San Salvador. Cela n’a jamais été contesté : la victoire de Nayib Bukele à l’élection présidentielle salvadorienne, il y a plus d’un an presque jour pour jour, le 3 février 2019, a marqué une rupture. Jeune, fondateur du nouveau parti Nuevas Ideas (« Nouvelles idées ») et élu dès le premier tour de l’élection, il a mis fin au bipartisme entre le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) et l’Alliance républicaine nationaliste (Arena) de droite libérale-conservatrice, hérité de la fin de la guerre civile en 1992. L’arrivée au pouvoir de Bukele, ancien maire de San Salvador, sorti des rangs du FMLN dont il a été exclu le 10 octobre 2017, a donc été un tournant qui a plongé El Salvador dans un monde nouveau. Surnommé « leader millennial », président du XXIème siècle, ses premiers mois en tant que président signent une continuité avec sa campagne électorale dont l’essentiel s’est déroulé sur Twitter. Il tweete lui-même, et beaucoup ; sa présidence est placée sous le signe des nouvelles technologies ce qui le pousse à gouverner même via Twitter.

Très populaire dans l’opinion publique salvadorienne, il est encore trop tôt pour dresser un bilan de sa politique. Cependant, Bukele ne manque pas de souligner et de se féliciter de la baisse considérable du nombre d’homicides quotidiens, qui est bien réelle : en 2019, sous le précédent gouvernement, il y avait 130 homicides pour 100 000 habitants ; depuis son entrée en fonction, l’administration Bukele enregistre 50 homicides pour 100 000 habitants. Le président affirme que ce succès, sur un tel sujet politique et social fondamental à El Salvador où la violence endémique est un défi depuis la fin de la guerre civile, est dû à son « Plan Control Territorial » qui consiste notamment, dans le sillage des célèbres politiques de « mano dura » (« manière forte »), à déployer et renforcer la présence de la police et de l’armée dans certaines zones d’El Salvador. Mais, si la baisse du nombre d’homicides est incontestable, les causes sont quant à elles plus discutables. En effet, nul affrontement entre les forces de l’ordre avec les maras (gangs) ni hausse des captures ou emprisonnements ou morts de criminels n’a été constaté. Pour expliquer ce calme, la seule raison pourrait être une forme de trêve acceptée par les gangs. Pourquoi et pour combien de temps ? Difficile de répondre à ces questions pour le moment.1

Il faut, enfin, signaler le dernier tremblement de terre qui a secoué le paysage politique salvadorien. La semaine dernière, la justice s’est emparée du dossier qui vise les principales figures politiques qui auraient négocié avec les maras, preuves à l’appui. Les négociations, impliquant de l’argent, auraient notamment concerné des promesses de trêve et des adoucissements de peines d’un côté, des promesses de vote dans un contexte électoral de l’autre.

C’est dans un tel contexte que ces derniers jours, Bukele semble être entré dans une nouvelle dimension. Le président veut que le budget qu’il propose en matière de sécurité (s’élevant à 109 millions de dollars) soit, au mieux, approuvé, au moins, discuté par une Assemblée nationale où il n’est pas en position de force. Officiellement, seuls dix députés GANA (parti qui l’a mené à la victoire présidentielle) sur quatre-vingt-quatre le soutiennent et les prochaines élections législatives n’auront lieu qu’en février 2021. Bukele a demandé la tenue d’une « séance plénière extraordinaire » dimanche à 15 heures, et a par là même décidé de mettre la pression sur les députés de différentes manières. Tout d’abord, les députés se sont vus retirés leur protection policière samedi matin pour une bonne partie de la journée. Au cours de cette même journée, l’armée a reçu comme ordre de se tenir prête à intervenir si besoin, et des policiers et des soldats ont été envoyés chez certains députés. Enfin, et surtout, samedi dans l’après-midi, les membres de la sécurité de l’Assemblée ont été remplacés par des soldats sur ordre de Bukele. A partir de ce moment-là, le président prenait le contrôle de l’organisme législatif. Menaçant les députés d’une insurrection populaire, Bukele est arrivé dimanche aux alentours de 16 heures devant l’Assemblée, où il a prononcé un bref discours sur une scène montée pour l’occasion, devant environ 5 000 personnes (selon la presse indépendante,  50 000 selon le président Bukele), membres de Nuevas Ideas, employés du gouvernement et sympathisants venus de différentes parties du pays. Après avoir notamment qualifié les députés de « criminels » parce qu’absents ce jour-là, Bukele est entré dans l’hémicycle accompagné de soldats armés. Devant les trente-et-un députés présents et médusés par ce déploiement inédit de l’armée au sein de l’Assemblée, Bukele a dit : « Je crois que maintenant on sait qui a le contrôle de la situation », et s’est assis, à la place du président de l’Assemblée Mario Ponce, pour prier. Il est ensuite sorti et a retrouvé la scène, toujours accompagné de soldats, pour indiquer qu’il avait prié, que Dieu lui avait parlé et conseillé d’être patient. Par conséquent, il a donné un ultimatum de sept jours pour que les députés acceptent de discuter la proposition de budget en question. Si cette limite n’est pas respectée, il a menacé de dissoudre l’Assemblée.2

Dimanche, Nayib Bukele a fait ce qu’aucun autre président n’avait fait depuis les Accords de paix de 1992 : militariser l’Assemblée nationale et menacer de la dissoudre. Selon l’historien Roberto Turcios, c’était dans les années 1960 la dernière fois que des militaires lourdement armés sont entrés dans l’hémicycle. Au cours de cette journée étrange qui a rappelé de sombres et mauvais souvenirs à grand nombre de Salvadoriens, Bukele a refait de l’armée un acteur politique, ce qui n’avait plus été le cas depuis la guerre civile. Autant de faits et d’épisodes qui posent de graves problèmes à une démocratie salvadorienne encore jeune sur, notamment, la séparation des pouvoirs et l’indépendance de l’armée.

Sources
  1. Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de Sciences Po, AMÉRIQUE LATINE – L’ANNÉE POLITIQUE 2019 / Les Études du CERI, n°245-246, janvier 2020
  2. GUZMAN Valeria, RAUDA Nelson, ALVARADO Jimmy, Bukele mete al Ejército en la Asamblea y amenaza con disolverla dentro de una semana, El Faro, 10 février 2020