Introduction

Les dernières élections européennes ont montré la réactivation de la question écologique dans toutes les formations politiques, comme en témoignent le succès électoral des partis verts dans plusieurs Etats comme l’Allemagne, la France, mais aussi l’Irlande et la Finlande, et la prééminence de la lutte contre le changement climatique et de la transition écologique dans les listes de gauche et du centre. Si l’écologie apparaît comme l’un des piliers programmatiques des gauches européennes, le consensus demeure difficile à droite sur la place à accorder à ce sujet, entre les partisans modérés d’une inflexion politique et économique plus ou moins marquée vers la transition, et les partisans d’une rupture avec les accords commerciaux en vigueur et d’une révision radicale des compétences de l’Union européenne au profit des États-nations, en matière de relations commerciales comme d’immigration.

En matière d’écologie, les droites néo-nationalistes européennes ne s’accordent pas non plus sur la reconnaissance du péril climatique et sur les moyens politiques de sa mitigation. L’Alternative für Deutschland (AfD) a à plusieurs reprises exprimé son scepticisme concernant l’influence de l’activité humaine sur le changement climatique, de même que Nigel Farage a qualifié le changement climatique de pseudo-science. À cet égard, le Rassemblement National (RN) français a fait figure d’exception en construisant depuis 2017 un discours d’écologie politique nationaliste. L’absence de convergence sur l’écologie demeure l’une des zones d’ombre du rapprochement opéré par plusieurs dirigeants euro-sceptiques ces derniers mois autour de Matteo Salvini.

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Pourtant, il est possible de distinguer deux traditions intellectuelles pour comprendre la place importante qu’occupe l’écologie dans l’extrême-droite en Europe. D’une part, une tradition qui prend son origine en Allemagne et dans les pays nordiques et défend une vision anti-moderne et anti-progressiste, où l’homme retrouve un épanouissement originel dans le respect d’une nature idéalisée ; d’autre part, une tradition méditerranéenne et notamment italienne, où le fascisme se construit en lutte contre la nature et par la valeur essentielle du travail. L’homme fasciste devrait ainsi construire le monde économique, politique, social et intellectuel contre une nature qu’il domine.

On entend aussi par écofascisme (notamment selon le politologue finlandais J.P. Roos) l’idéologie de quelques protecteurs de l’environnement radicaux qui prônent l’abandon complet des technologies dans nos sociétés ainsi qu’une réduction de la population humaine afin de sauver la planète des dangers qui la menacent : le surpeuplement et la pollution. Il s’agirait donc d’une variante radicale de l’« écologie profonde » avec des aspects primitivistes.

L’écofascisme ainsi considéré n’est aucunement lié au fascisme historique et n’en partage pas non plus les ambitions. Seront plus généralement considérées ici comme « fascistes » les théories qui ne respectent ni la vie humaine, ni les formes démocratiques.

Les « écofascistes » souhaiteraient atteindre leurs buts au moyen d’une dictature qui permettrait de réduire la population terrestre par la coercition, tandis que les habitants restant assureraient la continuité de l’humanité avec des moyens techniques archaïques (agriculture simple, chasse, artisanat). Seraient prévus également des modes malthusiens de contrôle des naissances afin de ne pas menacer l’environnement par une surpopulation.

L’écologie dans l’histoire

L’Allemagne n’est pas seulement le berceau de la science de l’écologie et le lieu où les Verts ont pris une importance politique ; elle a aussi été le berceau d’une synthèse particulière du naturalisme et du nationalisme, forgés sous l’influence de l’irrationalisme anti-Lumières de la tradition romantique. 

Les premiers groupes de conservation et de protection de la nature, expression d’une prise de conscience embryonnaire des dangers inhérents au processus de développement économique et industriel, ont vu le jour dans la seconde moitié du XIXe siècle. Des formes de protestation et même de rejet ouvert du progrès économique et de ses conséquences pour les hommes et la nature étaient présentes depuis longtemps dans l’œuvre des philosophes et des écrivains, par exemple dans une grande partie du mouvement romantique, notamment dans les pays anglo-saxons et en Allemagne. Mais il s’agissait d’événements isolés, même s’ils étaient importants du point de vue de l’histoire intellectuelle et culturelle. Dans la seconde moitié du XIXe siècle sont nées les premières associations qui ont traduit ces critiques en propositions concrètes pour la protection de l’environnement. En Angleterre, le plus ancien des groupes environnementaux existants, la Commons, Open Spaces and Footpaths Preservation Society, fondé en 1865, comptait plus de trois mille membres en 1890. Dans les années suivantes, des organisations similaires ont vu le jour en Allemagne, en France, aux États-Unis, aux Pays-Bas, en Suisse, en Italie et, en général, partout dans le monde, le développement industriel, l’introduction de nouvelles méthodes agricoles, la croissance démographique, l’urbanisation et autres phénomènes liés au progrès économique et technologique mis en crise, ainsi que les anciens modes de vie, voire les modes traditionnels des rapports de l’homme avec la nature.

Oskar Martin-Amorbach, « Im Tagewerk », 1941

En Allemagne deux figures du XIXe siècle illustrent le concept de conservation et de protection de la nature : Ernst Moritz Arndt et Wilhelm Heinrich Riehl.

Les historiens allemands de l’environnement considèrent Arndt comme le tout premier exemple de pensée « écologique » au sens moderne du terme. Dans un article paru en 1815, Sur la protection et la conservation des forêts, écrit dans un style qui fait référence au biocentrisme contemporain à l’aube de l’industrialisation en Europe centrale, Arndt se prononce contre l’exploitation à courte vue des forêts et des sols, condamnant la déforestation et ses causes économiques : « Quand on voit la nature dans une corrélation et une interconnexion nécessaires, alors toutes les choses sont également importantes – les buissons, les vers, les plantes, les humains, les pierres, rien en premier ou en dernier, mais tous une seule unité. »1

L’environnementalisme d’Arndt était intrinsèquement lié à un nationalisme violemment xénophobe. Ses appels éloquents et anticipateurs de la sensibilité écologique ont toujours été exprimés en termes de bien-être du sol allemand et du peuple allemand, et ses polémiques répétées contre le mélange racial, les exigences de pureté raciale teutonique et les insultes contre les Français, les Slaves et les Juifs, ont marqué tous les aspects de sa pensée. Au tout début du XIXe siècle, le lien mortel entre l’amour de la terre et le nationalisme raciste militant était bien établi.

« Au tout début du XIXe siècle, le lien mortel entre l’amour de la terre et le nationalisme raciste militant était bien établi. »

Carlo de Nuzzo, Clémence Pèlegrin

Wilhelm Heinrich Riehl était un opposant acharné à l’avènement de l’industrialisation et de l’urbanisation. Sa glorification ouvertement antisémite des valeurs paysannes rurales et sa condamnation indifférenciée de la modernité font de lui le « fondateur du romantisme agraire et de l’antiurbanisme. »2 Ces deux dernières fixations ont mûri dans la seconde moitié du XIXe siècle dans le contexte du mouvement völkisch, une puissante tendance culturelle et sociale qui combinait le populisme ethnocentrique avec le mysticisme de la nature. Au cœur de la tentation völkisch se trouvait une réponse pathologique à la modernité. Face aux bouleversements réels provoqués par le triomphe du capitalisme industriel et de l’unification nationale, les penseurs völkisch prêchaient un retour à la terre, à la simplicité et à la plénitude d’une vie en harmonie avec la pureté de la nature, contre le rationalisme, le cosmopolitisme et la civilisation urbaine3.

Le mouvement mêlait l’intérêt sentimental patriotique pour le folklore allemand et l’histoire locale avec un populisme anti-urbain de « retour à la terre », avec plusieurs parallèles dans les écrits de William Morris. Selon J. Nicholls « cette idéologie était en partie une révolte contre la modernité ». C’était le rêve d’une vie autosuffisante dans un rapport mystique avec la terre ; c’était une réaction à l’aliénation culturelle de la révolution industrielle et au libéralisme « progressiste » de la fin du XIXe siècle et à sa banalité urbaine matérialiste. Des sentiments similaires ont été exprimés aux États-Unis dans les années 30 par les écrivains du groupe Southern Agrarians4.

Ursula Peters, « Kunst aus Blut und Boden »

Au XIXe siècle, cette tradition conservatrice de retour à la terre appuyée sur les valeurs de la lignée, exigeant une communauté ethnico-nationale cohérente grâce à l’utilisation du module « Blut und Boden », qui a été élaboré de la manière le plus systématiquement en Allemagne, mais qui a également été largement utilisé ailleurs. Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, Edmund Burke, la figure fondatrice du conservatisme contre-révolutionnaire, considérait la nation comme : « un pacte non seulement entre les vivants d’aujourd’hui, mais aussi entre les vivants, les morts et ceux qui ne sont pas encore nés », une formule qu’on retrouve tout au long des XIXe et XXe siècles, un pacte métaphysique qui, par un « serment inviolable » de type mystique « relie le monde visible à l’invisible »5. Un siècle plus tard, en 1894, Maurice Barrès, dans le journal La Cocarde, réunit les nationalistes françaises avec le mot de passe « La Terre et Les Morts ». Ce discours renvoie au développement d’une idée de l’écologie comme préservation de l’environnement en tant que tradition. Ce discours s’inscrit dans le développement de l’idée d’écologie en tant que perpétuation d’un rapport traditionnel à la nature et à sa préservation.

En France, les premières lois écologiques ont été proposées et votées par les légitimistes dans les années 1870. Par exemple, Léon de la Sicotière, élu de l’Union conservatrice, présenta au Sénat, en 1878, un projet de loi très en avance sur son temps visant à empêcher la destruction des oiseaux insectivores dans les campagnes.

« En France, les premières lois écologiques ont été proposées et votées par les légitimistes dans les années 1870. »

Carlo de Nuzzo, Clémence Pèlegrin

Les légitimistes ne sont pas hostiles néanmoins à une industrialisation modérée. Le maintien d’une économie dominée par l’agriculture est selon eux souhaitable. Un anti-économisme marqué a pu cohabiter avec une réelle insertion dans la vie économique. La haine métaphysique pour l’économie est évidente chez certains penseurs comme Louis Revelière ou Antoine Blanc de Saint-Bonnet. L’industrie n’est pas selon eux mauvaise en elle-même, c’est son hypertrophie liée à la prédominance d’une vision économique du monde qui est dénoncée.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, cette méfiance de la modernité dans une logique écologique est étroitement liée au national-socialisme.

Ernst Lehmann, professeur allemand de botanique a qualifié le national-socialisme de biologie appliquée politiquement : « Nous reconnaissons que séparer l’humanité de la nature, de l’ensemble de la vie, conduit à la destruction de l’humanité et à la mort des nations. Ce n’est qu’en réintégrant l’humanité dans la nature que nous pourrons rendre tous nos peuples plus forts. C’est le point fondamental des tâches biologiques de notre époque. L’humanité seule n’est plus le centre de la pensée, mais plutôt de la vie dans son ensemble. Cet effort de corrélation avec la totalité de la vie, avec la nature elle-même, une nature dans laquelle nous sommes nés, c’est le sens le plus profond et la véritable essence de la pensée nationale-socialiste. »6

Cette vision se retrouve aussi dans la littérature scandinave, l’exemple le plus célèbre étant Knut Hamsun, l’un des plus grands romanciers du siècle dernier. Son chef-d’œuvre reste Markens Grøde, (littéralement : Les fruits de la terre) de 1917, qui lui a valu le prix Nobel de littérature en 1920. Le roman raconte l’histoire d’Isak, un personnage aux origines incertaines, qui décide de s’installer sur une parcelle de terre sans maître au nord de la Norvège, avec sa femme Inger. Leur vie est marquée par la succession des saisons et le travail correspondant dans les champs. Le roman représente une utopie conservatrice, ce sont précisément les tons calmes et le style simple et linéaire qui donnent au roman un sentiment de sérénité et d’éternité, la méfiance de la modernité, la peur que le progrès éloigne l’homme de sa dimension la plus authentique, celle qui est naturelle, brille à travers. Les Fruits de la terre, Enfants de leur temps, et La Ville de Segelfoss forment une autre peinture épique et mystique de l’homme face à la nature et constituent une nouvelle critique féroce des sociétés modernes.

En Autriche, l’inspirateur de l’écologie contemporaine est Konrad Lorenz qui, dans sa jeunesse, et comme Hamsun, était un nazi convaincu. Il reçut le prix Nobel en 1973 pour ses études sur les composantes innées du comportement et en particulier sur le phénomène de l’imprinting des oies sauvages. Son passé pro-hitlérien ne sera révélé qu’en 1977 grâce à un article de Leon Eisenberg dans la revue Science, mais à ce moment de sa vie, idole des écologistes depuis longtemps, il conduisait des mouvements de lutte contre l’énergie nucléaire et la construction d’une centrale hydroélectrique sur le Danube, de sorte qu’il souffrit peu des révélations d’Eisenberg.

Depuis sa création, la pensée des mouvements écologistes différait considérablement de ce qui constituait la principale critique organique du développement capitaliste : la pensée marxiste. À première vue, en effet, les groupes naturalistes et conservateurs se fixaient des objectifs plus limités que les réformateurs ou révolutionnaires du mouvement socialiste. Mais d’un point de vue plus profond, les positions des mouvements écologistes contenaient potentiellement des raisons très radicales de critique parce qu’elles ne contestaient pas la répartition inégale des richesses ou la concentration dans quelques mains des moyens de production, mais les modes et formes mêmes des nouveaux processus économiques et tendaient à remettre en cause leurs bases. Ce que les mouvements écologistes remettaient en question, c’était l’idée même de progrès et la conception optimiste et positive de l’histoire ; une conception commune aux tenants du développement capitaliste et à ses détracteurs marxistes.

Réinventer un avenir

L’écologie est née en réaction au monde industriel anglais du XIXème siècle. A la montée en puissance de l’industrie, qui a créé un prolétariat incontrôlable, s’opposait l’illusion du village artisanal des préraphaélites, promouvant une dimension néo-campagnarde du socialisme de la société fabienne.

C’est un conflit entre deux mondes, deux visions au milieu du XIXème siècle, entre une tentative de modernité d’un côté et les valeurs du village primordial de l’autre. Cette dichotomie est incarnée par l’opposition des deux figures : William Morris du mouvement Arts and Crafts, face à Christopher Dresser, père d’une conception particulière de l’usine créée pour rationaliser les processus de production, pour donner au produit une image qui corresponde à sa rationalité formatrice.

Dans cette querelle est enfermée la double âme de notre modernité européenne. Entre la première Exposition universelle de Londres en 1850 et la deuxième en 1900 à Paris est née l’idée d’une modernité différente, à travers l’idée du produit industriel conçu, le design.

Concernant l’art, cette idée de modernité se décline en plusieurs axes régionaux. Partiellement précédée par l’école de Nancy, la mutation esthétique de l’Art Nouveau ne s’applique pas à la grande industrie mais cherche à jouer avec le redéveloppement esthétique de l’artisanat. L’école de Nancy contaminera la région allemande, encourageant le rêve d’une société différente et utopique dans cet environnement qui va de Berlin à Weimar (Bauhaus) et de Weimar à Ulm (Ulm School 1953), parallèlement au rêve de Darmstadt et aux Finlandais qui ont émigré aux États-Unis et y ont inventé le design américain rendu célèbre par de Charles Eames. Au contraire, en Autriche et en Allemagne, le projet est plus esthétique ; l’Autriche, en fait, voit naître la Sécession et s’oppose à une vision fonctionnaliste pure.

Ces archétypes esquissent notre conception de la modernité, mêlant des paramètres techniques, psychologiques et sociaux comme à la fin des années 1920 où s’impose l’idée d’une modernité triomphante. L’intuition est que l’art moderne ne naît pas de l’abstraction du cubisme, mais du sens de l’engagement de l’homme avec la nature qui est propre à la vision impressionniste. En ce sens, l’impressionnisme a été la révolution technologique la plus importante développée en parallèle avec une tentative d’exprimer notre modernité, qui oppose à la séparation entre l’homme et son environnement sa réintégration à ce dernier. Cette vision avait, dans les années du fascisme, une puissante charge subversive. Il s’agissait en fait d’abandonner les ambitions superhommistes et de renoncer à une rhétorique monumentale, par des références absolues à l’histoire, au profit d’une forme de modestie qui représenterait mieux l’éthique d’une nouvelle Europe.

En fait, l’architecture, comme le design, est le résultat d’un rêve projeté : il a l’obligation de correspondre à une éthique. Le design naît nécessairement pour l’idéologie et non seulement pour l’industrie, et il s’agit d’un produit esthétique pour une idéologie transversale qui caractérise la première moitié du XXe siècle. En effet, derrière les dictatures du début du siècle se trouvent des rêves esthétiques, parmi lesquels le design moderne, une esthétique de la vie urbaine.  Dans le cas italien, le futurisme du début du siècle a rejeté le clair de lune et proposé d’asphalter le Grand Canal de Venise, d’où l’idée de la ville gothique des années 1930, (ville de Gotham), une ville absolue et définitive. On pourrait, à l’extrême, affirmer que cette idée de modernité, incarnée dans l’Exposition Universelle de Paris de 1937 où la Tour Eiffel est encadrée par les pavillons allemand et soviétique, annonçait la catastrophe de la guerre.

Exposition universelle de 1937

Cette vision de la modernité ne s’est pas réalisée puisqu’après la guerre, l’Europe a cessé de croire au progrès comme panacée. On a commencé à douter du sens de la modernité et du progrès comme seule voie que l’humanité pouvait suivre.

L’architecture, comme le design et l’écologie7, ne peut être poésie que si elle raconte à l’avance l’histoire du futur : un nouvel ordre moral, une tentative d’organisation moderne de l’Europe, par la découverte de la liberté de l’esprit.

Les design d’après-guerre se libère des angoisses passées, l’objet n’est plus nécessairement lié à l’idée de l’industrie, et donc rationnel, raisonnable, monochrome, mais il y a un retour à la fantaisie.

Le système de produits a explosé sous l’effet du boom économique européen et américain. Ce système a été mis en crise avec 1968, qui a critiqué et dépassé le choix unique de l’industrie, greffe d’une sensibilité écologique qui a explosé avec Tchernobyl en 1985.

1973 constitue une année charnière dans la représentation de l’énergie et de l’épuisement des ressources naturelles. En effet, c’est l’embargo infligé aux États-Unis pendant la guerre du Kippour par les pays de l’OPEP qui fait prendre conscience à l’Occident de l’ampleur de sa dépendance vis-à-vis du pétrole, et plus particulièrement du pétrole produit dans les pays du Golfe. Ce choc a deux conséquences majeures : plusieurs pays, comme la France et le Japon, accélèrent leurs programmes d’investissement dans la construction de centrales nucléaires, pour renforcer leur indépendance énergétique et la compétitivité de l’électricité8 ; de nouveaux mots, comme « écologie » et « économie d’énergie » commencent à entrer dans le vocabulaire commun, symboles d’un changement de mentalité dans la société internationale et dans la vie quotidienne. En Italie, le premier choc pétrolier donne lieu à une vaste réforme énergétique avec la construction par Enel de plusieurs centrales nucléaires pour limiter l’utilisation du pétrole brut. L’accident de Tchernobyl de 1986 a fragilisé ce choix politique, donnant lieu à trois référendums nationaux sur le secteur nucléaire en Italie l’année suivante. Lors de cette consultation populaire, environ 80 % des électeurs se sont exprimés en faveur d’une sortie du nucléaire civil en 1987.

1973 Oil Embargo © Chicago Tribune

Le siècle moderne va de l’installation du faisceau lumineux électrique au-dessus de la Tour Eiffel à Tchernobyl en passant par le champignon atomique d’Hiroshima. Après Tchernobyl, le long chemin du progrès imparable a été classé comme le long chemin des catastrophes : la catastrophe de la Première Guerre mondiale, la catastrophe des camps de concentration et la catastrophe nucléaire. 

« 1973 constitue une année charnière dans la représentation de l’énergie et de l’épuisement des ressources naturelles. En effet, c’est l’embargo infligé aux États-Unis pendant la guerre du Kippour par les pays de l’OPEP qui fait prendre conscience à l’Occident de l’ampleur de sa dépendance vis-à-vis du pétrole, et plus particulièrement du pétrole produit dans les pays du Golfe. »

Carlo de Nuzzo, Clémence Pèlegrin

Avec la crise de conscience qui a suivi la catastrophe de Tchernobyl, l’Europe s’est rendue compte que l’idée d’un progrès imparable pouvait constituer une menace permanente. La société est de plus en plus « corrodée par le libéralisme », le ver de l’industrialisation, tel qu’il a été imposé, s’est avéré être le plus grand désastre de l’histoire.

L’idée même de modernité, la production industrielle de l’objet artistique, le concept de beauté au quotidien changent radicalement avec le dépassement de la ligne souple, serpentine et asymétrique liée à une conception symboliste de l’univers, pour donner vie à un nouveau langage artistique. La poussée vitaliste des avant-gardes historiques et la révolution industrielle ont ainsi remplacé le mythe de la nature par l’esprit de la machine, les géométries des engrenages, les formes prismatiques des gratte-ciel, les lumières artificielles de la ville. Ce nouveau système d’expression et de goût s’exprime dans toute l’Europe à travers les nombreux mouvements d’avant-garde (Sécessions Viennoise, le Cubisme et le Futurisme).

Notre modernité est une période de surproduction. Il n’en a pas toujours été ainsi, par exemple, il n’y a pas plus de 200 lames du XIIIe siècle dans les musées européens, car elles ont été classées et réutilisées jusqu’à ce qu’elles deviennent des clous et ensuite jetées. Le paradigme change à partir de la révolution industrielle, le modèle valable jusqu’à un demi-siècle après la chute de l’ancien régime, est remplacé avec le modèle de la deuxième révolution industrielle. Le monde occidental a surproduit un certain nombre de choses dont il n’avait pas vraiment besoin, n’est pas seulement une révolution technique, mais une révolution mentale.

L’année 1985, avec l’accident de Tchernobyl, marque le début d’une post-modernité dans la représentation de l’environnement, lorsque la sensibilité de l’opinion publique a basculé et que la confiance dans le progrès absolu s’est effondrée. Les idées de décroissance et d’un système plus écologique sont alors entrées dans le débat politique transnational. Mais à partir de 1985, on s’est sérieusement posé la question : quel avenir inventer ?

Il y avait bien eu quelques mouvements politiques significatifs, à l’instar du mouvement hippie des années 1960 ; mais le monde occidental, avec Tchernobyl, a fermé la voie du tout-progrès et est entré dans une autre ère. Mais cette ère n’a pas encore généré sa propre éthique ni sa propre esthétique, ce qui explique qu’il n’y ait pas vraiment eu de véritable esthétique des années dans les années 1990 et 2000.

Que faire aujourd’hui ? Quelles sont les alternatives ? Quelle nouvelle utopie imaginer ? Imaginer un monde différent de l’existant est une forme de révolution.

Le cas de la Nouvelle droite

Un exemple de cette nouvelle sensibilité est le développement, au milieu des années 1980, d’un discours écologiste de la part de la Nouvelle droite.

Expression médiatique désignant le mouvement d’opinion français « GRECE » (Groupement de Recherche et d’Études pour la Civilisation Européenne), fondé et animé en 1969 par le philosophe d’extrême droite Alain de Benoist. Dès sa naissance, la Nouvelle droite a influencé la plupart des partis de droite et d’extrême droite européens. Ainsi, depuis les années 1970, ce courant de pensée s’est étendu rapidement à d’autres pays européens comme l’Italie et l’Allemagne, où deux courants « néo-droitiers » à part entière, Nuova Destra et Neue Rechte, se sont développés en interaction avec le courant français, ce dernier restant assez indissociable du GRECE.

La Nouvelle droite, à travers Alain de Benoist, principal animateur intellectuel du nouveau mouvement métapolitique9, a ainsi provoqué une véritable révolution de la pensée dans l’extrême droite européenne, combinant les thèmes traditionnels de la droite avec l’écologisme (la préservation de l’environnement en tant que tradition), le régionalisme (la protection des identités culturelles des différents peuples indigènes), le socialisme (la défense des groupes vulnérables et interclasses), le fédéralisme (en opposition au centralisme de droite) et le communautarisme (qui s’oppose à l’individualisme).

« La Nouvelle droite, à travers Alain de Benoist, a provoqué une véritable révolution de la pensée dans l’extrême droite européenne, combinant les thèmes traditionnels de la droite avec l’écologisme (la préservation de l’environnement en tant que tradition), le régionalisme (la protection des identités culturelles des différents peuples indigènes), le socialisme (la défense des groupes vulnérables et interclasses), le fédéralisme (en opposition au centralisme de droite) et le communautarisme (qui s’oppose à l’individualisme). »

Carlo de Nuzzo, Clémence Pèlegrin

Cette pensée écologique est une conséquence au sein du GRECE d’un rapprochement au mouvement anti-utilitariste de MAUSS, Alain Caillé, et Serge Latouche, et d’une relecture d’Heidegger et d’autres auteurs de la Révolution Conservatrice allemande des années 1920 et 1930, et de ses héritiers, tel l’Allemand Hennig Eichberg, qui deviendra dans les années 1980 un militant écologiste.

Ce courant de pensée a des filiations avec des mouvements issus du romantisme politique. Ces derniers étaient eux-mêmes proches des premiers milieux écologistes, comme certains courants de la « Révolution Conservatrice » allemande des années 1920, grande référence intellectuelle néo-droitière, certains « révolutionnaires-conservateurs » se retrouvèrent ensuite dans le national-socialisme10.

Selon eux, la société est de plus en plus « corrodée par le libéralisme. » Le ver de l’industrialisation, tel qu’il a été imposé, s’est avéré être le plus grand désastre de l’histoire.

La Nouvelle Droite est souvent perçue comme foncièrement païenne. Ce néopaganisme se fonde sur le refus, parfois virulent, des valeurs et des dogmes monothéistes. Il se caractérise par une conception panthéiste et/ou polythéiste de la religion. À l’origine du néopaganisme se trouvent une fascination et une idéalisation des paganismes antiques et de celui des sociétés traditionnelles. Ses origines sont d’ailleurs si diverses qu’il est impossible de les résumer dans cet article. Toutefois, on peut dire que le néopaganisme est indéniablement un héritier du romantisme, notamment dans son refus des Lumières. Assez présent en Europe, il est en revanche resté marginal en France, jusqu’au moment où la Nouvelle Droite l’utilisa pour justifier l’inégalitarisme (le christianisme devenant un « bolchevisme de l’Antiquité »), l’élitisme et le différentialisme le popularisant ainsi auprès du grand public au cours des années 1980.

Ce néopaganisme se caractérise aussi par la forte prégnance d’un certain type de discours écologiste issu de l’ésotérisme occidental contemporain. En effet, Antoine Faivre a montré que l’idée de « nature vivante » est l’un des quatre éléments constitutifs du discours ésotérique avec les correspondances, l’imagination et les médiations et enfin l’expérience de la transmutation. De fait, les ésotéristes se sont intéressés très tôt à l’écologie ou, du moins à une proto-écologie, comme ce fut le cas au début du XXe siècle avec Rudolf Steiner11 le fondateur de l’« anthroposophie », qui a réfléchi à une agriculture respectant les réciprocités et les interactions entre l’homme, l’animal, la plante et la Terre. L’écologie désirée par les néopaïens est une « écologie profonde » (deep ecology). Celle-ci s’oppose à « l’écologie superficielle » (shallow ecology), selon les critères forgés par le philosophe panthéiste norvégien Arne Naëss12 pour qui cette dernière se limite à une simple gestion de l’environnement et vise à concilier préoccupation écologique et production industrielle sans remettre en cause les fondements des sociétés occidentales. Selon Naëss, l’anthropocentrisme issu de la Bible, l’homme considéré comme le centre du monde et comme supérieur aux autres formes de la nature, est à l’origine du désastre écologique actuel. Pour Naëss, au contraire, l’homme n’est que l’une des nombreuses formes de la réalité vivante, sans valeur supérieure. Selon Dominique Bourg, les partisans de l’écologie profonde sont « […] conduits à rejeter la conséquence même de cette élévation [de l’homme au-dessus de la nature et de l’individu au-dessus du groupe], à savoir la proclamation des droits de l’Homme. Ils s’en prennent encore à la religion judéo-chrétienne, accusée d’avoir été à l’origine de l’anthropocentrisme, à l’esprit scientifique analytique et donc inapte à la compréhension de la nature comme totalité, et enfin aux techniques, accusées de tous les maux. Rien de ce qui est moderne ne semble trouver grâce à leurs yeux. »13

L’écologie est évidemment très proche du paganisme, en raison de son approche globale des problèmes de l’environnement, de l’importance qu’elle donne à la relation entre l’homme et le monde, et aussi bien sûr de sa critique de la dévastation de la Terre sous l’effet de l’obsession productiviste, de l’idéologie du progrès et de l’arraisonnement technicien », Eléments, n°89, 1997) résonnent étrangement. L’importance de l’idée d’égalité, fondamentale chez les écologistes, est minimisée par Alain de Benoist ; selon lui, la véritable écologie est forcément anti-individualiste14.

Fidèle à son antichristianisme, la Nouvelle Droite voit l’origine du désastre écologique dans la Bible. Pour asseoir un tel discours, elle se réfère à la thèse de l’historien américain Lynn White Jr., publiée pour la première fois en 1967 dans Science et republiée en 1993 dans Krisis, la revue d’Alain de Benoist : « Le christianisme a hérité du judaïsme, non seulement la conception d’un temps linéaire, qui ne se répète pas, mais également un impressionnant récit de la création du monde. […] Dieu a conçu tout cela explicitement au bénéfice de l’homme et pour lui permettre de faire régner sa loi : il n’est rien dans le monde physique résultant de la création qui ait d’autres raisons d’existence que de servir les fins humaines. […] Le christianisme, surtout dans sa forme occidentale, est la religion la plus anthropocentrique que le monde ait connue. […] Non seulement le christianisme, en opposition absolue à l’ancien paganisme comme aux religions de l’Asie (exception faite peut-être du zoroastrisme), instaure un dualisme entre l’homme et la nature, mais insiste également sur le fait que l’exploitation de la nature par l’homme, pour satisfaire à ses fins propres, résulte de la volonté de Dieu ».

« Fidèle à son antichristianisme, la Nouvelle Droite voit l’origine du désastre écologique dans la Bible. »

Carlo de Nuzzo, Clémence Pèlegrin

La revendication d’un souci écologiste ne se limite toutefois pas aux milieux païens. Mais l’idée d’un écologisme englobant l’être humain et ses normes a été intégrée surtout par des cercles catholiques. La jonction se fait sur plusieurs points doctrinaux : anti-occidentalisme, décroissance, différentialisme, sacralisation de la nature (alors que de Benoist a toujours mis en avant le fameux article de Lynn White sur l’origine chrétienne de l’arraisonnement du monde, sans parler de leur utilisation des thèses d’Eugen Drewermann), rejet de la théorie du genre, rejet de la PMA, de la marchandisation du monde et des corps, etc. Il y a non seulement un respect mutuel, mais aussi une fascination de ces jeunes gens pour l’intellectuel Alain de Benoist et ses thèses.

La notion « d’écologisme intégral » apparaît pour la première fois dans la publication royaliste « Je suis français » en 1984, en écho au « nationalisme intégral » de Charles Maurras. Jean-Charles Masson y développe les « jalons pour un écologisme intégral », dans une réflexion sur le réenracinement nécessaire de la France en réaction à une modernité décadente et médiocre : « Si l’on veut “dénomadiser” culturellement, il faut sédentariser économiquement. L’esprit révolutionnaire et l’individualisme égoïste se développent sur le déracinement économique. »

Il ne s’agit pas tant de louer une nature idéalisée, rêvée, que de réveiller un imaginaire rural et paysan en déclin, contre l’urbanisation à marche forcée des Trente Glorieuses : « Notre écologisme n’est pas compris dans les limites d’une défense de la nature d’inspiration rousseauiste. Qu’on refleurisse demain toutes les cités dortoirs de France et de Navarre, on n’aura pas pour autant supprimé la pitoyable condition morale des familles qui s’y entassent. » À cet égard, l’esthétique ruraliste des mouvements royalistes s’inscrit directement en faux contre le vieillissement disgracieux du parc de logement social français, dont les premiers signes de flétrissement apparaissent dans les années 1970 et que la loi Barre de 1977 tente d’endiguer.

L’écologie apparaît pour la première fois dans les discours du Front National au début des années 1990, sous l’influence de Bruno Mégret, pour densifier et diversifier l’offre politique du parti. Lors du Congrès de Nice organisé le 30 mars 1990, Jean-Marie Le Pen promeut une écologie nationale : « Vouloir la sauvegarde des sites naturels, la préservation de notre patrimoine, la survie de la faune et de la flore, la qualité de l’eau et de l’air, c’est au fond défendre ce que nous sommes, en tant que nation enracinée sur un territoire. Et lorsque nous défendons l’intégrité française, nous ne faisons rien d’autre que de défendre l’écologie ethnique et culturelle de notre peuple et en cela nous sommes dans le droit-fil de la démarche écologique : la préservation des milieux nécessaires à la survie et au développement des espèces. » L’écologie s’inscrit ici davantage dans une optique identitaire que dans une volonté de défense de l’environnement pour lui-même ; il est néanmoins intéressant de remarquer que l’homme est ici comparé aux autres espèces naturelles et que sa conservation participe de la sauvegarde d’un écosystème plus large dont l’homme n’est qu’un des éléments constitutifs.

La scission au sein du parti entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret en 1999 signe la quasi-disparition des thématiques écologiques du FN pendant près de quinze ans. Si le programme du parti aux élections présidentielles de 2012 ne mentionnait quasiment pas la question environnementale, si ce n’est à travers une rapide évocation de la protection de la faune, de la flore et des paysages, c’est en 2016 que le FN s’y intéresse de nouveau avec le lancement du Collectif Nouvelle Écologie, sous la direction de Philippe Murer, économiste autrefois sympathisant socialiste et signataire de travaux sur l’euro pour Jean-Pierre Chevènement en 2014.

« La scission au sein du parti entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret en 1999 signe la quasi-disparition des thématiques écologiques du FN pendant près de quinze ans. »

Carlo De Nuzzo, Clémence Pèlegrin

Entre 2017 et 2019, le parti rebaptisé Rassemblement National, a réellement commencé à exploiter ces thématiques dans un argumentaire plus général de rejet de l’Union européenne et de la perte de souveraineté. Le RN s’est notamment exprimé contre la fermeture des centrales nucléaires, considérées comme le coeur d’une stratégie énergétique bas carbone en France, et contre la privatisation des barrages hydroélectriques évoquée par le gouvernement d’Emmanuel Macron. Plus récemment, l’hyper-projet immobilier Europacity a provoqué de vives critiques de la part de représentants politiques d’horizons divers, comme le Rassemblement National. Le complexe, à vocation commerciale et de divertissement d’un coût de 3 milliards d’euros, situé sur le Triangle de Gonesse entre Roissy-Charles de Gaulle et Le Bourget, « incarne de manière symptomatique un développement anarchique et tous azimuts au détriment de la préservation de notre environnement. » Là encore transparaît une sensibilité politique en opposition avec le gigantisme de projets industriels, considérés comme une aliénation des équilibres sociaux et territoriaux, témoins d’une forme d’hyper-consumérisme et de globalisme, énièmes responsables de la dilution culturelle européenne.

À l’occasion des élections européennes de 2019, le Rassemblement National a confirmé sa réappropriation de l’héritage de Bruno Mégret dans son « manifeste » européen, à travers le slogan « Priorité au local avant le global ». La construction d’une Europe des Nations y est portée dans l’objectif de faire émerger une « civilisation écologique européenne », protectrice des cultures nationales, à l’instar de la préservation de l’environnement et de la pluralité des espèces qui le composent. L’inspirateur de cette ligne écolo-conservatrice est Hervé Juvin, cinquième de la liste RN, essayiste et auteur de nombreux ouvrages comme La grande séparation. Pour une écologie des civilisations15, dans lequel il développe l’idée d’un nécessaire retour aux frontières, en réaction à la mondialisation :

« À conjurer le démon des origines, à congédier la géographie et l’histoire, à assurer le joyeux avènement de la démocratie universelle, qui serait une démocratie sans terre, nous nous employons avec la ferveur qu’appellent les grands projets et les nobles ambitions. Après en avoir fini avec la nature et avec le ciel, il s’agit d’en finir avec la condition politique elle-même, avec l’héritage et la transmission, avec l’origine et la civilisation, l’être-ici et l’être-là. Il s’agit de dénaturaliser l’homme lui-même pour en faire le pur objet du droit et du vouloir. »

« La nouvelle écologie du FN-RN s’apparente en somme à une version édulcorée de l’écologie formulée par le GRECE dans les années 1990 et 2000 : elle demeure compatible avec une économie de la croissance et de la production. »

Carlo De Nuzzo, Clémence Pèlegrin

La nouvelle écologie du FN-RN s’apparente en somme à une version édulcorée de l’écologie formulée par le GRECE dans les années 1990 et 2000 : elle demeure compatible avec une économie de la croissance et de la production, là où Alain de Benoist propose de rompre avec le productivisme occidental. En effet, la Nouvelle Droite théorise une forme de décroissance identitaire, fondée sur le rejet du productivisme et du prométhéisme technicien, et sur un certain éloge de la frugalité, « valeur intrinsèque de la nature ». Plus encore que le néo-libéralisme ou l’Union européenne, décriés par le FN, c’est à l’anthropocentrisme qu’il convient de mettre un terme pour réconcilier l’homme et le cosmos.

Affiche de campagne de Jean-Marie Le Pen

La réaffirmation d’une position « écologiste » et conservatrice par la droite néo-nationaliste française ne s’est à ce jour pas exportée dans « l’Alliance européenne des nations » célébrée en mai dernier à Milan par plusieurs dirigeants de partis européens dont Marine Le Pen, Matteo Salvini et Geert Wilders16. Le vice-chancelier autrichien Heinz-Christian Strache, contraint d’annuler sa présence au rassemblement en plein scandale politique national, s’inscrit avec le FPÖ dans une dynamique analogue. Le programme politique du FPÖ reconnaît en effet la protection de l’environnement comme « la base de notre existence dans notre patrie » ; « les animaux, nos compagnons, doivent être protégés de la détresse et de la souffrance, et traités avec respect et en harmonie avec la nature. »

« Une certaine frange de la droite eurosceptique (UKIP, AfD) demeure néanmoins imperméable à l’argument du changement climatique, tandis que les tenants d’une écologie intégrale y restent relativement confidentiels et peu représentés. »

Carlo De Nuzzo, Clémence Pèlegrin

Une certaine frange de la droite eurosceptique (UKIP, AfD) demeure néanmoins imperméable à l’argument du changement climatique, tandis que les tenants d’une écologie intégrale y restent relativement confidentiels et peu représentés. La protection de l’environnement reste l’un des arguments d’une proposition plus générale de défense de la souveraineté des États, au même titre que la maîtrise des frontières, de l’immigration et des relations commerciales. Il reste donc difficile d’identifier en Europe les héritiers d’une écologie intégrale, qu’elle s’inscrive dans la continuité d’une tradition chrétienne, où l’homme conserve une place centrale, distincte et souveraine parmi les espèces vivantes, ou qu’elle s’inscrive dans la lignée de la « Nouvelle Droite », en rupture avec l’anthropocentrisme. La cause environnementale bénéficie certes aujourd’hui d’une couverture médiatique croissante, où s’entrechoquent argumentaires scientifiques et mises en scène émotionnelles. Un environnement réglementaire, national et européen, s’est progressivement structuré pour transcrire les volontés politiques en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, de lutte contre la pollution ou encore de prolifération des déchets, souvent au prix de luttes et de négociations parlementaires acharnées. Mais tout comme les inégalités sociales font l’objet de politiques ad hoc, et d’initiatives tous azimuts, sans que ne soit remis en question le fondement systémique de leur épanouissement – le libre-échange et sa permissivité face au dumping social – la question écologique ne justifie pas aujourd’hui de révolution politique. L’ajustement l’emporte aujourd’hui sur le basculement. La taxation (du kérosène), le quota (de CO2), le marché (EU Emissions Trading System) et l’amende (invendus, notamment alimentaires) constituent l’essentiel de la réponse politique au changement climatique et à l’épuisement des ressources. Se pose donc inévitablement l’impossible équation du bien commun.

Sources
  1. Cité in Rudolf Krugel, ‘Der Begriff des Volksgeistes’ in Ernst Moritz Arndts Geschichtsanschauung, Langensalza, 1914, p. 18.
  2. Klaus Bergmann, Agrarromantik und Großstadtfeindschaft, Meisenheim, 1970, p. 38. Il n’existe pas de traduction adéquate pour “Großstadtfeindschaft,” un terme qui signifie hostilité contre le cosmopolitisme, l’internationalisme et la tolérance culturelle en tant que telle. Cet « anti-urbanisme » est l’exact opposé de la critique de l’urbanisation proposée par Murray Bookchin dans Urbanization Without Cities, Montreal, 1992, et The Limits of the City, Montreal, 1986.
  3. George Mosse, The Crisis of German Ideology: Intellectual Origins of the Third Reich, New York, 1964, p. 29.
  4. Les Agrariens du Sud (aussi connus sous le nom de Vanderbilt Agrarians ou Nashville Agrarians) étaient un groupe de douze écrivains et poètes américains ayant des racines dans les États du Sud, qui se sont réunis pour publier un manifeste du ruralisme, une collection d’essais intitulée I’ll Take My Stand (1930). Les Agrariens du Sud étaient une importante branche conservatrice du populisme américain et ont contribué à la renaissance de la littérature du Sud dans les années 1920 et 1930, la soi-disant « Renaissance du Sud ».
  5. Burke, 1790/1910, pp. 93-94.
  6. Ernst Lehmann, Biologischer Wille. Wege und Ziele biologischer Arbeit im neuen Reich, München, 1934, pp. 10-11.
  7. Pour comprendre l’architecture contemporaine, Edoardo Persico, l’un des plus grands, sinon le plus important critique d’art du XXème siècle, affirme qu’il faut se référer à un projet de liberté. Il faut mettre un terme à une architecture conçue comme une combinaison, aussi cultivée soit-elle, de figures géométriques qui produisaient, d’une part, des formes mortes et, d’autre part, un classicisme aride. Et, pour l’expliquer, Persico se souvient d’Elsie, la protagoniste d’un roman de Sherwood Anderson : « Elsie courait à travers l’immensité des champs, gonflée par un seul désir. Elle voulait échapper à sa vie pour entrer dans une vie nouvelle et plus douce, qu’elle présentait cachée dans un coin des champs. » L’image est très puissante. L’architecture moderne, désormais, ne peut plus être écartée comme une recherche de fonctions, de normes, de jeux savants. Elle est bien plus que cela : c’est un rêve qui suggère une existence différente. Une « substance des choses espérées », comme il le dira à la fin de la conférence, en utilisant une image devenue célèbre : une entrée puissante dans notre imagination, même si nous n’en avons pas encore compris toute la portée. Qui est l’architecte qui a donné le plus d’intensité à l’intuition impressionniste ? Certainement pas Le Corbusier. Mais Frank Lloyd Wright qui, selon Persico, peut être considéré comme le Cézanne de la nouvelle architecture. Une intuition qui déplace notre axe conceptuel vers une dimension organique et paysagère extraordinairement contemporaine.
  8. « En second lieu, nous avons décidé d’accélérer notre programme d’utilisation de l’énergie nucléaire, considéré comme un facteur important d’indépendance énergétique. (…) L’utilisation des techniques actuellement au point et que nos sociétés vont pouvoir assimiler complètement en peu d’années permet d’ores et déjà à l’énergie nucléaire d’être compétitive, compte tenu surtout de l’augmentation du prix des produits pétroliers. De plus, le succès prévisible des surrégénérateurs, technique dans laquelle nous sommes, grâce au Commissariat à l’Énergie Atomique, au premier rang de la recherche mondiale, ne pourra qu’accentuer encore le rôle de cette forme d’énergie. » Discours de G. Pompidou à l’occasion du 25e anniversaire d’EDF et GDF au centre de recherche des Renardières (12 mai 1971)
  9. Taguieff, Sur la Nouvelle Droite. Jalons d’une analyse critique, Paris, Éditions Descartes et Cie, 1994
  10. https://www.abloc-webzine.org/quest-ce-que-lecologie-identitaire/#sdfootnote9sym
  11. Rudolf Steiner (1861-1925) est un penseur ésotérique croate. Ancien membre de la Société théosophique, il est le créateur de l’« anthroposophie », une approche spiritualiste de l’Homme et de l’univers.
  12. Arne Naess (1912-2009) est un philosophe norvégien et le principal théoricien de l’« écologie profonde » dont il invente l’expression.
  13. Dominique Bourg, « Droits de l’homme et écologie », Esprit, octobre 1992, p. 81.
  14. https://www.cairn.info/revue-parlements1-2009-2-page-132.htm#re29no29
  15. La grande séparation. Pour une écologie des civilisations, Collection Le Débat, Gallimard (2013), pp. 17-18
  16. https://legrandcontinent.eu/fr/2019/05/20/les-mots-du-duomo/