Discours de Poutine : le flou et le chaos

Rarement un discours du président russe avait été aussi attendu. Alors que certains espéraient des positionnements tranchés à l'occasion de son allocution pour la Parade de la Victoire sur la Place Rouge, Vladimir Poutine a poursuivi sa stratégie de brouillage, perpétuant ses falsifications et prenant bien soin de ne rien dire de ses intentions sur la guerre en Ukraine.

Auteur
Milàn Czerny
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© Mikhail Metzel/Sputnik

Comme chaque année le 9 mai, le Président russe Vladimir Poutine a fait un discours lors de la Parade de la Victoire sur la Place Rouge pour la commémoration de la victoire sur le nazisme. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, cet événement a pris un sens particulier. De nombreux analystes, dont Michel Goya, avaient estimé que la date du 9 mai marquerait un tournant dans la guerre : soit l’annonce d’une mobilisation générale soit, au contraire, la présentation d’un quelconque succès des troupes russes en Ukraine et la diminution des combats. Se bornant à entretenir le récit commencé par Poutine lors des allocutions qui ont précédé l’invasion du 24 février et ensuite, le discours prononcé n’a laissé la place à aucune branche de cette alternative. 

Le Président russe s’est cependant efforcé de créer des parallèles entre la victoire sur le nazisme par l’armée rouge et la guerre qui a lieu de nos jours en Ukraine afin de justifier ses actions. Le discours ne permet donc pas de tirer des conclusions sur l’évolution du conflit actuel que Vladimir Poutine présente, en travestissant la réalité, comme préventif et défensif pour éviter une guerre mondiale. Toutefois, il mérite d’être lu et commenté ligne à ligne afin de comprendre que, pour Vladimir Poutine, la guerre qui se déroule actuellement est dans la continuité directe de conflits historiques dans lesquels le destin de la Russie s’est joué. Son « destin » étant en jeu une fois encore, la Russie « ne peut pas » perdre cette guerre.

On notera l’absence, durant cette cérémonie, du Chef d’état major des armées, Valeri Guerassimov et la présence très marquée du ministre de la Défense Sergueï Choïgou.

Chers citoyens de Russie !

Chers vétérans !

Camarades soldats et matelots, sergents et contremaîtres, aspirants et lieutenants ! 

Camarades officiers, généraux et amiraux !

Je vous félicite à l’occasion du jour de la Grande Victoire ! 

La défense de la patrie, lorsque son sort a été en jeu, a toujours été sacrée. Avec un patriotisme véritable, les miliciens de Minine et de Pojarski se sont levés pour la Patrie, sont partis à l’attaque sur le champ de bataille de Borodino, ont combattu contre l’ennemi près de Moscou et Léningrad, de Kiev et Minsk, de Stalingrad et Koursk, de Sébastopol et de Kharkov.

Kouzma Minine prit part aux combats contre les Polonais aux côtés du Prince Pojarski.

Le Prince Dmitri Pojarski est une figure historique en Russie pour son rôle dans la guerre polono-russe au XVIIème siècle. Le Prince libéra Moscou de l’occupation polonaise en 1612 et reçu le titre de sauveur de la mère Patrie par Michel Ier.

La liste qui clôt le paragraphe évoque les lieux de combats lors de la Seconde Guerre. Koursk est resté dans les mémoire comme la plus grand bataille de chars de l’histoire.

Dans le passé comme aujourd’hui, ces jours-ci, vous vous battez pour notre peuple dans le Donbass. Pour la défense de notre patrie – la Russie. 

Dès les premières lignes du discours, un parallèle est dressé par Vladimir Poutine entre les victoires historiques de la Russie et la guerre qui a lieu actuellement en Ukraine afin de justifier l’action des forces armées russes sur ce territoire. Ce thème est constant tout au long du discours.

Le 9 Mai 1945 est pour toujours inscrit dans l’histoire de l’humanité comme le triomphe de notre unique peuple soviétique, caractérisé par sa cohésion et sa force spirituelle, son exploit inégalé sur le front et à l’arrière.

Le Jour de la Victoire est proche et il est cher à chacun d’entre nous. En Russie, il n’y a pas une seule famille qui n’ait pas été marquée par la Grande Guerre Patriotique. Sa mémoire ne s’efface jamais. Ce jour-là, le flot sans fin du « Régiment Immortel » est composé d’enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants des héros de la Grande Guerre patriotique. Ils portent les photographies de leurs proches, des soldats tombés qui sont restés éternellement jeunes et des vétérans qui nous ont déjà quittés.

© Ramil Sitdikov/Sputnik

Nous sommes fiers de la génération invaincue et vaillante des vainqueurs, dont nous sommes les descendants, et il est de notre devoir de préserver la mémoire de ceux qui ont vaincus le nazisme et qui nous ont légués le devoir d’être vigilant et de tout faire afin que l’horreur d’une guerre mondiale ne se reproduise plus.

C’est pour cela que, malgré tous les désaccords qui peuvent exister dans les relations internationales, la Russie a toujours prôné la création d’un système de sécurité indivisible et juste, un système qui est vital pour l’ensemble de la communauté mondiale.

En décembre de l’an dernier nous avons proposé de parvenir à un traité de garanties sécuritaires. La Russie a invité l’Occident à un dialogue direct afin de chercher des solutions avec des compromis raisonnables, prenant compte les intérêts de chacun. En vain. Les pays de l’OTAN n’ont pas voulu nous entendre, ce qui signifie qu’ils avaient des plans complètement différents. Et nous l’avons vu.

Avant le début de l’invasion de l’Ukraine en décembre, de nombreuses rencontres diplomatiques ont eu lieu entre des représentants occidentaux et Russes afin de parvenir à un accord autour de la sécurité en Europe. Les demandes faites par la Russie avaient des airs d’ultimatums et étaient pour la plupart irrecevables pour l’Occident.

Des préparations étaient en cours ouvertement pour une nouvelle opération punitive dans le Donbass, pour une invasion de nos terres historiques, y compris la Crimée.

La Crimée, annexée en 2014 par la Russie, est présentée comme historiquement russe.

À Kiev, ils ont annoncé l’acquisition possible d’armes nucléaires. L’OTAN a commencé à développer militairement les territoires qui nous sont adjacents. Ainsi, une menace absolument inacceptable pour nous a émergé, directement à nos frontières. Tout indiquait qu’un affrontement contre les néo-nazis, les bandérites, soutenus par les États-Unis et ses partenaires mineurs, serait inévitable.

Stepan Bandera était un politicien ukrainien fasciste qui a collaboré avec les troupes Nazis contre l’Armée Rouge durant la Seconde Guerre. Bandera est commémoré par une certaine partie de la population ukrainienne pour ses actions contre les soviétiques. La Russie justifie son action militaire en Ukraine par la présence supposée de « néo-nazis » et de supporters à Bandera (bandérites). En réalité, bien qu’il existe des néo-nazis en Ukraine, leur présence est bien plus limité que ce que laisse croire la Russie.

Je le répète, nous avons vu comment une infrastructure militaire se développait, comment des centaines de conseillers militaires étrangers ont commencé à s’activer, des livraisons régulières des armes les plus modernes de l’OTAN avaient lieu. Le danger grandissait de jour en jour.

La Russie a repoussé de façon préventive une agression. C’était une décision forcée, en temps opportun et juste. La décision d’un pays souverain, fort et indépendant.

Les États-Unis, surtout après l’effondrement de l’Union Soviétique, ont commencé à mentionner leur exclusivité, à humilier non seulement le monde entier, mais aussi leurs propres satellites, qui ont dû faire semblant de ne rien remarquer et de tout accepter docilement. 

Mais nous sommes un pays différent. La Russie a un caractère différent. Nous n’abandonnerons jamais l’amour de la Patrie, la foi et les valeurs traditionnelles, les coutumes de nos ancêtres, le respect de tous les peuples et de toutes les cultures.

Le Président russe présente la Russie comme étant doté d’une « essence » unique. Il faut mettre cela en lien notamment avec les théories eurasianistes, liant la position géographique de la Russie, entre l’Occident et l’Asie, à une identité spécifique.

© Ramil Sitdikov/Sputnik

Mais en Occident, il a été décidé de rejeter ces valeurs millénaires. Une telle dégradation morale est devenue la base de falsifications cyniques de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, incitant à la russophobie, louant les traîtres, se moquant de la mémoire de leurs victimes, effaçant le courage de ceux qui ont remporté et subi la Victoire.

La confrontation avec l’Occident est présentée par le Kremlin sous des traits civilisationnels. Cela est notamment devenu évident en 2014 avec le concept de « Gayropa ». Voir à ce sujet : Andrew Foxall (2019) From Evropa to Gayropa : A Critical Geopolitics of the European Union as Seen from Russia, Geopolitics, 24:1, 174-193, DOI : 10.1080/14650045.2017.1417848 

Nous savons que les vétérans américains qui ont voulu venir à la parade à Moscou ont été interdits de le faire. Mais je veux qu’il sachent ceci : nous sommes fiers de vos exploits, votre contribution à la victoire commune. Nous rendons hommage à tous les soldats des armées alliées – américains, britanniques, français – participants à la Résistance, braves soldats et partisans de la Chine – tous ceux qui ont vaincu le nazisme et le militarisme.

La Russie se présente comme un pays souhaitant la paix, tandis que l’Occident est engagé dans une course à l’armement et à la militarisation. Ainsi, en menant une guerre contre le nazisme, lors de la Seconde Guerre ou aujourd’hui, la Russie, selon le discours officiel, vise la paix, d’où l’utilisation.

Chers camarades !

Aujourd’hui, les combattants du Donbass ainsi que les soldats de l’armée russe se battent sur leurs propres terres, là où les combattants de Svyatoslav et Vladimir Monomakh, les soldats de Rumyantsev et Potemkine, Suvorov et Brusilov, ont combattu l’ennemi, où les héros de la Grande Guerre patriotique – Nikolai Vatutin, Sidor Kovpak, Lyudmila Pavlichenko – se sont battus jusqu’à la mort.

À nouveau, une ligne continue est dessinée entre la guerre en Ukraine et les victoires passées de la Russie.

Les noms évoqués sont ceux de différentes figures historiques russes qui sont restés dans les mémoires pour leurs exploits au combat. Lyudmila Pavlichenko par exemple était une tireuse d’élite (sniper) lors de la Seconde Guerre qui aurait abattu 309 ennemis.

Je m’adresse maintenant à nos forces armées et aux combattants du Donbass. Vous combattez pour la Patrie, pour son futur et afin que personne n’oublie les leçons de la Seconde Guerre. Afin que dans le monde, il n’y ait pas de place pour les bourreaux, les punisseurs et les nazis.

Aujourd’hui, nous nous inclinons devant la mémoire bénie de tous ceux dont la vie a été prise par la Grande Guerre patriotique, devant la mémoire des fils, filles, pères, mères, grands-pères, maris, épouses, frères, sœurs, parents, amis.

Inclinons la tête devant la mémoire des martyrs d’Odessa, brûlés vifs à la Maison des syndicats en mai 2014. Devant la mémoire des vieillards, des femmes et des enfants du Donbass, des civils morts sous les bombardements impitoyables, des frappes barbares des néo-nazis. Nous inclinons la tête devant nos compagnons d’armes, qui sont morts de la mort des braves dans une juste bataille – pour la Russie.

En 2014, des émeutes ont éclaté dans le Donbas ainsi qu’à Odessa. Des militants prorusses se sont retranchés dans la Maison des Syndicats et le bâtiment à pris feu, entrainant la mort de 42 militants prorusses.

Marquons une minute de silence.

La mort de chacun de nos soldats et officiers est un chagrin pour nous tous et une perte irréparable pour nos proches et nos amis.

La mention des morts et des blessés russes lors de la guerre en Ukraine représente un changement dans le discours officiel russe. Au début du conflict, le Kremlin a pris plusieurs semaines afin d’admettre la mort de soldats. Le nombre officiel communiqué par la Russie est considéré comme largement minoré.

L’État, les régions, les entreprises, les organismes publics mettront tout en œuvre pour soigner et aider ces familles. Nous apporterons un soutien particulier aux enfants des camarades morts et blessés. Le décret présidentiel à ce sujet a été signé aujourd’hui.

Je souhaite un prompt rétablissement aux soldats et officiers blessés. Et je remercie les médecins, les ambulanciers paramédicaux, les infirmières, le personnel médical des hôpitaux militaires pour leur travail. Un profond remerciement à vous pour avoir combattu pour chaque vie – souvent sous le feu, en première ligne, sans vous épargner.

© Ramil Sitdikov/Sputnik

Chers camarades !

En ce moment sur la place Rouge, se trouvent côte à côte des soldats et officiers de nombreuses régions de notre immense patrie, y compris certains qui sont arrivés directement du Donbass, directement de la zone de combat.

Nous nous souvenons comment les ennemis de la Russie ont essayé d’utiliser des bandes de terroristes internationaux contre nous, ont tenté de semer la discorde nationale et religieuse afin de nous affaiblir et de nous diviser de l’intérieur. Rien n’a réussi.

Ceci constitue une référence à la guerre en Tchétchénie. La Russie a accusé l’Occident d’avoir participé au développement du terrorisme international djihadisme afin d’affaiblir la Russie. Ces accusations ont été faîtes notamment dans le contexte de la montée en puissance de l’´tat Islamique en Syrie afin de justifier l’intervention militaire russe dans le pays.

Aujourd’hui, nos combattants de différentes ethnies sont ensemble dans la bataille, se couvrant de balles et d’éclats d’obus comme des frères.

Et c’est la force de la Russie, la grande force indestructible de notre peuple multiethnique uni.

Aujourd’hui, vous défendez ce pour quoi vos pères et vos grands-pères, vos arrière-grands-pères se sont battus. Pour eux, le plus important sens de la vie a toujours été le bien-être et la sécurité de la Patrie. Et pour nous, leurs héritiers, le dévouement à la Patrie est la valeur principale, un soutien fiable pour l’indépendance de la Russie.

Ceux qui ont écrasé le nazisme pendant la Grande Guerre patriotique nous ont montré un exemple d’héroïsme pour tous les temps. Cette génération de gagnants, nous l’admirerons toujours.

Gloire à nos vaillantes forces armées !

Pour la Russie ! Pour la victoire !

Hourra !

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