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Key Points
  • Une victoire ukrainienne importante avec la destruction du croiseur Moskva
  • La Russie ne pourra sans doute pas obtenir une victoire totale dans le Donbass avant le 9 mai
  • Les zones de front restent stables

Situation générale

On a assisté à une victoire ukrainienne spectaculaire avec la destruction du croiseur Moskva. Mais, la situation reste équilibrée sur les différents fronts, avec de petites attaques de part et d’autre en particulier dans le Nord du Donbass et à Marioupol, mais aussi de plus en plus à Kherson. Il est désormais très peu probable que les Russes obtiennent une victoire significative avant le 9 mai, hormis peut-être la prise de Marioupol.

La bataille du Donbass 

Elle a commencé avec une série d’attaques russes divergentes dans la région d’Yzium en direction de Barvinkove et Sloviansk (effort russe avec l’équivalent de ce que pourrait mobiliser l’armée de Terre française), convergentes autour de la poche de Severodonetsk (Severodonetsk, Rubizhne, Lysyschansk et plus au sud Popasna) et directes à partir de la ville Donetsk sur la route N15. Les attaques sont toujours limitées, avec un ou deux groupements au maximum par axe et un appui d’artillerie et aérien (200 sorties/jour dans le Donbass), mais une faible progression. La plus rapide a lieu en direction de Barvinkove au rythme de 1 km/jour, et la « pointe » avancée depuis Yzium est déjà harcelée le long des axes.

Couvertes face à Kharkiv, qui est sévèrement frappée par l’artillerie et par la 6e Armée, les forces russes alimentent via la base de Belgorod les zones d’attaque avec les groupements tactiques récupérés dans les armées engagées dans la bataille de Kiev. Il n’y a pas eu de véritable pause opérationnelle russe et peu de changement de méthodes. Alors que la météo est mauvaise et handicape plutôt l’activité aérienne et les appuis russes, les Ukrainiens reçoivent de nouveaux équipements et améliorent la défense des bastions urbains.

La défense avancée de l’armée ukrainienne se double d’action sur les arrières. Les forces spéciales ukrainiennes ont probablement détruit un pont ferré à Shebekino en Russie, entre Belgorod et Yzium et peut-être aussi un autre pont dans la région d’Yzium.

Zone Sud et bataille de Marioupol

La situation est inchangée sur la ligne Donbass-Sud. Les forces russes continuent de progresser lentement dans Marioupol. Le 503e bataillon d’infanterie navale ukrainien est parvenu le 13 avril à s’exfiltrer de l’usine Iliych dans le nord de la ville pour rejoindre la poche de résistance centrale tenue par la 36e Brigade d’infanterie navale et le régiment Azov. Deux autres petites poches résistent à l’Ouest de la ville et dans le port (12e brigade de Garde nationale). Il resterait 3 000 à 3 500 combattants ukrainiens. La 150e division motorisée russe, la 810e brigade d’infanterie navale, la force tchétchène de la Garde nationale et les forces DNR représentent peut-être 10 000 hommes au total dans ces combats.

L’ensemble représente une faible densité pour une ville de 166 km2, ce qui implique une grande imbrication des forces à l’intérieur et peut-être une faible étanchéité du bouclage extérieur, notamment antiaérien. Cela peut expliquer que les forces ukrainiennes aient pu être ravitaillées de nuit par Mi-8 (dont 3 auraient été abattus) en très basse altitude comme l’attestent des images d’emploi d’équipements occidentaux pourtant fournis après le début du siège. Les forces russes compensent toujours le manque d’infanterie en volume et en qualité par de la puissance de feu, ravageant la ville pour finalement un faible rendement sur des forces retranchées. La ville aurait pour la première fois été frappée dans son centre le 15 avril par des bombardiers stratégiques Tu-22M3 avec des bombes lisses FAB 3000 (3 tonnes). 

Si l’issue de la bataille ne peut faire de doute, sa date reste très hypothétique. Pour le même ordre de grandeur de forces, les deux batailles de Grozny avaient duré huit semaines en 1995 et six semaines en 1999-2000. Il n’est donc pas impossible que la ville soit prise pour la date fatidique du 9 mai.

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Zone du Sud-Ouest et bataille de Kherson

La zone tenue par les forces russes au Nord du Dniepr fait l’objet du principal effort offensif ukrainien avec 4 brigades de manœuvre, dont la 28e Méca venue d’Odessa, avec l’intention certainement de s’emparer de Kherson et de pénétrer dans la zone occupée au sud du fleuve. La prise de Kherson par les Ukrainiens serait une grande victoire car elle placerait les 4 brigades russes au nord de la ville et du Dniepr dans une position délicate, n’ayant plus que Kakhovska comme point de franchissement et de lien avec la zone occupée. Les forces russes de Kherson, le reliquat de la 7e Division aéroportée, de la 20e division motorisée et les forces de reconnaissance du 22e Corps d’armée ont tenté plusieurs attaques de dégagement, sans succès. La 80e brigade d’assaut aérien (Ukr) fait pression au Nord pour s’emparer du carrefour routier de Molidhizne. La frappe d’un dépôt russe à Tchornobaïvka (Ouest de Kherson) a détruit plusieurs dizaines de véhicules de combat.

La destruction du croiseur Moskva

Le croiseur Moskva a coulé le 14 avril après une attaque menée le 13 par les forces ukrainiennes depuis Odessa. Le discours russe a annoncé officiellement une perte accidentelle – ce qui n’était pas forcément plus glorieux – avant de réagir comme s’il s’agissait effectivement d’une attaque. La victoire ukrainienne ne fait guère de doute. Elle constitue un grand succès, témoignant de l’intelligence technique (le missile Neptune est une amélioration ingénieuse du Kh-35) et tactique (première combinaison de drones armés et de missiles antinavires à longue portée) ukrainienne dans cette guerre.

Le Moskva était un bâtiment ancien souffrant de plusieurs défauts de conception (structure vulnérable en aluminium, couverture radar incomplète et défense rapprochée lacunaire), mais constituait une puissante plate-forme de tir antinavire et anti-aérien équipée du système S300. C’est sans doute pour cela (la portée du S300 est inférieure à celle du Neptune) qu’il s’est trouvé dans l’enveloppe de tir de systèmes antinavires certes récents, mais pourtant connus. Les Russes ont ainsi offert aux Ukrainiens la destruction au combat du plus grand navire de guerre dans le monde depuis 1945 – un précédent du même type avait néanmoins eu lieu avec le croiseur argentin Général Belgrano, de moindre tonnage, en 1982. Le succès symbolique est d’ampleur stratégique pour l’armée ukranienne. 

Au niveau opérationnel, avec la destruction à Berdiansk le 24 mars par des frappes de missiles balistiques du navire amphibie de classe Alligator et l’endommagement d’un ou deux autres de classe Ropucha, sans parler du patrouilleur Raptor touché par deux missiles antichars près de Marioupol, cela fait de lourdes pertes pour une flotte de la mer Noire constituée de 21 navires de surface majeurs. On ignore à ce stade le bilan des pertes humaines sur l’équipage de 480 hommes du Moskva, mais comme à chaque fois qu’un bâtiment majeur est détruit, elles peuvent être considérables. Les Russes peuvent avoir perdu au combat en une seule journée plus de soldats que la France depuis trente ans.

La flotte de la mer Noire contrôle toujours la haute-mer face à une petite marine ukrainienne qui a rapidement cessé d’exister, et par conséquent l’accès à Odessa ou à Mykolaev. Mais la côte à l’ouest de la Crimée lui est, sinon interdite, du moins très dangereuse avec la présence de 6 lanceurs et peut-être 70 missiles Neptune, sans parler des armements anti-navires occidentaux qui sont en cours de livraison. Les opérations amphibies sont désormais exclues de ce côté. De toute manière les brigades d’infanterie navale dédiées à cette mission ont déjà été engagées comme unités d’infanterie dans les combats à Kherson et Marioupol. On peut même considérer que la flotte mer Noire dont l’accès au Bosphore est actuellement interdit par la Turquie se trouve piégée à Sébastopol comme « flotte en vie » où il n’est pas exclu que les forces ukrainiennes puissent la frapper une nouvelle fois d’une manière imaginative.