus pertinent ; prétendre de même que dans les démocraties libérales, on ne disposerait d’aucune liberté, que ces démocraties seraient indiscernables du fascisme et ne seraient que le théâtre d’une guerre de classe ou d’une guerre civile, revient pour le philosophe à tenir un discours outrancier et malhonnête :
« Toute analyse qui consiste à vouloir produire un effet politique ressuscitant de vieux spectres est vouée à l’échec. C’est parce qu’on n’est pas capable d’analyser une chose qu’on cherche à ressusciter le spectre d’un retour […] Il faut d’ailleurs faire confiance à la conscience politique des gens. Quand tu leur dis : ‘Vous êtes dans un État fasciste, et vous ne le savez pas’, les gens savent qu’on leur ment. Quand on leur dit : ‘Jamais les libertés n’ont été plus limitées et menacées que maintenant’, les gens savent que ce n’est pas vrai 3. »
Cette outrance rhétorique et cette banalisation polémique font qu’on risque de rater le vrai fascisme quand il se présente. Or il se pourrait bien qu’aujourd’hui, un véritable « processus de fascisation » soit en cours – et que Foucault nous donne des pistes pour le comprendre.
La réflexion de Foucault est une pierre jetée au milieu du jardin néolibéral — bâti sur l’idée naïve d’un « agent économique libre rationnel ».
Jean-Claude Monod
Les ordolibéraux contre le nazisme
Commençons par suivre la façon dont Foucault reconstruit l’histoire des néolibéralismes austro-allemand et américain et revient sur l’interprétation du fascisme, d’une façon qui s’écarte de bien des discours lui étant contemporains, comme de discours actuels se réclamant parfois de Foucault lui-même.
Foucault a abordé le néolibéralisme comme symptôme d’une vaste « crise de gouvernementalité » qui affectait l’État à la fin des années 1970, aussi bien dans les démocraties libérales sur fond de mouvements sociaux contestataires divers que dans l’espace soviétique, dont l’économie administrée et les structures de répression montraient des signes certains d’essoufflement voire d’effondrement. Symptôme de cette crise, le néolibéralisme se proposait aussi d’être la réponse à celle-ci : chez Foucault, il est ainsi abordé à la fois comme expression d’une « phobie d’État » dont les origines remontent aux expériences totalitaires et comme construction d’une façon de gouverner qui prend pour modèle le marché – et fait finalement jouer un rôle actif à l’État pour étendre les mécanismes de marché.
Dans le cours au Collège de France de 1978–1979, Naissance de la biopolitique 4, Foucault thématise explicitement le rapport entre néolibéralisme et fascisme. Pourtant, le nazisme — en tant que fascisme allemand — est présenté par Foucault comme le « chemin de Damas, épistémologique et politique », de l’ordolibéralisme — en d’autres termes, le « champ d’adversité 5 » par opposition auquel le néolibéralisme allemand qu’est l’ordolibéralisme s’est défini.
De quoi s’agit-il au juste ?
Cette définition s’est certes faite à la faveur d’une interprétation très particulière du nazisme, qui devient un « révélateur » d’une structure plus large — interprétation que Foucault met en cause comme une série de « coups de force » théoriques. Mais le philosophe n’est pas du tout orienté vers l’idée — parfois avancée aujourd’hui — d’une complicité essentielle entre néolibéralisme et fascisme, pour la raison simple que les économistes ordolibéraux et néolibéraux qu’il cite et étudie le plus — Walter Eucken, Wilhelm Röpke, Friedrich Hayek, Alexander Rüstow — ont été des adversaires du nazisme. Les éditeurs du cours rappellent ainsi l’engagement d’Eucken contre Heidegger comme recteur nazi de l’Université de Fribourg et sa participation à divers groupes d’opposition chrétiens 6.
Un point encore discuté aujourd’hui est la participation d’Eucken, en tant qu’économiste, à un groupe de travail sur l’économie au sein de l’Académie du droit allemand créée par les nazis, le « groupe 4 » chargé en 1940 de réfléchir au devenir de l’économie allemande après la guerre. Les éditeurs du cours de Foucault rappellent cependant que l’organisateur de ce groupe devint un opposant au nazisme et fut exécuté en 1944 après le complot manqué contre Hitler.
En revanche, quelques ordolibéraux, dont l’un des plus fameux, Alfred Müller-Armack, — le futur inventeur de la formule « économie sociale de marché » — ont été des soutiens enthousiastes du nazisme au moins à ses débuts, comme État « interventionniste » mais non « dirigiste 7 », foncièrement antimarxiste et soutenu par les plus grands groupes industriels allemands.
Curieusement, alors qu’il présente de courtes biographies des économistes ordolibéraux, y compris Müller-Armack, Foucault ne mentionne pas l’appartenance de celui-ci au parti nazi. Ce qui l’intéresse dans l’idée du « champ d’adversité », de l’opposition native de l’ordolibéralisme au nazisme, ce n’est pas de lui accorder une valeur éthique ou politique — Foucault ne distribue pas des bons et des mauvais points — mais plutôt la production d’une interprétation du nazisme, du fascisme et de la crise de 1929 radicalement différente de l’interprétation marxiste.
L’interprétation que fait l’ordolibéralisme du nazisme va donner des moyens à la République fédérale allemande d’après-guerre pour que celle-ci trouve une nouvelle légitimité et, en un sens, une nouvelle « souveraineté » — à la fois en rupture avec la souveraineté du Volk national-socialiste et avec une politique économique de socialisation des moyens de production qui était en partie celle que prônait le parti social-démocrate au sortir de la guerre.
L’interprétation que fait Foucault d’un « art de ne pas être trop gouverné » peut être utile contre la « conduite des conduites » qui peut nous être imposée par la « manipulation » économique.
Jean-Claude Monod
Biopolitique : l’ère moderne de la souveraineté
Au début de son cours, Foucault borne chronologiquement le néolibéralisme allemand « en action » en le faisant commencer en 1948 et finir en 1962.
La première date est choisie pour une raison simple : cette année-là, Ludwig Erhard, administrateur de la « bizone » anglo-américaine dans l’Allemagne d’après-guerre et homme politique clef pour la mise en œuvre de l’ordolibéralisme allemand — dont la doctrine a été élaborée face à la crise de 1929 et à ses conséquences sociales et politiques —, tient un discours largement nourri par les réflexions des ordolibéraux réunis en Conseil économique peu avant. Foucault commente longuement de ce discours une seule phrase — une phrase dont il dit lui-même qu’elle est « apparemment banale 8 », mais qui est en même temps décisive : « Il faut libérer l’économie des contraintes étatiques. »
Cette phrase semble des plus répandues. On a même l’impression de l’entendre tous les jours. Tout se passe comme si elle définissait désormais un espace de toutes les droites — du centre à l’extrême, de Macron à Bardella.
La phrase d’Erhard a cependant une portée très spécifique et stratégique dans un contexte où planait en Allemagne un autre « spectre », celui de l’État national-socialiste très récemment disparu : il s’agissait, dit Foucault, de trouver une « nouvelle fondation légitimante de l’État ».
Erhard cherche cette (re)fondation dans « l’exercice garanti d’une liberté économique 9 ». Il ne s’agit pas de demander à la population d’adhérer directement à l’État — on se méfie alors de toute mystique ou culte de l’État, comme du sacrifice pour l’État —, ni de chercher la légitimité dans l’exaltation du Volk, du peuple qui a revêtu des accents si nationalistes et racistes dans la séquence nazie. Pour Erhard, il importe plutôt de demander à la population d’adhérer au nouveau régime dans la mesure où il garantit non seulement la liberté économique mais aussi la croissance et le bien-être — et aussi, bien que Foucault ne le dise pas, l’État de droit, c’est-à-dire la protection des droits des individus contre le gouvernement lui-même.
En un sens, cette nouvelle légitimation est plus vaste et ne concerne pas seulement l’Allemagne d’après-guerre, qui retient l’intérêt de Foucault : elle concorde avec l’idée, avancée par celui-ci dans La Volonté de savoir et développée par d’autres, que l’ère de la souveraineté comme faire-mourir, comme droit de vie et de mort, s’éloigne — si elle n’est pas déjà révolue. La nouvelle légitimation des gouvernements européens, après 1945 en particulier, comme celle de la construction européenne elle-même, se déplace très largement vers l’économie, le marché, la protection juridique, la santé — en somme, la « vie » des populations.
Pour qualifier ce déplacement, Didier Fassin a eu la formule parlante de « biolégitimité 10 » : le pouvoir politique se légitime de moins en moins comme puissance suprême pour laquelle il faut se sacrifier — le pathos militaire-national étant porté à son paroxysme dans la mystique sacrificielle du Troisième Reich — mais bien comme pouvoir de protéger et de favoriser la vie, le bien-être, la santé, la croissance ou la consommation.
Néanmoins, immédiatement après 1945, en Europe et aux États-Unis, ce bien-être se définit en termes de welfare. En Angleterre, le rapport Beveridge en esquisse les traits : protection sociale, accès à la santé, services publics gratuits ou peu chers, etc., tandis qu’un équivalent peut être trouvé en France dans le sillage du programme du Conseil national de la résistance.
Dans les années d’après-guerre, si les ordolibéraux et les néolibéraux ont leur propre version du « bien-être » des populations, qui ne passe pas par l’État-providence mais par la croissance, cette version peine à s’imposer dans les décennies suivant le conflit mondial qu’Axel Honneth 11 a pu qualifier de « social-démocrates » — non pas parce que les socio-démocrates auraient été partout au pouvoir, mais parce que le consensus implicite, la gouvernementalité peut-être, se trouvait du côté d’une certaine acceptation collective de l’État social, des services publics et de forts mécanismes de redistribution et de solidarité 12.
Les ordolibéraux ont fourni une alternative à la social-démocratie. Portée par la droite allemande, la CDU, elle fut notamment synthétisée par la formule d’« économie sociale de marché », qui s’opposait, en un sens, au mot d’ordre de « démocratie économique » du SPD 13. L’« économie sociale de marché » repousse ainsi celle « sans marché » du bloc de l’Est et de la RDA mais tempère ce marché par la mise en place d’un « ordre », d’un « cadre » et d’une « politique sociale 14 ».
L’originalité de la lecture de Foucault est de voir chez les ordolibéraux une forme de création de légitimité, et en un sens, de « souveraineté ». Pour lui, cette souveraineté a basculé du côté de l’économie — un indice étant l’indépendance de la Bundesbank qui sera reprise au niveau européen.
Faut-il alors, paradoxalement, parler d’un « souverain de l’économie » ? En vérité, c’est plutôt l’instance économique elle-même, le marché, ou l’instance de garantie du bon fonctionnement du marché, la Bundesbank, qui deviennent « souveraines », mais cette souveraineté économique se soustrait au souverain politique aussi bien qu’à la souveraineté populaire, qui est mise à l’abri des alternances politiques.
En un sens, le marché est placé hors de portée de la démocratie — puisque les néolibéraux sont extrêmement méfiants envers l’idée de « souveraineté populaire » qu’ils appellent la « démocratie illimitée » et envers la thèse d’une majorité qui aurait toujours raison 15.
Selon Foucault, paradoxalement, il ne faut pas analyser la fascisation et le totalitarisme comme procédant de l’État mais, bien plutôt, « de la décroissance et de la dislocation de l’État ».
Jean-Claude Monod
La sanctuarisation d’une orientation économique ordolibérale se retrouve plus tard dans l’Europe de Maastricht : on peut se demander si on assiste aujourd’hui, dans l’essor de mouvements dits « populistes », à l’expression d’un sentiment de dépossession par l’Europe, qui pourrait prendre la forme ambiguë d’une revendication de « contrôle » démocratique ou de « souveraineté » nationale comme l’exigeait le mot d’ordre du Brexit : « Take back control. »
De ce point de vue, le trumpisme est au plus loin de l’ordolibéralisme, en revendiquant un nationalisme émancipé des contraintes juridiques et un mépris ouvert des mécanismes de contrôle de l’exécutif. Si la logique généralisée du deal économique et la soif de profit personnel des gouvernants font basculer l’État américain dans une forme de fusion inédite entre le souverain politique et l’économie capitaliste débridée, l’idéologie MAGA prétend aussi arracher le politique au contrôle d’une instance comme la Banque centrale et redonner ainsi pouvoir et avantages au peuple américain, tout en invitant à expulser en masse les migrants. Cette composante de haine des minorités est consubstantielle au fascisme et non aux néolibéralismes.
L’impossible « souverain économique »
Quelque chose semble donc s’inverser aujourd’hui par rapport à la trajectoire historique du libéralisme et du néolibéralisme, qui ont plutôt cherché à désactiver le souverain politique au profit des règles et des mécanismes du marché et du droit.
On ne peut qu’être frappé de l’insistance avec laquelle Foucault souligne une dimension commune au libéralisme et au néolibéralisme, qui nous renvoie en fait à l’économie politique du XVIIIe siècle et à Adam Smith, mais qui, dit-il, « ne cesse de ressurgir » dans l’histoire du libéralisme et du néolibéralisme : la désactivation, la disqualification théorique et quasi épistémique du « souverain » économique et politique 16. Cette disqualification est faite au nom de l’impossibilité de « totaliser » les points de vue des acteurs économiques — argument que l’on retrouve en effet d’Adam Smith à Eucken en passant par Hayek.
La démonstration d’impossibilité d’un souverain économique efficace a d’abord été dirigée contre le souverain politique, royal, et ses prétentions contre-productives à régir le marché : d’abord par les physiocrates de la fixation du prix du grain, qui finit par entraîner des disettes, des famines, quand des prix fixés par les producteurs s’ajustent, puis par Adam Smith argumentant en faveur de la supériorité de la main invisible du marché par rapport à une prétention à régir l’économie d’en haut comme le faisait le souverain personnel — le roi au XVIIIe siècle. Plus tard, cette critique sera dirigée plus largement vers le gouvernement ou, au XXe siècle, vers une instance étatique comme le Plan, arguant que ce souverain ou ce planificateur politico-économique est inférieur — à la fois du point de vue économique, en termes de production de richesse, et politique, en termes de production de liberté —, par rapport à l’infinie multiplicité des points de vue des acteurs et des marchés qui s’ajustent dans les mécanismes auto-régulés de fixation des prix.
Ce « défi » au souverain, dit Foucault, ne se contente pas de « limiter » celui-ci comme le faisait la critique juridique du souverain et des abus de son pouvoir : il le « déchoit ». C’est là le discours d’Adam Smith mais aussi, deux siècles plus tard, le discours néolibéral contre d’autres « pratiques gouvernementales » qu’énumère Foucault : « planification, économie dirigée, socialisme, socialisme d’État 17 ».
Foucault fait-il sienne la thèse d’une impossibilité d’un souverain économique ?
En vérité, il présente plutôt celle-ci comme un défi, une « malédiction » lancée par l’économie politique à l’encontre des tentatives pour déterminer si l’on pourrait définir un niveau pertinent de contrôle et de planification 18. Il semble alors que Foucault manifeste un réel intérêt pour le versant critique de cette approche libérale, pour une science économique « athée » et sans souverain — dimension critique qu’il rapproche d’ailleurs explicitement, dans son cours, du philosophe « critique » par excellence qu’est Kant, rapportant la connaissance aux conditions finies du sujet et aux limites a priori de l’objectivité 19.
Rien ne dit pourtant que Foucault ait cru à l’idée d’une harmonie spontanée des intérêts, au bien-être qui naîtrait magiquement du libre jeu des intérêts ou, pour utiliser un terme d’aujourd’hui, au « ruissellement ».
Au contraire, celui-ci prend une distance très nette vis-à-vis d’une dualisation naïve qui, à l’époque, gagnait les rangs de la « deuxième gauche » dont il se rapproche alors : une dualité quasi manichéenne opposant État et société, l’État étant censé être « froid », mauvais, intrinsèquement et exclusivement oppressif, et la société « chaude », productive et harmonieuse si on la « libère ».
Foucault contre la « critique inflationniste de l’État »
C’est aussi ce qui conduit Foucault à mettre en question le discours alors courant sur « l’étatisation de la société », étatisation qui ouvrirait la voie à une forme de « totalitarisme ».
Le cours contient en effet une critique, dont la pertinence semble manifeste pour ce qui se produit sous nos yeux, de ce que Foucault appelle la « critique inflationniste de l’État » telle qu’elle se développait alors, surtout à droite mais aussi à gauche. C’est la forme de droite, néolibérale, qui retiendra le plus l’attention de Foucault. Elle contient une dénonciation de l’extension indéfinie de l’État comme du totalitarisme censé se trouver en germe dans toutes les formes de l’État : dans le paternalisme de l’administration de la justice ou de l’État social ou dans les formes de « normalisation » à l’œuvre dans le travail social lui-même.
Si cette critique pouvait sembler neuve et subversive dans les années 1970 — séduisant aussi des esprits de gauche qui constataient l’échec de « l’économie administrée » à la soviétique et contestaient également le paternalisme d’État en France — Foucault entend montrer qu’il s’agit, d’une part, d’un vieux motif déjà présent chez les ordolibéraux et les néolibéraux des années 1930 et, d’autre part, que loin d’être en opposition avec les tendances hégémoniques du moment, cette critique va « dans le sens du vent 20 ». Elle accompagne et dissimule en fait un tout autre processus : une « dislocation » et une gouvernementalisation de l’État.
La démonstration d’impossibilité d’un souverain économique efficace a d’abord été dirigée contre le souverain politique, royal, et ses prétentions contre-productives à régir le marché.
Jean-Claude Monod
La leçon du 7 mars 1979 revient sur ce que Foucault présente comme un « lieu commun critique ». Élément de la « phobie d’État », ce lieu commun soutient « qu’il y aurait une parenté, une sorte de continuité génétique, d’implication évolutive entre différentes formes d’État, l’État administratif, l’État-Providence, l’État bureaucratique, l’État fasciste, l’État totalitaire, tout ceci étant, selon les analyses […] les rameaux successifs d’un seul et même arbre qui serait le grand arbre étatique. 21 ». Foucault parle quelques lignes plus loin d’un « lieu commun critique » qui fait que l’on passe, par quelque « glissements », de la Sécurité sociale et de l’administration aux camps de concentration. Il s’agit alors d’une « disqualification par le pire » : on disqualifie en un sens le meilleur de l’État, l’État social ou l’État-providence, en prétendant qu’il y a une continuité inéluctable vers l’État totalitaire.
Foucault moque ce genre de glissements chez Hayek : il évoque la critique que fait en 1943 l’économiste du rapport Beveridge dans La Route de la servitude 22, rapprochant sur ce système de socialisation ou de sécurité sociale, de l’économie de guerre de 1914–1918 qui aurait — et c’est ici que le glissement se fait — conduit au national-socialisme. Foucault peut ainsi ironiser : « Les socialistes anglais, le Labour, le plan Beveridge : voilà quels vont être les vrais agents de la nazification de l’Angleterre par supplément, croissance de l’étatisation 23. »
« Contre cette critique inflationniste de l’État », Foucault avance plusieurs thèses exactement opposées à celles du néolibéralisme hayékien : 1°) « l’État de bien-être, l’État-Providence n’a ni la même forme, (…) ni la même source que l’État totalitaire » (p. 196) ; 2°) « Il faut chercher le principe [de l’État totalitaire] non pas du côté de la gouvernementalité étatisante ou étatisée que l’on voit naître au XVIIe et au XVIIIe siècle, il faut le chercher du côté d’une gouvernementalité non-étatique, justement, dans ce qu’on pourrait appeler une gouvernementalité de parti 24. »
C’est donc un autre thème et lieu commun de l’époque que Foucault démonte, celui de « l’étatisation de la société » tous azimuts : c’est plutôt d’une « décroissance » de l’État dont il faut parler 25, une gouvernementalisation de celui-ci — une façon de faire de l’État une variable dans une pratique de gouvernement mais aussi de le disloquer en attaquant tout ce qui se présente comme relativement indépendant d’un exécutif temporaire, assurant la continuité et l’impartialité de la chose publique, le service du public plutôt que d’un projet idéologique.
Le « processus de fascisation » hier et aujourd’hui
Avec « la gouvernementalité de parti », un mouvement, un parti, un groupuscule de partisans et un groupe totalitaire s’emparent de l’État et le plient à sa logique.
Foucault parle alors d’un « processus de fascisation ». Il en propose une analyse qui s’écarte des slogans voyant le fascisme partout (comme « CRS-SS ») comme de l’interprétation néolibérale du totalitarisme, lequel serait niché en germe dans l’État social.
Foucault identifie un processus beaucoup plus précis en des termes qui résonnent étrangement avec l’actualité. Selon lui, paradoxalement, il ne faut pas analyser la fascisation et le totalitarisme comme procédant de l’État mais, bien plutôt, « de la décroissance et de la dislocation de l’État 26 ». Cette dislocation est opérée par le gouvernement et en ce sens par un État se retournant contre lui-même à la faveur d’un groupe qui s’en est emparé.
Dans le nazisme ou le fascisme, l’exécutif capturé est devenu l’organe d’un parti ou d’une faction. Il se bat contre l’administration en tant que structure transpolitique et transpartisane, assurant ce qu’en France on a théorisé comme la « continuité de l’État 27 ». Le parti affilié au chef totalitaire cherche ainsi à contourner et à affaiblir l’État classique — « l’État rationnel » de Hegel, ou le premier État social bismarckien —, présenté comme une administration inamovible et étrangère au « mouvement » (Bewegung) et parasitaire à l’égard du peuple (Volk).
L’État fasciste cherche ainsi à détruire certains traits de l’État construits et théorisés, en Allemagne, au XIXe siècle : l’État de droit, (Staatsrecht) désignant un État essentiellement soumis au principe « légal-rationnel » où l’autorité passe par des canaux réglementés et réglementaires, et l’État judiciaire, qui a son autonomie relative.
L’analyse foucaldienne du « processus de fascisation » me semble pouvoir s’appliquer — avec la prudence de mise dans toute analogie — à la situation politique étatsunienne, en particulier pour ce qui touche au groupe des partisans du président des États-Unis pris dans des luttes intestines.
En revendiquant un nationalisme émancipé des contraintes juridiques et un mépris ouvert des mécanismes de contrôle de l’exécutif, le trumpisme est au plus loin de l’ordolibéralisme.
Jean-Claude Monod
Avec sa composante patronale des entreprises de la tech (Musk) et sa composante partisane, (Vance, Rubio), ses idéologues plus ou moins reconnus (Bannon, Yarvin, Nick Land) et ses quelques hauts fonctionnaires ralliés au chef, un tel groupe cherche à affaiblir et à « doubler » l’État administratif et ses corps administratifs relativement autonomes. Il diminue les effectifs de l’État et de ses fonctionnaires recrutés par concours et promotion interne pour y substituer une sorte d’administration parallèle 28 et une police parallèle — l’ICE pour l’immigration — comme il place dans cet État, sans égard pour les compétences requises et à l’écart des procédures de recrutement, ses « affidés » et ses partisans.
Le groupe non-étatique ou para-étatique qui gravite autour de Trump impose ainsi ses hommes partout dans l’État, contre les administrations et l’État administratif, dit bureaucratique — et ce tout en fermant le Ministère de l’éducation et l’aide humanitaire internationale 29. Ce raid anti-administrations a échoué avec Musk, dont le « DOGE » a, comme certaines de ses fusées, explosé en vol. Trump s’appuie aussi sur les structures de l’État fédéral, notamment l’armée : celle-ci lui est nécessaire pour mettre au pas des villes démocrates, avec un succès limité — et beaucoup de bluff. Les hauts gradés semblent être restés interdits face aux tentatives d’appropriation de l’armée par Trump et le secrétaire d’État à la Défense, devenu secrétaire d’État à la Guerre — une démarche presque caricaturale en termes de « fascisation ».
Vers le néolibéralisme autoritaire
Aujourd’hui, plus de quarante-cinq ans après que Foucault a donné au Collège de France son cours sur la biopolitique, bien des coordonnées ont changé. La crise de gouvernementalité à laquelle on assiste semble être l’inverse de celle qu’il a décrite : s’il se faisait l’écho des revendications de liberté des dissidents soviétiques et analysait la crise de l’État keynésien ou social-démocrate, facteurs qui favorisaient alors l’essor du néolibéralisme, désormais, ce sont l’État néolibéral et la gouvernementalité néolibérale eux-mêmes qui sont en crise. Malgré une large désaffection populaire, la tentation se fait jour de les maintenir — voire d’en radicaliser le cours sur un mode plus ou moins « autoritaire ».
Depuis Foucault, d’autres ouvrages se sont penchés sur certains cas historiques, laissés de côté par le philosophe, qui ont semblé relativement pertinents pour comprendre les tentatives de radicalisation contemporaines. Dans ces cas, une dérégulation économique accrue associée à une forme de brutalisation de la répression des mouvements sociaux renoue alors non avec ce qui inscrivait le néolibéralisme dans le « champ d’adversité » du nazisme et du fascisme, mais avec les quelques passerelles qui avaient été jetées entre les deux courants — ou bien avec les tentations de transformer la démocratie en une quasi-dictature pour éviter sa subversion totalitaire, au risque de mieux préparer celle-ci.
On peut aussi énumérer des « variantes et rémanences d’un néolibéralisme autoritaire 30 » qui ne coïncide certes pas avec le fascisme, mais qui peut aller jusqu’à la mise en sommeil des libertés civiles et à des alliances « stratégiques » avec des forces fascistes : par exemple, dans l’Allemagne de 1932, une partie des élites allemandes fait le « pari » de l’extrême-droite, en étant persuadée de la garder dans ses mains. De même, pour Hayek et Friedman, le Chili de Pinochet, « dictature libérale » valait mieux, s’il fallait choisir, qu’une « démocratie socialiste » : si chez ces auteurs, le néolibéralisme est incompatible avec le « totalitarisme », entendu comme mainmise totale de l’État sur l’économie et sur la société civile, il ne l’est pas avec l’autoritarisme ou, si nécessaire — et bien que ce ne soit pas leur préférence politique — avec une dictature de droite ou d’extrême-droite, pourvu qu’elle garantisse ou favorise même le développement du marché.
Cette dimension, que Foucault avait laissée de côté, est revenue au centre des études sur les « bâtards d’Hayek 31 », comme de celles sur le « libéralisme autoritaire ». La potentialité autoritaire d’une contention de la souveraineté populaire au nom du libéralisme économique est un aspect réel du néolibéralisme qui a pu s’actualiser et le fait encore.
Il faut néanmoins garder à l’esprit la variété, les tensions, les évolutions, les virages de certains ordolibéraux et néolibéraux. Par exemple, pour compliquer un peu les choses et rendre justice à des lignes divergentes présentes dans le néolibéralisme, parfois chez un même auteur, on pourrait ainsi tout à fait faire un usage critique de certains écrits de Hayek, comme La Route de la servitude, contre la dimension « illibérale » de la présidence Trump 32 : ainsi, par exemple, des analyses de Hayek sur le traitement de l’État comme d’une propriété personnelle ; la volonté de museler les médias et de caporaliser la justice ; la constitution de monopoles favorisant des réseaux amicaux et idéologiques ; la prétention à un pilotage présidentiel direct de l’économie au détriment de la Banque centrale ; le refus des règles du jeu du commerce international ; ou bien le mépris ou l’ignorance de l’habeas corpus et du due process of law 33.
Avec « la gouvernementalité de parti », un mouvement, un parti, un groupuscule de partisans et un groupe totalitaire s’emparent de l’État et le plient à sa logique.
Jean-Claude Monod
« L’art de ne pas être trop gouverné »
Tout antilibéralisme n’est pas bon à prendre.
De la crise du néolibéralisme naissent aujourd’hui des monstres, que la politique économique de celui-ci a contribué à nourrir. Il y a aujourd’hui dans le monde un antilibéralisme politique nationaliste virulent qui attaque le pluralisme, le droit à la critique des autorités comme à un rapport critique à l’histoire nationale, le principe de respect des minorités et de l’opposition.
Cet antilibéralisme criminalise la solidarité avec les migrants, attaque les minorités religieuses et sexuelles, méprise ouvertement les règles de l’État de droit et les droits de l’Homme, dérégule à tout va l’économie et capture l’État aux fins d’enrichir une oligarchie. Un tel mouvement court de Douguine à Bannon, de Poutine à Trump — et, en Europe, il constitue une source d’inspiration, de l’AfD au RN.
Cette menace ne doit certes pas nous conduire à abandonner la critique du néolibéralisme, encore moins lorsque celui-ci revêt une dimension autoritaire qui autorise les alliances avec cette tendance même à la fascisation. Si l’on se reconnaît dans ce diagnostic du présent, la tâche devient la suivante : combattre le néolibéralisme autoritaire sans nourrir l’antilibéralisme politique, nationaliste et aujourd’hui fascisant.
Foucault peut-il nous aider dans cette tâche ?
La question qu’il attribue au libéralisme — « dans quelle mesure voulons-nous être gouvernés ? » — trouve un écho avec son propre questionnement, plus attentif aux contre-conduites, aux révoltes, mais aussi à ce qu’il appelle, dans les mêmes années, les « droits des gouvernés ».
Certes, Foucault n’a cependant pas vraiment tiré au clair son rapport au libéralisme politique, pas plus que son rapport la démocratie, comme il n’a pas tiré au clair les fondements normatifs de son propre « art de ne pas être trop gouverné » — contrairement à John Dewey, par exemple, qui a vraiment théorisé une forme de libéralisme social empêchant non seulement les abus du pouvoir politique, comme le système conçu par les libéraux classiques 34, mais aussi les abus du pouvoir économique — dans les termes de Dewey, le pouvoir du big business.
On peut cependant trouver quelques indices dans la complexité même des réflexions de Foucault. Sa propre interprétation d’un « art de ne pas être trop gouverné » peut aussi être utile contre la « conduite des conduites » qui peut nous être imposée par la « manipulation » économique elle-même : en invitant chacun à se faire « l’entrepreneur de soi-même », à maximiser son « capital humain », un « virage à l’économie » est imposé au rapport de l’individu à lui-même, au plus loin d’un véritable « souci de soi 35 ».
La critique du présent peut et doit aujourd’hui viser aussi les pouvoirs moins « visibles » que l’État, tout en distinguant dans l’État ses dimensions protectrices et ses pôles d’abus. Quant aux effets de domination plus insidieux, il n’est que de songer à la façon dont les algorithmes orientent le rapport à soi dans une direction voulue par des opérateurs commerciaux ou les détenteurs oligarchiques des réseaux sociaux.
Foucault disait de l’homo oeconomicus qu’il était « hautement manipulable ».
À l’ère de Trump, sa réflexion est une mise en garde contre un processus de fascisation prenant les accents paradoxaux d’une offensive contre l’État régulateur et social, menée avec le soutien de milliardaires se cherchant un César dans leur entreprise de sape des mécanismes de contrôle de la démocratie.
Elle est aussi une pierre jetée au milieu du jardin néolibéral — bâti sur l’idée naïve d’un « agent économique libre rationnel ».
Sources
- Samuel Moyn, « America is over neoliberalism and neoconservatism. Trump is not », The Guardian, 3 juillet 2025.
- Wendy Brown, « Neoliberalism’s Frankenstein : Authoritarian Freedom in Twenty-First Century ‘Democracies’ », Critical Times, Vol.1, No. 1, 2018.
- « Michel Foucault : la sécurité et l’État », Tribune socialiste, 24-30 novembre 1977, repris dans Dits et écrits, t. 3, Paris, Gallimard, 1993, p. 387.
- Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Paris, Seuil 2004.
- Ibid., p. 110.
- Ibid., p. 126.
- La distinction est avancée par Foucault
- Ibid., p. 84, 88.
- Ibid., p. 85.
- Didier Fassin, « Biopouvoir ou biolégitimité ? Splendeurs et misères de la santé publique », in Marie-Christine Granjon (dir.), Penser avec Michel Foucault. Théorie critique et pratiques politiques, Paris, Karthala, 2005.
- Martin Hartmann et Axel Honneth, « Les paradoxes du capitalisme : un programme de recherche », in A. Honneth, La Société du mépris, trad. Pierre Rusch et Alexandre Dupeyrix, Paris, La Découverte, chap. 9.
- Les raisons de ce consensus sont multiples : si une partie du patronat s’était compromise dans la collaboration ou dans le soutien au fascisme, le rapport de force social était également favorable aux « travailleurs » — avec le poids énorme des Partis communistes. De même, le rapport de force politique a déplacé le curseur vers la gauche, les fascismes et les partis d’extrême-droite racistes étant, pour un temps, disqualifiés. Quatre-vingts ans plus tard, nous sortons peut-être véritablement de ce « cycle »-là, pour le pire.
- Si Foucault le rappelle peu, les Alliés soutenaient d’abord dans la zone « ouest » de l’Allemagne les sociaux-démocrates. Ceux-ci développaient l’exigence d’une « démocratie économique », impliquant pour partie la socialisation de certains moyens de production.
- Cette politique sociale est pensée sur le mode de « l’incitation » (surtout dans sa version américaine, par exemple dans la théorie du capital humain de Gary Becker) et de la « responsabilisation », mais elle inclut aussi (surtout dans sa version ordolibérale allemande) quelques « filets de sécurité » pour éviter le basculement de couches entières de la population dans le paupérisme ou le chômage, basculement qui est jugé comme l’une des sources du succès des nazis.
- Ils sont, en ce sens, aussi méfiants que les libéraux classiques l’ont été envers les prétentions du souverain politique, royal, à régenter la vie économique – les ordolibéraux allemands, ayant fait l’expérience du Führer, le sont même davantage.
- Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Paris, Seuil 2004, p. 287.
- Ibid., p. 287.
- Cette question est redevenue aiguë à l’heure de « l’urgence climatique » et de la nécessité d’un changement drastique de trajectoire.
- Voir aussi p. 143 du même cours, au sujet d’Eucken, fils du philosophe néo-kantien Rudolf Eucken.
- Ibid., p. 197.
- Ibid., p. 193.
- Friedrich Hayek, La Route de la servitude, trad. Georges Blumberg, Paris, Éditions politiques économiques et sociales, 1946, rééd. PUF, 2010.
- Voir Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 196. De tels glissements se retrouvent aujourd’hui chez quelqu’un comme Giorgio Agamben, non seulement dans la constitution qu’il fait du camp de concentration comme paradigme de la modernité, mais aussi dans une interview où il déclarait que les mesures prises par le gouvernement italien contre la pandémie de Covid-19 étaient « pires que le fascisme ».
- Ibid., pp. 196-197.
- Ibid., pp. 197.
- Ibid., p. 197. Cette thèse trouve un écho dans l’œuvre Behemoth du juriste Franz Neumann, proche de l’École de Francfort. Dans celle-ci, Neumann soutient que l’État nazi n’est pas du tout un monolithe parfait, un Léviathan uni, mais un « chaos » où diverses composantes luttent — parfois à mort — pour l’hégémonie et l’oreille du Führer : le parti, l’armée, l’administration et le grand capital, la grande industrie.
- Voir sur ce sujet le livre de Rosanvallon, La Légitimité démocratique, qui parle d’une légitimité de l’administration comme forme de la continuité transpartisane de l’État. Pierre Rosanvallon, La Légitimité démocratique, Paris, Seuil, 2010.
- Pour pousser le contraste à la caricature, le DOGE de Musk recrutait chez ses jeunes stagiaires.
- Cette dimension auto- ou entre-destructrice a aussi été décrite par F. Neumann au sujet de l’Etat nazi. Dans le chaos nazi cette autodestruction prenait cependant la forme d’un règlement de comptes dans le sang : ainsi de la Nuit des longs couteaux.
- Voir Jean-Claude Monod, L’Art de ne pas être trop gouverné. Sur les crises de gouvernementalité, Paris, Seuil, 2022, IIIe Partie, chap. 2.
- Selon le titre de l’ouvrage de Quentin Slobodian, qui suit des références dans la constellation idéologique autour de Trump II.
- Rappelons quelques caractéristiques du gouvernement totalitaire énumérées par Hayek au chapitre V de La Route de la servitude, qui font étonnamment écho non seulement avec la Russie mais avec une ligne de pente encore partiellement empêchée du gouvernement américain actuel : « Les aspirants monopolistes sollicitent régulièrement, et obtiennent souvent, l’aide des pouvoirs publics pour asseoir leur domination » ; « Il n’y aura aucun domaine où l’information ne fera pas l’objet d’une intervention systématique et où l’uniformité des critères ne sera pas imposée » ; « la recherche désintéressée de la vérité n’est pas tolérée, et il n’y a d’autre objectif que la défense des critères officiels », issus des « fertiles usines à mythes officiels » ; « les autorités décident des doctrines qui doivent être enseignées et publiées » ; « tout acte du gouvernement doit être sacré et exempt de toute critique » ; « le déracinement et le transfert forcé de centaines de milliers d’hommes y sont considérés comme des opérations politiques que tous, sauf les victimes bien entendu, approuvent » ; « comme c’est le chef suprême qui détermine les fins, ses instruments ne peuvent pas avoir de convictions morales personnelles. Ils doivent être attachés sans réserve à la personne du chef et être complètement dégagés de tout principe, capables littéralement de tout ».
- Certes, le même Hayek a parfois exprimé des souhaits qui semblaient annoncer l’oligarchie trumpiste, si ce n’est que le groupe d’ « hommes riches » en question n’était pas censé s’emparer de l’État : « Je suis de plus en plus convaincu qu’une société libre efficace a vraiment besoin qu’existent des noyaux de pouvoir indépendant représentés par une poignée d’hommes riches ayant à la fois le loisir et les moyens de défendre des causes impopulaires et de s’opposer à la puissance monolithique de la machine gouvernementale qui incarne la majorité. » Voir F. Hayek, Discours prononcé en ouverture de la conférence de Milan du Congrès pour la liberté de la culture le 13 septembre 1955. International Association for Cultural Freedom Records, Box 396, folder 7, Bibliothèque de l’Université de Chicago. Cité par G. Châton, « Libéralisme ou démocratie ? Raymond Aron critique de Friedrich Hayek », Revue de philosophie économique, vol. 17, 2016.
- Dont Dewey revendique l’héritage, contrairement à Foucault.
- Ce même si Foucault discernait quelques potentialités de progrès dans certaines idées avancées par Gary Becker ou Milton Friedman, comme le revenu universel ou la légalisation des drogues, qui serait moins coûteuse humainement et socialement que leur interdiction et leur répression.