Strasbourg. Après sa nomination surprise à la tête de la Commission européenne, l’ancienne ministre allemande de la défense, Ursula von der Leyen, a entamé une véritable opération de communication à destination des députés de l’hémicycle strasbourgeois, ultimes décideurs dans le vote de celui ou celle qui occupera les bureaux du 13e étage du Bâtiment Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles. Malgré sa longue carrière politique, Madame von der Leyen s’est parfois montrée hésitante et floue lors des auditions par les groupes politiques, laissant transparaître un manque de connaissances sur le fonctionnement de la Commission européenne. Les représentants des groupes Sociaux-Démocrates, de Renew Europe, des Verts/ALE et de la GUE/NGL se sont particulièrement montrés sceptiques.

Finalement, le Parlement européen a confirmé le choix du Conseil européen, quand bien même le vote a été serré, avec neuf voix de plus que la majorité absolue1. L’action européenne pour la protection du climat et la transition énergétique et l’idée du « Green Deal » se sont avérées être des points centraux dans le discours d’Ursula von der Leyen.

En parlant de « Green Deal », la nouvelle présidente de la Commission prend pour inspiration le « Green New Deal », une notion très médiatisée ces derniers mois, mais dont les origines remontent à plus d’une décennie. Le terme a été popularisé par le journaliste américain Thomas L. Friedman dans une tribune parue dans le New York Times dès janvier 20072, en référence au New Deal du Président démocrate Franklin Roosevelt. Aujourd’hui porté par la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez au Congrès américain, ce grand plan d’investissement vert préconise le développement massif des technologies énergétiques propres pour limiter le réchauffement climatique, tout en préservant les travailleurs impactés par cette transition et en préservant les ressources limitées de notre planète. En Europe, ce concept a été introduit par les écologistes et les mouvements progressistes à Gauche et a connu un regain d’intérêt grâce à la campagne de DIEM25 et de l’ancien ministre grec des Finances Yánis Varoufákis pour les élections européennes.

La stratégie de la nouvelle présidente de la Commission européenne consisterait à consolider les acquis de la politique climat-énergie de l’Union européenne, tout en en relevant les ambitions, notamment ceux du Paquet climat-énergie pour 2030 : l’objectif de 40 % de réduction des émissions de CO2 par rapport à 1990, fixé en 2014 par le Conseil européen, devrait être relevé à 50 % voire 55 % pour permettre d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, le tout inscrit dans une « loi européenne du climat ». Un effort financier considérable sera nécessaire pour y arriver : la nouvelle présidente de la Commission propose un plan d’investissement pour une Europe durable, ainsi que la transformation de certains services de la Banque européenne d’investissement en une banque du climat. Tout cela devrait attirer des investissements privés à hauteur de 1000 milliards d’euros pour la prochaine décennie. L’idée d’une taxe carbone aux frontières du marché unique est également évoquée, afin de lutter contre le dumping climatique. Enfin, un fonds pour une transition juste sera introduit à destination des travailleurs impactés par la transition énergétique3.

Pour la première fois, les enjeux de transition énergétique ont donc été décisifs pour l’élection à la présidence de la Commission européenne. Néanmoins, la tâche ne sera pas aisée pour Ursula von der Leyen, qui doit encore définir les termes concrets de son projet. 

La politique climat-énergie possède une charge idéologique forte et même son propre groupe politique (PPE) s’était jusqu’alors montré réticent à améliorer de façon ambitieuse les objectifs climatiques de l’Union. Mme von der Leyen pourrait toutefois compter sur le soutien des libéraux de Renew Europe concernant la banque européenne du climat, une promesse de campagne d’Emmanuel Macron en 2017. De plus, l’émergence d’un « carbo-fascisme » (à ne pas confondre avec « l’écofascisme ») , la combinaison entre idées populistes, néo-nationalistes et climato-sceptiques, sous l’influence notamment des partis UKIP ou Alternative für Deutschland, est caractéristique d’une nouvelle vague politique en Europe et dans le monde4. D’un point de vue institutionnel, le Parlement européen s’est montré plusieurs fois plus ambitieux sur les objectifs chiffrés de l’Union européenne que le Conseil de l’UE, où les intérêts nationaux divergents s’expriment davantage. Le Conseil européen a par exemple échoué à s’entendre sur la notion de « neutralité carbone » le mois dernier, notamment devant les réticences de la Pologne à s’engager formellement en ce sens. En outre, la taxe carbone aux frontières est une mesure de fiscalité énergétique, un domaine où l’unanimité est requise, ce qui complexifie considérablement le processus de décision.

En dépit de ces obstacles, la nouvelle Commission dirigée par Ursula von der Leyen devra traduire concrètement ses promesses, au risque d’être sérieusement décrédibilisée et d’affaiblir considérablement la voix de l’Union sur la scène climatique internationale. Les premiers mois seront donc décisifs.

Sources
  1. HUBLET François, von der Leyen sur le Fil, Le Grand Continent, 17 juillet 2019
  2. FRIEDMAN Thomas L., A Warning From the Garden, The New York Times, 19 janvier 2019
  3. VON DER LEYEN Ursula, Opening statement in the European Parliament Plenary Session, as delivered, 16 juillet 2019
  4. FRESSOZ Jean-Baptiste, Bolsonaro, Trump, Duterte… La montée d’un carbo-fascisme ?, Libération, 10 octobre 2018