La terreur comme seul mode de gouvernement

Dans son pamphlet rédigé sous forme de fiction dystopique, l'idéologue poutinien Mikhaïl Yuriev imagine le Troisième Empire, un monde dominé par une société russe fantasmée dans un idéal médiéval. L'invasion de l'Ukraine en est la première étape. À le lire, Poutine ne ferait que suivre le plan.

Auteur
Dina Khapaeva
Trad.
Guillaume Lancereau
Cover
© Vyacheslav Prokofyev/TASS

Depuis quand le Kremlin nourrit-il le projet de s’emparer de l’Ukraine, dont Vladimir Poutine nie le droit à l’existence en tant qu’État et en tant que peuple  ?1 Les atrocités russes en Ukraine (le meurtre de civils, le mitraillage et le bombardement à l’artillerie lourde de quartiers résidentiels, d’hôpitaux, de maternités et de jardins d’enfants) sont-elles une tactique de guerre délibérée ou les « aléas d’une opération militaire spéciale »  ? Enfin, dans quel projet géopolitique cette guerre terrible s’inscrit-elle, du point de vue des idéologues du Kremlin  ?

Certains éléments de réponse nous sont fournis par l’ouvrage de Mikhaïl Yuriev, Le Troisième Empire  : La Russie telle qu’elle devrait être (2006)2 dont nous avons sélectionné des extraits3. Rédigé sous la forme d’un roman utopique/dystopique, ce pamphlet politique, comme bien d’autres ouvrages du même type, a façonné la mentalité de l’entourage poutinien.

Aujourd’hui on peut lire comme un bulletin d’informations le pamphlet de Yuriev qui prédisait la guerre en Géorgie (2008) et le scénario de l’annexion de la Crimée  : par exemple le calcul sur « la peur de l’Occident de la bombe atomique », sur son refus de mettre en péril la vie de millions de gens et d’aggraver la situation, fait figure chez Yuriev comme chez Poutine d’un atout majeur de la politique de la Russie. Bien sûr Yuriev n’était ni un géopoliticien de génie ni un prophète. Mais son roman ouvre une fenêtre sur les représentations qui animent ces cercles ainsi que sur les principaux thèmes de la propagande russe actuelle.

Mikhaïl Yuriev (1959-2019) homme d’affaires prospère et ancien vice-président de la Douma russe, faisait partie de l’entourage rapproché de Vladimir Poutine. Comme bien d’autres idéologues d’extrême-droite, il s’est efforcé d’influencer à la fois le Président russe, auquel il adressait directement ses écrits politiques, et l’opinion publique du pays.

Dans le roman utopique dont je présente ci-dessous une sélection d’extraits, le narrateur, un historien latino-américain vivant en 2954, remonte aux origines du « Troisième Empire » dont la fondation aurait été initiée par Vladimir II le Restaurateur, puis achevée par Gabriel le Grand. Ce Troisième Empire, selon la vision de Yuriev, se donnait pour ambition de faire revivre les traditions de la Russie impériale et de l’Union Soviétique, mâtinées de celles d’autres empires eurasiens du passé  : les Empires romain et byzantin.

La conquête de l’Ukraine représente, dans l’utopie de Yuriev, le point de départ stratégique de cette politique impériale. Yuriev, comme Poutine, considère que le Maïdan 2004 fait partie d’un complot américain contre la Russie, et c’est pratiquement dans les mêmes termes que non seulement il dénie à l’Ukraine son droit à une structure étatique indépendante, mais qu’il dénie également aux Ukrainiens le droit de se considérer comme un peuple à part entière.

Le récit de la création du Troisième Empire s’ouvre sur un soulèvement ukrainien, qui aurait éclaté « sous des slogans de résistance à l’intégration forcée du pays dans l’Europe et l’OTAN sous le patronage de l’Amérique et de la Pologne, ainsi que des appels à l’unification avec la Russie ». Selon Yuriev, c’est bien la Russie qui aurait été à l’origine du soulèvement  : ses troupes seraient entrées en Ukraine à la suite d’une guerre non-déclarée – ou «  hybride  », comme on l’appelait en 2014.

Il faut tenir compte du fait que Yuriev était également membre du Conseil politique du parti «  Eurasie  », lequel appelait, sous la direction du néo-fasciste Alexandre Douguine, à la restauration des empires russe et soviétique, ainsi qu’à la conquête de la Crimée et de l’Ukraine. Force est de constater que Yuriev s’est leurré en postulant qu’une partie du territoire ukrainien se serait réjouie de l’occupation russe. N’est-ce pas aussi la raison pour laquelle Poutine a pu croire qu’il célébrerait la victoire à Kiev dès le deuxième jour de son invasion ?

La première expansion

Cependant, toutes ces opérations représentaient moins une confrontation ouverte avec l’Occident qu’une préparation aux conséquences de cet affrontement. Elles donnèrent naturellement lieu à de sévères condamnations de la part de l’Occident, auxquelles la Russie répondit sur le même ton. Néanmoins, ces échanges d’invectives, assez typiques des relations internationales au temps des États-nations, restèrent de simples paroles. L’étincelle qui mit le feu aux poudres et fit de cette confrontation verbale un conflit bien réel vint finalement de l’Ukraine voisine. Ce pays, devenu indépendant au cours du second « Temps des Troubles »4 irritait la Russie par son existence même, bien plus que tous les autres États postsoviétiques, et ce pour une raison évidente  : c’est que ces autres États constituaient des États-nations à proprement parler, très éloignés des Russes sur le plan ethnique, tandis que les Ukrainiens ne s’en différenciaient en rien – ils étaient, de fait, des Russes. Au livre L’Ukraine n’est pas la Russie, écrit par le deuxième président ukrainien Leonid Koutchma5, on pourrait rétorquer dans les mots de l’écrivain russo-ukrainien Boulgakov  : « Je vous félicite, citoyen, vous avez menti  ! »6.

Malgré tout, la Russie se gardait bien d’interférer dans les affaires de l’Ukraine (si ce n’est dans la stricte mesure où les grands États interfèrent toujours dans les affaires de leurs voisins plus petits), en dépit même de la rhétorique antirusse qui y confinait parfois à l’hystérie. À la fin de l’année 2004 eut lieu la soi-disant «  Révolution Orange  », orchestrée par les États-Unis, en conséquence de laquelle un gouvernement pro-américain, hostile à la Russie, s’empara du pouvoir. Cette prise de pouvoir se fit à la faveur de manipulations et de désordres divers, contre la volonté même des populations de l’est et du sud de l’Ukraine. Ces territoires, qui représentaient jusqu’à la moitié de la population du pays et l’essentiel de son potentiel économique (au demeurant assez modeste), n’ont jamais cru appartenir à la civilisation occidentalo-européenne. Au contraire, ils se sont toujours vécus comme une partie intégrante de la Russie, par opposition aux populations de l’Ukraine centrale et, à plus forte raison encore, de l’Ukraine occidentale. 

Des élections législatives se tinrent en 2006, au moment même où l’Ukraine, d’après les nouvelles dispositions de sa Constitution, devenait une république parlementaire. Ces élections devaient donc logiquement déterminer qui gouvernerait le pays. Contre les attentes du Président, du gouvernement et de leurs tuteurs (ou plutôt de leurs marionnettistes) occidentaux, le parti au pouvoir perdit les élections, malgré les considérables ressources administratives qu’il y avait éhontément investies. Sur fond de cette crise prolongée, ou plutôt de ce cortège de crises successives, le Président prit en 2007 la décision de dissoudre le parlement, sans pour autant confier la direction du pays au Premier ministre, protégé des régions de l’Est, bien qu’il disposât de la majorité parlementaire. Cette majorité, soutenue par des oligarques qui trempaient dans la criminalité, a suscité des jugements contrastés. Il n’en reste pas moins que la dissolution fut une véritable offense aux électeurs. Ainsi s’explique le soulèvement que connurent les régions de l’est et du sud de l’Ukraine à la fin de l’année 2007  : il ne pouvait pas en être autrement. 

Cette révolte, qui rappelle dans son essence historique celle de 1649-1654 par laquelle l’Ukraine orientale fut incorporée à la Russie7, éclata sous des slogans de résistance à l’intégration forcée du pays dans l’Europe et l’OTAN sous le patronage de l’Amérique et de la Pologne, ainsi que des appels à l’unification avec la Russie. Ce sont au total douze régions (Donetsk, Kharkov, Zaporojie, Lougansk, Dniepropetrovsk, Kherson, Odessa, Nikolaïev et la Crimée) qui déclarèrent ne pas reconnaître le gouvernement ukrainien (ni, d’ailleurs, l’État ukrainien) et proclamèrent la « République de Donetsk et de la mer Noire ». Ces insurgés évincèrent les représentants du pouvoir central, hormis ceux qui avaient rallié la rébellion. Ils désignèrent leurs propres représentants et annoncèrent un référendum sur la sortie de l’Ukraine et l’intégration à la Russie. Lorsque les autorités ukrainiennes ordonnèrent à toutes les troupes déployées à l’Est et au Sud de combattre les insurgés, la majorité d’entre elles passèrent à l’ennemi, ainsi qu’une part conséquente des forces de police et des services de renseignement. Le reste des troupes refusa de prendre part aux affrontements  : une partie d’entre elles quitta la zone de combat sans armes  ; une autre se retrouva coincée dans ses propres bases militaires. 

Bien sûr, tout cela était absolument illégal. Mais, comme on dit en Russie  : « Une rébellion ne peut pas être victorieuse, sans quoi on ne l’appelle plus une rébellion. » Si le soulèvement n’avait pas été couronné de succès, on le qualifierait assurément dans les livres d’histoire d’aujourd’hui de « rébellion » illégale. Formellement, la Russie déclara qu’elle prenait ses distances avec les événements en cours, qu’il s’agissait d’une affaire interne aux Ukrainiens de l’Est, tout en précisant qu’elle ne pouvait ignorer les intérêts d’un peuple-frère et qu’elle se montrerait prête à l’accueillir en Russie s’il en décidait ainsi. Il est encore difficile aujourd’hui de dire si la Russie a contribué à préparer ce soulèvement ou s’il fut un événement purement national. Quoi qu’il en soit, il est regardé comme un épisode héroïque de l’histoire du peuple russe. 

Pendant ce temps, les autorités ukrainiennes demandaient le soutien de l’OTAN, dont quelques divisions se mirent en mouvement – dans les régions centrale et occidentale du pays, pas encore dans la zone du soulèvement. Pendant ce temps, la Russie ne resta pas éberluée, à attendre le déluge, comme le dit le dicton. En mars 2008, à la demande des dirigeants de l’insurrection, elle posta un corps de 80 000 soldats dans l’est de l’Ukraine. La flotte de la mer Noire, déjà déployée au sud de l’Ukraine, fut mise en état d’alerte maximale et ses bases côtières furent renforcées par des troupes d’infanterie de marine venues de l’intérieur du pays. L’OTAN répliqua en envoyant ses troupes vers l’Ukraine de l’Est, tandis que les unités russes venaient à leur rencontre. Le choc eut lieu à la frontière des régions de Dniepropetrovsk et de Kirovograd (c’était alors le nom que portaient Ekaterinoslav et Elizavetograd), près d’un lieu appelé Piatykhatky. Près de 140 000 soldats se firent face, avec l’appui de blindés et de forces d’artillerie. Ainsi commença ce qu’on a appelé la « bataille du Carême », parce qu’elle eut lieu au moment même du Carême orthodoxe

Dans les médias et l’establishment politique de l’Europe et des États-Unis, l’hystérie antirusse atteignit alors des niveaux proprement surréalistes. On en venait à dire que les Russes représentaient pour l’humanité une menace pire encore que Gengis Khan et Hitler réunis  : tout cela donnait presque l’impression que les Russes dévoraient des nourrissons au petit-déjeuner  ! Les Ukrainiens, au contraire, apparaissaient comme des victimes, voire comme l’incarnation de tout ce qu’il y a de lumineux et de digne sur cette Terre. Cela alors même que la majorité silencieuse des Européens et, plus encore, des Américains, ne savaient même pas placer l’Ukraine sur une carte et n’avaient aucune idée de ce qu’étaient les Ukrainiens (pour ma part, j’en ai rencontré suffisamment et je peux confirmer qu’il s’agit bien de Russes comme les autres). Pour rendre justice à tous les camps, il faut dire que la presse russe n’était pas non plus un miracle d’objectivité à ce moment. Cependant, elle s’est montrée beaucoup plus mesurée que d’autres et n’a surtout pas cédé à ce marasme collectif. 

Malgré tout, le commandement américain hésitait à donner l’assaut car les Russes avaient clairement laissé entendre qu’ils étaient prêts à aller jusqu’au bout. Les reportages que l’on voyait à la télévision occidentale (non sans l’aide des services de renseignement russes) montraient des têtes nucléaires russes réorientées vers les États-Unis et des missiles de croisière attachés à des bombardiers prêts à frapper l’Europe. Ces images ont ravivé à travers l’Occident un sentiment lointain  : l’idée que, si jamais les Russes le désiraient, la fin du monde se produirait en une demi-heure. Certes, les Russes eux-mêmes y trouveraient la mort, mais cela n’apparaissait pas comme une grande consolation  : tout le monde sentait que les Russes y étaient préparés, qu’ils ne bluffaient pas. Les États-Unis ont clairement surestimé le niveau de déliquescence de l’état-major russe (dont la quasi-totalité avait des comptes bancaires illégaux à l’Ouest, sans compter ceux qui travaillaient directement pour les services de renseignement occidentaux), puisque les Russes réussirent à remplacer quasiment tous les hauts-gradés en l’espace de quelques semaines. C’est d’ailleurs le moment où apparurent les techno-interrogatoires, conduits sous psychotropes (appelés ici « drogues de vérité »), une pratique qui est depuis lors devenue extrêmement répandue dans l’Empire Russe (voir le chapitre «  Système de maintien de l’ordre  »). 

Pendant ce temps, dans les régions les plus orientales de l’Ukraine, un référendum donna 82 % des suffrages à la réintégration de la Russie. Il ne semble pas que cette consultation ait été truquée  : dans ces mêmes régions, un pourcentage similaire de la population avait voté en 2004 pour un candidat considéré comme pro-russe (même s’il était pour le moins particulier). À son tour, la Russie organisa un référendum sur l’annexion de l’Ukraine de l’Est  : 93 % des votants se prononcèrent en faveur de ce projet. Politiquement, le temps jouait contre l’Occident, dont les populations attendaient des mesures fortes contre le monstre russe, tandis que les dirigeants craignaient d’entreprendre une action. Les Russes n’avaient aucune raison de se presser  : ce n’étaient pas eux qui souffraient. Par conséquent, l’Occident a finalement dû faire marche arrière – en russe courant, on parle de «  faire la vidange  ». Au mois de mai, l’armistice du Dniepr a été signé entre l’OTAN et la Russie, sur une barge au milieu du fleuve, à distance égale des régions de Poltava à l’Ouest et de Dniepropetrovsk à l’Est8. Si l’OTAN était signataire, c’est que l’Ukraine avait entretemps (deux mois plus tôt) été admise en son sein, ainsi que comme membre de l’Union européenne. Le traité de Dniepr ne reconnaissait pas politiquement l’intégration de l’Ukraine de l’Est à la Russie. Il fixait une ligne de démarcation (le long des frontières de Soumy, Poltava, Kirovograd et Vinnytsia pour le côté Ukraine-OTAN, et de Kharkov, Dniepropetrovsk, Nikolaïev et Odessa pour le côté russe) que les parties s’engageaient à ne pas violer, tout en assurant le libre passage des civils. S’il était explicitement stipulé que la Russie renonçait à tout empiètement en direction de l’Ouest, il ne s’agissait là que d’un exercice de public relations pour les États-Unis, qui savaient parfaitement que la Russie n’ambitionnait rien de tel. Ce traité n’en fut pas moins présenté en Amérique et en Europe comme une grande victoire du point de vue de l’endiguement de « l’impérialisme » russe.

Dans le fantasme fiévreux de Yuriev, les États-Unis et l’Union européenne finissent par s’engager dans une guerre contre la Russie, qui remporte une victoire écrasante grâce à son « arme secrète »  : un bouclier stratégique absolu, qui empêcherait toute charge nucléaire de frapper son territoire. Aujourd’hui, Vladimir Poutine, comme s’il incarnait lui-même un personnage de l’utopie de Yuriev, exerce son chantage vis-à-vis de l’Occident en se gargarisant de ses « armes top-secrètes »… D’un seul souffle, Yuriev décrit ensuite comment la Russie, après une hypothétique capitulation de l’Occident, anéantirait les pays baltes, que les nationalistes russes considèrent comme leurs ennemis jurés. Il est difficile de qualifier le « droit de la guerre russe » tel qu’il apparaît dans les pages suivantes comme autre chose que du fascisme pur et simple. La logique génocidaire qui imprègne ce texte reflète précisément le rapport du Kremlin aux peuples d’Europe de l’Est, les autorités gouvernementales et l’armée russe en font aujourd’hui la démonstration. D’où l’inconsistance profonde des considérations sur « la provocation de Poutine par l’Occident »  : la politique qui se met en place aujourd’hui en Ukraine a émergé dès le début du gouvernement de Poutine dans les milieux de la droite russe.

Tous les pays ne signèrent pas immédiatement la capitulation  : la Grande Bretagne, l’Irlande, la Pologne, l’Ukraine et la Turquie refusèrent les conditions posées par Moscou et se déclarèrent prêtes au combat.  Leurs motivations n’étaient pas les mêmes  : la Pologne, l’Ukraine polonisée (c’est-à-dire celle dont les territoires n’avaient pas été intégrés à la Russie durant la première expansion) et la Turquie se pensaient (et avaient raison de se penser) comme des ennemis pluriséculaires de la Russie. Pour elles, ou du moins pour les élites de chacun de ces pays, la mort était préférable à la reddition. De surcroît, personne n’avait vu l’armée russe à l’œuvre dans une guerre d’infanterie depuis l’Afghanistan et la Tchétchénie, dont on ne peut pas dire qu’elles furent de grandes réussites. D’où l’idée que la Russie avait tout simplement eu de la chance jusqu’ici, qu’elle disposait certes de son fameux «  bouclier stratégique  », mais que dans une guerre conventionnelle, face à un adversaire prêt à tout sacrifier pour sa patrie, elle ne pourrait que s’effondrer. L’Angleterre, au contraire, n’avait jamais connu de guerre sur son territoire depuis au cours de son existence en tant qu’État. Ni Napoléon, ni Hitler n’étaient parvenus à la conquérir. Les Anglais vivaient donc, jusqu’au plus profond de leur chair et de leur sang, dans l’idée que leur pays était une forteresse imprenable. 

En commentant leur refus de signer la capitulation, le ministre russe des Affaires étrangères déclara  : «  Puisqu’il y a une rue Doudaïev à Varsovie, une place Doudaïev à Kiev et une avenue Bassaïev à Lvov (autant de figures célèbres du séparatisme tchétchène, ennemis mortels de la Russie), la Pologne et l’Ukraine comprennent bien qu’il n’y aura aucune pitié pour eux. De fait, cela fait cinq cents ans que nous nous disputons, il est temps d’y mettre un terme. Avec les Turcs, nous nous disputons depuis au moins aussi longtemps, nous n’avons pas oublié qui a aidé le Khanat de Crimée à faire ses raids sur la Moscovie. Les Anglais n’ont jamais cessé de nous faire des saletés, depuis l’époque où les États-Unis (et même les premières colonies de peuplement en Amérique du Nord) n’étaient pas encore nés. C’est donc une très bonne chose que tout se passe ainsi, que tous soient prêts à verser leur sang pour ne pas être à nos ordres, et nous ne devons pas non plus avoir peur de verser le nôtre  ». Un important journal russe a publié un entretien avec le confesseur de Gabriel le Grand  : on y racontait qu’au moment où il prenait la décision de se présenter aux élections présidentielles de 2012, Gabriel se fit le vœu d’ériger une croix orthodoxe au-dessus de Sainte-Sophie.

© Vyacheslav Prokofyev/TASS | Kirill, Patriarche de Moscou et de toutes les Russie, le 8 mai à la Cathédrale de la Résurrection du Christ, la principale cathédrale orthodoxe russe dédiée aux forces armées russes, près de Koubinka.

C’est ainsi que commencèrent les guerres d’expansion, dont la première fut la guerre russo-polono-ukrainienne. Elle éclata le 18 août 2019 avec l’offensive simultanée des forces russes dans quatre directions  : vers Varsovie depuis Grodno, vers Rovno depuis Moguilev et vers Kiev depuis Dniepropetrovsk et Koursk. Des unités très mobiles portaient le combat de manière purement offensive. Des brigades de chars soutenus par des hélicoptères de combat précédaient le gros des troupes en transporteurs rapides, suivis enfin de divisions d’artillerie lourde et de mortiers qui créaient un mur de feu à 40, voire 50 kilomètres devant elles soit à 15 ou 20 kilomètres des premiers tanks. Dès que la progression rencontrait une résistance sérieuse, les rati9, principale force d’infanterie de l’infanterie russe, s’avançait et se dispersait pour frapper (pour en savoir plus sur la tactique de l’armée russe, voir le chapitre « Armée »). Pendant ce temps, le 20 août, 12 000 soldats d’infanterie de marine débarquaient à Gdansk, tandis que des unités de la Bundeswehr allemande lançaient l’assaut sur la Pologne depuis l’Ouest. Quelques jours plus tard, ces forces furent complétées par des petites troupes de garnison et des unités de police. Avant que celle-ci n’arrivent sur le théâtre des opérations, aucune loi n’était en vigueur dans les territoires envahis. Par la suite, c’est le « droit de la guerre » russe qui fut instauré. Selon ces normes, les organes du maintien de l’ordre avaient pour tâche de défendre les Russes contre les locaux, parfois certains locaux contre certains autres, mais pas les locaux contre les opritchniki russes10. Les forces polono-ukrainiennes furent littéralement écrasées. En outre, les troupes russes avaient reçu l’ordre d’anéantir le plus possible d’hommes, de bâtiments et d’infrastructures. Le 5 octobre, date de la fin du conflit, on dénombrait ainsi plus de 600 000 tués, dont plus des deux tiers étaient des civils, mais les pertes des Russes n’avaient pas dépassé les 11 000. Des villes aussi anciennes que Varsovie, Cracovie et bien d’autres furent ruinées, Lvov fut pratiquement rasée, de manière délibérée semble-t-il.

Les pages suivantes décrivent l’établissement du Troisième Empire rêvé par Yuriev  : un empire aux ramifications mondiales. À l’instar de l’usage de l’Histoire qui fonde la politique de Poutine, les rêves d’empire de Yuriev mêlent néomédiévisme et fondamentalisme messianique orthodoxe. Le mythe militariste du rôle messianique de la Russie, le mythe de l’héritière de Byzance et de la Troisième Rome qui ne cesse de « sauver l’Europe » – du joug tataro-mongol, de Napoléon, et finalement du fascisme – entérinent aux yeux du Kremlin et de la droite russe le droit à une domination mondiale et surtout à l’asservissement de l’Occident honni.

Enfin, l’association de la victoire de ce Troisième Empire Russe et de la victoire sur le nazisme que l’on retrouve dans le texte de Yuriev ne peut manquer d’évoquer le surinvestissement mémoriel et politique de la Seconde Guerre mondiale par le régime russe d’aujourd’hui, qui en fait la pierre angulaire de sa politique mémorielle, y compris la propagande anti-ukrainienne.

C’est ainsi qu’à la fin du mois d’avril, le drapeau de l’Union Russe flottait sur le Canada et toute l’Europe, à l’exception de la Suisse, de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie, comme si les pays baltes avaient été complètement oubliés – je rappelle qu’on n’avait même pas pris la peine de leur envoyer la demande de capitulation. Chacun savait cependant que cette situation ne durerait pas. Par voie d’ultimatum, sans déclaration de guerre préalable (puisque ces pays ne faisaient pas partie de l’OTAN), les ex-territoires du Premier et du Deuxième Empire Russe – l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan – furent annexés.

De fin avril à début mai, tous les soldats qui avaient pris part aux combats se retrouvèrent à Moscou pour défiler sous l’Arc de Triomphe, sans équipement militaire. Chaque légion fit aussi passer sous l’Arc une procession de chars portant des plaques où figuraient les noms des combattants tombés au front. Le 9 mai eut enfin lieu une parade grandiose, pour célébrer à la fois le premier anniversaire de la victoire sur l’Amérique et les 75 ans de la victoire sur l’Allemagne. On n’y voyait pas de prisonniers, de détenus des pays combattants. En revanche, Gabriel le Grand prit la parole, pour la première et la dernière fois de sa vie, depuis le Mausolée, principal édifice public sur la place Rouge à Moscou, où avaient reposé un temps les momies des fondateurs du Second Empire, Vladimir Judas et Joseph le Grand, ré-inhumés en 1956 pour Joseph et en 2013 pour Vladimir11

«  Il y a quinze ans, déclara Gabriel le Grand, à l’époque où Vladimir II commença à faire revivre la Grande Russie, tout le monde nous avait déjà rayés de la carte, chez nous comme dans le reste du monde, sauf chez une poignée d’hommes auxquels la grandeur du pays important plus que leur pauvre existence. “La Russie  ? Des minables, des ratés, un pays de seconde zone, rien d’autre que de la boue sous les pieds de la Civilisation Occidentale“  : voilà ce qu’ils disaient  ! “Elle a peut-être eu par le passé la puissance de la force brute, mais n’est plus désormais qu’un canard boiteux, un grand corps impuissant, une arène ouverte à la concurrence des impérialismes et des multinationales”, ajoutait-on. “C’est bien sûr regrettable, mais qu’y peut-on faire  ? On ne peut opposer que la force à la force”, regrettaient les troisièmes. Oui, citoyens, vous étiez avec nous par l’esprit, sans quoi vous n’auriez pas élu Vladimir en 2004 et en 2008, sans quoi vous ne m’auriez pas élu en 2012. Mais combien parmi vous, et plus encore parmi les étrangers, ont cru inconditionnellement à notre succès, combien se sont joints à nous pour s’exclamer  : “Dieu est avec nous, notre cause est juste, nous serons victorieux”  ? Et pourtant, c’est ce que nous avons réalisé, avec les prières des dévots, la force des opritchniki, le travail et la foi du peuple tout entier. Que reste-t-il maintenant de cet Occident si vénérable  ? Il n’existe plus  ; il n’existera plus jamais. Si de nouveaux ennemis de la Russie voient le jour, ils ne pourront jamais accéder à l’existence. Jugez-en par vous-mêmes  ! Combien de générations de Russes se sont battus avec des succès inégaux pour l’accès à la mer Noire, puis à la mer Baltique  ? Désormais, ce ne sont même plus des mers, ce sont des lacs intérieurs de la Russie, bien que salés. Combien ont convoité Constantinople, depuis l’aube même de notre État  ? Voyez maintenant  : cette ville est la nôtre  ; une croix couronnera bientôt Sainte-Sophie, pour la première fois en six siècles. Considérez tout ce que nous avons accompli ensemble. La civilisation occidentale, ennemi juré et éternel de la foi orthodoxe et de l’État russe, n’a pas été simplement enrayée, vaincue ou abattue. Elle est annihilée, rayée de la surface de la Terre, sans même avoir dû pour cela commettre un génocide impie. C’était la grande mission des générations précédentes et la voilà accomplie. Ce n’est pas en vain que, comme des fourmis, nos ancêtres se sont efforcés de construire l’État russe au cours des siècles, ce n’est pas en vain qu’ils ont voulu, d’un dernier bond, rattraper l’Occident, au prix des terribles violences et privations de l’Empire Rouge. Ce n’est pas en vain qu’ils ont enduré, dents serrées, la déliquescence du second Temps des Troubles, qu’ils ont trouvé la force de se redresser et de réaliser leur troisième essai. Serge de Radonège nous disait déjà  : «  Le péché n’est pas de tomber, mais de ne pas se relever  »12. Cette troisième tentative fut la bonne, mais elle a été préparée par toute l’histoire antérieure de l’État russe. Elle porte en elle la gloire de toutes ces générations. Je proclame maintenant l’ère du Troisième Empire Russe. «  Troisième  » parce qu’il fait suite à la Russie des tsars et à l’Union Soviétique  ; «  troisième  » également parce que l’ont précédé les grands empires eurasiatiques du passé  : Rome et Byzance. Nous sommes la troisième Rome, et il n’y en aura pas de quatrième  ! Nous avons mérité d’être un grand empire, parce que la vraie grandeur n’est pas d’atteindre le sommet, mais de se relever et de triompher après avoir été vaincu et écrasé. Nous n’avons plus d’entraves à l’édification de notre empire. D’ici un an, nous achèverons la formation d’un nouvel ordre mondial, n’en doutez pas  ». 

Dès lors, le 9 mai ne fut plus seulement le Jour de la Victoire, mais aussi le Jour de l’Empire. Pourtant, malgré la fierté et l’exaltation, la population ne ressentait pas la jubilation qu’elle avait connue l’année précédente. Chacun marchait comme légèrement abasourdi, sous le choc du séisme historique qui se produisait sous le regard de l’Histoire  : non pas de cette «  histoire  » qui se produit deux ou trois fois par siècle, sous l’effet d’une grande victoire, mais de celle qui survient une fois par millénaire seulement. C’est le moment qu’on choisit pour adopter les armoiries et le drapeau qui sont encore ceux de la Russie. Dès le mois de décembre, l’élection du premier empereur (par les opritchniki naturellement) fut organisée. Gabriel avait annoncé qu’il voulait être choisi par des élections régulières, mais personne ne doutait du résultat. 

Au même moment, le ministre des Affaires étrangères (ou plutôt le «  ministre impérial de la Politique étrangère russe  ») Nourjan Aliev énonça dans un discours télévisé les projets du pays à l’égard des États baltes  : «  Tous les pays occidentaux nous étaient hostiles, déclara-t-il, mais au moins ils avaient pour eux d’être des nations anciennes, des nations à part entière. Ils n’ont pas agi par hostilité fondamentale contre nous, mais ont suivi leurs intérêts propres. Au contraire, les soi-disant États baltes ne sont pas des nations anciennes. Ce sont des marges arrogantes, sauvages et arriérées de notre propre pays. Leurs peuples sont réputés pour leur stupidité et leur ingratitude. Ont-ils jamais été indépendants, sauf sous la période aussi brève que lointaine du Grand-Duché de Lituanie13 – lequel, au demeurant, a moins à voir avec l’actuelle Lituanie qu’avec la Biélorussie  ? Oui, nous les avons envahis entre le XVIe et le XVIIIe siècle, mais est-ce que cela pouvait être considéré comme une faute, est-ce que tous les États ne se sont pas constitués par la conquête, y compris les États européens  ? Et que s’est-il produit au XXe siècle, quand ils ont par deux fois gagné une prétendue indépendance, est-ce que quelqu’un les a empêché de le faire, est-ce qu’ils ont fait couler ne serait-ce qu’une goutte de leur sang  ? En 1940, nous n’avons fait que récupérer notre dû, celui que nous avait légué Vladimir Judas, qui ne se souciait pour sa part que de la révolution mondiale. Et à propos du fait que nous avons envoyé tant de Baltes dans les camps, voyez ce qui s’est produit par la suite  : en 1941, avant même leur occupation complète par les troupes allemandes, ces derniers ont exterminé presque tous leurs Juifs – pas même avec l’armée  : ils les ont abattus de leurs propres mains. Qu’est-ce que ces Juifs leur avaient fait de mal  ? Ensuite, tout au long de la guerre, ils se sont montrés d’une brutalité extrême, même pour les normes allemandes. C’est donc effectivement en vain que nous en avons exilé tant en Sibérie. Il ne fallait pas les exiler, mais les fusiller. Et non pas beaucoup d’entre eux, mais tous. 

Par la suite, lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, quelqu’un les a-t-il empêchés de faire sécession, les a-t-on menacés de quoi que ce soit  ? Et quelle fut leur reconnaissance  ? Un véritable apartheid pour les Russes qui vivent sur place, alors qu’à l’inverse les Baltes qui vivent en Russie ne sont pas défavorisés. C’est déjà ce qui s’est produit lorsqu’en 1918 les soldats allemands ont défendu la Lettonie des troupes bolchéviques  : à peine deux ans plus tard, les Lettons, dans leur immense gratitude, ont expulsé les Allemands (ceux-là mêmes desquels ils avaient reçu l’écriture, quelques siècles plus tôt). Ces soi-disant États, ces États-croupions, ennemis de Dieu, ont érigé en principe la haine de la Russie et de tout ce qui est russe, ils en ont fait le fondement de leur politique intérieure et de leur diplomatie, le sens même de leur existence. Mais l’Écriture dit  : «  œil pour œil  ». En conséquence, ils ne méritent pas d’être préservés en tant qu’États, puisque, sous l’Empire russe, il n’y aura plus d’États indépendants, même pour les peuples, comme les Allemands et les Serbes, en comparaison desquels les Baltes ne sont rien. Ils ne méritent même pas d’être préservés en tant que nation. C’est pourquoi, en lançant l’invasion, nous allons détruire et tuer autant que nous le pourrons. Il n’y a pas d’honneur qui tienne, lorsqu’il s’agit des Baltes. Mais l’opération fondamentale commencera plus tard  : toutes les villes, tous les villages, tous les cours d’eau de Lettonie, de Lituanie et d’Estonie recevront des noms russes. Les mots “Lettonie”, “Lituanie”, “Estonie” seront interdits dans tout le territoire de l’Empire Russe, si ce n’est dans le cadre de recherches historiques. Les langues lettone, lituanienne et estonienne seront également interdites dans l’espace public. Les Lituaniens, qui sont les moins russophobes, conserveront le droit de vivre dans le territoire de l’actuelle Lituanie, même si tous leurs biens mobiliers et immobiliers seront confisqués, comme pour les Lettons et les Estoniens. Enfin, tous seront expulsés du territoire baltique, avec défense perpétuelle d’y vivre. Les habitants russophones des pays baltes subiront le même traitement, mais pour cinq ans seulement. Ils ne nous inspirent aucune affection particulière  : ils n’avaient qu’à pas subir ces humiliations au cours de toutes ces années  ; par leur passivité, ils se sont rendus complices. Qu’il en soit donc des pays baltes comme de Sodome et Gomorrhe, car leur existence même nous fait injure  ». 

Le lendemain, les troupes russes envahirent les pays baltes et tout se déroula comme promis  : le nombre de tués ne fut pas si considérable (après tout, comme le disent les Russes, «  le cœur n’est pas de la pierre  ; le sang n’est pas de l’eau  »), mais tous les habitants furent bel et bien expulsés. Les villes de Tallinn, Riga et Vilnius devinrent Ivangorod, Alekseevsk et Alexandria, en l’honneur des tsars Ivan III le Grand, Alekseï Ier le Paisible et Alexandre I le Juste. Les Estoniens ont cherché à s’établir en Finlande, pays ethniquement proche, ou du moins dans d’autres pays scandinaves. Les Lettons ont tâché d’en faire de même en Allemagne mais n’y ont pas été autorisés et n’ont pu s’installer qu’en Sibérie orientale, dans le Kazakhstan du Nord, en Asie centrale ou en Turquie. En conséquence, en 2022, la grande majorité des Lettons et des Estoniens, soit environ deux millions de personnes, avaient émigré en Amérique du Nord, où les États-Unis (qui étaient alors déjà la Fédération Américaine), les ont accueillis avec l’accord de l’Empire Russe  ». 

Imaginons maintenant que le rêve de Yuriev et d’autres nationalistes pro-Kremlin, celui de s’emparer de l’Europe et des États-Unis, se réalise. Quel visage cette « civilisation russe », comme ils aiment à l’appeler, présenterait-elle  ? Qu’est-ce que la Russie apporterait aux nations conquises  ? Quel futur les rêveurs du Kremlin comme Yuriev préparent-ils aux citoyens de cet Empire  ? Dans la pyramide impériale telle que l’entend Yuriev, la seule classe jouissant des droits politiques est celle des opritchniki, ainsi nommés en référence aux troupes d’Ivan le Terrible (1530-1584), dont ils feraient revivre la terreur sanglante. La description que fait Yuriev des opritchniki correspond assez bien à leurs fonctions sous Ivan le Terrible. Yuriev tient l’opritchnina pour une tradition « profondément russe », pour la marque la plus remarquable de la société russe  : « très nombreux sont ceux pour qui, inconsciemment, les opritchniki sont la meilleure part d’eux-mêmes. »

Le Tiers-État (les zemtsy), auquel appartiendrait la grande masse de la population, serait complètement dépourvu de droits. La principale vertu culturelle de la « civilisation » et de l’architecture étatique russes, à laquelle est consacrée une partie conséquente de ce roman de trois cents pages, est décrite par Yuriev dans le passage suivant.

Mais il y a des exceptions, notamment la coutume créée dans les sphères du pouvoir sous Gabriel le Grand en 2013, qui mérite d’être mentionnée dans ce chapitre  : elle s’appelle la bratchina, d’après un mot vieux-russe qui désigne un repas de fête communautaire. Dans la Russie d’aujourd’hui, elle se déroule de la façon suivante  : chaque dimanche après-midi, toutes les communautés du pays installent en plein air des tables improvisées pour y festoyer ensemble, dans leur environnement immédiat, que ce soit dans un champ ou, en ville, dans la cour d’un quartier. L’hiver, elle se déroule dans les centres communautaires, que l’on trouve désormais presque partout, le budget impérial couvrant jusqu’aux deux tiers de leur coût. Vu qu’en Russie une communauté se compose de 5 000 personnes, il est peu probable que tous ses membres se retrouvent assis autour d’une table en même temps. Malgré tout, ce sont habituellement entre 1 000 et 2 000 personnes qui participent à ces festivités. Chacun apporte, selon ses moyens, de la nourriture, des boissons, ou de l’argent pour les acheter, selon un processus qui, chez les Russes, s’organise toujours harmonieusement, et de manière spontanée. Ceux qui ne possèdent rien ne sont pas rejetés, ils contribuent simplement plus que les autres aux préparatifs, selon la loi d’airain de la coutume. L’essentiel est ici que des personnes de milieux matériels et de positions sociales variés appartenant à la même communauté passent une soirée ensemble une fois par semaine (en réalité, plutôt une soirée par mois, puisque tout le monde n’y participe pas chaque semaine). Pendant six jours, on est un individu  ; le septième, on est simplement un citoyen russe parmi les autres  : on va à l’église le matin, on festoie avec ses compatriotes le soir. 

Lors de ces fêtes de fraternité, le divertissement proprement dit consiste à boire de l’alcool ensemble de manière plus ou moins ordonnée (et le plus souvent excessive), après quoi certains se mettent à danser sur de la musique venue d’une enceinte de concert ou d’un appareil apporté par quelqu’un. D’autres tiennent entre eux des conversations ivres, certains se prennent à chanter. Les bagarres ne sont pas rares, mais le plus souvent sans animosité. Selon la coutume, toute personne qui se retrouve par hasard dans la communauté (l’invité d’une famille, par exemple, ou même un simple passant) jouit du droit inviolable de se joindre à la fête, dont personne ne peut le chasser. Les opritchniki eux-mêmes y viennent souvent. Certes, ils ont aussi leurs fêtes spécifiques, mais le règlement les oblige à participer aux fêtes du peuple une fois toutes les trois semaines (et une fois tous les trois mois à celles des gens d’Église). Il s’est établi à ce propos une véritable tradition. Lorsqu’un opritchnik s’approche de ceux qui préparent la table ou y sont déjà installés, le dialogue suivant s’instaure  : «  Avez-vous besoin d’un garde  »  ? Ce à quoi les habitants lui répondent en chœur  : «  Nous nous en chargeons, mais toi, as-tu soif  ?  ». «  Volontiers  », réplique l’opritchnik imposant. «  Eh bien  ! Prends place  ». L’institution des fêtes de fraternité est scrupuleusement respectée par les personnalités publiques, indépendamment de leur catégorie sociale. Qu’il s’agisse de directeurs de l’administration impériale ou du zemstvo14, de capitaines d’industrie ou de stars du cinéma, de figures du spectacle ou de la musique, ils passent leurs dimanches dans les fêtes de fraternité de différentes communautés – et, d’ailleurs, personne ne comprendrait qu’ils ne le fassent pas. 

L’introduction des fêtes de fraternité dans la vie quotidienne, puis dans la tradition collective, a été la première vraie expérimentation du service impérial qui s’appelait alors le «  groupe  » (plus tard  : la «  direction  ») de l’ingénierie sociale. Indéniablement, le défi a été relevé  : dès 2020, c’est-à-dire en l’espace de sept ans, la coutume s’était déjà largement répandue. Désormais, plus de la moitié de la population de l’Empire participe régulièrement à ces fêtes. J’y ai assisté moi-même plus d’une fois en tant qu’invité et ai pu sentir leur atmosphère de l’intérieur. Gabriel le Grand avait raison de penser que cette coutume renforcerait chez les citoyens le sentiment d’appartenir à une nation qui serait aussi une grande famille, tout en permettant aux gens d’une même communauté de tous se connaître l’un l’autre. Certes, mes chers compatriotes, il est surprenant que l’on n’ait pas cherché, pour créer ce sentiment d’unité et d’appartenance, de faire participer les citoyens à des institutions financières comme les fonds publics ou à des travaux collectifs d’aménagement public, et qu’on ait plutôt préféré la forme des beuveries collectives, mais comment comprendre l’âme d’un autre peuple  ?

Il importe que le lecteur sache que les conquêtes de l’Occident et la destruction de peuples entiers n’occupent qu’une partie de l’ouvrage de Yuriev. Ce livre est en fait consacré à la description d’un réaménagement antidémocratique et néomédiéval de la Russie. Dans les élucubrations profascistes de Yuriev, l’objectif principal est la destruction de la démocratie comme régime politique et structure sociale. Il est clair qu’entre Poutine et lui il n’y a sur ce point aucun désaccord. La terreur est le seul mode de gouvernement du Troisième empire et là aussi on est frappé par la similitude entre la transformation actuelle du poutinisme et le projet de la droite russe.

Selon moi le néomédiévisme de Yuriev, de Douguine et de leurs partisans est une politique mémorielle qui incite au refus de la démocratie au nom du retour au Moyen Âge, d’une nouvelle instauration d’une société d’ordres et d’une monarchie autocratique. C’est non seulement un projet d’avenir pour les partisans du néo-eurasisme de Douguine, mais c’est aussi la base d’un consensus politique entre, d’une part la droite russe unie sous l’égide du club d’Izborsk et, d’autre part, le Kremlin. Au cours des deux dernières décennies le néomédiévisme est devenu l’une des orientations les plus importantes de la politique russe de l’Histoire.

Cette imposante politique mémorielle à la gloire de la société médiévale russe comporte tout un arsenal de mesures et d’initiatives telles que l’érection de monuments à des despotes du Moyen Âge, notamment à Ivan le terrible, la réalisation de nombreux films et séries consacrés au Moyen Âge et financés par l’État russe, ou encore le soutien financier occulte de l’État et de l’église orthodoxe russe à des mouvements politiques. Cette politique, dont l’objectif est de créer une alternative à la société démocratique, a largement influencé la représentation que les Russes ont d’eux-mêmes, de leur place dans le monde, notamment de la légitimité de la restauration de l’empire russe. Cette politique résulte d’une crise de l’idéologie démocratique pro-occidentale en Russie à la fin des années 1990, et qui a amené Poutine au pouvoir.

Une autre coutume très répandue chez les zemstsy est le combat à mains nues15. Elle avait existé en Russie par le passé, jusqu’au XVIIIe siècle, avant d’être relancée il y a quelques dizaines d’années. Ces combats ont lieu lors de fêtes religieuses (sauf Pâques et Noël), notamment l’Épiphanie. Généralement, deux villages ou quartiers voisins de communautés différentes s’y affrontent (voir ci-dessous), sachant que les combats au sein d’une même communauté ne sont pas autorisés. Ceux qui y participent sont des citoyens ordinaires  : un boxeur ou combattant professionnel d’une communauté ne peut pas prendre part aux combats, de même qu’il existe une interdiction catégorique, ancrée dans le marbre par le code pénal, d’utiliser toute sorte de batte, de poing américain ou d’objet du même genre. En règle générale, on commence par se battre en équipes puis, parfois le lendemain, les meilleurs lutteurs s’affrontent à un contre un. Curieusement, il n’y a ici aucun culte de la violence. Les adversaires n’ont pas la moindre hostilité les uns envers les autres, et encore moins de plaisir à infliger de la douleur ou des blessures. Cette tradition est avant tout un moyen d’exhiber son talent, son panache, de se faire bien voir des amis et des filles, de telle sorte qu’il n’est pas surprenant de voir des gens qui, il y a un instant encore, ont failli s’entretuer, se retrouver par la suite à table, côte à côte, dans le plaisir et la sympathie mutuelle, pour partager un repas. 

Sources
  1. Voir l’article de Poutine sur Ukraine  :  http://en.kremlin.ru/events/president/news/66181
  2.  Михаил Юрьев, Третья империя : Россия, которая должна быть, (Лимбус Пресс,  Изд-во К. Тублина, 2007).
  3. Dina Khapaeva est professeur à Georgia Institute of Technology, USA. Au nombre de ses publications sur la mémoire historique en Russie post-soviétique on note particulièrement la première traduction en russe des extraits de Lieux de mémoire, préface par Pierre Nora (France-Memory, (Frantsiia-Pamiat’) (St. Petersburg State University Press, 1999).  Et, en français : Portrait critique de la Russie : Essai sur la société gothique, trad. par Nina Kehayan,  (Ed. de l’Aube, 2012)  ; La société poutinienne : morphologie d’un cauchemar, Le Débat, n.165, novembre 2011, pp. 40-49  ; L’Occident sera demain Annales : Histoire, Sciences Sociales, vol. 50, no. 6, 1995, pp. 1259-1270.
  4. C’est ainsi que Yuriev qualifie la période des réformes démocratiques des années 1990. Historiquement, cette référence renvoie à une période, le «  Smutnoe Vremja  » (fin XVIe-début XVIIe siècle) d’instabilité politique de l’État russe, marquée par des affrontements dynastiques, l’apparition de «  faux tsars  » usurpateurs du trône et de complots de palais. (Note du traducteur)
  5. Président de l’Ukraine de 1994 à 2005, Leonid Koutchma a publié L’Ukraine n’est pas la Russie en 2003.
  6.  Cette phrase célèbre en Russie est tirée du Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov.(Note du traducteur)
  7. Référence au soulèvement de Khmelnytsky, révolte des Cosaques zaporogues d’Ukraine contre Jean II Casimir Vasa, roi de Pologne et grand-duc de Lituanie, qui marqua le rattachement de l’Ukraine orientale à la Russie. (Note du traducteur)
  8. Peut-être une référence au traité de Tilsit de 1807, signé par Napoléon Ier et le tsar Alexandre Ier sur un radeau au milieu du Niémen. (Note du traducteur)
  9. La rat’ est la dénomination des corps d’armée (infanterie et cavalerie) de l’ancienne Rus’.(Note du traducteur)
  10. Les opritchniki étaient au XVIe siècle une troupe d’élite au service du tsar Ivan IV, active sur un territoire (l’opritchina) sur lequel le souverain exerçait un pouvoir sans limites. (Note du traducteur)
  11. Vladimir Lénine est ici appelé «  Judas  » pour avoir trahi la cause du nationalisme russe. Joseph Staline est en revanche dit «  le Grand  » pour avoir fondé une armée puissante, agrandi l’Empire russe et mis les élites au pas. (Note du traducteur)
  12. Référence à un saint orthodoxe du XIVe siècle, higoumène de l’Église russe et fondateur d’une série de monastères. (Note du traducteur)
  13. Le territoire du Grand-Duché de Lituanie était effectivement bien plus étendu que l’actuelle Lituanie, intégrant des territoires désormais biélorusses, russes, ukrainiens et polonais. (Note du traducteur)
  14. Assemblées régionales octroyées au XIXe siècle par le pouvoir tsariste, que l’auteur semble vouloir faire revivre en tant qu’ordre social correspondant au Tiers-État. (Note du traducteur)
  15. La stenka na stenku est une pratique ancienne de lutte à mains nues, d’une dizaine d’opposants à plusieurs centaines, dont les manifestations les plus impressionnantes ont traditionnellement lieu pour la Maslenitsa, la semaine précédant le Carême orthodoxe. (Note du traducteur)
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