Le nouvel ordre des BRICS

Alicia Bárcena : un nouveau consensus sur le développement

Alors que le Secrétaire d'État américain Blinken est en visite au Mexique, il faut se pencher sur la doctrine globale de Mexico. En faisant un pas de plus vers le polylatéralisme, Alicia Bàrcena, ministre des Affaires étrangères d'AMLO, entend changer de paradigme et faire jouer à plein la coopération Sud-Sud. Avec une introduction signée Mario Pezzini, nous traduisons son discours clef à l'ONU et son invitation à « sortir ensemble du Labyrinthe ».

Auteur
Mario Pezzini
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Le Secrétaire d'État américain Antony Blinken en visite au Mexique le 6 octobre avec Alicia Bárcena © AP Photo/Marco Ugarte

Les voix à la fois passionnées, visionnaires et expertes sont rares sur la scène globale. Alicia Bárcena est sans aucun doute l’une d’entre elles, qui incarne un engagement inébranlable en faveur d’un progrès équitable et inclusif et du développement durable. Cet engagement l’a conduit aujourd’hui à occuper le poste de Ministre des Affaires étrangères du Mexique. Mais elle a également exprimé cet élan pendant des décennies dans le cadre des Nations unies, exerçant des fonctions cruciales à New York, au sein d’un système qu’elle connaît parfaitement, et en tant que secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC), poste prestigieux, d’où elle a défendu sans relâche l’intégration régionale, considérée comme une priorité absolue.

Deux raisons, parmi d’autres, invitent à une lecture attentive de son discours, prononcé le 23 septembre 2023 devant l’Assemblée générale des Nations unies.

Alicia Bárcena y appelle à un nouveau consensus sur les récits et les politiques de développement, reprenant un débat que nous avions lancé ensemble, avec elle et Stefano Manservisi, intitulé « Development In Transition ». La coopération internationale ne devrait plus être une forme de charité axée exclusivement sur l’extrême pauvreté, mais plutôt une relation de solidarité et de dialogue entre « égaux » pour s’attaquer non seulement à la pauvreté, mais aussi à ses causes : les inégalités persistantes, les asymétries, la lenteur de la construction des biens publics mondiaux et les transformations sociales, productives et climatiques qui sont de plus en plus nécessaires. Bárcena n’est pas la seule à porter cette vision. La nouvelle loi espagnole sur la coopération fait explicitement référence au « Development In Transition », et d’autres pays s’en inspirent également alors que les critiques à l’égard de l’« aide au développement » se multiplient, en particulier dans les pays du Sud, où la coopération Sud-Sud semble se renforcer. Bref, un changement de paradigme est urgent, indispensable et à suivre attentivement tout au long de son évolution.

Mais la ministre explicite également dans ce discours des aspects importants de l’agenda mexicain en matière de relations internationales. En particulier, elle réitère urbi et orbi ce qui avait déjà été exprimé quelques jours auparavant à La Havane, lors du sommet du Groupe des 77 plus la Chine (G77+1) : l’intention de redevenir partie de ce groupe, dont le pays s’était éloigné en 1994 pour rejoindre l’OCDE. La décision de 1994 était historique : l’OCDE, le soi-disant « Club des pays riches », inaugurait une phase « d’outreach » vers les économies émergentes, après des années d’indifférence à l’égard de la décolonisation qui, entre-temps, avait redessiné les cartes mondiales. Le Mexique s’était trouvé face à une alternative, mais cette phase semble désormais dépassée : le pays ne considère plus son appartenance comme exclusive et entend représenter les « peuples du Sud Global », auxquels il se sent historiquement appartenir, par conviction et en raison des nombreux défis économiques et sociaux en commun.

En substance, Bárcena entend faire jouer au pays un rôle plus décidé dans le scénario international, en faisant un pas de plus vers le polylatéralisme, le multi-alignement ou le non-alignement, comme on préfère l’appeler. Elle peut compter sur une importante tradition mexicaine en matière de diplomatie internationale et sur un engagement incontestable.

Monsieur le Président, Chefs d’État et de gouvernement, Chers collègues ministres et ministres, Excellences, Mesdames et Messieurs, 

Aujourd’hui, les Nations Unies affrontent un défi colossal pour honorer l’essence même de leur mandat : préserver l’humanité du fléau de la guerre, promouvoir et protéger tous les droits de l’homme, garantir le respect du droit international et promouvoir le bien-être des individus tout en assurant la préservation de l’environnement. 

Je suis émue de revenir dans cette enceinte de l’Organisation des Nations Unies, où j’ai servi avec fierté pendant des décennies. Aujourd’hui, je représente le gouvernement de mon pays, le Mexique, qui est actuellement en pleine phase de transformations profondes et progressistes. C’est un honneur de porter sa voix et sa représentation dans le monde. Recevez les chaleureuses salutations de notre président, Andrés Manuel López Obrador.

Nos peuples sont confrontés à de graves menaces pour la paix et la sécurité internationales : 50 conflits armés en cours ; la prolifération des armes nucléaires ; l’aggravation de multiples crises, humanitaires ou climatiques ; la migration forcée de millions de personnes ; l’augmentation vertigineuse des inégalités et de la pauvreté avec 165 millions de nouveaux pauvres en trois ans ; les défis liés à la santé et le risque de nouvelles pandémies, dans un contexte où le multilatéralisme et ses institutions sont de plus en plus remis en question.

Il est indéniable que notre action internationale perd de sa légitimité lorsque nos résolutions ne se traduisent pas par des bénéfices concrets pour les personnes, la planète, la prospérité et la paix. Nous ne pouvons oublier l’impact dévastateur et la confusion engendrés par la pandémie de Covid-19, ni l’importance de la solidarité entre les peuples.

L’Agenda 2030 nécessite une action urgente pour « sauver » la planète, selon les termes du secrétaire général, António Guterres. La pandémie a clairement freiné la progression vers la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD). Cela dit, même avant la pandémie, la trajectoire n’était pas encourageante, et le contexte actuel d’incertitude macroéconomique appelle à des mesures audacieuses et immédiates.

Le retard dans la réalisation des ODD n’est pas une donnée abstraite. On parle de centaines de millions de personnes vivant dans la pauvreté, d’une insécurité alimentaire affectant les enfants, et d’un environnement en crise.

L’avenir des individus et de la planète ne repose pas sur le hasard, mais sur les décisions et actions politiques que nous prenons, guidées par l’Agenda 2030. L’inégalité est le grand défi. Il ne suffit pas de réduire la pauvreté, nous avons besoin d’un changement de paradigme de développement qui redistribue le pouvoir et la richesse, et qui comble les écarts inacceptables et les asymétries entre riches et pauvres, entre pays.

L’égalité ne concerne pas seulement les droits formels ; l’inégalité est inefficace, d’où la nécessité de « croître pour égaliser et égaliser pour croître ». Nous ne vivons plus une époque de changements, mais un véritable changement d’époque. Cela nécessite de repenser le développement en plaçant l’égalité au cœur de nos préoccupations.

Tant au niveau national qu’international, la réalisation des Objectifs dépend d’une vision de justice sociale et de solidarité, avec la mobilisation adéquate des ressources financières nécessaires, y compris via des institutions financières internationales privilégiant un développement inclusif et durable. À cet égard, nous saluons la déclaration approuvée à l’unanimité.

Face à ce contexte international complexe, le Mexique puise toujours la force et l’inspiration de son action internationale dans les objectifs et les principes de la Charte des Nations Unies et dans les structures institutionnelles que nous avons construites ici pendant près de 80 ans pour orienter la coopération internationale.

Le Mexique a été et restera à l’avant-garde, proposant et soutenant toute initiative visant à améliorer la vie des générations actuelles et futures, en plaidant pour une paix et une sécurité pérennes, un développement durable égalitaire, résilient et inclusif, et un respect total et inconditionnel de tous les droits de l’homme et de la dignité inhérente à chaque individu.

L’aspiration à la transformation et les actions du gouvernement du Président Andrés Manuel López Obrador se sont précisément orientées vers une transformation du modèle de développement afin de créer des  biens publics meilleurs et plus nombreux, garantissant des droits avec une responsabilité fiscale basée sur un principe fondamental : « pour le bien de tous, les pauvres d’abord ». Ce gouvernement a mis en évidence l’urgence de redéfinir le rôle de l’État, essentiel pour réguler les relations entre le marché, l’État et la société, et pour mettre en œuvre des politiques structurelles transformantes.

Notre objectif principal est de redonner à notre peuple l’espoir d’un pays plus juste, égalitaire et inclusif, afin de ne laisser personne de côté et personne en marge. Les résultats sont concrets : 5,1 millions de personnes sont sorties de la pauvreté. Nous avons connu la plus grande augmentation du salaire minimum de notre histoire, et un vaste réseau de programmes sociaux a étendu les droits à des segments de plus en plus importants de notre population. Nous aspirons à une vision d’égalité qui règne entre les nations, réduisant les disparités et les asymétries entre les pays. Nous œuvrons pour éliminer la culture des privilèges — ces privilèges qui nient les droits.

Le Mexique réaffirme l’importance de la durabilité environnementale comme élément clé des stratégies de développement, et non comme une simple externalité. Nous mettons l’accent sur la transition vers une politique industrielle verte créatrice d’emplois, axée sur l’innovation, réduisant l’impact environnemental, et soutenant une croissance durable, en plus de critères plus inclusifs qui intègrent la contribution de l’environnement, la complexité des écosystèmes et de leurs services à l’économie et au bien-être.

J’ai eu l’honneur de signer l’Accord sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine des zones situées hors juridiction nationale, et nous espérons sa mise en œuvre rapide.

Le changement climatique est, comme l’a clairement exprimé Nicholas Stern, la plus grande défaillance du marché jamais observée, et aujourd’hui l’un des plus grands risques mondiaux. Les estimations des coûts liés à ses effets montrent qu’il ne nuira pas seulement à la croissance économique, mais aussi aux secteurs les plus vulnérables. Nous réitérons notre engagement envers l’Accord de Paris et soulignons la nécessité de financer la lutte contre le changement climatique, en accordant une priorité à l’adaptation, notamment en faveur des nations les plus vulnérables.

En marge de cette Assemblée générale, le Mexique a participé activement et de manière constructive au Sommet sur les Objectifs de Développement Durable, le Dialogue sur le financement du développement, le Sommet sur l’Action Climatique, ainsi qu’à la réunion préparatoire pour le Sommet de l’Avenir. Nous plaidons pour une réforme en profondeur de l’architecture financière internationale qui traite les grandes asymétries entre les pays ; qui priorise les pays hautement endettés avec de nouveaux instruments, comme une redistribution des droits de tirage spéciaux pour élargir la marge budgétaire des pays en développement, ou encore l’allègement de la dette en échange de services environnementaux. Nous soutenons l’initiative de Bridgetown 2.0 qu’a proposée la Barbade.

L’Amérique latine et les Caraïbes ont tiré une dure leçon de la pandémie, qui a mis  en lumière le manque de solidarité mondiale et l’impérieuse nécessité de promouvoir, au sein de la Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC), des initiatives telles que le Plan d’autosuffisance sanitaire, l’Agence régionale des médicaments et le Fonds d’adaptation climatique. La diplomatie mexicaine privilégie la recherche d’accords sur tous les sujets de l’agenda multilatéral. Nous cherchons à rapprocher les positions, sans exclure personne, dans le but de construire des consensus.

Cependant, nous vivons une époque sans précédent qui nécessite la mobilisation de davantage de volontés pour donner la parole à tous les peuples du Sud global, auquel le Mexique appartient par histoire et conviction. Ainsi, le Mexique envisage de participer aux débats et aux efforts du Groupe des 77 plus la Chine, sur les sujets et dans les forums où nous pouvons renforcer la position de négociation du Sud global. Nous soumettrons bientôt une proposition au Groupe des 77 plus la Chine pour examen.

Un monde de paix

Historiquement, le Mexique a ouvert des voies de dialogue et de compréhension en faveur de la paix, et en particulier pour le règlement pacifique des différends. C’est une vocation nourrie par notre histoire en tant que nation indépendante et par nos convictions les plus profondes pour défendre résolument les meilleures causes de l’humanité. Nous avons assumé notre responsabilité pour la paix de notre région en participant en tant que pays garant des pourparlers de paix entre le gouvernement de la République de Colombie et l’Armée de libération nationale.

De plus, le Mexique s’engage dans la recherche de solutions pour le dialogue politique au Venezuela, toujours en accord avec nos principes constitutionnels de respect de l’autodétermination des peuples, de résolution pacifique des différends et de non-intervention. Le Mexique accueille les négociations entre le gouvernement vénézuélien et la Plateforme unitaire du Venezuela, avec la médiation de la Norvège.

De la même manière, nous soutenons la mise en œuvre des accords signés en novembre 2022 à Mexico et nous restons ouverts à la reprise du processus pour parvenir à une solution au bénéfice du peuple vénézuélien.

Concernant le conflit entre l’Ukraine et la Russie, notre position est claire : nous condamnons l’invasion de l’Ukraine par la Russie, car elle viole la Charte des Nations Unies et le droit international, et cause une souffrance indescriptible à des millions de personnes, en particulier les enfants. Nous reconnaissons que chaque État souverain a le droit de disposer des moyens nécessaires pour récupérer son intégrité territoriale. Cependant, il est tout aussi vrai que la course à l’armement nous éloigne davantage d’une solution pacifique. Il est temps d’arrêter de parler de guerre et de commencer à parler de paix.

Le Mexique poursuivra sa lutte en faveur du désarmement et de la non-prolifération des armes nucléaires, comme en témoignent le Traité de Tlatelolco et le Traité d’interdiction des armes nucléaires, essentiels pour prévenir et éradiquer leurs conséquences humanitaires catastrophiques. L’Assemblée générale a déclaré ces armes intrinsèquement immorales, et leur menace est en elle-même contraire au droit international. Nous observons avec une profonde préoccupation l’augmentation alarmante du trafic illicite d’armes à feu. Chaque année, 200 000 d’entre elles sont introduites illégalement dans notre pays, tombant entre les mains du crime organisé et causant d’innombrables victimes. Le Mexique assume de bonne foi ses engagements internationaux dans la lutte contre le trafic de drogues. Toutefois, tous nos efforts seront vains si les pays producteurs et fournisseurs d’armes ne prennent pas leurs responsabilités face à ce fléau et ne mettent pas en œuvre des mesures plus strictes pour réduire la disponibilité de ces armes sur leur territoire. Les fabricants et distributeurs doivent également assumer leur responsabilité et prendre des mesures pour empêcher que ces armes ne soient détournées vers le marché noir.

Dans notre région, nous sommes bouleversés par la situation en Haïti, un pays submergé par la violence des gangs, qui prospèrent en grande partie à cause du trafic d’armes, malgré les sanctions imposées par le Conseil de Sécurité dans une résolution proposée par le Mexique. Nous espérons que, une fois cette résolution adoptée, la communauté internationale agira fermement pour aider Haïti à retrouver sa stabilité. Nous profitons de cette tribune pour réaffirmer l’engagement du Mexique en faveur d’une solution à deux États, Israël et Palestine, coexistant en paix avec des frontières sécurisées. Mettons également fin à des situations aberrantes telles que l’embargo économique continu imposé à Cuba, totalement injustifié, contraire au droit international et étranger aux valeurs de coexistence pacifique qui prévalent en Amérique Latine. Nous exigeons également que Cuba ne soit plus considérée comme un pays soutenant ou encourageant le terrorisme.

Il y a 64 ans, cette Assemblée générale était alors présidée par l’un des plus grands diplomates mexicains, Luis Padilla Nervo. Celui-ci déclara : « La victoire ne se décidera pas sur les champs de bataille, mais dans la conscience des hommes (et des femmes). En raison de la nature de cette lutte, les meilleures armes des démocraties sont les principes moraux, le respect scrupuleux des traités et la conviction que les différends et controverses entre pays doivent être résolus par la négociation et non par les armes. » Le Mexique aspire à être un acteur qui promeut la paix par le droit. Nous ferons tout en notre pouvoir pour soutenir tout effort sincère de dialogue entre les parties et toute initiative visant à une résolution pacifique et définitive des conflits. « La politique étrangère du Mexique repose sur la renonciation à la guerre comme instrument de politique internationale », comme l’avait si bien dit notre illustre diplomate Genaro Estrada.

Dans le hall d’entrée de cette Assemblée Générale, se trouve une dalle d’obsidienne : la pierre sacrée que les Aztèques appelaient Itztli. Ils étaient convaincus qu’elle était le résultat de la trace des éclairs frappant les rochers des volcans, une synthèse du céleste et du terrestre. Sur cette pièce est gravée une plaque qui définit le socle de notre diplomatie, une citation prononcée il y a 156 ans par le premier président indigène d’Amérique latine, Benito Juárez : « Entre les individus, comme entre les nations, le respect des droits d’autrui est la paix ».

Avec cette vision humaniste, le Mexique aborde le défi de la mobilité humaine, imposée inévitablement par sa géographie. Pour le Mexique, la migration doit être un choix et non une obligation. Quiconque migre devrait le faire de manière sécurisée, organisée et régulière. Ce phénomène migratoire, sans précédent ces dernières années, concerne l’ensemble de la communauté internationale.

Le Mexique insiste sur l’urgence d’investir dans la prise en charge des causes structurelles de la migration. Nous réaffirmons l’importance de renforcer le développement intégral des pays d’origine, en rassemblant la volonté et les ressources des pays concernés, ainsi que des partenaires extérieurs et du système des Nations Unies. Il est nécessaire d’avoir le soutien et la contribution de tous les pays, en particulier ceux qui bénéficient le plus du travail et des contributions des migrants. (Aux États-Unis, les migrants paient près de 500 milliards de dollars en impôts). Il est également essentiel de développer des modèles de gestion migratoire qui offrent des opportunités d’insertion professionnelle et financière pour faciliter l’intégration dans les sociétés d’accueil. Des modèles qui protègent les droits humains des migrants tout au long du cycle migratoire et qui leur permettent, s’ils le souhaitent, de retourner dans leur pays d’origine.

Comme l’a bien souligné le Secrétaire Général, 75 ans après l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme, il est temps de mettre fin à la persécution et à la diabolisation des migrants. Nous n’acceptons pas que le caractère progressif des normes internationales en matière d’égalité des sexes, si durement acquis, et pleinement exprimé dans la Plateforme d’action de Beijing de 1995, soit remis en question. Nous plaidons pour des avancées en matière d’égalité des sexes et pour éviter les reculs, avec des actions décisives et innovantes.

Le Mexique a été le premier pays du sud à proclamer une Politique étrangère féministe, car nous sommes déterminés à transformer les structures qui entravent la progression des femmes et la pleine jouissance de leurs droits humains. Cela implique de promouvoir une participation significative des femmes à la prise de décisions et aussi d’intégrer la perspective de genre, en la plaçant au cœur de tous les espaces, forums, organismes et accords internationaux, afin de relever efficacement les défis auxquels sont confrontées les femmes dans toute leur diversité, en particulier les plus vulnérables. Car à chaque fois que nous brisons le plafond de verre, nous progressons sur le plan civilisationnel.

Un monde plus intégré

Le thème de cette 78ème Assemblée Générale est pertinent et précis : reconstruire la confiance et raviver la solidarité mondiale. Cela doit être le pivot central de nos efforts.

Le majestueux espace dans lequel nous sommes réunis ne doit pas nous faire oublier la crise de confiance que rencontrent les institutions internationales, y compris les Nations Unies. Nos délibérations doivent se traduire par des résultats concrets pour les personnes, la planète, la prospérité et la paix. Et nos décisions doivent inclure les citoyennes et citoyens que nous représentons en tant qu’acteurs actifs.

Nous devons rester vigilants. Le multilatéralisme ne doit pas se perdre dans la polarisation et les rivalités géopolitiques. La diplomatie doit prévaloir sur les impératifs politiques à court terme et les réactions sur les réseaux sociaux. Si les Nations Unies ne remplissent pas leur mandat de paix et de développement, nous alimenterons le mécontentement et la confusion, et les institutions internationales que nous avons construites en souffriront.

Nous misons sur un multilatéralisme proche des gens, pertinent et efficace, engagé à fournir des biens publics mondiaux. Nous parions sur ce qui est collectif, sur ce qui appartient à tous. Le multilatéralisme est un outil pour le développement collectif, et le travail des Nations Unies doit créer une paix juste, élargir les libertés, construire l’égalité, approfondir la démocratie, renforcer la solidarité entre les différents strates et groupes sociaux, et garantir la sécurité des citoyens. En fin de compte, il s’agit de créer de l’espoir.

L’engagement politique est essentiel pour progresser vers un nouveau multilatéralisme qui permettrait de restructurer les relations de pouvoir économiques et sociales internationales, où les questions de développement gagnent du terrain face à une emphase exclusive et excessive sur la libéralisation des marchés.

Nous aspirons à ce que cette même vision d’égalité prévale entre les nations pour obtenir un monde plus juste, où les asymétries sont réduites. Nous parions sur le multilatéralisme pour atteindre cet objectif.

Nous proposons un multilatéralisme plus proche des besoins des personnes ; un multilatéralisme en accord avec les principes et les buts des Nations Unies ; un multilatéralisme décisif, pertinent et efficace, qui offre des résultats pour le bien-être des individus ; et un multilatéralisme engagé en faveur des plus nobles causes de l’humanité.

Chers amis, les défis auxquels nous sommes confrontés sont immenses. Sur la table se trouve rien de moins que la question incertaine de notre survie. Il n’y a pas de temps pour des mesures timides qui, parfois, ne sont que des prétextes pour maintenir le statu quo. Le modèle actuel de développement mondial est insoutenable. La promesse d’un progrès inévitable et illimité s’est heurtée au mur immuable de la nature. 2030 est à nos portes et les objectifs essentiels que nous avions fixés en 2015 comme but commun semblent être voués à l’échec.

Nous devons embrasser notre révolte intérieure et ressentir l’urgence d’agir. C’est à cette génération et à ses leaders qu’incombe la responsabilité incontournable d’endiguer le désastre que la science a décrit. Et ce n’est pas par de petits pas que nous y parviendrons. Ce n’est pas avec une réserve timide, cherchant discrètement à ne pas déranger la structure de pouvoir qui nous a menés ici, que nous avancerons. Nous y parviendrons grâce à des bonds audacieux et courageux. Nous y parviendrons avec le courage de vouloir et de réaliser un monde égalitaire et juste, où les droits ne sont pas des marchandises, et où la nature n’est pas la victime inévitable de nos modes de production et de consommation.

L’obscène concentration de la richesse et son influence corrosive sur la répartition du pouvoir sont incompatibles avec le projet humain. Il y a 78 ans, nous avons créé cette institution, terrifiés devant l’abîme, alors que nous contemplions la possibilité de tous sombrer dans le feu de la guerre. Aujourd’hui, cet abîme se rapproche, toujours aussi intimidant et peut-être plus féroce. Nos efforts doivent être à la hauteur.

Mesdames et Messieurs,

Au milieu du XXe siècle, alors que cette organisation faisait ses premiers pas et que les séquelles dévastatrices de la dernière guerre mondiale étaient encore palpables, un jeune diplomate mexicain griffonnait les paragraphes d’un essai fondamental sur l’identité de mon pays. Ce manuscrit allait s’intituler Le Labyrinthe de la Solitude, et son auteur recevrait plus tard le Prix Nobel en reconnaissance de son œuvre universelle : il s’agissait d’Octavio Paz.

Je conclus mon intervention en citant ses mots de l’époque :

« Nous disons pour nous consoler que tout est arrivé comme cela n’aurait pas dû. Mais c’est nous qui nous trompons, pas l’Histoire. Nous devons apprendre à regarder la réalité en face. Inventer, si nécessaire, de nouveaux mots et de nouvelles idées pour ces nouvelles et étranges réalités qui nous sont apparues… Tout comme le reste de la planète, nous vivons un moment décisif et fatal, orphelins de notre passé, avec un avenir à inventer. L’Histoire universelle est désormais une tâche commune. Et notre labyrinthe est celui de tous les hommes (et femmes). »

Et pour cette mission — garantir aux nouvelles générations un monde possible, et sortir ensemble du Labyrinthe — comptez aujourd’hui et toujours sur la volonté fraternelle et engagée du Mexique.

Merci beaucoup.

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