Washington. Noyées sous le récent fiasco d’un Caucus de l’Iowa chaotique1 et un procès en destitution de Donald Trump qui a échoué, les politiques énergétiques et environnementales de cette élection n’ont pas vraiment occupé une place importante ces derniers mois dans les médias et en ce début de primaires démocrates. Cependant, les élections présidentielles du 3 novembre devraient représenter un véritable tournant pour l’avenir énergétique des Etats-Unis. Le premier mandat de Donald Trump a ainsi été l’occasion pour le pays  d’affirmer son “indépendance énergétique” grâce à la multiplication des projets , la grande majorité dans les énergies fossiles (comme le gazoduc de Keystone XL) et sous couvert d’un déni des risques liés au changement climatique du président et de son administration. La situation actuelle du mix énergétique américain affirme ainsi cette dominance des énergies fossiles même si une percée de l’éolien et du solaire est bien présente.

Des énergies fossiles dominantes  malgré la percée des renouvelables

Un récent article du Pew Research Center dresse ainsi un portrait nuancé de la situation du mix énergétique américain actuel (en termes de consommation)2 : malgré une croissance forte des énergies renouvelables (principalement éolien et solaire) il reste reste majoritairement constitué d’énergie fossiles, bien que celles-ci aient connue une légère baisse ces 20 dernières années, passant de 84% à 80% entre 2000 et 2018. Au sein de ces 80%, des évolutions sont cependant notables avec un gain de terrain indéniable pour le gaz face au charbon, notamment grâce à la révolution du gaz de schiste de ces dix dernières années. 

Si le mix énergétique reste largement dominé par les énergies fossiles, l’éolien et le solaire se sont néanmoins taillé une part notable avec, pour le cas du solaire une multiplication par 46 l’énergie produite entre 2008 et 2018. 

Polarisation des agendas politiques et incertitudes de l’avenir énergétique des Etats Unis

Dans le contexte d’urgence climatique, cette image peut apparaître à la fois morose et pleine d’espoir. Toutefois, le résultat de la prochaine élection présidentielle marquera un tournant important  dans les perspectives d’avenir de l’industrie énergétique aux États-Unis. En effet, comme le décrit l’article de Atlantic Council, les deux scénarios  à envisager que sont la réélection de Donald Trump ou l’élection d’un candidat démocrate, donneront deux perspectives radicalement différentes aux futures politiques énergétiques américaines. 

La poursuite de l’agenda politique de “domination énergétique” devrait être le mot d’ordre d’un second mandat pour Donald Trump. Les 4 prochaines années pourraient être l’occasion de véritablement implémenter les différentes régulations à l’instar de l’Affordable Clean Energy Act (en remplacement du Clean Power Act) et l’accélération de l’accord des permis pour l’exploration d’énergie fossiles grâce à l’assouplissement des régulations environnementales comme pour les émissions de méthanes et la révision du Endangered Species Act. 

A l’inverse, l’élection d’un candidat démocrate retournerait l’agenda sur un focus beaucoup plus climatique. Les deux “gagnants” du Caucus de l’Iowa, Bernie Sanders et Pete Buttigieg s’accordent en effet sur l’objectif à long terme de neutralité carbone. L’élection d’un candidat démocrate à la Maison Blanche signifierait aussi probablement un retournement de situation sur l’Accord de Paris. Cependant, les deux candidats divergent sur la manière d’atteindre cette neutralité carbone. Ainsi, Pete Buttigieg veut continuer à soutenir l’énergie nucléaire alors que Bernie Sanders souhaite fermer la plupart des centrales existantes. Ce dernier compte également interdire la fracturation hydraulique, ou fracking (méthode utilisé pour le extraire le gaz de schiste)  au niveau fédéral avec des réglementations beaucoup plus strictes alors que Pete Buttigieg souhaite imposer une taxe carbone pour réduire les émissions de CO2. 

Dans le cas d’une réélection, la résistance des Etats “pro-climat” sera déterminante face à une administration récalcitrante

Le futur de l’énergie aux Etats-Unis ne semble jamais avoir  été aussi instable qu’aujourd’hui, avec des propositions diamétralement opposées des candidats aux élections présidentielles. Face à la division du parti démocrate, l’embellie de la création d’emplois et de la croissance économique, et un système électoral spécifique (scrutin indirect avec élection d’un collège électoral) , Donald Trump semble bien parti pour un second mandat, après avoir jusqu’ici principalement assoupli les régulations environnementales et climatiques afin de favoriser l’exploitation d’énergies fossiles et la construction de nouveaux gazoducs et oléoducs. Dans cette situation, le facteur déterminant de l’avenir énergétique des Etats-unis pourrait résider dans la capacité des États opposés au pouvoir fédéral à résister aux injonctions de la Maison Blanche. Cette dernière a déjà tenté d’affaiblir leur pouvoir : ainsi, les décrets d’avril 2019 de l’administration Trump sur les infrastructures et les permis sont déjà destinés à permettre l’exercice d’un contrôle fédéral sur ceux-ci. Un second mandat du président américain pourrait donc donner l’opportunité à l’administration d’utiliser le pouvoir exécutif pour affirmer la suprématie fédérale sur les infrastructures énergétiques de manière inédite. Cela passerait notamment par l’élaboration de nouvelles directives du Council on Environmental Quality (CEQ) sur la mise en œuvre de la loi nationale sur la politique environnementale et qui, in fine, limiterait le pouvoir des États de bloquer ou de refuser des infrastructures en vertu du Clean Water Act3 .

L’implémentation de cette décision pourrait être un frein majeur à la transition énergétique et écologique, notamment dans les Etats comme la Californie ou New York et de nombreuses grandes villes, à l’exemple de Boston ou Los Angeles, qui ont exprimé leur souhait d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050, notamment grâce à la  mise en place de larges capacités d’énergie renouvelables. D’importantes campagnes citoyennes à l’échelle étatique telles  “I’m still in” et “America’s Pledge” ont également rallié de nombreux Américains et États qui ont déclaré leur souhait de respecter les engagements pris dans l’Accord de Paris. La capacité de résistance des Etats et des industries renouvelables sera déterminante pour poursuivre l’implantation de projets d’énergies propres et la réduction des émissions de CO2 aux Etats-Unis. 

Les “uncharted waters” de l’énergie et du combat contre le changement climatique aux Etats-Unis

‘éventuelle réélection de Donald Trump laisse présager un retrait encore plus marqué des Etat-Unis des négociations internationales, que cela soit au G20, au G7 ou aux différentes COP, de plus en plus en dissension avec les préoccupations climatiques européennes et mondiales. Quelques initiatives existent néanmoins au niveau fédéral, avec un caucus bipartisan sur le changement climatique au Sénat créé en novembre 2019 par les sénateurs Chris Coons (Démocrate) et Mike Braun (Républicain) et dont les rangs grandissent de jour en jour, le dernier ralliement  notable étant le Républicain Rob Portman, sénateur de l’Ohio. Le retrait définitif des Etats-Unis de l’Accord de Paris sera cependant un affaiblissement indéniable du consensus international et de l’engagement des pays à lutter contre le réchauffement climatique. 

Alors qu’une étude de l’Association américaine de Psychologie déclare qu’une majorité d’adultes américains pense que le changement climatique est la question la plus importante aujourd’hui et que près de la moitié des 18-34 ans déclare que le stress lié au changement climatique affecte leur vie, la situation reste en suspens. Ainsi, si les élections présidentielles venaient à porter un candidat démocrate au pouvoir, un bouleversement des politiques énergétiques serait à prévoir, avec un recentrement sur l’enjeu climatique et des efforts substantiels  pour défaire la plupart des politiques fédérales mises en place ces quatres dernières années. Ces perspectives opposés sont marquées d’encore plus d’instabilité du fait des élections sénatoriales et de la Chambre des représentant au même moment. Face à ce constat, une chose est certaine : quelle que soit l’issue du vote de novembre 2020, le secteur énergétique américain devrait se retrouver en terrain nouveau.

Perspectives :

  • A l’aube de l’élection présidentielle et du retrait des Etats-Unis de l’Accord de Paris, la polarisation du débat politique, inter- et infra-partis, prouve l’instabilité de l’avenir énergétique des Etats-Unis.
  • Alors que les élections approchent et que se referme la page politique liée au procès en destitution de Donald Trump, un nouveau chapitre s’ouvre et sera  l’occasion de multiplier les débats entre les différents candidats et d’obtenir des précisions sur leurs agendas en matière d’énergie et de climat.
  • Les caucus dans le New Hampshire et le Nevada dans les prochaines semaines seront déjà cruciaux pour la désignation d’un candidat démocrate après les résultats proches de Pete Buttigieg et Bernie Sanders dans l’Iowa.
Sources
  1. Iowa caucuses remain too close to call with 100% of precincts reporting, The Guardian, 7 février 2020
  2. DESILVER Drew, Renewable energy is growing fast in the U.S., but fossil fuels still dominate, The Pew Research Center, 15 janvier 2020
  3. GOLDWYN David L., CLABOUGH Andrea, Election 2020: What’s at stake for Energy, The Atlantic Council, 9 janvier 2020