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L’analyse du sixième jour de guerre est disponible ici. L’archive des analyses quotidiennes de Michel Goya est disponible à ce lien.

Key Points
  • À cinq jour du début de la guerre, la situation prend une tournure “syrienne”.
  • Les estimations initiales de la durée et de l’intensité de la guerre doivent être revues très largement à la hausse : au rythme actuel des pertes russes estimées, l’armée de Terre française n’aurait plus aucun équipement majeur au bout de 40 jours.
  • La probabilité d’une nouvelle attaque à grande vitesse dans l’Ouest ukrainien afin d’isoler le pays augmente fortement.
  • Les opérations à Kiev restent encore limitées mais montent en puissance.

Point de situation des opérations en Ukraine, 1er mars (J+5)

Un changement de fond

L’impression générale est que nous assistons à un ralentissement net des opérations et à une transition des efforts russes sur la conservation des zones prises et la conquête des bastions urbains : Kiev, Kharkov, Marioupol. Toutefois, la perception de l’évolution de la situation évolue fortement.

J’estimais initialement la durée des opérations majeures (« des drapeaux russes sur toutes les grandes villes ») à trois semaines. Je pense désormais que cela peut durer beaucoup plus longtemps.

La situation prend une tournure “syrienne” : de longues opérations de conquête urbaine avec peut-être une forte accélération des mouvements après la prise de Kiev et/ou Kharkiv.

Situation des forces après 5 cinq jours

La sous-efficacité des forces aériennes russes fait partie des éléments surprenants du conflit. On est loin, malgré l’expérience syrienne de la précision, de la souplesse et des capacités de coordination interarmées des forces aériennes occidentales. Dans Dispute du ciel, les armées russes n’ont pas le contrôle.

Cela a laissé une petite place pour des incursions aériennes ou anti-aériennes ukrainiennes limitées mais efficaces. Alors que les opérations sont moins fluides et plus méthodiques, l’emploi de la force aérienne russe planifiée s’accroît, en particulier dans les opérations urbaines.

Front de Kiev

Les opérations à Kiev restent encore limitées mais montent en puissance. Les tentatives de pénétration par infanterie légère ou sous-GTIA par l’Ouest ont été repoussées. Les frappes sur la ville et les tentatives de pénétration vont s’intensifier progressivement.

Si la détermination ukrainienne est évidente, la densité des forces est inconnue : nous ne pouvons pas estimer précisément la durée de l’attaque, mais nous pouvons désormais considérer que les opérations de conquête des 800 km 2 de la ville seront longues.

Front Nord-Est

Les efforts conjoints de la 1ère ABG et des unités de la 6e Armée se concentrent sur Kharkov où la puissance de frappe est désormais utilisée assez massivement, avec peut-être déjà l’emploi de munitions thermobariques.

Front Sud-Est 

La progression est ralentie. L’armée russe semble en train de préparer l’investissement de Marioupol et l’attaque contre Zaporojie.

Front Sud-Ouest 

On a observé des combats importants dans la région Kherson-Mikolaeiv, avec progressions et reculs ponctuels de part et d’autre. La 22e Armée a été identifiée en Crimée, peut-être pour prendre en compte et renforcer ce secteur.

Front Ouest

Toujours en attente, mais la 38e brigade d’assaut aérien a été identifiée à l’extrême Ouest de la Biélorussie, en plus de la 38e armée et d’éléments biélorusses à Stolin. La probabilité d’une nouvelle attaque à grande vitesse dans l’Ouest ukrainien afin d’isoler le pays augmente fortement.

Remarques à ce stade

L’usure des « matériels majeurs » (véhicules de combat, pièces d’artillerie, aéronefs) est importante. Au rythme actuel des pertes russes estimées, l’armée de Terre française n’aurait plus aucun équipement majeur au bout de 40 jours.

Si les pertes ukrainiennes sont inférieures, elles sont également sensibles (environ égales à la moitié, aux 2/3 des pertes russes) et les forces ukrainiennes sont moins renouvelables que celles russes. Compte tenu également des ressources logistiques critiques (carburant,obus), l’armée régulière a un potentiel d’environ deux mois.

Le point critique russe est la faiblesse numérique et qualitative de l’infanterie motorisée débarquée. Nous observons la tentative de compensation par le suremploi des forces légères de qualité (parachutistes, infanterie navale, forces spéciales) et avec l’adjonction de forces supplétives (brigades tchétchène, daghestanais, mercenaires) plus « guerrières ». Des deux côtés, les forces prennent un tour plus irrégulier.

Une leçon pour les armées en Europe

Les principales tendances de la guerre pointent trois innovations en cours que la France a raté : les drones armés low cost, une infanterie nombreuse et de grande qualité, la coopération avec des forces irrégulières et privées. 

Key Points
  • L’investissement méthodique de Kiev a commencé : des combats majeurs devraient y avoir lieu d’ici deux jours.
  • La place de Karkhiv continue à tenir, dans la difficulté.
  • Les forces régulières ukrainiennes se transforment progressivement d’une armée régulière en une armée de guérilla urbaine.

Mise à jour : point de situation des opérations en Ukraine le 28 février

Situation des forces

Après l’échec du « choc opératif », les Russes reviennent à une méthode d’opérations successives en concentrant les moyens sur Kiev et en deuxième instance sur l’axe Kharkiv-Mélitopol. Les autres armées sont placées en état de pause opérationnelle ou en défense.

Dans l’espace aérien, l’effort russe demeure très important, grâce notamment à un renforcement en Biélorussie. On enregistre de nombreuses frappes dans la profondeur du théâtre – jusqu’à une proclamation de suprématie aérienne ce matin – avant de concentrer l’effort sur la ville de Kiev en préparation et appui des forces terrestres.

Front de Kiev

Après les renforcements depuis la Biélorussie y compris par l’armée biélorusses, l’investissement méthodique de Kiev commence, mené par les 36e (Ouest) puis 41e Armée (Nord et Est), les forces légères et l’appui aérien. Les forces légères poursuivent leur infiltration.

Front Nord-Est

La 20e Armée, ralentie tant par l’ennemi (un GTIA aurait été détruit près de Sumi) que par des difficultés logistiques, est en pause opérationnelle. La 1ère ABG peine à s’emparer de Kharkiv. Une division aurait contourné la ville pour atteindre Kupiansk au Sud-Est de Kharkiv.

Front du Donbass

La situation reste  inchangée par rapport à hier dans la zone de la 8e Armée. La jonction de la 49e Armée avec 58e à l’Est est achevée, ainsi qu’avec la Brigade navale. Si la continuité de terrain entre la  Crimée et le Donbass semble elle aussi être atteinte, le siège du port de Marioupol est difficile.

Front de Crimée-Dniepr

La 58e Armée, à l’Ouest, est en posture défensive. Lors de combats à Khierson, les forces ukrainiennes auraient repris la ville. La position russe de Mikolayev en également en difficulté. On note le premier succès connu de l’emploi d’un drone armé TB2 Bayraktar par les forces ukrainiennes. Les forces navales russes sont quant à elles devant Odessa.

Évolutions possibles

Des combats majeurs, avec des progressions lentes (à raison d’un kilomètre par jour) devraient commencer à Kiev d’ici à deux jours.

Inconnues 

Il n’y a pour l’instant pas moyen de savoir si les Russes vont considérer la population comme une entrave pour eux et inciter à son départ ou l’utiliser comme une charge pour la défense.

De même, il est difficile de prévoir quel degré de puissance de feu les Russes vont employer pour pouvoir écraser la défense en préservant le centre historique de Kiev – important dans le discours russophile – et sa population ? Quoi qu’il en soit,  les Russes ont besoin d’une victoire rapide.

On constate le maintien d’un deuxième axe d’effort sur l’axe Kharkiv-Zaporojie. La 1ère ABG est ralentie par la résistance de Kharkiv et la 58e Armée voit ses ressources dispersées entre Dniepr à l’Ouest, le siège de Marioupol et progression vers le Nord. Peut-être faut-il s’attendre au renforcement de la 58e Armée depuis la base de Rostov.

Cependant, à l’Ouest de l’Ukraine, la 35e Armée n’est toujours pas engagée. Peut-être par manque de ressources logistiques.

Perspectives 

Après quatre jours de combats, les pertes humaines et matérielles russes dépassent celles de 6 ans d’engagement en Syrie. L’armée russe sortira forcément usée de cette guerre – reste à déterminer jusqu’à quel degré.

Il faut également noter que ce conflit révèle l’importance des drones armés low cost type TB-2 pour une force qui ne dispose pas de la supériorité aérienne.

La résistance des villes est une autre caractéristique de ces quatre jours de guerre. Elle est soutenue par l’importance d’une infanterie légère et compétente, motivée et nombreuse, pour défendre ou conquérir. Cela révèle que le modèle russe est mal adapté à la conquête des villes. L’infanterie légère russe est supérieure à son infanterie motorisée mais insuffisante en nombre. Les forces régulières ukrainiennes se transforment progressivement d’une armée régulière en une armée de guérilla urbaine.

© AP Photo/Efrem Lukatsky

Point de situation au 27 février

L’armée russe donne l’impression générale d’une pause opérationnelle dans la région de Kiev avant l’attaque de la ville. Sur le front nord-est, l’avancée russe est lente, entravée par la résistance de Kharkiv. Au Donbass, la ligne de front reste fixe.

L’effort russe semble plutôt se concentrer au sud, vers Marioupol et Zaporojie – au détriment de la zone du Dniepr. Trois éléments russes demeurent en réserve : la 35e Armée en Biélorussie face à l’ouest de l’Ukraine, la force amphibie de la mer Noire, et la puissance de frappe à longue distance (missiles, LRM et artillerie lourde).

Situation des forces

Dans un schéma où la suprématie aérienne russe n’est pas encore complètement établie, la dispute du ciel est en train de devenir un élément central de la guerre. Les forces aériennes ukrainiennes sont encore capables d’effectuer quelques dizaines de sorties par jour. Surtout, la défense anti-aérienne ukrainienne a frappé plusieurs aéronefs russes.

Kiev

L’opération planifiée par la Russie d’une conquête rapide de la capitale par les forces d’assaut par air suivies de la 36e Armée à l’Ouest et de la 41e Armée au Nord, a échoué. Elle aura été mal coordonnée, surtout du côté de la 41e Armée, arrêtée à Chernihiv et souffrant de problèmes logistiques. Autre élément déterminant : la résistance ukrainienne a sans doute été plus forte qu’anticipé par le commandement russe.

Front du Nord-Est

On note l’infiltration de forces d’infanterie légères russes (TAP, spetsnaz, FS du FSB) au Nord-Est, tandis que les 36e et 41e Armées sont dans une phase de pause opérationnelle. La résistance de Chernihiv est fixée par un échelon de la 41e Armée tandis que l’autre contourne la ville pour aborder Kiev dans les prochains jours.

Cependant la 20 Armée poursuit sa progression par l’autoroute 67 en direction de Kiev et en contournant Kharkiv avec la 1ère ABG – des combats sont signalés à 70 km au Sud-Est de la ville : ils semblent difficiles pour les forces russes mais n’ont pour l’instant pas permis d’arrêter leur progression.

Front du Donbass

À l’Est, les forces russes et les forces irrégulières s’efforcent surtout de fixer les forces ukrainiennes. On enregistre une faible progression de la 8e Armée au nord de Louhansk, tandis que la 49e s’efforce d’atteindre Marioupol.

Front de Crimée

De fait, l’effort russe est clairement porté vers l’Est en direction de Marioupol et de Zaporojie, afin d’opérer la jonction avec la 1ère ABG et d’obliger les forces ukrainiennes face au Donbass à se replier.

Contrairement à ce qui aurait pu être attendu, il n’y a pas d’opération amphibie pour l’instant, mais une telle offensive demeure possible à l’Est comme à l’Ouest de la Crimée. L’effort ukrainien dans la région se concentre à Mikolaïev et surtout à Kherson.

Tendances et perspectives

La situation devrait relativement peu évoluer pendant plusieurs jours dans la région de Kiev. Les combats principaux pourraient commencer en milieu de semaine. La zone critique sera plutôt l’axe Kharkov-Melitopol, dont le contrôle dans les jours qui viennent – peut-être en une semaine – entraînerait une rupture du front à l’Est du Dniepr et une possible défaite majeure pour les forces ukrainiennes.

Un engagement de la 35e Armée dans l’Ouest de l’Ukraine sur l’axe Rivne-Ternopil pourrait également entraîner une rupture opérationnelle et psychologique, en isolant définitivement l’Ukraine de toute aide extérieure.

Les possibilités de manœuvre ukrainienne sont pour l’instant très limitées à la défense – efficace – de grandes zones urbaines, sans la possibilité, sauf très ponctuellement, de repousser les forces russes.

On constate toute l’efficacité qu’aurait eu une défense de zone organisée à partir de nombreuses positions retranchées, de défenses de villes, de bataillons décentralisés d’infanterie légère bien formés et équipés de moyens anti-véhicules et antiaériens, de mines, etc. Tout cela était à la portée de l’Ukraine, discrètement aidée par les puissances occidentales mais s’effectue désormais dans la plus grande improvisation. Cette modalité jette peut-être les bases d’une forme de résistance prolongée à une occupation russe. 

© AP Photo/Emilio Morenatti

Situation au 26 février

Rappel sur les forces en présence

Du côté russe, une armée combinée comme la 41e armée ou la 1ère armée blindée de garde rassemble huit à vingt groupements tactiques interarmes (GTIA, blindés-infanterie-artillerie), d’infanterie légère – régulière ou non –, d’artillerie ou de soutien logistique.

Une armée combinée russe a une capacité de combat similaire à celle de l’armée de Terre française. Huit ont été identifiées en Ukraine plus un nombre indéterminé de groupements d’assaut par air (hélicoptères, aérotransport) ou par mer. Deux armées sont encore en réserve proche.

Du côté des forces ukrainiennes, on compte quarante deux brigades capables de former chacune entre un et trois GTIA. À cela s’ajoutent une dizaine de groupements de défense aérienne et d’artillerie ainsi que des milices. Les forces sont organisées en divisions ad hoc sur les zones de combat, sous la direction d’un commandement régional.

Toutefois, la capacité de manœuvre des forces ukrainiennes demeure entravée :

  • à court terme par la supériorité russe dans les espaces vides – une force ukrainienne lourde et visible peut être rapidement décelée et frappée depuis le ciel ;
  • à moyen terme par la fragilité logistique.

La capacité de manœuvre russe est quant à elle entravée de son côté : 

  • par la résistance ukrainienne, surtout dans les espaces denses (villes, forêts) ;
  • par le terrain et la météo qui contraint les GTIA blindés à ne pas s’éloigner des axes. Avec un rythme d’avancée d’en moyenne 20 kilomètres par jour, la progression des GTIA est rapide.

Situation par zone

Kiev

La capitale ukrainienne est abordée depuis l’Ouest et le Nord-Est par la 36e Armée ainsi que par des forces d’assaut par air ainsi que des forces infiltrés, peut-être en tenue civile. Un avion IL76 portant des forces d’assaut aurait été détruit, engendrant de fortes pertes.

La 41e Armée, dont la 90e division blindée, contourne la résistance de Tchernihiv et devrait aborder Kiev sous peu. La 6e Armée – ou la 20e Armée – progresse rapidement en direction de la capitale depuis la frontière Est de l’Ukraine.

Kharkiv

La ville résiste, la 1ère Armée de chars de la garde effectue une manœuvre de contournement, une activité importante étant signalée tout autour de la ville. La 1ère ABG semble avoir fait la jonction avec les forces du Nord et peut-être celles du Sud, dont la 8e Armée.

Donbass

À l’Est du pays, les Russes progressent peu. Les 8e et 49e Armées, qui regroupent les forces irrégulières du Donbass et sont sans doute venues aussi de Russie, sont plus faibles et la résistance ukrainienne, établie depuis des années dans la région — et donc plus forte.

Marioupol-Odessa

Sur la côte Sud, les activités de la 58e Armée s’étendent et s’intensifient, appuyées par des forces d’assaut aériennes et navales. La volonté russe de conquérir la côte pourrait donner lieu à une possible opération amphibie dans la région de Marioupol, voire peut-être à Odessa.

Évolution possible à court terme

Le siège de Kiev, qui demeure l’objectif principal, est en cours. Sa durée dépendra seulement de la motivation et de la résilience des forces ukrainiennes, mais son résultat est inéluctable. On peut estimer à environ une semaine la proclamation de victoire russe, suivie de cinq à six semaines de combat résiduel.

À l’Est du Dniepr, les combats peuvent durer encore une semaine, avant la dislocation totale des forces ukrainiennes. 

Les principales réserves de forces russes se trouvent actuellement en Biélorussie, ce qui laisse croire à un nouvel engagement très probable dans l’ouest de l’Ukraine, en direction de Rivne.

Évolution possible à long terme

Le potentiel de résistance de l’armée ukrainienne est limité à quelques semaines, peut-être plus dans certains grands bastions urbains. La mise en place d’un nouveau pouvoir pro-Kremlin devrait suivre la prise de Kiev et des principales villes du pays.

La principale inconnue réside dans la capacité des « bataillons de volontaires » à se structurer en force de guérilla de longue durée : cette structuration pourrait faire de l’Ukraine un piège pour Vladimir Poutine et compliquer radicalement ses plans.

La Moldavie – elle-même en conflit avec la Russie sur la question de la Transnistrie – est une possible zone arrière de cette guérilla. Elle est en train de devenir une région clé qui fera rapidement l’objet de l’attention russe.