Plutôt que d’imposer des restrictions strictes à sa population pour enrayer l’épidémie, la Suède a choisi d’en appeler à la responsabilité individuelle alors que le modèle sociétal du pays repose largement sur la confiance mutuelle entre population et État. D’après l’index des mesures sanitaires établi par la Blavatnik School of Government de l’Université d’Oxford sur la base de 11 critères, la Suède est le pays européen qui a adopté le plus faible niveau de mesures sanitaires pour endiguer l’épidémie : pas de confinement, pas de fermeture des écoles et pas de port recommandé du masque notamment.

Pensée comme un marathon et non un sprint, comme l’avait expliqué le premier ministre du parti social-démocrate Stefan Löfven, la stratégie suédoise s’est pourtant traduite par un niveau constant de nouveaux cas journaliers entre la mi-mars et la fin du mois de mai tandis que ses voisins finlandais et norvégiens aplatissaient leur courbe sous l’effet de mesures nettement plus contraignantes. D’après les données rassemblées conjointement par le département de démographie de l’Université de Berkeley et I’Institut Max Planck, la Suède a connu sur cette période un excédent moyen de mortalité toutes causes confondues de 28,5 % par rapport à sa moyenne 2016-2019. Sur la même période, la Finlande n’a pas connu d’excédent de mortalité en 2020 par rapport aux années précédentes et la Norvège enregistre même une légère sous-mortalité.

Le contraste peut paraître plus saisissant encore sur les dernières semaines. En effet, les données disponibles indiquent qu’il y a eu une augmentation de nouveaux cas confirmés qui, rapportés à la population, ont bondi d’environ 60 à 100 cas positifs par million d’habitants et par jour. Ce chiffre, qui va à l’encontre de l’évolution dans la plupart des pays européens, est à mettre en regard de la forte augmentation dans le même temps du nombre de tests réalisés dans le pays.

En effet, selon les chiffres de l’Agence publique de santé, 29 100 tests ont été réalisés durant la première semaine de mai contre 49 200 pendant la première semaine de juin, ce qui explique cette augmentation de nouveaux cas confirmés. La politique de tests dans le pays reste malgré tout encore inférieure à celle de ses voisins. Alors que le Norvège et le Danemark ont respectivement testé 5 % et 12 % de leur population, la Suède n’a, elle, testé que 3,2 %. Avec une population deux fois plus nombreuse que celle de ses voisins, une politique de dépistage d’ampleur est certes mécaniquement plus difficile à réaliser en Suède. A l’échelle locale, Il aura néanmoins fallu attendre le 15 juin pour que les autorités de Stockholm, épicentre de l’épidémie dans le pays, annoncent que tous ceux qui le souhaitent, peuvent se faire tester sans consultation médicale. Cette annonce devrait permettre une nouvelle augmentation du nombre de tests réalisés dans les semaines à venir.

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Avec encore 12 % de tests positifs à la Covid-19, cette stratégie n’a pas réussi à endiguer l’épidémie aussi efficacement que le gouvernement suédois l’espérait mi-mars. C’est particulièrement manifeste à Stockholm et Göteborg qui comptent presque la moitié des cas déclarés. La Suède est en effet aujourd’hui le pays européen avec le taux de tests positifs le plus élevé. Chez son voisin norvégien, il est inférieur à 1 %, indiquant que l’épidémie y est maîtrisée. Cela n’a pourtant pas eu un effet sur le nombre de personnes en soins intensifs ou sur le nombre de décès quotidiens qui demeurent orientés à la baisse depuis la fin du mois d’avril. Toutes causes confondues, le niveau de mortalité est même revenu à la moyenne des années précédentes pour cette période de l’année. Cela est vraisemblablement dû à la réduction de moitié du nombre de personnes âgées de plus de 80 ans contaminées depuis la fin du mois d’avril.

Quel bilan fera l’épidémiologiste en chef, Anders Tegnell, trois mois après la mise en place de mesures draconiennes pour contenir l’épidémie dans la plupart des pays européens ? Lors d’un entretien à la radio suédoise le 3 juin dernier, le médecin prenait du recul et concèdait qu’il y avait “définitivement un potentiel d’amélioration quant à la stratégie du pays” et qu’ils “auraient dû prendre davantage de mesures contre le virus dès le mois de février”. Il concluait que “si nous faisions face à la même maladie, avec les informations que nous avons aujourd’hui, je pense que nous arriverions quelque part à mi-chemin entre ce que la Suède a fait et ce que le reste du monde a fait”.

Contrairement à la lecture qui en a souvent faite hors du pays, la stratégie suédoise n’a pas, selon le gouvernement, visé à sauver l’économie mais à soutenir le système de santé publique, l’idée étant qu’un taux de chômage élevé et une économie à la peine entraîneraient un affaiblissement de celui-ci sur le long terme. L’économie, elle, semble malgré cela être durement affectée. Le pays a certes connu une légère augmentation du PIB de 0,1 % au premier trimestre. Mais les effets de la crise étant apparus à la fin de ce dernier, les prévisions montrent que l’économie suédoise connaîtra elle aussi un déclin record au deuxième trimestre et pour le reste de l’année 2020. 

Ce déclin serait cependant moins important que dans la plupart des pays européens. Alors que le gouvernement suédois table sur un recul de 4 % du PIB pour cette année, les prévisions de la Commission européenne sont plus pessimistes pour le royaume scandinave à 6,1 % (7,4 % EU-27). Bien que l’économie suédoise ait été moins contrainte par les restrictions sanitaires, la dépendance aux exportations explique qu’elle soit malgré tout fortement impactée par la crise : elles représentent environ 50 % du PIB suédois. Selon une note publiée par la Banque de Suède le 12 juin dernier, cette dépendance pourrait fragiliser l’économie suédoise à long terme si le commerce international restait durablement affecté par la crise sanitaire, non seulement en raison de la baisse de la demande mais également en raison de perturbations dans les chaînes de valeur mondiales et d’un éventuel protectionnisme accru.

Cette même note affirme cependant que l’économie suédoise pourrait se montrer plus résiliente pour des raisons structurelles que d’autres pays européens. Les banques suédoises sont en effet mieux équipées pour faire face à une crise importante que d’autres banques européennes dont la part des créances douteuses (3 %) est en moyenne 6 fois supérieure à celle du secteur bancaire suédois (0,5 %) Les grandes banques suédoises ont également des coûts inférieurs et une rentabilité plus élevée que les autres grandes banques de l’UE, ce qui les rend plus résistantes face à une future crise. Autre point fort pour le pays scandinave, la part de la dette publique dans le PIB y est très faible par rapport aux autres pays européens (35 % du PIB contre une moyenne de 84 % dans la zone euro), ce qui offre de bonnes conditions pour atténuer les conséquences financières de la crise sanitaire.