Vers l’union franco-allemande ?

La mise en application du traité de coopération d’Aix-la-Chapelle par les autorités allemandes et françaises sera contrôlée par une Assemblée franco-allemande de 100 députés. C’est cependant en vain que l’on cherchera dans le célèbre et célébré traité de l’Elysée de 1963 l’idée ou l’esquisse d’un tel organe parlementaire binational.

Un texte plus ancien, moins formel et inédit en français fait davantage écho à cette innovation institutionnelle. Dès mars 1950, le chancelier et “père de l’Europe” Adenauer confie à un journaliste américain qu’un Parlement commun entre Allemagne et France lui semble une initiative nécessaire au rapprochement entre les deux pays et à l’unification du continent européen.

Archives et Discours vous propose ci-dessous une version traduite et commentée de l’entretien d’Adenauer à H. K. Smith, qualifiée de “proposition historique” dans la presse américaine de l’époque.


Mardi prochain, Angela Merkel et Emmanuel Macron signeront un nouveau traité bilatéral à Aix-la-Chapelle afin de compléter le “socle fondateur” du traité d’amitié franco-allemand de 1963. Signé à l’Elysée un 22 janvier, cet accord bilatéral est devenu le symbole de la réconciliation définitive des deux pays après deux guerres mondiales.

Depuis les années 1980, le traité d’amitié de 1963 est consciencieusement commémoré par les autorités françaises et allemandes. Celles-ci ont d’ailleurs pris l’habitude de toujours choisir le 22 janvier pour rendre publiques leurs initiatives en faveur d’un approfondissement des relations bilatérales entre leurs deux pays. Ainsi, c’est le 22 janvier dernier que l’Assemblée nationale française et le Bundestag ont adopté une résolution commune “pour un nouveau traité de l’Elysée”.

Si les parlementaires français et allemands ont affirmé la nécessité de réviser le traité de 1963, c’est notamment pour inscrire plus explicitement les relations franco-allemandes dans le cadre institutionnel désormais consolidé de l’Union européenne. Il ne faut en effet pas oublier que le traité de l’Elysée fut adopté dans un contexte de net essoufflement de la construction politique de l’Europe des Six1.

Les gouvernements français et allemand s’étaient à l’époque engagés à chercher une “position analogue” en matière d’affaires étrangères alors même que les politiques extérieures du chancelier Adenauer et du président de Gaulle apparaissaient difficilement conciliables. Le dirigeant français reprochait notamment à son interlocuteur allemand son trop grand atlantisme et son engagement en faveur de l’entrée dans la C.E.E. de l’Angleterre. De façon peu surprenante, ce n’est donc pas dans le domaine de la politique étrangère que la convergence franco-allemande a été la plus remarquable ces cinquante-six dernières années.

Pour en revenir à ce début d’année 2019, le programme préconisé par les chambres parlementaires française et allemande est, semble-t-il, sur le point d’être plus qu’exaucé. En plus de la ratification d’un nouveau traité bilatéral, le 22 janvier prochain devrait en effet être l’occasion de l’avènement d’une Assemblée franco-allemande. Composée de cent députés, elle serait entre autres chargée de veiller à l’application du traité d’Aix-la-Chapelle.

Quoique peu commentée ces jours-ci, l’apparition de cet organe parlementaire binational est l’une des innovations les plus importantes du nouveau traité par rapport au texte de 1963. Elle a aussi l’intérêt d’entrer en résonance, à 69 ans d’intervalle, avec une initiative défendue par le chancelier Adenauer en 1950.

Arrivé au pouvoir en septembre 1949, Konrad Adenauer surprit le 9 mars 1950 l’Europe de son temps en défendant, dans un entretien accordé à une agence de presse américaine, la constitution d’une union franco-allemande “qui inclurait une citoyenneté commune, une économie commune et un Parlement commun”. Le chancelier fédéral y voyait le plus sûr moyen d’apaiser les tensions continentales et “de poser la première pierre des Etats-Unis d’Europe”.

L’ initiative d’Adenauer fut à l’époque mal accueillie par la presse des deux côtés du Rhin. Les journalistes s’étonnaient en particulier que le dirigeant de la RFA ait choisi la forme désinvolte et informelle de l’interview à l’américaine pour annoncer un si sérieux dessein politique. Quant aux autorités françaises, elles ne prirent pas au sérieux le projet d’Adenauer et y virent seulement une tentative de prendre l’avantage sur le terrain sarrois qui opposaient alors les deux pays.

La seule personnalité française à prendre clairement position en faveur du projet d’Adenauer fut le général de Gaulle. Interrogé par la presse le 16 mars 1950 sur le sentiment que lui inspirait une possible union franco-allemande, il alla jusqu’à déclarer : “Je ne vois pas de raison, en effet, pour que, si le peuple allemand et le peuple français surmontent leurs griefs réciproques et les intrigues extérieures, ils ne finissent pas par se conjuguer.[…] En somme, ce serait reprendre sur des bases modernes, c’est-à-dire économiques, sociales, stratégiques, culturelles, l’entreprise de Charlemagne.”

S’il est impossible de déterminer a priori quelle sera la véritable marge de manoeuvre de cette assemblée binationale, elle pourra donc symboliquement se prévaloir du patronage des deux signataires du traité de l’Elysée : la continuité est sauve !


6 mars 1950 : entretien du chancelier fédéral Adenauer avec le journaliste Kingsbury-Smith pour l’agence de presse International News Service, publiée le 9 mars 1950.

Traduction de l’interview originale en anglais de Kingsbury-Smith avec le chancelier Adenauer.

Le chancelier ouest-allemand Konrad Adenauer a fait aujourd’hui à la France l’offre d’une union complète des deux pays afin de régler tous les différends au sujet de la Sarre et d’autres problèmes, et de poser la première pierre des Etats-Unis d’Europe.

Cette proposition historique de mettre fin à la traditionnelle rivalité entre la France et l’Allemagne a été faite par Adenauer dans une interview exclusive à International News Service.

Elle a été accordée à un moment de regain des tensions politiques en Allemagne de l’Ouest, parce que la France s’est assurée des avantages particuliers pour cinquante ans dans les bassins houillers de la Sarre.2

L’offre ressemble à celle d’union de la France avec l’Angleterre que Winston Churchill avait faite lorsque les troupes allemandes écrasèrent la nation française en 1940.

Adenauer a déclaré à notre correspondant :

« Une union entre la France et l’Allemagne donnerait une nouvelle vie et un élan vigoureux à une Europe gravement malade. Psychologiquement et matériellement, cela aurait une influence énorme et libérerait des forces qui sauveraient certainement l’Europe. »

« Je crois que c’est l’unique possibilité pour atteindre l’unité en Europe. Ainsi l’idée de rivalité entre les deux pays pourrait disparaître. »

Adenauer a dit qu’il serait particulièrement disposé à soutenir une union franco-allemande, à condition qu’elle soit aussi ouverte à la participation de  l’Angleterre et des Etats du Benelux, Belgique, Luxembourg et Pays-Bas.

« Je mentionne l’Angleterre et les Etats du Benelux », a-t-il dit, « afin de ne pas donner l’impression de former un bloc franco-allemand pour imposer notre volonté aux autres.”

Le chancelier a également dit qu’un retour de la Sarre à l’Allemagne serait un préalable essentiel à une telle union, mais il a souligné qu’il croit que le problème de la Sarre se réglerait de lui-même, si la question des relations franco-allemandes pouvait être résolue à un niveau plus haut et suivant une vision plus audacieuse qui serait obtenue grâce à l’union des deux pays.

Le leader démocrate-chrétien allemand, âgé de 74 ans,  a reçu notre correspondant dans la chancellerie fédérale à Bonn après avoir discuté le problème de la Sarre avec les ministres de son cabinet.

Ce qui inquiète le plus Adenauer est, comme il le croit, l’annexion en pratique des mines de charbon de la Sarre par la France pour 50 ans. Il exprime sa crainte que le mécontentement allemand à l’égard de cette opération puisse encourager le nationalisme en Allemagne, et les nationalistes extrémistes, en outre, à tourner leur regard vers la Russie.

Interrogé pour savoir s’il serait prêt à envisager une possible union franco-allemande qui inclurait une citoyenneté commune, une économie commune et un Parlement commun, le chancelier a dit : « C’est une idée d’une telle dimension (mot-à-mot « d’un tel calibre») qu’il n’y en a pas d’autre qui puisse être plus importante pour l’avenir de l’Europe. »

« Je peux répondre oui de tout mon cœur à la question de savoir si je crois que l’unité entre la France et l’Allemagne, fondée sur l’estime mutuelle et l’égalité des droits, servirait les intérêts et le bien-être de toute l’Europe. »

« Mais nous devons aussi penser aux pays du Benelux et à l’Angleterre, et avant tout à la reconnaissance du rôle européen de cette dernière. »

« Une union franco-allemande devrait se montrer ouverte à la participation de l’Angleterre et des nations du Benelux. »

Adenauer a  également exprimé sa disposition à soutenir une telle union parce qu’elle serait un moyen de réunir fraternellement la France et l’Allemagne et de poser les fondations d’une Europe unifiée.

Il a dit en conclusion :

« Ces derniers jours, je me suis montré très pessimiste sur les relations avec la France et l’avenir de l’Europe. Mais cette idée d’une union entre les deux pays me donne un nouvel espoir et un nouveau courage. Elle deviendrait très certainement un inexpugnable bastion pour la paix »

Notes

1. En 1961 et 1962, les deux plans Fouchet soumis aux pays membres de la C.E.E. défendaient, en accord avec la vision gaulliste de l’unification du continent, d’engager l’Europe des Six sur la voie intergouvernementale. Ces projets ont été rejetés par l’Italie, la RFA et les pays du Benelux plus attachés que la France au développement d’institutions européennes supranationales. Contrarié dans ses plans européens, le Général de Gaulle s’était attaché, dans sa conférence de presse du 15 mai 1962 demeurée célèbre, à dénoncer le fédéralisme de ses homologues européens et leur faiblesse face à l’axe américano-britannique.  

2. Le 3 mars 1950 sont ratifiées cinq conventions franco-sarroises. Quoique destinées à être temporaires dans l’attente d’un traité de paix définitif entre l’Allemagne et les Alliés, elles déplaisent fortement au nouveau gouvernement allemand en affirmant l’autonomie politique de la Sarre et l’Union économique entre cette région industrielle et la France. Pour plus de détails sur les conventions de mars 1950, voir Lefèvre, Sylvie, Les relations économiques franco-allemandes de 1945 à 1955 : De l’occupation à la coopération. Vincennes, Institut de la gestion publique et du développement économique, 1998, disponible sur Internet.