Buenos Aires. Le 18 mai dernier, l’ancienne présidente argentine Cristina Fernández de Kirchner (surnommée CFK, 2007-2015) a annoncé qu’elle briguerait la vice-présidence du pays –et non pas, comme beaucoup l’espéraient ou le craignaient, la présidence- lors des élections du 27 octobre. À la tête de la coalition se trouve donc Alberto Fernández, péroniste de longue date qui s’était pourtant éloigné sensiblement du kirchnérisme à partir de 2008.1 La coalition dans laquelle s’inscrit la formule Fernández-Fernández est communément appelée, lorsqu’elle est nommée à voix haute, mais aussi dans la plupart des occurrences écrites, « Frente de Todos »2. Or cette désignation omet ou contourne la problématique posée par le logo adopté par les candidats, dans lequel un soleil remplace le deuxième « o » de « todos », c’est-à-dire le marqueur du genre –dans ce cas-ci masculin- en espagnol. Un choix esthétique qui en dit long sur les valeurs, le fonctionnement et la plasticité foncière du péronisme, et pour lequel, comme c’est le cas souvent lorsqu’il s’agit d’expliquer la nature de ce mouvement datant des années 1940, toute tentative de transposition orale est inéluctablement réductrice.

Le remplacement du « o » par un symbole autre semble répondre tout d’abord aux revendications féministes qui secouent le pays depuis 2015 (avec le premier rassemblement «Ni Una Menos »), parmi lesquelles la plus importante a sans doute été la campagne de 2018 pour la loi IVG. Ces mouvements militent en faveur de l’adoption d’un langage inclusif qui, en espagnol, suppose le remplacement du marqueur de genre (« o » pour le masculin, « a » pour le féminin), par une troisième voyelle, le « e » – une alternative qui a l’avantage d’être en cohérence avec la grande correspondance entre symboles écrits et phonèmes qui caractérise cette langue, bien que certains préfèreront le « x » pour transcrire la neutralité de genre. Dans “Tod☀s” on peut donc lire « todes » ou « todxs », le signe d’une inclusion qui se veut réelle et d’une mise à jour de la conscience des candidats par rapport aux débats liés au genre qui se multiplient dans la société argentine. C’est là aussi le sens de la présence de Victoria Donda dans la coalition, une des porte-paroles du projet de loi IVG à l’Assemblée, ou de la très jeune Ofelia Fernández –à 19 ans, elle est candidate à la Législature de Buenos Aires-, qui incarne les ambitions d’une nouvelle génération traversée de long en large par cette vague féministe. Génération qui, par ailleurs, a le plus souvent fait son apprentissage politique sous les deux mandats de CFK, notamment du fait de l’abaissement, en 2012, de l’âge de droit de vote à 16 ans. 

Les réclamations de ce secteur de la société ne semblent pourtant pas avoir été, jusqu’à bien récemment, parmi les priorités du péronisme ni, bien entendu, de la branche kirchnériste. Car si le péronisme est passé à l’histoire comme le mouvement ayant octroyé le droit de vote aux femmes, CFK a bien dû faire un mea culpa au Sénat lorsqu’elle votait en faveur du projet de loi IVG, un sujet qu’elle avait refusé de mettre à l’ordre du jour au cours de ses deux mandats présidentiels3. La transformation de l’avis de l’ancienne présidente témoigne à la fois de l’opportunisme de cette politicienne innée – face à un Mauricio Macri qui avait habilité le débat mais qui, à l’instar de son cercle le plus proche, s’oppose à cette loi – et de l’évolution des mentalités dans la société et la vie politique argentines, mais aussi de ce qu’ Ernesto Laclau appelait la « logique » des mouvements latino-américains dits « populistes ». Ceux-ci, expliquait Laclau dans La raison populiste4, se caractériseraient par leur capacité à générer un système d’équivalences entre les revendications des divers secteurs de ce qu’ils désignent comme étant le « peuple » ; ainsi, les exigences des féministes deviennent assimilables à celles des travailleurs manuels ou des professeurs des universités : tous (et, en l’occurrence, toutes) font partie d’un même « nous » devant faire face à un ennemi désigné (« eux ») et incarné, dans ce cas-ci, par le macrisme. En a été symptomatique l’emploi du terme de « grieta » (ce nom, que l’on traduirait par fissure, désigne ici le clivage fortement accentué) pour parler de l’antagonisme entre les partisans d’une loi IVG et ses détracteurs, expression qui renvoie dans le contexte politique argentin à l’opposition entre kirchnéristes et anti-kirchnéristes (ou plus précisément macristes), alors même que ces deux dichotomies (kirchnérisme/macrisme et pro-IVG/anti-IVG) ne sauraient se confondre5.

Le kirchnérisme réussit donc à récupérer les revendications féministes sans pour autant apparaître comme un mouvement féministe. Il fait, encore une fois, le pari de l’imprécision et de l’ambiguïté : qui veut peut voir un « e » ou un « x » dans le soleil de « todos », mais ceux-ci n’apparaissent, en réalité, nulle part. La coalition donne à son électorat la possibilité de projeter sur elle ses préoccupations particulières, mais refuse de prendre en charge le langage inclusif et d’avoir à répondre de ce choix. Le soleil devient, comme le terme de « peuple », un signifiant vide. Un signifiant qui sera le plus souvent lu tout simplement comme un « o », du fait que les partis qui intègrent la coalition comptent, parmi leurs adhérents, des secteurs foncièrement réticents à la lutte féministe – et, bien entendu, à ses façons de remanier le langage. D’où, aussi, les nuances apportées par Alberto Fernández à son soutien à la légalisation de l’avortement quelques jours après sa désignation comme candidat à la Présidence, qui n’ont pas manqué d’être dénoncées par les partis plus à gauche dans le spectre politique6.

Ce soleil est ainsi une manifestation de la tension inhérente au mouvement péroniste, souvent traversé par des forces progressistes d’une part et nettement conformistes de l’autre. Mais il est aussi la marque du nationalisme foncier qui caractérise le péronisme dès sa naissance : il renvoie au soleil au centre du drapeau argentin – et, sans surprise, il apparaît dans les affiches de la coalition entouré de blanc et de bleu-ciel. Les féminismes peuvent donc être absorbés ou récupérés par le péronisme lorsqu’ils sont compris comme autant de manifestations d’un désir d’appartenance à la Patrie –qui doit se faire, par exemple, via la conquête de droits sociaux – ; cependant, en dernière instance, c’est bien l’allégeance à la Patria qui prime. 

Perspectives :

  • 11 aout : élections primaires en Argentine (ouvertes, simultanées et obligatoires) pour décider les candidats qui participeront aux élections présidentielles