Rotterdam. Les populistes ne sont jamais avares d’accusations envers la mondialisation et les conséquences désastreuses qui en découlent 1 et soutiennent généralement le retour à un certain protectionnisme. Pourtant, selon l’économiste néerlandais Peter A.G. van Bergeijk, professeur à l’université Érasme de Rotterdam, ils ne seraient que des symptômes de processus bien plus longs qui les dépassent et existaient largement avant eux 2.

L’histoire économique fait alterner des phases de mondialisation et des phases de démondialisation, comme ce fut le cas dans les années 1930 et – plus légèrement – dans les années 1980, selon van Bergeijk. La démondialisation semble donc naître après une grande crise économique et financière ; les timides retours de croissance après la crise ne suffisent en général pas à retrouver à rétablir les logiques du commerce mondial qui prévalaient avant la crise. C’est que la (dé)mondialisation doit s’appréhender sur le plus long terme, en tirant profit des avancées de la recherche en histoire économique.

Que dire, dès lors, du contexte mondial depuis la crise de 2008 ? Il semble que l’ouverture croissante des économies depuis la fin des années 1990 ait connu un coup d’arrêt dès l’apparition de la crise de 2008, ce qui s’est accompagnée d’une incertitude croissante des politiques économiques mondiales. Ce phénomène caractérise en particulier, contrairement aux années 1930, non les États autoritaires, mais les démocraties initialement fer de lance de la mondialisation et des institutions de Bretton Woods qui l’ont accompagnée, comme les États-Unis ou le Royaume-Uni.

Ouverture et incertitude de la politique économique dans l’économie mondiale Olivier Lenoir | GEG Economie

Les changements de phases du commerce international ont au moins deux explications selon van Bergeijk. Il explique que, d’une part, avec l’accroissement de la mondialisation, il devient de plus en plus difficile de redistribuer les bénéfices du commerce, ce qui amène à une réduction des échanges mondiaux. D’autre part, les bénéfices retirés de la mondialisation pour les États qui en sortent grands gagnants deviennent progressivement moins évidents, et à un certain point les coûts dépassent les avantages. Les articles sur les raisons de la démondialisation sont légion et il serait bien sûr possible d’en mentionner beaucoup d’autres, comme la baisse de la demande mondiale, la baisse des investissements fortement liés à l’étranger, le changement de paradigme économique vers des services reposant moins sur le commerce que l’industrie, etc3.

Il reste que les grands gagnants de la mondialisation, comme les États-Unis et le Royaume-Uni, deviennent donc les artisans de son démantèlement partiel, comme en témoignent le Brexit et la politique de Trump. Les atermoiements actuels autour de la date possible de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ainsi que la courte trêve dans la guerre commerciale sino-américaine4 ne sont donc que les soubresauts ponctuels et épisodiques d’un processus décennal de démondialisation structurelle, dont la prise de conscience rappelle, selon van Bergeijk, l’urgence d’une gouvernance économique mondiale renforcée.

Même s’il faut toujours se prémunir des grandes généralités sur l’économie mondiale, et que la définition de la démondialisation elle-même est problématique – van Bergeijk considère le quotient du commerce sur le PIB mondial, alors que d’autres indicateurs pourraient être mobilisés, comme le coût de faire des affaires à l’étranger5 – il reste que  la démondialisation n’a donc pas attendu la montée des populismes, le Brexit, Trump et la guerre commerciale sino-américaine pour être une réalité. Elle avait pourtant fait couler beaucoup d’encre lorsque Trump avait lancé les jalons d’une politique protectionniste en juin 2018 6. Elle avait pourtant dix ans d’avance. Pour combien de temps ?

Perspectives

  • 28-29 avril 2019 : une délégation des États-Unis se rendra en Chine pour discuter des relations commerciales entre les deux pays. Les dissensions entre Pékin et Washington risquent d’apparaître comme un nouveau symptôme du processus de démondialisation à l’œuvre.
  • 24-26 août 2019 : le prochain G7, qui sera organisé à Biarritz, sera-t-il le lieu d’un renouveau de la gouvernance mondiale en faveur de la mondialisation ?
  • Les négociations actuelles sur le Brexit et la date de son éventuel report sont des avatars quotidiens des maux dont saigne actuellement la mondialisation.
Sources
  1. BATUT Cyprien, Une mondialisation à deux visages, Le Grand Continent, 27 avril 2018.
  2. VAN BERGEIJK Peter, Brexit delay will not postpone deglobalisation, VoxEU, 18 mars 2019.
  3. ARSLAN Yavuz, CONTRERAS Juan, PATEL Nikhil, SHU Chang, Globalisation and deglobalisation in emerging market economies: facts and trends, BIS, décembre 2018.
  4. LENOIR Olivier, La perspective d’une guerre commerciale sino-américaine qui se désamorce ?, La Lettre du Lundi, 16 décembre 2018.
  5. O’ROURKE Kevin, The end of globalisation, VoxEU, 1er février 2019.
  6. ESCANDE Philippe, La démondialisation est en marche : nous vivons la fin d’un cycle d’expansion des échanges, Le Monde, 7 juin 2018.