On se souviendra peut-être de 2019 comme de l’année où le déni du changement climatique a été vaincu et de cette semaine d’incendies en Australie où il a été réfuté. La grève climatique mondiale, l’ascension fulgurante de Greta Thunberg à l’avant-scène internationale, la mobilisation des Fridays for Future ainsi que plusieurs conférences et rapports internationaux très médiatisés, ont tous contribué à mettre les climato-sceptiques en mauvaise posture.

Même Donald Trump, qui prétendait que le changement climatique était un arnaque inventé par la Chine pour freiner l’industrie américaine, a récemment commencé à se vanter de tout ce que son administration a mis en oeuvre pour y remédier. Et par ailleurs le reste de son parti s’éfforce maintenant d’élaborer un programme environnemental cohérent, plus conforme à l’évolution de l’opinion de sa base électorale.

Kurz et les verts avec des manifestants Fridays for future

Pourtant les prochaines étapes de la lutte mondiale contre le changement climatique demeurent loin d’être claires. Dans son discours prononcé devant le Congrès américain en septembre 2019, Greta Thunberg a maintenu : « quel que soit le contexte politique de cette crise, nous ne devons pas permettre qu’elle devienne une question politique partisane. La crise climatique et écologique dépasse le cadre de la politique des partis. Et notre principal ennemi à l’heure actuelle n’est pas l’opposition politique. Notre principal ennemi est la physique. »

Si l’intention de Greta Thunberg était manifestement de préserver l’unité et la détermination commune du mouvement environnementaliste, cela pourrait paradoxalement bientôt ressembler à une nouvelle forme de déni du changement climatique. Alors que la question du changement climatique devient prioritaire dans l’ordre du jour de toutes les forces politiques, plusieurs questions difficiles, auparavant reléguées à l’arrière-plan – ou même activement réprimées – par le mouvement écologiste, deviennent impossibles à ignorer.

D’une part, personne n’est tout à fait précis sur le but ultime de la lutte mondiale contre le changement climatique. S’agit-il simplement de permettre une croissance économique constante et durable ou d’imposer des limites aux ambitions de l’humanité, dans la recherche d’une relation homme-nature plus harmonieuse ?

Alors que la question du changement climatique devient prioritaire dans l’ordre du jour de toutes les forces politiques, plusieurs questions difficiles, auparavant reprimées par le mouvement écologiste, deviennent impossibles à ignorer.

Carlo Invernizzi Accetti

Même en supposant que cette question puisse être réglée, il reste à déterminer quelle est la relation – et s’il y a des choix à faire – entre les objectifs cardinaux de l’écologie et d’autres finalités souhaitables, comme la liberté individuelle, la justice distributive, et le respect des traditions et modes de vie existants.

Se pose ensuite la question des moyens. Que l’on choisisse de lutter contre le changement climatique par des moyens centralisés et étatiques, par des mécanismes de marché décentralisés, ou par des changements de mode de vie aux niveaux individuel et communautaire a de profondes conséquences politiques et redistributives. Il importe donc de savoir quelles décisions seront prises à cet égard.

Enfin, même l’horizon temporel pertinent reste sujet de désaccords. Devrions-nous nous soucier de ce qui se passera dans dix mille ans ? Dans quelques générations ? Ou lors des vingt prochaines années ? Pour l’instant, le mouvement environnementaliste s’est surtout appuyé sur une forme de millénarisme apocalyptique, ce qui l’a amené à se concentrer sur une question : combien de temps nous reste-t-il pour agir ? Cependant, s’il veut se transformer en mouvement véritablement politique, il devra entrer dans le domaine de la temporalité humaine – et donc séculaire –, en réfléchissant à ce qu’il propose de faire avec le temps dont nous disposons.

Loin d’avoir des réponses simples, toutes ces questions sont intrinsèquement politiques, car elles mettent en évidence de profonds conflits de valeurs et d’intérêts. Elles délimitent ainsi les contours d’une nouvelle politique de l’environnement – au sens fort – qui prend forme à mesure que le changement climatique se hisse au sommet des préoccupations actuelles de l’humanité.

Nous voyons déjà cette nouvelle politique prendre forme dans les débats qui émergent des propositions rivales pour faire face à la crise climatique. Les versions respectives de Bernie Sanders et d’Alexandria Ocasio Cortez du Green New Deal sont très différentes de la proposition de Green Deal européen présentée récemment par la nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen et dirigé par le vice-président Frans Timmermans.

Alors que les premières veulent relier la question du changement climatique à la justice sociale, et préconisent une expansion massive du rôle de l’État dans le pilotage de la transition vers les énergies renouvelables, la deuxième traite la question du changement climatique en l’isolant des autres questions sociales et politiques et propose des mécanismes de marché plutôt que des mécanismes étatiques pour y faire face.

Loin d’avoir des réponses simples, les questions écologiques sont intrinsèquement politiques, car elles mettent en évidence de profonds conflits de valeurs et d’intérêts.

Carlo Invernizzi Accetti

Il va sans dire, ce qui peut être fait par une république fédérale unitaire comme les États-Unis diffère sensiblement de ce qui peut être accompli par une confédération d’États plus complexe, comme l’Union européenne. Cela ne fait toutefois que poser une autre question politique difficile : celle du lieu approprié pour aborder la question de la crise climatique. Dans la mesure où un gouvernement mondial parachevé, capable de contraindre les États membres, reste encore une utopie, il semble que nous devrons nous contenter de mécanismes plus informels de gouvernance transnationale. Mais qui décidera de ce qu’ils seront, et selon quelles procédures ?

Par ailleurs, les propositions américaines et européennes de Green Deal ne sont pas les deux seules options sur la table. Un autre volet important de l’écologie politique contemporaine est celui annoncé par le pape François dans la lettre encyclique Laudato Si de 2015, qui inscrit la lutte contre le changement climatique dans une critique plus large du « mythe moderne du progrès matériel illimité » sur la base d’une conception religieuse des droits inhérents à « l’ordre naturel ».

Si ce volet résonne avec l’engagement de longue date de l’écologie radicale en faveur de l’idée de décroissance, il est également en ligne avec la critique de la modernité formulée par le conservatisme classique, qui stigmatise l’orgueil du rêve de l’humanité d’exercer une emprise totale sur la nature. Plusieurs idées inscrites dans l’encyclique du Pape ont en fait été reprises par des organisations politiques et religieuses plus conservatrices, dans une tentative de donner davantage de résonance à l’affinité conceptuelle entre conservatisme politique et conservation de la nature.

Même certains courants de l’extrême droite nativiste ont commencé à développer leur propre marque d’écologie politique. La présidente du Rassemblement national français, Marine Le Pen, a cherché à relier le problème de la dégradation de l’environnement à l’opposition plus large de son parti à la mondialisation et à l’immigration. Cela se traduit par une forme de nationalisme vert axé sur la protection des cultures, traditions et produits locaux.

De même, bien que dans une veine plus spécifiquement ethno-nationaliste, le dernier manifeste électoral du British National Party soutenait qu’il était « le seul vrai parti Vert »  au Royaume-Uni, puisque « seul le BNP entend mettre fin à l’immigration massive en Grande-Bretagne et ainsi supprimer d’un seul coup le besoin de 4 millions de foyers supplémentaires dans les ceintures vertes du Sud-Est et ailleurs » .

Cette diversification croissante des positions écologistes est un signe que le mouvement dans son ensemble arrive à maturité. Les écologistes de tous bords se rendent compte qu’il reste d’importantes décisions politiques à prendre même après que le déni du changement climatique aura été vaincu.

Ces décisions ne peuvent être prises de façon purement technique ou scientifique. Au contraire, le fait que le mouvement écologiste soit resté jusqu’à présent l’apanage d’une petite élite technocratique a davantage contribué à susciter des contre-feux populistes qu’à promouvoir ses propres objectifs.

La diversification croissante des positions écologistes est un signe que le mouvement dans son ensemble arrive à maturité. Les écologistes de tous bords se rendent compte qu’il reste d’importantes décisions politiques à prendre même après que le déni du changement climatique aura été vaincu.

Carlo Invernizzi Accetti

L’émergence du mouvement des Gilets jaunes en France nous rappelle que, lorsque les politiques environnementales sont tenues séparées des considérations sociales et politiques, il peut très bien finir par y avoir un retour de flamme.

C’est donc une bonne chose que toutes les options disponibles soient maintenant exposées au grand jour, car il est indispensable d’évaluer leurs mérites relatifs d’une manière ouverte et démocratique. Que cela nous plaise ou non, le mouvement écologiste devra devenir plus, non moins, politisé , afin d’alimenter l’élan qui l’a porté jusqu’ici.

Crédits
Une première version de cette pièce de doctrine est parue sur The Guardian le 29 décembre 2019.