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Key Points
  • L’augmentation de l’insécurité des citoyens ainsi que les cas visibles de corruption ont contribué à la dégénérescence des relations de coexistence, celles-ci étant affectées par l’augmentation de la pauvreté et les niveaux criants d’inégalité.
  • L’année 2022 représente un moment intermédiaire dans les cycles électoraux, puisque seuls trois pays d’Amérique latine organiseront des élections présidentielles et législatives. Ces élections revêtent cependant un intérêt considérable puisqu’il s’agit du Brésil, de la Colombie, ainsi que du Costa Rica qui a une forte tradition démocratique.
  • En Colombie, la persistance de trois alliances maintient en vie la forte fragmentation du système de partis d’une manière qui se répercutera sur le Congrès. En outre, les élections de mars détermineront les candidats présidentiels gagnants. Ils seront rejoints par d’autres, dont une vingtaine sont actuellement en lice.

Le dernier cycle électoral en Amérique latine qui débute en 2018 apporte une nouveauté intéressante à la politique de la région puisque la démocratie s’est établie de manière généralisée quatre décennies plus tôt, coïncidant avec le moment que Samuel Huntington a défini comme « la troisième vague ». On assiste en effet à une généralisation de l’alternance politique. Ainsi, les forces d’opposition gagnant du terrain, quinze pays ont connu des changements dans les formules de partis qui alimentaient leurs gouvernements. Les exceptions ont été le Nicaragua et le Venezuela, qui ont connu une détérioration dramatique de la qualité de leur démocratie, conduisant à l’autoritarisme de Daniel Ortega et Nicolás Maduro, et le Paraguay, où l’hégémonie du Parti Colorado parvient à se maintenir.

Ce scénario d’alternance radicale, qui dans certains pays comme le Pérou, le Guatemala et le Panama est devenu chronique au point d’apparaître comme le trait caractéristique de leur politique, s’accompagne de trois phénomènes. Premièrement, une plus grande fragmentation de la représentation politique, rendue compliquée par la mise en place d’alliances tous azimuts entre des forces politiques parfois dissemblables. Deuxièmement, l’augmentation de candidatures fondamentalement centrées sur des individus (Jair Bolsonaro au Brésil, Andrés Manuel López Obrador au Mexique et Nayib Bukele au Salvador). Enfin, au sein des régimes présidentiels, une relation complexe entre les exécutifs et les parlements dans des scénarios qui rendent difficile la gouvernabilité en raison des deux facteurs précédents. Il n’y qu’au Mexique, au Salvador, au Panama et en République dominicaine – en plus des deux exceptions non démocratiques déjà citées que sont le Nicaragua et le Venezuela – que les exécutifs disposent d’assemblées législatives dans lesquelles ils ont la majorité.

D’autre part, en termes idéologico-programmatiques, autour d’un axe gauche-droite toujours plus imprécis, les gouvernements issus des urnes ont tendance à pencher plutôt vers la gauche. Ce phénomène s’est accéléré ces derniers temps et les élections organisées fin 2021 au Chili et au Honduras en sont la preuve. Bien qu’il semble que le scénario d’il y a vingt ans se répète dans ce que l’on a pu appeler le « virage à gauche », avec l’incorporation du Mexique, de l’Argentine, de la Bolivie et du Pérou dans cette tendance, deux caractéristiques au moins rendent la situation d’aujourd’hui différente de celle d’il y a vingt ans : le leadership régional que Hugo Chávez exerçait alors, avec des propositions unificatrices capables de promouvoir un récit homogénéisant, n’existe plus ; et aujourd’hui, le moment économique du boom des matières premières qui avait conduit à une explosion des dépenses publiques appartient au passé.

L’augmentation de l’insécurité des citoyens ainsi que les cas visibles de corruption ont contribué à la dégénérescence des relations de coexistence, celles-ci étant affectées par l’augmentation de la pauvreté et les niveaux criants d’inégalité.

Manuel Alcántara Sáez

Dans le même temps, le panorama montrait de plus en plus des démocraties fatiguées, en raison non seulement de la crise de la représentation mentionnée plus haut, mais aussi de la méfiance grandissante de la société envers pratiquement toutes les institutions. À cela s’ajoute le fait que la démocratie en tant que régime politique est notoirement dévalorisée, puisqu’en à peine une décennie, elle a perdu dix points dans les préférences moyennes des citoyens en Amérique latine, passant de 67 % à 57 %. D’autre part, l’augmentation de l’insécurité des citoyens ainsi que les cas visibles de corruption ont contribué à la dégénérescence des relations de coexistence, celles-ci étant affectées par l’augmentation de la pauvreté et les niveaux criants d’inégalité. Ces facteurs, en particulier les deux derniers, ont été renforcés par la pandémie de Covid-19 sur l’ensemble du continent, dont plusieurs pays ont montré des taux de mortalité parmi les plus élevés au monde par rapport au nombre d’habitants – comme le Pérou, le Brésil, l’Argentine, la Colombie, le Paraguay et le Mexique, avec plus de 2 300 décès par million d’habitants. Cette crise a également provoqué une mise sous tension importante des systèmes de santé déjà précaires.

Dans cet état de fait, l’année 2022 représente un moment intermédiaire dans les cycles électoraux, puisque seuls trois pays d’Amérique latine organiseront des élections présidentielles et législatives. Ces élections revêtent cependant un intérêt considérable puisqu’il s’agit du Brésil, de la Colombie (respectivement premier et troisième pays en termes démographiques), ainsi que du Costa Rica qui a une forte tradition démocratique. D’autre part, le Pérou, qui a connu quatre présidents au cours des quatre dernières années, pourrait à tout moment ouvrir un processus électoral législatif voire présidentiel, en raison de la possibilité constitutionnelle de dissoudre le Congrès ou de l’ouverture constitutionnelle d’un procès à l’encontre de Pedro Castillo pour vacance de l’office présidentiel.

En outre, l’Uruguay et le Mexique organiseront bientôt des référendums qui amèneront leurs citoyens à se prononcer dans le cadre de consultations nationales. En Uruguay, le 27 mars, un référendum sera organisé à la demande générale pour abroger 135 articles de la Loi d’Urgente Considération qui représente la pierre angulaire du gouvernement de coalition entre les deux partis traditionnels (Blanco et Colorado) du président Alberto Lacalle Pou, approuvé par le parlement au commencement de sa présidence début 2020, juste avant la pandémie. Au Mexique, le 10 avril prochain, le président López Obrador soumettra aux urnes son maintien en poste, tenant ainsi une des promesses de sa campagne électorale d’une manière remarquablement populiste, puisqu’il est inhabituel qu’un référendum de ce type soit convoqué par le président en exercice comme s’il s’agissait d’une motion de confiance.

L’année 2022 représente un moment intermédiaire dans les cycles électoraux, puisque seuls trois pays d’Amérique latine organiseront des élections présidentielles et législatives. Ces élections revêtent cependant un intérêt considérable puisqu’il s’agit du Brésil, de la Colombie, ainsi que du Costa Rica qui a une forte tradition démocratique.

Manuel Alcántara Sáez

Costa Rica

Le Costa Rica a tenu ses élections législatives et le premier tour de l’élection présidentielle le 6 février dernier. Le nombre de candidats à la présidence a été le plus élevé de son histoire (25), et l’électorat a confirmé les tendances apparues au début de la décennie 2000 autour de la disparition du bipartisme qui prévalait depuis 1949, de la fragmentation du système de partis et de la faiblesse gouvernementale due à l’incapacité à obtenir des majorités parlementaires stables. Dans le même temps, l’abstentionnisme poursuit sa tendance à la hausse, avec un taux d’un peu plus de 40 % lors de ces élections, le plus élevé au premier tour depuis six décennies.

L’Assemblée législative du Costa Rica, la plus petite d’Amérique latine, est composée de 57 sièges. Selon des données provisoires, elle sera composée de six formations politiques. Les deux partis traditionnels : Libération Nationale et Unité Sociale Chrétienne, auront respectivement 19 et 12 sièges, suivis du Parti Progrès Social Démocratique (9 sièges), du Parti Nouvelle République (à caractère évangélique, 6), du Parti Libéral Progressiste (6) et du Front Ample (5). Le Parti Action Citoyenne, qui a occupé les deux dernières présidences de la république avec Luís Guillermo Solís et Carlos Alvarado, et qui disposait de 10 sièges dans l’Assemblée législative sortante, n’aura aucune représentation législative, ce qui constitue un nouveau cas de disparition quasi totale d’un parti au pouvoir.

Quant à l’élection présidentielle, aucun candidat n’ayant atteint le seuil de 40 %, ce qui s’était déjà produit lors des élections de 2014 et 2018, un second tour devra être organisé le 3 avril entre les deux candidats ayant obtenu le plus grand nombre de voix, dont la somme peine à dépasser 44 %. José María Figueres Olsen du Parti de Libération Nationale et Rodrigo Chaves Robles du Parti Progrès Social Démocratique s’affronteront dans un scénario inhabituel. Alors que Figueres Olsen, 67 ans, qui a été président entre 1994 et 1998, a obtenu 27,3 %, Chaves Robles, 60 ans, qui a été brièvement ministre des Finances dans le gouvernement précédent, a obtenu 16,7 %. Derrière lui, avec 14,8 %, se trouve Fabricio Alvarado, le leader évangélique du Parti Nouvelle République qui avait déjà perdu le second tour des élections en 2018. Pour le second tour, Chaves Robles, qui a milité dans trois partis politiques au cours des trois dernières années, se présente avec l’image d’un acteur transformateur aux gestes antipolitiques face à la figure classique de Figueres Olsen, fils d’une figure marquante du pays et président à trois reprises et, un aspect qui n’est pas certain de payer auprès de l’électorat costaricien où il fait face à un taux de rejet de plus de 40 %. Dans tous les cas, la recherche complexe d’un gouvernement de coalition deviendra une fois de plus impondérable. En principe, il semblerait que Chaves aurait une tâche plus compliquée s’il devait l’emporter au second tour, étant donné sa moindre expérience au sein de la classe politique traditionnelle, ainsi que le nombre réduit de députés dont il dispose initialement1.

Colombie

La Colombie présente une particularité institutionnelle intéressante qui tient au fait que ses élections ont lieu à des dates distinctes. Sans être aussi longues qu’au Salvador, où le pouvoir exécutif est élu tous les cinq ans et le pouvoir législatif tous les trois ans, ou qu’au Mexique, où les deux élections ne coïncident que tous les six ans, ou qu’en Argentine tous les quatre ans – deux pays où se tiennent des élections législatives intermédiaires –, en Colombie les élections législatives ont lieu trois mois avant les élections présidentielles. Cette circonstance a fait traditionnellement que les élections législatives servent de primaires pour les élections présidentielles. Si, historiquement, il s’agit d’une pratique informelle, le processus dit de consultation interne est désormais institutionnalisé. En conséquence, le 13 mars, les citoyens colombiens ont été appelés aux urnes pour élire la Chambre des représentants et le Sénat, ainsi que pour choisir entre différents pré-candidats à la présidence des groupes qui le souhaitent. Plus tard, le 29 mai, aura lieu le premier tour des élections présidentielles.

Dans un pays fortement présidentialiste où la réélection du président est interdite, le balayage de la course à l’exécutif est primordial. Depuis les précédentes élections de 2018, le candidat alors perdant, le leader de gauche Gustavo Petro, qui pour la première fois dans l’histoire du pays a réussi à faire passer les forces progressistes au-dessus de la barre des 40 %, est clairement en tête des sondages qui prévoient sa présence au second tour comme l’un des deux candidats les plus votés. Son passé de guérillero et ses liens présumés avec le Venezuela sont les principaux arguments avancés par la droite, dont l’ancien président Álvaro Uribe (2002-2010) et dont le parti, le Centre démocratique, a déjà choisi son candidat à la présidence, Óscar Iván Zuluaga, au moyen d’un sondage.

Dans la logique des formations d’alliances porteuses de succès et représentant le spectre politique, l’atomisation du système de partis colombien, avec une forte empreinte individualiste, a créé trois grands blocs : premièrement La Coalition Centre Espoir, où Alejandro Gaviria (ancien ministre du président Juan Manuel Santos 2010-2018) et Sergio Fajardo (ancien maire, ancien gouverneur, arrivé troisième aux présidentielles en 2018) sont prééminents. Deuxièmement le Pacte Historique pour la Colombie, de gauche, où Petro sera en compétition avec quatre autres rivaux aux chances très minces, et enfin l’Équipe pour la Colombie, de droite, opposant trois anciens maires de Barranquilla, Bogota et Medellín à deux autres prétendants.

La persistance de trois alliances maintient en vie la forte fragmentation du système de partis d’une manière qui se répercutera sur le Congrès. En outre, les élections de mars détermineront les candidats présidentiels gagnants. Ils seront rejoints par d’autres, dont une vingtaine sont actuellement en lice. Les sondages d’opinion indiquent que Rodolfo Hernández, ancien maire de Bucaramanga, et Ingrid Betancourt, candidate aux élections de 2002 qui avait été kidnappée par la guérilla pendant six ans et qui a passé la plupart du temps depuis sa libération à l’étranger, mais qui reste une référence incontestable dans le pays, sont les plus susceptibles de rejoindre les candidats gagnants.

En Colombie, la persistance de trois alliances maintient en vie la forte fragmentation du système de partis d’une manière qui se répercutera sur le Congrès. En outre, les élections de mars détermineront les candidats présidentiels gagnants. Ils seront rejoints par d’autres, dont une vingtaine sont actuellement en lice.

Manuel Alcántara Sáez

Hernández représente une image bien établie en Colombie et dans d’autres pays de la région. C’est un homme d’affaires prospère qui s’est lancé en politique à l’âge de 70 ans, sans capital politique, avec un discours plein d’ambiguïtés dont le dénominateur commun est la remise en cause des manières traditionnelles de faire de la politique. D’autre part, il a annoncé que sa campagne électorale sera menée principalement de manière virtuelle, en s’appuyant surtout sur les réseaux sociaux. Mais il y a déjà un précédent sur le continent : lors des dernières élections chiliennes, le candidat Franco Parisi a obtenu 12,80 % des voix, arrivant en troisième position, sans se déplacer au sein de son pays.

Brésil

Quant au Brésil, on y élira le 2 octobre prochain le président, le vice-président ainsi que le Congrès national. Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 15 août et actuellement il y a onze candidats provisoires. Certains sont des politiciens expérimentés et d’autres sont des nouveaux venus, comme le juge Sergio Moro de Podemos, qui a été pendant moins de deux ans ministre de la Justice et de la sécurité publique dans le gouvernement Bolsonaro et qui a auparavant été le procureur le plus éminent contre la corruption pendant les périodes au pouvoir du Parti des Travailleurs (PT) sous Lula et Dilma Roussef. Dans un scénario de forte polarisation qui domine la scène politique du pays depuis le début du siècle, les sondages d’opinion estiment que la compétition finale opposera l’actuel président, Jair Bolsonaro, à l’ancien président Lula Da Silva (2002-2010). Cela provoquerait la confrontation que les tribunaux ont empêchée en 2018 en interdisant la candidature de Lula.

Au cours des trente dernières années, le Brésil s’est caractérisé par une forme de présidentialisme parlementaire, avec le plus haut taux de fragmentation des partis, conduisant ainsi à la formation de coalitions parfois instables. Aussi, le président Bolsonaro illustre le cas d’un politicien chevronné qui, néanmoins, est étranger à la vie militante de parti. Il y a deux mois à peine, il a rejoint le Parti Libéral (PL), une force de droite représentative de la « vieille politique », avec laquelle il devra coexister au cours de la dernière année de son mandat afin de se faire réélire. L’ironie (et en même temps reflet) de la situation fédérale complexe du pays, est que, dans certains États, le PL est un allié du PT. Non affilié depuis sa rupture en 2019 avec le Parti Social Libéral pour lequel il avait été élu en 2018, Bolsonaro, pourtant affilié à cinq partis, n’a pas réussi en 2020 à réunir suffisamment de signatures pour fonder l’Alliance pour le Brésil, qu’il avait promue avec ses enfants.

Ainsi, la politique en Amérique latine en 2022, du moins sur le plan électoral, est dans une année de blocage qui pourrait néanmoins avoir un impact significatif si les candidats de gauche Petro et Lula venaient à remporter la présidence respectivement en Colombie et au Brésil, impulsant une dynamique continentale différente de celle d’il y a vingt ans. Cette situation pourrait également contribuer à inverser l’état de fatigue des démocraties de la région si la méfiance institutionnelle grandissante, ainsi que d’autres facteurs devenus structurels, comme l’inégalité, la corruption et l’insécurité étaient atténués.

Sources
  1. Le Costa Rica affiche un nombre élevé de candidats à la présidence, du fait de normes institutionnelles d’une certaine perversité, puisque le système électoral costaricien permet aux candidats à la présidence de la République de se présenter également à l’Assemblée législative. Cela génère une incitation supplémentaire car ils bénéficient de la première campagne pour atteindre leur objectif électoral à l’Assemblée législative. De cette façon, et si l’on ne se penche pas sur le comportement électoral dans tout le pays, on obtient une image déformée de la réalité. Le Costa Rica compte 82 cantons et Figueres Olsen l’a emporté dans 64 d’entre eux, Fabricio Alvarado dans 14, Rodrigo Chaves dans trois et la candidate du Parti de l’Unité Sociale Chrétienne, Lineth Saborío, qui a obtenu 12,6 % des voix à la présidence, dans un seul. Fabricio Alvarado sera député, tout comme Eliécer Feinzaig, chef du Parti Libéral Progressiste qui a obtenu 11,9 %. Le cinquième parti à l’Assemblée sera le Front Ample, un groupe de gauche dirigé par José María Villalta, qui a obtenu 8,6 % des voix et a réussi à faire passer sa présence à l’Assemblée d’un à six sièges, selon les projections du décompte des voix, qui n’est d’ailleurs pas encore définitif.