Comment le Sud veut financer le Sud

Dilma Rousseff a pris la tête de la banque des BRICS. À l'occasion de sa visite en Chine, Lula lui a consacré un discours personnel, qui expose les ambitions très fortes de la Nouvelle banque de développement pour ce nouveau mandat — mais révèle aussi ses limites. Nous le publions et commentons pour la première fois en français.

Auteur
Louis de Catheu
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© AP Photo/Ng Han Guan

Revenu locataire du Planalto le 1er janvier 2023,  le  Président Luiz Inácio Lula da Silva a renoué avec son activisme diplomatique et sa volonté de voir le Brésil peser sur la scène internationale. Après un déplacement aux États-Unis début février, Lula s’est rendu les 13 et 14 avril en Chine, à Pékin et Shanghai, avant de se rendre fin avril au Portugal et en Espagne. 

La visite en Chine fut placée sous le signe de la relation économique bilatérale et des opportunités qu’elle offre aux deux pays. Le Président a voyagé accompagné d’une large délégation d’officiels — notamment 9 ministres — et d’industriels. De nombreux accords ont été signés dans le domaine de la collaboration scientifique et dans celui de la coopération économique. Un groupe de travail bilatéral entre les ministères du commerce respectif doit notamment se pencher sur la facilitation des échanges bilatéraux. À l’occasion de la visite, le ministre des finances Haddad a également expliqué que le gouvernement brésilien entrevoit l’opportunité de réindustrialiser le pays grâce aux capitaux chinois.

Le déplacement a également été l’occasion de souligner le non-alignement du Brésil dans la compétition qui oppose la Chine et les États-Unis. Sur le conflit en Ukraine,  Lula a réitéré ses propos qui semblent renvoyer dos-à-dos les Présidents Poutine et Zelensky et a critiqué les pays qui arment les belligérants — donc les soutiens occidentaux de l’Ukraine. 

La visite du Président Lula en Chine coïncidait avec la prise de fonction de la nouvelle Présidente de la Nouvelle Banque de Développement (NDB), Dilma Rousseff, ancienne cheffe de cabinet puis successeure de Lula au Planalto. À cette occasion, Lula a prononcé un discours personnel en soutien à la coopération financière sud-sud et très critique vis-à-vis des institutions financières internationales, en particulier le FMI, et de l’hégémonie du dollars.

Chers camarades

C’est avec une grande joie que je reviens à Shanghai après presque 20 ans. Et pour une raison très spéciale : j’ai la satisfaction de revoir la présidente Dilma Rousseff, et le plaisir de célébrer son choix de diriger cette importante institution. L’arrivée d’une femme à la tête d’une aussi grande banque internationale est en soi un événement extraordinaire dans un monde encore dominé par les hommes.

Mais l’importance historique de ce moment va bien au-delà. Dilma Rousseff appartient à une génération de jeunes qui, dans les années 1970, se sont battus pour concrétiser le rêve d’un monde meilleur et plus juste et l’ont payé cher. Beaucoup l’ont payé de leur vie.

Un demi-siècle plus tard, la nouvelle banque de développement s’est imposée comme un outil de réduction des inégalités entre pays riches et pays émergents, qui se traduisent par l’exclusion sociale, la faim, l’extrême pauvreté et l’immigration forcée.

Mes amis, le changement climatique, la pandémie de Covid-19 et les conflits armés ont un impact négatif sur les populations les plus vulnérables. Les objectifs de développement durable connaissent de sérieux revers et de nombreux pays en développement accumulent des dettes impayables.

C’est dans ce contexte défavorable que la nouvelle banque de développement est nécessaire. La décision de créer cette banque a été une étape importante dans l’action commune des pays émergents, en raison de leur taille, de l’importance de leur population, du poids de leur économie et de l’influence qu’ils exercent dans leur région du monde. Le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud ne pouvaient rester à l’écart des grands enjeux internationaux. Les besoins de financement non satisfaits des pays en développement étaient et sont toujours énormes. L’absence de réformes efficaces des institutions financières traditionnelles a limité le volume et les modalités des prêts accordés par les banques existantes.

Pour la première fois, une banque de développement d’envergure mondiale est créée sans la participation des pays développés […]. Elle est donc libérée des chaînes et des conditionnalités imposées par les institutions traditionnelles et plus encore : elle a la possibilité de financer des projets dans les monnaies locales. La création de cette banque montre que l’union des pays émergents est capable de générer des changements sociaux et économiques pertinents pour le monde. Nous ne voulons pas être meilleurs que les autres. Nous voulons des opportunités pour développer notre potentiel et garantir à nos populations la dignité, la citoyenneté et la qualité de vie.

L’idée de créer une banque commune de développement réunissant les pays-membre du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) est suggérée par l’Inde en 2012. Elle fait l’objet d’un accord à l’occasion du sixième sommet des BRICS de 2014. Cette Banque entend « mobiliser des ressources pour les projets d’infrastructure et de développement durable dans les BRICS et d’autres économies émergentes […] en faveur de la croissance globale et du développement ». Le siège de la Banque est établi à Shanghai. 

La Banque se distingue d’autres banques multilatérales de développement par l’absence complète des pays occidentaux dans son actionnariat. Même la Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures, créée en 2014 à l’initiative de la Chine et dont le siège est situé à Beijing, comprend 86 États-membres, dont la France, l’Allemagne ou encore le Canada. Au contraire, seuls les BRICS et 4 autres États — Bangladesh, Émirats Arabes Unis, Uruguay et égypte — sont aujourd’hui membres de la Nouvelle Banque de Développement.

Autre spécificité, la NDB conduit une partie de ses opérations en devises « locales ». Elle a émis des obligations en roupie, en rand, en rouble et en renminbi pour se financer. Réciproquement, une part des crédits qu’elle accorde le sont en devises autres que le dollars. Toutefois, près des deux tiers des crédits accordés par la NDB depuis sa création ont été libellés en dollars.

Par conséquent, en plus de continuer à travailler pour une réforme efficace des Nations unies, du FMI et de la Banque mondiale et pour des changements dans les règles commerciales, nous devons faire un usage créatif du G20, que le Brésil présidera en 2024, et des BRICS, que nous dirigerons en 2025, afin de renforcer la place accordée dans l’ordre du jour international aux questions prioritaires pour un monde en développement.

Mesdames et Messieurs, la nouvelle banque de développement a un grand potentiel de transformation en ce sens qu’elle évite aux pays émergents de se soumettre aux institutions financières traditionnelles qui veulent nous gouverner sans en avoir le mandat. La banque Brics a déjà attiré quatre nouveaux membres : Le Bangladesh, l’Égypte, les Émirats arabes unis et l’Uruguay. Plusieurs autres sont en cours d’adhésion et je suis sûr que l’arrivée de la présidente Dilma contribuera à ce processus.

Au Brésil, les ressources de la nouvelle banque financeront des projets d’infrastructure, des programmes d’aide au revenu, la mobilité durable, l’adaptation au changement climatique, l’assainissement de base et les énergies renouvelables. Ensemble, les membres des BRICS augmenteront leur capacité à agir positivement sur la scène internationale, en contribuant à éviter ou à atténuer les crises et en favorisant les perspectives de croissance et de développement de nos économies. Pour toutes ces raisons, la nouvelle banque de développement réunit toutes les conditions pour devenir la grande banque du Sud.

Malgré les grandes ambitions assignées à la Nouvelle Banque de Développement, ses ressources restent très inférieures à celles des grandes banques multilatérales de développement. Sa taille de bilan ne s’élève ainsi qu’à 25 milliards de dollars — contre plus de 500 milliards de dollars pour le Groupe Banque Mondiale par exemple.

Chers amis, l’époque où le Brésil était absent des grandes décisions mondiales est désormais révolue. Nous sommes de retour sur la scène internationale après une absence inexplicable. Nous avons beaucoup à apporter aux questions centrales de notre époque, telles que l’atténuation de la crise climatique, la lutte contre la faim et l’inégalité. Il est intolérable que, sur une planète qui produit suffisamment de nourriture pour répondre aux besoins de toute l’humanité, des centaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants n’aient rien à manger. Il est inadmissible que l’irresponsabilité et la cupidité d’une petite minorité mettent en péril la survie de la planète et de l’humanité tout entière.

Le Brésil est de retour avec la volonté de contribuer une fois de plus à la construction d’un monde plus développé, plus juste et plus respectueux de l’environnement. Nous voulons partager avec tous les pays intéressés l’expérience de la croissance économique et de l’inclusion sociale que le Brésil a connue sous mon gouvernement et celui de la présidente Dilma Rousseff. Les politiques publiques de nos gouvernements ont permis de sortir des millions de Brésiliens de l’extrême pauvreté et de faire disparaître le Brésil de la carte de la faim des Nations unies pour la première fois de notre histoire.

Selon Lula, sous la présidence Bolsonaro, et avant elle pendant l’intermède Temer, le Brésil est sorti de la scène internationale. Le Gouvernement affirme sa volonté de rupture en la matière : le nouveau ministre des relations extérieures, Mauro Vieira a déclaré que la politique étrangère serait « vigoureuse » afin « de réinsérer le Brésil dans sa région et dans le monde ». C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’activisme diplomatique des débuts du troisième mandat Lula. 

Comme il l’expliquait dans nos pages en 2021, le Président Lula souhaite inscrire cette politique internationale dans une ligne progressiste, humaniste, et favorable à l’avènement d’un monde multipolaire.  

Dans le même temps, le Brésil est devenu la sixième économie du monde. Je suis certain que l’expérience de la présidente Dilma dans la gouvernance du Brésil sera mise à profit à la tête de cet instrument important pour le développement de nos pays. Sa présidence représente l’engagement renouvelé du Brésil envers les BRICS et constitue également une nouvelle démonstration de la volonté du Brésil de soutenir le renforcement de cette nouvelle banque de développement face aux défis et à la nécessité d’une amélioration institutionnelle et opérationnelle continue. Je suis heureux d’avoir une femme à la tête de cette banque. Une femme forte et très expérimentée.

Avant de terminer, je voudrais dire deux mots qui n’ont pas été préparés par mon conseiller.

Tous les pays en développement rêvent de disposer d’un instrument pour investir dans leur développement. Pendant les huit années où j’ai été président du Brésil, nous avons essayé de créer la Banque du Sud en vue d’unifier toute l’Amérique du Sud autour d’un projet qui nous permettrait de financer des investissements dont notre pays a besoin sans devoir nous soumettre aux règles établies par le Fonds monétaire international, lorsqu’il prête de l’argent à un pays du tiers-monde, ou toute autre banque, lorsqu’elle prête à un pays du tiers-monde, ils se sentent autorisés à exercer les responsabilités, à gérer les compte du pays, à visiter le pays pour en faire le bilan.

La Banque du Sud est un exemple des difficultés de l’intégration régionale en Amérique latine. En 2006, le Président du Vénézuela Hugo Chavez propose la création d’une banque de développement régionale afin de fournir une alternative aux institutions dominées par les pays occidentaux.  En 2009, les présidents brésilien (Lula à l’époque), argentin, équatorien, venezuélien, bolivien, paraguayen et uruguayen signent un accord relatif à la création de la Banque du Sud. Depuis, les États signataires n’ont jamais réussi à s’accorder sur les modalités de mise en œuvre de l’accord et la Banque n’a jamais pu voir le jour.  

Chez Lula, le soutien envers la création d’institutions financières dédiées à la coopération sud-sud et indépendantes des puissances occidentales est ancien et bien ancré. En janvier 2023, il a ainsi proposé, avec le président argentin Alberto Fernandez, la création d’une monnaie commune, le Sur entre leurs deux pays. Cette idée, qui n’est pas nouvelle — le projet de Gaucho avait été avancé dès 1987 — a soulevé de vives critiques, les deux pays étant jugés comme très éloignés des critères permettant de définir une zone monétaire optimale — notamment en raison du différentiel d’inflation entre les deux pays.

En d’autres termes, c’est comme si les pays devenaient les otages de celui qui leur a prêté de l’argent. Vous souvenez-vous quand chaque année un homme et une femme du FMI descendaient à l’aéroport de Rio de Janeiro ou de Brasilia pour inspecter les comptes de notre pays ? Depuis nous avons changé les règles.

Si quelqu’un doute de la capacité de gestion de nos gouvernements, il est important de rappeler […] que lorsque nous avons remporté les élections en 2003, l’inflation était de 12 %. Nous avons fixé un objectif de 4,5 % (avec une fourchette de plus et moins 2 %) et nous avons ramené l’inflation dans les limites de l’objectif. Le taux de chômage était de 12 % et, à la fin de notre mandat, il n’était plus que de 4,3 %, soit le taux de chômage le plus bas jamais enregistré dans l’histoire du Brésil, alors que nous avions créé 22 millions d’emplois formels dans ce pays. Nous avions une dette extérieure, une dette intérieure brute de 60,7 % du PIB. A la fin du mandat, elle n’était plus que de 37 % du PIB.

En outre, le Brésil avait une dette de 30 milliards de dollars envers le FMI. Nous avons non seulement payé la dette, mais nous avons aussi prêté 15 milliards de dollars au FMI et nous avions encore une réserve de 370 milliards de dollars lorsque la présidente Dilma est partie, c’est-à-dire l’argent qui fait vivre le Brésil jusqu’à aujourd’hui et qui n’a pas permis au Brésil de faire faillite, malgré l’irresponsabilité du dernier gouvernement brésilien.

La Banque des BRICS représente beaucoup pour ceux qui sont conscients que les pays ont besoin de se développer et qu’ils ont donc besoin d’argent pour investir. Aucun gouvernement ne peut travailler avec un couteau sous la gorge parce qu’il doit de l’argent. Les banques doivent avoir la patience, si nécessaire, de renouveler les accords […]. Car ce n’est pas à une banque d’étouffer l’économie d’un pays, comme le fait aujourd’hui le Fonds monétaire international avec l’Argentine. Et comme ils l’ont fait avec le Brésil pendant si longtemps et avec tous les pays du tiers monde qui avaient besoin d’argent.

La critique du Fond Monétaire International est profondément ancrée dans l’idéologie du parti des travailleurs. 

Dans un discours du 25 septembre 2003, le Lula déclarait ainsi « il est important de se rappeler que nous avons passé une part de nos vies, moi particulièrement, à crier finissons-en avec le FMI ». Si son premier mandat débute sous le signe du pragmatisme, avec la renouvellement d’un accord signé par le président Cardoso avec le FMI, l’accumulation d’excédents commerciaux et de réserves de change modifie la relation. En mars 2005, le Gouvernement annonce qu’il ne renouvellera pas l’accord avec le FMI. Le 13 décembre, le ministre des Finances brésilien annonce sa décision de rembourser par anticipation les 15 milliards de dollars dus au FMI. Lors de la campagne présidentielle de 2006, ces deux décisions sont présentées comme « la conquête de l’indépendance ». Le président Lula se fait plus critique encore après la crise de 2008 et dénonce le rôle du FMI dans l’imposition de l’austérité.

Si les réserves de change, qui n’atteignent pas  50 milliards de dollars en 2003, dépassent 200 milliards de dollars en 2008 c’est grâce à la hausse rapide des prix des matières premières au cours des années 2000. Ce super-cycle des matières premières est alimenté par la croissance chinoise et sa demande insatiable. La croissance et le développement social des années Lula sont ainsi intimement liés à l’émergence de la Chine…

Le rêve de la création des Brics était de créer un instrument de développement qui serait solide, et il le sera certainement. Il prêtera de l’argent dans le but d’aider les pays et non de les étouffer. Car, après tout, les pays en développement et les pays les plus pauvres ne parviendront jamais à se développer.

Je pense qu’il n’est pas juste que nous terminions le XXIe siècle comme nous avons commencé le XXe siècle. Les riches se sont enrichis et les pauvres se sont appauvris. Il n’est pas possible d’accepter l’idée qu’un pays ne peut pas avoir de dettes. Tous les pays peuvent avoir des dettes, à condition que le pays ait contracté la dette pour emprunter afin de construire un projet qui crée un nouvel actif pour ce pays. Un projet qui apportera plus d’avenir à ce pays, plus de capacité d’investissement, plus de capacité de production, plus de capacité d’exportation.

C’est le monde que nous devons voir. Pas ce monde sombre de gens qui ont l’air de génies et, lorsque Lehman Brothers a fait faillite en 2008, c’est l’État qui a dû payer la facture. Ce n’est pas la banque elle-même qui en a eu besoin, c’est l’État. Maintenant, avec la faillite du Crédit Suisse, qui a donné une leçon de sagesse à tous les pays du monde, c’est le gouvernement suisse qui a dû sauver la banque, en mettant 8 % du PIB du pays pour sauver les banques. Il est donc nécessaire que nous tous qui sommes ici et tous les pays en développement considèrent les BRICS comme quelque chose de très important.

Je tiens à vous dire que j’ai eu l’honneur (et le grand honneur) de participer à toutes les réunions du G7 avec la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. Et c’est lors de ces réunions, avant de participer à la réunion du G7, que nous avons commencé à discuter de l’idée de créer une banque de développement. Une banque de développement qui doit avoir plusieurs fonctions et non pas une seule.

Chaque soir, je me demande pourquoi tous les pays sont obligés de commercer en dollars. Pourquoi ne pouvons-nous pas commercer dans notre propre monnaie ? Pourquoi n’avons-nous pas la volonté d’innover ? Qui a décidé que le dollar était la monnaie, après que l’or a disparu en tant que parité ? Pourquoi n’était-ce pas le yen ? Pourquoi pas le real ? Pourquoi pas le peso ?

Parce que nos monnaies étaient faibles et que nos monnaies n’ont pas de valeur dans les autres pays. La monnaie a donc été choisie sans tenir compte de la nécessité d’avoir une monnaie qui transforme les pays en une situation un peu plus tranquille. Parce qu’aujourd’hui, un pays doit courir après le dollar pour pouvoir exporter, alors qu’il pourrait exporter dans sa propre monnaie, et les banques centrales pourraient certainement s’en charger et donc, je ne sais pas quand, vous ne pouvez pas être pressée, Dilma, parce qu’en économie, on ne peut pas être pressé. Je pense que vous êtes dans un pays où il y a une chose dont on s’occupe bien ici, c’est la patience. Les Chinois savent être patients. Donc, s’il faut être un peu patient, il faut l’être.

Mais pourquoi une banque comme les BRICS ne peut-elle pas avoir une monnaie qui puisse financer les relations commerciales entre le Brésil et la Chine, entre le Brésil et les autres pays des BRICS ? C’est difficile parce qu’il y a des gens qui ne sont pas habitués, parce que tout le monde dépend d’une monnaie unique. Je pense que le 21ème siècle peut nous faire changer d’avis, il peut nous aider, qui sait, à faire les choses différemment.

Derrière les interrogations critiques de Lula sur la place du dollar, on voit qu’il se représente la monnaie avant tout comme un intermédiaire des échanges. Et il est vrai que les échanges sino-brésiliens sont environ deux fois plus importants que les échanges américano-brésiliens — 140 milliards de dollars contre 70 milliards de dollars respectivement en 2021.

Mais les analystes qui expriment leurs doutes quant au risque de dédollarisation soulignent que, plus que le rôle d’intermédiaire des échanges, ce qui fonde l’hégémonie du dollars, c’est son rôle de réserve de valeur. Les États-Unis, avec leur marché financier considérable, la liberté de mouvement des capitaux, la protection accordée aux droits de propriété et les déficits immenses qui permettent de fournir de la liquidité aux monde entier, seraient difficilement remplaçables.

Moi, sincèrement, quand j’ai quitté la présidence du Brésil, je n’ai jamais imaginé, je n’ai jamais imaginé que la faim pourrait revenir dans mon pays. Je n’ai jamais imaginé qu’il y aurait une régression dans le domaine de la science et de la technologie, Luciana. Je n’ai jamais imaginé que des maîtres et des médecins pourraient passer six ans sans recevoir d’augmentation de leurs bourses. Je n’ai jamais imaginé, Marina, qu’il détruirait tout ce qui a été construit pour s’occuper du problème de l’environnement dans notre pays, comme ils l’ont fait. Et nous savons à quel point il est difficile de reconstruire ce que nous avons déjà construit une fois. C’est-à-dire que nous avons mis des années à construire et qu’ils ont mis des mois à détruire.

[…]

Alors, camarades, je voudrais vous dire que le Brésil est de retour. Nous sommes de retour avec la volonté d’aider à faire la différence. Nous sommes de retour avec la volonté d’aider le monde à regarder différemment. Nous avons même une nouvelle tâche que nous n’avions pas il y a dix ans, celle de disperser la haine qui était gelée. Nous pensions qu’elle n’existait plus et nous vivons peut-être la décennie au cours de laquelle davantage de haine s’est installée dans notre pays (et pas seulement au Brésil, mais dans plusieurs pays du monde). Donc, en plus de s’occuper de l’économie, de la culture, de l’éducation, des exportations, de tout, nous devons nous occuper de la tête de l’humanité, qui est en train de se transformer.

Je pense que nous sommes des victimes, nous sommes traités comme des algorithmes et il est nécessaire que l’humanisme réagisse. On ne peut pas avoir une société sans cœur, sans fraternité, sans solidarité, sans sentiments. Alors, au-delà de la politique, il va falloir s’occuper de notre âme, il va falloir revenir à la générosité. Il va falloir revenir à la salutation, au bonjour, au bon après-midi, au bon soir. Nous allons devoir réapprendre à tendre la main. Nous allons devoir apprendre à partager l’ascenseur avec le voisin. Nous devrons apprendre à respecter l’autoroute, la route ou la rue avec un autre partenaire qui a une voiture.

Nous devons vaincre l’individualisme, qui est en train de s’emparer de l’humanité. L’humanité est née pour vivre en communauté. L’humanité est née pour vivre en communauté. L’humanité n’est pas née pour vivre dans l’isolement, parce que nous, les humains, sommes un peu de chair, un peu d’eau, un peu d’os et beaucoup de chimie. Et c’est cette chimie de la bonté, de la loyauté, de la fraternité qui doit prévaloir entre les êtres humains, et entre les États, parce que sinon nous ne construirons pas un monde juste.

C’est pourquoi, chère camarade Dilma, soyez ce que vous êtes. Faites ce que vous faites le mieux. Mettez toute votre compétence à transformer la banque des BRICS en la plus grande banque d’investissement pour les pays en développement que le monde ait jamais connue. Je suis sûr que vous réussirez.

Bonne chance et que Dieu vous bénisse.

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