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Nous aimerions commencer par en apprendre plus sur vous. Pourriez-vous revenir sur votre parcours professionnel, ce qui vous a conduit à devenir gynécologue, et sur vos origines, sociales et familiales ?

Je m’appelle Nagham Hassan Nawzat et suis originaire du Kurdistan irakien1. Je fais partie de la communauté yézidie. Je suis devenue médecin par vocation, en raison d’un désir très profond d’aider les autres. Dès l’âge de six ans, je jouais au docteur avec les enfants et leur faisais des prescriptions. 

Ma famille m’a toujours encouragée et soutenue dans ce projet. Je dois préciser ici que je viens d’une famille instruite. Mon père est professeur. Parmi mes frères, l’un est notaire, l’autre avocat et le dernier diplômé de l’école d’administration. Ma petite sœur est médecin, elle aussi diplômée de la faculté de médecine. 

Les Yézidis vivent principalement dans trois régions en Irak, pour une population totale d’environ 700 000 personnes. Certains Yézidis se trouvent également dans d’autres pays comme l’Arménie, la Géorgie, la Syrie et la Turquie. Il y en a aussi dans les pays occidentaux, principalement en Allemagne, mais aussi en France, en Australie, au Canada et aux États-Unis. En Irak, 70 % de la communauté yézidie vit dans le Sinjar et ses environs, 20 % dans le Shekhan et 10 % les dix dans les alentours de Bashiqa. Je suis pour ma part originaire de Bashiqa, où 95 % de la population est yézidie.

Pourriez-vous revenir sur les épisodes qui vous ont conduit à vous engager pour les femmes yézidies, dans le contexte de la mise en place d’un Etat islamique en Irak et des crimes que Daesh a perpétré à l’encontre des yézidis ?

Le 3 août 2014, Daesh a envahi le Sinjar. Une partie de la population yézidie a réussi à s’échapper dans la montagne du Sinjar tandis que les autres ont été capturés et emprisonnés. Daesh a forcé la population à se convertir à l’Islam, tué ceux qui refusaient de le faire, et emmené ceux qui s’étaient convertis dans la zone contrôlée par Daesh. En deux jours, environ six mille hommes et femmes ont été tués parce qu’ils avaient refusé de se convertir. Ensuite, ils ont emmené les femmes et les enfants dans d’autres zones contrôlées par Daesh, comme Mossoul et ses environs dans le nord de l’Irak, ou en Syrie, notamment à Raqqa. Ils y ont transformé les femmes yézidies en esclaves sexuelles, en biens d’échange entre combattants, les ont torturées, en les violant, en les électrocutant et en les brûlant. 

À Bashiqa, lorsque nous avons appris que Daesh arrivait, nous nous sommes enfuis vers le Nord de l’Irak. En quelques heures, Bashiqa s’est complètement vidée de ses habitants. Toutes les personnes fuyant Bashiqa et Shekhan sont allées au Kurdistan. Je travaillais alors comme gynécologue dans un hôpital de Shekhan. Ma famille m’a appelée pour me demander de tout quitter et de les rejoindre, craignant que si Daesh attaquait Shekhan, ils me tueraient ou me réduiraient en esclavage. Je les ai donc rejoints le lendemain au Kurdistan. 

Après y avoir passé deux jours, j’ai décidé de me rendre dans la zone où se trouvaient les personnes déplacées. Des centaines de milliers de personnes étaient dans la rue, sous les arbres, en train de pleurer, sans chaussures et sous une chaleur infernale, puisqu’il fait environ 50 degrés en août en Irak. J’ai vu tout mon peuple, par terre, impuissant et souffrant. J’ai donc décidé de les aider, avec les nombreuses ONG internationales qui sont venues leur fournir nourriture et vêtements. Pendant une dizaine de jours, du matin au soir, j’allais d’une zone à l’autre avec mon stéthoscope autour du cou. Certains d’entre eux souffraient d’hypertension sévère, d’autres s’évanouissaient, et tous étaient dans un piètre état psychologique. 

J’ai vu tout mon peuple, par terre, impuissant et souffrant.

Nagham Nawzat

Un mois plus tard, j’ai rendu visite à deux femmes qui avaient survécu à la captivité, dans la zone contrôlée par Daesh, pour comprendre comment elles s’étaient échappées, ce qu’on leur avait fait, et quel était leur état psychologique. Elles avaient peur de moi, n’avaient confiance en personne. J’ai essayé de les rassurer en leur disant que j’étais comme eux, une yézidie, et une gynécologue. Au bout de deux jours, elles m’ont fait confiance et ont commencé à parler de ce qui s’était passé en captivité. Je leur rendais souvent visite et puis progressivement j’ai entendu parler de l’arrivée d’autres survivantes. 

Pourriez-vous nous décrire votre travail, à partir de là ?

Les visites sont devenues une habitude, au point que je donnais à ces femmes mon numéro pour qu’elles m’appellent en cas de besoin et qu’elles me préviennent directement lorsqu’une autre survivante arrivait. C’est ainsi que, depuis 2014, j’ai consacré ma vie à écouter le récit des femmes qui ont échappé à Daesh. En six ans, j’ai rencontré environ 1200 femmes. 

En 2015, le gouvernement allemand a accepté d’emmener 1000 survivantes et leurs familles en Allemagne et m’a choisi comme médecin porteur du projet. J’ai donc travaillé avec le gouvernement allemand pendant un an dans ce cadre. 

Néanmoins, mon principal travail était de porter la voix des survivantes. Pendant de nombreuses années, j’ai raconté leurs souffrances à la communauté internationale pour l’encourager à aider les survivantes yézidies. J’ai dit à l’une des patientes, Nadia Murad, d’aller en Allemagne dans le cadre du programme que j’ai mentionné. 

L’une des patientes à qui j’ai dit d’aller en Allemagne était Nadia Murad.

Nagham Nawzat

Alors, certains militants, voyant que je réussissais à sensibiliser les gens, m’ont demandé de créer une ONG. En effet, bien qu’il existe un soutien international pour les survivantes, il n’était pas suffisant, compte tenu de ce qui s’était passé. Nous avons donc créé une organisation appelée Hope Makers, pour les femmes, en 2018. Malheureusement, à cause du Covid et des confinements successifs, notre action a été mise à l’arrêt et nous n’avons rien pu faire à part quelques rares visites aux survivantes. 

Voilà brièvement ce que j’ai fait pour les survivantes depuis 2014. Depuis, nous avons ouvert deux centres, un au Sinjar et un autre à Sinouni. Nous avons également entendu qu’il y avait de nombreux cas de suicides, alors nous avons commencé à nous concentrer sur cette question car personne ne l’a fait jusqu’ici.

Quels liens avez-vous avec ces femmes ? Êtes-vous encore en relation avec elles ?

J’ai réussi à gagner la confiance des survivantes pour trois raisons principales. Premièrement, puisque nous sommes de la même communauté, elles me font plus confiance qu’aux autres. Deuxièmement, je suis une femme, comme elles, et c’était très important car dans notre communauté les femmes peuvent avoir honte de parler de certains sujets sensibles avec des hommes. Troisièmement, et c’est le plus important, je suis gynécologue et médecin, ce qui me permet de les soigner. Même lorsque les survivantes sont parties dans d’autres pays, comme l’Allemagne, la France, l’Australie, le Canada et, dans certains cas, les États-Unis, elles m’appellent en cas de problème, si elles ont un problème avec leur famille ou leur mari.

Quand j’entends leurs histoires, il m’arrive parfois de m’effondrer. Nous sommes au XXIe siècle et malgré cela, il y a encore des gens qui en réduisent d’autres en esclavage et tuent ceux qui ne sont pas de la même religion ou ethnie. Comment est-il possible que des femmes du XXIe siècle soient torturées, électrocutées, brûlées ? 

Comment est-il possible que des femmes du XXIe siècle soient torturées, électrocutées, brûlées ? 

Nagham Nawzat

L’une des femmes que j’ai rencontrée a essayé de s’échapper, avant d’être rattrapée. Ils ont alors décapité son mari sous ses yeux et l’ont vendue entre les combattants Daesh une trentaine de fois. Elle a tenté une nouvelle fois de s’échapper avec une autre femme, mais elles ont également été attrapées. Ils ont décidé de couper la tête de son amie, qu’elle a vu mourir devant elle. Aujourd’hui, cette femme à qui je rends parfois visite est complètement détruite. Elle pleure beaucoup, et rit parfois sans raison. 

L’une d’entre elles est venue me voir en pleurant, me demandant de la regarder et de lui dire si je voyais en elle un être humain ou un animal. Je lui ai répondu qu’elle était une femme courageuse et que j’étais fière d’elle, que je n’aurais pas eu le courage de m’échapper comme elle l’a fait. 

J’ai également soigné une fille d’environ neuf ans. C’était très difficile pour moi de soigner des enfants, car il est encore plus difficile d’obtenir leur confiance et de les faire parler. Après un certain temps, je pouvais dire, d’après le comportement d’une enfant, si elle avait été violée ou pas. J’ai compris que certaines petites filles étaient données à des hommes d’âge mûr, qui les appelaient leurs filles, puis leur disaient de dormir avec eux avant de les violer. Comment peut-on imaginer cela ? Comment s’en relever après ? 

Est-ce que toutes les femmes yézidies capturées par Daesh ont désormais été libérées ? 

Le génocide yézidi est toujours en cours. Quand Daesh est arrivé, ils ont capturé plus de 6000 femmes et enfants. Aujourd’hui, trois mille de ces femmes et enfants sont toujours portés disparus malgré le processus de libération entamé en 2017 des zones contrôlées par Daesh en Irak. Depuis, j’ai contacté des personnes travaillant sur cette question et j’ai appris que beaucoup de femmes yézidies avaient été emprisonnées à Mossoul. Mais après la libération de Mossoul, seulement une vingtaine sont sorties de la ville. Sachant qu’il y avait plus de femmes là-bas, je pense qu’elles ont été emmenées dans d’autres régions. 

Depuis 2019, seules quelques-unes sont revenues et à cause du Covid-19, tout a été verrouillé. Aujourd’hui, nous avons donc entre 2700 et 3000 Yézidis toujours portés disparus, malgré la libération de toutes les zones irakiennes et syriennes sous contrôle de Daesh. Nous ne savons rien d’eux et ne pouvons pas répondre à la question des familles traumatisées. 

Le génocide yézidi est toujours en cours.

Nagham Nawzat

Comment les survivantes que vous avez suivies ont-elles évolué ? Quelles sont les conditions de leur rétablissement ?

Premièrement, l’implication des familles est très importante. Souvent, c’était la famille qui amenait leur fille ou leur soeur et s’assurait qu’elle vienne ensuite aux rendez-vous. Je travaille souvent avec les maris, les pères, les frères. La plupart d’entre eux sont nerveux, car ils connaissaient les différentes formes de torture perpétrées par les combattants de Daesh. Le rôle de la famille a donc été très important pour moi, car chaque fois que nous avons établi une bonne relation, cela a beaucoup aidé.

Quand elles n’ont plus de famille, c’est extrêmement compliqué. Je me souviens d’une femme, qui avait 45 ans et avait cinq fils. Avant 2014, elle travaillait à tisser des objets pour aider les gens à aller à l’école. Les combattants de Daesh ont tué son mari devant ses yeux et ont pris tous ses fils, sauf le dernier, qui avait six ans. Il est resté avec elle tandis qu’ils la vendaient comme esclave à des combattants de Daesh. Enfin, ils ont pris son fils pour lui enseigner la loi islamique, et les ont donc séparés. Aujourd’hui, à chaque fois que je lui rends visite, elle est assise dans un coin de la tente et pleure. J’ai essayé d’apaiser sa souffrance, mais je ne pouvais pas vraiment dire grand chose pour la consoler. Elle me demandait : comment puis-je avoir de l’espoir ? Où est mon mari ? Où est ma famille ? 

La deuxième chose à prendre en compte est que lorsqu’une fille sort de la captivité, elle est traumatisée une deuxième fois lorsqu’elle arrive au camp. On l’emmène vivre dans une petite tente, d’environ deux mètres sur deux, avec certains membres de sa famille, parfois avec des parents du troisième ou quatrième degré. Ils vivent là dans une grande pauvreté. Comment traiter les survivantes dans une telle situation ? Certaines ONG apportent un soutien psychosocial aux survivantes, certes. Je leur ai toujours dit, en tant que médecin et en tant que témoin, que le soutien psychologique est très important, mais qu’il y a d’autres problèmes basiques à résoudre. Quel est l’intérêt de séances psychologiques où nous essayons de leur donner de l’espoir, alors que leur réalité actuelle est si terrible ?

Comment est-ce que les femmes que vous avez suivies, lorsqu’elles reviennent de captivité, sont réintégrées à la communauté yézidie ?

La religion yézidie est une religion à laquelle on ne peut pas se convertir. Pour être Yézidi, il faut être issu de deux parents yézidis. Les combattants de Daesh savent que si un Yézidi se convertit à une autre religion, il ne pourra plus faire partie de sa communauté. J’ai rencontré un haut responsable religieux de la communauté yézidie, appelé Bâbâ Cheikh2, à qui nous avons expliqué qu’il faudrait faire une exception pour ceux et celles qui ont été forcés de se convertir. À la suite de cette rencontre, il a pris une décision, une sorte de fatwa, qui décrète que toute femme, tout homme ou tout enfant converti de force sera accueilli parmi les Yézidis. 

Vous avez mentionné les bombardements de la Turquie et du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Il y a quelques jours, le président de la Turquie a déclaré qu’il allait envoyer plus de soldats dans cette région du Kurdistan. Les combattants du PKK se trouvent donc dans la même région que le peuple yézidi ?

Non seulement ils sont aussi dans les régions des montagnes du Kurdistan, mais ils sont surtout dans le Sinjar. Par conséquent, ce qui les affecte nous affecte aussi. Un de mes centres était proche de cette zone. J’ai donc dit à mes collègues de ne pas s’y rendre parce qu’ils risquaient d’être bombardés. Les yézidis ne sont coupables de rien et nous ne devrions donc pas faire partie de ce problème.

Le problème est qu’aujourd’hui, nous ne pouvons pas être sûrs qu’il n’y a pas de combattants de Daesh dans des cellules dormantes. S’ils décidaient de nous attaquer de nouveau, nous n’aurions aucun moyen de nous défendre. Nous ne pouvons pas compter sur la bonne volonté des gens que nous connaissons, car après des violences aussi terribles, comment pouvons-nous savoir ce qu’il y a dans le cœur de quelqu’un ? Donc, en réalité, ce que nous demandons, c’est une protection. 

Nous ne pouvons pas être sûrs qu’il n’y a pas de combattants de Daesh dans des cellules dormantes. S’ils décidaient de nous attaquer de nouveau, nous n’aurions aucun moyen de nous défendre.

Nagham Nawzat

Où en est le jugement des combattants de Daesh actuellement en prison en Irak ?

Ils ne sont pas tenus responsables des crimes qu’ils ont commis, car il n’y a pas de paragraphe dans la loi irakienne qui traite de cette question. Nous demandons l’aide de la communauté internationale pour soutenir la communauté yézidie et faire en sorte que les combattants de Daesh soient jugés pour leurs crimes. 

Nous avons essayé à plusieurs reprises de changer la loi irakienne car, selon moi, la loi de tout pays doit être laïque. Je le dis aussi en tant que Yézidie. Si des Yézidis venaient nous dire que nous devrions utiliser la loi yézidie, je serais la première à le refuser car l’Irak regroupe des peuples différents, de différentes ethnies, de différentes religions. En Irak, il n’y a pas de musulman pur, pas de yézidi pur, pas de chrétien pur. C’est pourquoi la loi devrait être laïque et accorder des droits à tous les gens de la même manière. Malheureusement, la loi irakienne est la charia. Nous sommes tous Irakiens. Il ne devrait pas y avoir de différenciation entre les chrétiens, les yézidis et les musulmans. Non, nous devrions éliminer ces noms. Nous devrions nous respecter mutuellement en tant qu’êtres humains.

Le Parlement européen vous a remis le prix de la Rose d’Argent en 2016. Estimez-vous recevoir suffisamment de soutien de la part des institutions internationales ?

Je suis reconnaissante pour ces prix car ils m’ont encouragée à travailler et à faire entendre la voix des survivantes. J’en ai reçu beaucoup. Le premier, le 29 mars 2016 en tant que “femme internationale de courage” par le Département d’État des États-Unis. En 2017, j’ai été récompensée par Physicians for Human Rights, organisation de défense des droits de l’homme, qui se trouve à New York. C’est une organisation qui travaille sur la collecte de preuves pour documenter cliniquement les crimes. J’ai également été récompensée par l’United Nations Population Fund (UNFPA) en Turquie. En 2020, j’ai reçu le Prix franco-allemand des droits de l’homme et de l’Etat de droit, décerné par le ministère français des affaires étrangères et le ministère allemand des affaires étrangères. Ces prix sont des symboles importants qui me donnent le courage de m’occuper de la communauté yézidie. 

Sans le soutien de la communauté internationale, je ne pourrais rien faire car je suis un être humain, comme les autres. Après avoir entendu les témoignages des survivantes, il m’arrivait de rentrer à la maison et de rester dans ma chambre pendant un ou deux jours, incapable de dormir, pleurant, désespérant de comprendre les causes de notre malheur. Pourquoi nous tuent-ils, pourquoi nous asservissent-ils, pourquoi nous brûlent-ils, pourquoi nous électrocutent-ils ? En quoi le fait d’être Yézidie est-il un problème ? Je ne suis pas comme avant 2014. Ces épreuves ont fait de moi une femme plus forte. Avant, j’étais très calme, et je rêvais avant tout de progresser dans mon travail. Après 2014, tout a changé. Je n’avais plus de rêves personnels. Mon seul rêve était d’aider les survivantes à vivre en paix. J’ai oublié mon travail de gynécologue. Aujourd’hui, il est vrai que j’ai été directrice d’un hôpital, mais je pense tout le temps au génocide. Je ne suis pas heureuse comme je pouvais l’être auparavant. 

Après 2014, tout a changé. Je n’avais plus de rêves personnels. Mon seul rêve était d’aider les survivantes à vivre en paix.

Nagham Nawzat

Récemment, un tribunal allemand a condamné un membre de Daesh pour sa participation au génocide des Yézidis. Voyez-vous en Europe la possibilité d’une action décisive sur le plan juridique ? 

Il est très important que la plupart des pays européens reconnaissent que ce qui est arrivé à la communauté yézidie est un génocide. Nous sommes vraiment reconnaissants que le gouvernement français ait reconnu que ce qui est arrivé à la communauté yézidie est un génocide. En acceptant des survivantes en France, pour les soigner et pour les aider, le gouvernement français nous a beaucoup aidé. Nous leur en sommes très reconnaissants. Je suis également reconnaissant pour le programme Marianne. Nous avons dans ce cadre rendu visite au président Macron lors de la Journée internationale des femmes, le 8 mars. Il connaît la communauté yézidie, il défend la qualification de ces crimes comme un génocide et a promis de faire beaucoup d’efforts pour nous soutenir. 

Nous espérons que la France conduira devant la justice un grand nombre de combattants de Daesh originaires de France. Il ne s’agit pas seulement de sauver la communauté yézidie, mais de montrer à la communauté internationale du monde entier que toute personne qui tente d’en tuer une autre en raison de son ethnie ou de sa religion viole les droits de l’homme et peut être condamnée. 

Les pays européens acceptent-ils encore des réfugiés yézidis ?

Malheureusement, non. La plupart des survivantes veulent quitter l’Irak car leur vie là-bas est insupportable. Celles qui sont parties me disent que leurs droits sont respectés, qu’elles peuvent aller à l’école, avoir une assurance médicale, une maison. Ces pays traitent les survivantes comme leurs propres citoyens. En Irak, la vie dans les camps est une vie de souffrance, à cause de la précarité économique et de la peur qui les ronge qu’un nouveau conflit éclate dans la région. Ils veulent tous immigrer pour survivre. Ils pensent que leur avenir ne pourra commencer qu’une fois qu’ils auront fui ces conflits.

En Irak, la vie dans les camps est une vie de souffrance, à cause de la précarité économique, à cause de la peur qui les ronge qu’un nouveau conflit éclate dans la région. Ils veulent tous immigrer pour survivre. Ils pensent que leur avenir ne pourra commencer qu’une fois qu’ils auront fui ces conflits.

Nagham Nawzat

Les réfugiés yezidis qui sont allés en Europe se sont-ils intégrés facilement dans les sociétés européennes ?

Avant que les Yézidies arrivent en Allemagne, le gouvernement allemand leur a expliqué à quoi pourrait ressembler leur vie là-bas. Elles sont donc allées en Allemagne en connaissance de cause. J’ai vu leur évolution, dans leur apparence, dans leur façon de parler. Elles ont pu aller à l’école. Elles sont devenues des personnes plus fortes. Certaines d’entre elles, avant de partir, étaient des personnes brisées : elles ne pouvaient pas parler, elles avaient peur de tout. Une fois dans un autre pays, elles ont pris confiance. Comme Nadia Murad, certaines d’entre elles sont devenues des militantes. Si elles ne peuvent pas oublier ce qu’elles ont subi pendant leur captivité, elles sentent qu’elles ont un avenir ici.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les différents programmes d’accueil des réfugiés yézidis en Europe ?

Le premier programme d’accueil des réfugiés a été mis en place en Allemagne. Il proposait 1000 places pour les survivantes et leur famille. C’était un excellent programme, mais nous avons rencontré une difficulté. Lorsqu’une survivante avait moins de 18 ans, elle pouvait emmener sa mère avec elle, et ses frères et sœurs s’ils avaient moins de 18 ans. Cependant, les hommes n’étaient pas acceptés. Ainsi, nous nous sommes retrouvés avec une trentaine d’hommes qui ne pouvaient pas venir avec leurs familles. Le gouvernement allemand a dit que ces hommes pouvaient faire une demande après deux ans, mais aujourd’hui, six ans après l’arrivée de tous ces survivantes en Allemagne, les hommes sont toujours en Irak. 

Nous espérons donc que le gouvernement allemand nous aidera à faire venir leur famille avec eux. Ce projet est un projet de traitement psychologique pour les survivantes. Mais comment pouvons-nous les traiter psychologiquement si chaque membre de la famille vit dans un endroit différent ? 

Quelles sont les ONG les plus utiles et les organisations les plus importantes pour le soutien aux yézidis ?

Je ne les connais pas toutes, mais l’UNFPA a joué un grand rôle dans le soutien aux survivantes. Le Haut-Commissariat aux Réfugiés donne des tentes et ouvre des camps. Mais maintenant ces tentes sont détruites, et nous espérons en recevoir d’autres. D’autres ONG internationales donnent de la nourriture et aident les survivantes. Nous avons beaucoup d’ONG internationales. Le UNFPA et le HCR ont mis en place un programme avec le gouvernement canadien pour emmener 800 survivantes au Canada afin qu’elles y soient soignées. Certaines ONG françaises travaillent également à la construction d’hôpitaux, comme “la Chaîne de l’Espoir”, dans le Sinjar. 

Après 2017 et le début du processus de libération, nous avons constaté une diminution du soutien des ONG aux Yézidis.

Nagham Nawzat

Cependant, après 2017 et le début du processus de libération, nous avons constaté une diminution du soutien des ONG aux Yézidis. Les ONG nous ont dit que le gouvernement irakien essayait d’encourager les gens à retourner chez eux. Mais s’il n’y a pas de protection, pas de sécurité, nous ne pouvons pas les encourager à revenir, d’autant plus s’ils sont souvent blessés. Il y a seulement un mois, il y a eu des combats entre les armées irakiennes et les troupes kurdes dans une région de peuplement yézidi. Nous demandons donc à la communauté internationale de trouver une solution et de protéger de plus en plus les Yézidis, car ce n’est pas une vie. Nous ne voulons pas faire partie d’un conflit politique. Nous sommes des gens pacifiques. 

Vous avez évoqué le fait que le Covid-19 a arrêté l’activité de votre association. Plus généralement, quel impact la pandémie a-t-elle eu sur votre lutte pour la reconnaissance du génocide des Yézidis ?

Au moment où la pandémie a commencé, je travaillais à l’hôpital. La situation était très difficile, comme partout dans le monde. En Irak, le pays a été mis en en confinement, mais pour ceux qui vivent dans les camps, il n’y a pas de confinement possible en raison de la promiscuité. Je dois avouer que je n’ai pas visité les camps parce que je travaillais avec des patients atteints du Covid à l’hôpital, et j’avais peur de propager le virus dans les camps, ce qui aurait été désastreux. Je leur ai donc dit de venir à l’hôpital pour tout problème.

J’essaie également de faire entendre la voix des Yézidis sur la scène internationale une fois de plus car, pendant deux ans et demi, nous n’avons pu voyager dans aucun pays. La dernière fois que j’ai voyagé, c’était en mars 2020. J’avais une conférence ici à Paris à cette époque. Après mon retour en Irak, au bout de trois jours, ils ont fermé tous les aéroports pendant un an. Personne ne pouvait aller en Irak. Depuis six mois, nous avons repris nos activités, en faisant entendre la voix des survivantes auprès de la communauté internationale. 

Sources
  1. Docteur irakienne en gynécologie, Nagham Hasan est engagée depuis deux décennies pour les droits des femmes et des minorités religieuses, notamment la communauté yézidie. En 2014, après l’attaque de la région du Sinjar par Daesh, elle s’engage auprès des personnes déplacées pour leur apporter une aide médicale, et plus particulièrement auprès des femmes qui réussissent à échapper à la captivité de Daesh. Cette année, elle a été lauréate de la toute nouvelle initiative Marianne pour les défenseurs des droits de l’Homme, lancée par le Président de la République en décembre 2021
  2.  Il s’agit de Khurto Hajji Ismail.