Paris. Lui-même professeur de droit, Alberto Fernández a commencé son discours en rappelant que l’Université est un lieu où doit circuler une parole libre, et a assuré qu’il suivrait son propre mot d’ordre et parlerait sans contraintes, au risque d’être politiquement incorrect. D’un ton franc en effet, le Président s’est adressé en espagnol à un auditoire d’étudiants qui l’a applaudi avec ferveur lors de son arrivée. Un contraste saillant se dessinait avec l’entrée en scène, dans les mêmes lieux, d’Iván Duque, président de la Colombie, un an auparavant. Fernández, adepte du style populiste1 –péronisme oblige-, répondait par des « V de la victoire » (geste distinctif du parti dont il est issu) aux étudiants qui le saluaient de cette même façon, épiçait son intervention par des remarques humoristiques sur la nature des Argentins, racontait avec brio des anecdotes sur ses homologues sud-américains.

La question de la légalisation de l’avortement, qui a occupé une place clef au sein du débat électoral dans un pays où le mouvement féministe connaît depuis quelques années un essor historique, n’a pas manqué d’être soulevée2. Cette question a tout d’abord été introduite par Frédéric Mion, directeur de Sciences Po, en ouverture de la conférence, qui a mis en valeur l’engagement d’Alberto Fernández vis-à-vis cette question urgente ; elle a plus tard été reprise par une étudiante au moment des questions du public. Le président a souligné qu’il s’agit bien là d’un problème de santé publique (c’est là l’argument essentiel, et la victoire discursive, de la campagne de 20183), et a réitéré sa volonté de présenter un projet de loi mettant fin à la clandestinité, et donnant accès à des IVG sûres et gratuites. Sans surprise, se sont ensuivies de grandes acclamations de la part du jeune public. De telles affirmations, rappelons-le, n’ont jamais été monnaie courante parmi les mandataires latino-américains, soient-ils de gauche. Conviction personnelle, pari politique, style populiste, progressisme, inclusion : autant de tendances qui constituent la mosaïque où se positionne Fernández pour, in fine, et encore une fois, en bon péroniste, absorber les réclamations des divers secteurs du “peuple” et étendre les droits sociaux4.

Mais Fernández n’a pas seulement parlé aux jeunes ni ne s’est uniquement concentré sur la loi IVG. Le président argentin a fait de cette tournée européenne une campagne pour renégocier la dette publique de son pays, ce qui a transparu clairement lors de son intervention à Sciences Po. Fernández a abordé le sujet sous un prisme latino-américain, en soulignant les inquiétudes que ses homologues européens expriment vis-à-vis de la région dont il est issu. Le paradoxe entre la richesse du sous-continent et les retards en matière de développement, les crises politico-sociales et la débâcle économique que connaissent bon nombre de pays ne peut s’expliquer que par la persistance d’inégalités extrêmement saillantes. Le défi – l’« obsession première » du Président Fernández – est donc de sortir ce 40% des Argentins qui vivent dans la pauvreté de leur condition actuelle.5 Et pour ce, il faut affronter la dette, fléau des États latino-américains depuis leur naissance même, au début du XIXème siècle. C’est là la grande question que doivent résoudre les mandataires de la région (Fernández citait à ce sujet les questions que lui posait un jour Evo Morales) : comment sortir de la dette tout en faisant tourner le pays lorsque, au nom du libre-marché, les nations latino-américaines sont condamnées à la dépendance dans le système économique mondial ?

Des éléments de réponse pourraient être esquissés dans la semaine à venir, puisque Fernández a annoncé, en réponse à la question d’une étudiante, que le 12 février, le ministre de l’Économie présentera devant le Congrès argentin le détail du projet économico-financier du nouveau gouvernement. Et si la renégociation de la dette ne saurait être une affaire simple, le gouvernement argentin compte désormais avec le soutien explicite de plusieurs pays de l’UE, comme l’Espagne, la France et l’Allemagne. 

Sources
  1. GRESSANI Gilles, Le populisme est un style, Le Grand Continent, 4 octobre 2019
  2. BOSCH, Felipe, DE IPOLA, Julia, 10 points sur les primaires en Argentine, Le Grand Continent, 12 août 2019.
  3. DE IPOLA Julia, De l’éthique à la santé publique, Le Grand Continent, 12 juin 2018
  4. DE IPOLA, Julia, Les paris du péronisme à la veille des présidentielles : l’attrait du flou, Le Grand Continent, 7 août 2019.
  5. BINETTI Bruno, Nouvelle crise financière en Argentine, Le Grand Continent, 9 septembre 2018.