Le nationalisme serbe à l’épreuve de l’UE

Par Carole Grimaud Potter

Un jeu dangereux se joue aujourd’hui au coeur des Balkans sous le regard placide des institutions internationales. Les provocations, incidents, menaces et scandales font la une des journaux depuis plusieurs mois au risque d’une remise en question des accords de Dayton de 1995.


L’arrivée d’Aleksandar Vucic à la présidence le 2 avril dernier a provoqué une vague de protestations sans précédent. La tension est vive face à l’incertitude quant à la voie ambivalente que le pays semble continuer à emprunter : satisfaire les exigences européennes tout en flattant les velléités nationalistes. Régulièrement, les incidents et les provocations font la une des journaux nationaux dans les Balkans, amplifiés par des déclarations officielles, teintées de menaces.

Le Kosovo, un conflit non résolu
Le train de la discorde

Au mois de janvier 2017, le train reliant Belgrade à Mitrovica reprenait son service, mais sans jamais atteindre sa destination finale. Selon Aleksandar Vucic, alors Premier ministre et désormais Président serbe, les forces spéciales albanaises se préparaient à faire sauter une partie de la voie ferrée pour bloquer la progression du train. Selon Hashim Thaçi, le Président du Kosovo, le train aurait été donné par la Russie à la Serbie et serait un « prétexte pour justifier une éventuelle intervention militaire et une annexion du Nord du Kosovo, majoritairement serbe, par Belgrade. »[note]“La Serbie rêve-t-elle d’annexer le Nord du Kosovo sur le modèle de la Crimée?”, Le Courrier des Balkans, 17/01/2017[/note] Peint aux couleurs de la Serbie et flanqué de l’inscription « le Kosovo est la Serbie » en 21 langues, le train frappait comme une gifle le petit Etat auto-proclamé [note][/note] du Sud des Balkans. L’incident, largement relaté dans la presse internationale, n’était malheureusement pas un faux pas diplomatique. Il s’agirait plutôt d’une montée des tensions volontairement provoquée par les deux pays, à la veille des élections présidentielles en Serbie, poussant jusqu’aux limites d’un conflit armé. Rappelons ici que la Serbie n’a pas reconnu l’indépendance du Kosovo, auto-proclamée en 2008. Depuis l’arrivée d’Aleksandar Vucic à la présidence, le dialogue entre les deux pays a néanmoins repris, sous l’égide de l’Union européenne [note]“Serb-Albanian relations must be resolved once and for all » www.b92.net 27/09/2017[/note]. Mais selon les derniers propos du président Vucic, le différend qui oppose la Serbie et le Kosovo pourrait prendre la forme d’un conflit gelé [note]“Serb-Albanian relations must be resolved once and for all » www.b92.net 27/09/2017[/note].

Dans le durcissement cyclique des relations qui oppose Belgrade à Pristina, Bruxelles s’efforce de « garder les deux parties autour d’une table pour éviter que le conflit ne se déplace sur le terrain. »[note]Propos de l’éditorialiste de Pristina, Halil Matoshi dans l’article Provocations autour d’un baril de poudre, Le Courrier des Balkans, 7/02/2017[/note] Et l’appel au calme de l’ambassadeur américain en Serbie, pour qui tout cela est « une petite période de turbulences dans le long chemin des négociations »[note]Provocations autour d’un baril de poudre, Le Courrier des Balkans, 07/02/2017[/note] fait un peu l’effet d’une épée dans l’eau. L’assassinat du leader du parti serbe du Kosovo, « Liberté, Démocratie, Justice » Oliver Ivanovic, le 16 janvier dernier, quelques jours avant la célébration des dix années de la proclamation d’indépendance du Kosovo a de nouveau assombri le processus de dialogue entre la Serbie et le Kosovo. faisant peser le doute dans le rôle de Belgrade : “Au Kosovo, les Serbes ont peur des Serbes” avait déclaré Oliver Ivanovic quelques mois avant son assassinat[note]Radio France International, 27/01/2018[/note].

Les velléités de sécession des Serbes de Bosnie

Le sentiment anti-occidental et principalement anti-américain, alimenté par l’extrême-droite pousse une partie de la population à se réfugier dans les valeurs traditionnelles slaves orthodoxes et nationalistes.

La petite République serbe de Bosnie [note]Republika Srpska ou République serbe de Bosnie est avec la Fédération de Bosnie-Herzégovine, une des deux entités composant la Bosnie-Herzégovine, créée lors du processus d’indépendance de Bosnie-Herzégovine. Wikipédia[/note], l’une des deux entités composant la Bosnie-Herzégovine, n’est pas en reste dans le jeu politique des provocations. La carte jouée depuis quelques années par le président de Republika Srpska, Milorad Dodik, est celle de la remise en question de la Bosnie-Herzégovine. En relançant l’idée de la « Grande Serbie » [note]Le « projet de grande Serbie » serait de rassembler la Republika Srpska, le nord du Kosovo et le Monténégro en un Etat serbe unifié.[/note] et le projet très controversé et régulièrement ajourné de référendum contraire à la Constitution de Bosnie-Herzégovine, Milorad Dodik suscite une onde de choc. Ce référendum illégal, dont l’issue pourrait être la sécession du petit Etat serbe au coeur de la Bosnie-Herzégovine, a été soutenu par Vladimir Poutine [note]“Putin tells Dodik a referendum is ‘right of people’ »  www.b92.net 23/09/2016[/note] en 2016. Le Kremlin a depuis pris ses distances avec ce qui pourrait « mener à une guerre dans la région et à une escalade de la confrontation entre la Russie et l’Ouest[note]Paru dans le journal russe Kommersant et repris par  www.b92.net « Dodik clash with West « to draw in both Serbia and Russia » 10/01/2017[/note]. »

Le projet de « Déclaration sur la survie des Serbes et de la nation serbe » : « coup de communication nationaliste » ou manœuvre politique ?

Au mois de novembre 2017, Aleksandar Vučić et Milorad Dodik, ont présenté le texte de « Déclaration sur la survie des Serbes et de la nation serbe [note]“Déclaration sur la survie » : les Serbes du Monténégro veulent participer au coup de com’ de Vucic et Dodik » le Courrier des Balkans, 1er octobre 2017[/note] » devant leurs parlements respectifs. Le texte en question, non encore adopté, porte sur l’usage de la langue serbe et de l’alphabet cyrillique, sur la sauvegarde de la culture serbe, de ses traditions et de son patrimoine. Il ne semble pas présenter de menace particulière. Pourtant, certains analystes pensent qu’il pourrait détériorer les relations de Belgrade avec les pays voisins. « Le message de la Déclaration est limpide : un jour, tous les Serbes seront réunis dans un espace culturel unique, disposant d’un cadre étatique reconnu », explique Enver Kazaz, professeur de la Faculté de philosophie de Sarajevo. Il n’est pas exclu qu’un tel texte puisse susciter des contreparties similaires côté croate, bosniaque ou albanais selon Bojan Kostres, secrétaire général du parti d’oppostion, LSV[note]“Declaration on survival of Serbs add fuel to fire” www.b92:net 04/01/2018[/note].

Le nationalisme et les partis politiques
Les membres du Parti Radical serbe (PRS) soutenant la campagne de D.Trump

Les élections législatives anticipées de 2016 ont vu le grand retour au parlement du chef de l’extrême-droite serbe, Vojislav Seselj. Cet ancien ministre de Milosevic a été inculpé et acquitté entre 2009 et 2016 par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie, et était candidat aux dernières élections présidentielles au mois d’avril. L’homme qui déclarait « vouloir achever tous les Croates avec une fourchette rouillée [note]“Vojislav Seselj, l’ami de Donald Trump et Jean Marie Le Pen qui veut diriger la Serbie » www.franceinter.fr, 02/04/2017[/note]», milite pour les thèses ultranationalistes “ Grand Serbe “ une coopération militaire avec « le grand frère orthodoxe russe ».  Vojislav Seselj n’a toutefois obtenu que 4,6 % des voix lors des dernières élections[note]Dans les années 2000, le Parti Radical Serbe obtenait plus de 27 % des voix à chaque élection significative, lorsque la direction du parti était confiée à Tomislav Nikolic, l’ancien président de Serbie.Vera Stojarova, The Far Right in the Balkans, Manchester University Press, 2017[/note]. En 2008, à la suite de divergences internes autour de l’accession de la Serbie à l’Union européenne, le PRS se scinde [note]Vera Stojarova, The Far Right in the Balkans, Manchester University Press, 2017[/note]. Tomislav Nikolic et Aleksandar Vucic forment alors le Parti progressiste serbe (SNS). Le nouveau parti adoucit son nationalisme et promeut l’accession de la Serbie à l’Union européenne. Il ne fait plus mention de Grande Serbie et dit ne pas souhaiter d’annexion d’autres pays. Néanmoins, le Kosovo est considéré comme partie intégrale de la République de Serbie. Aujourd’hui le Parti progressiste serbe est le parti au pouvoir, après l’élection de A. Vucic avec 56 % des voix. La possibilité selon laquelle l’Union européenne pourrait faire de la reconnaissance du Kosovo une condition à l’accession de la Serbie entraîne une réponse très claire du ministre des Affaires étrangères, Ivica Dacic : « Il n’y aura pas de voie européenne pour la Serbie [note]« Kosovo will get UN chair when pigs learn to fly » Inserbia Today, 29/11/2017[/note] ». La nouvelle stratégie européenne pour les Balkans, dont la Serbie et le Monténégro devrait faire partie de la première vague d’adhésion en 2025, semble essentiellement porter sur la lutte contre la corruption, le crime organisé, le règlement des différends territoriaux au sein des six pays balkaniques. Le récent intérêt européen pour les Balkans et l’aide renforcée apportée aux pays candidats est aussi une réponse à l’influence croissante de la Russie, de la Chine et de la Turquie dans la région.

Les premiers mois de la présidence d’Aleksandar Vucic ont été marqués par le muselage des médias, une opposition discréditée tendant vers « une dérive constante vers un pouvoir de plus en plus autoritaire [note]« Aleksandar Vucic ou l’ivresse du pouvoir absolu » Le Courrier des Balkans, novembre 2017[/note] » dénoncée par la presse. Le sentiment anti-occidental et principalement anti-américain, alimenté par l’extrême-droite pousse une partie de la population à se réfugier dans les valeurs traditionnelles slaves orthodoxes et nationalistes. Le syndrome du mouton noir s’y trouve alors quelque peu apaisé. Garder la tête haute face au passé et regarder vers l’avenir, tel est le ton général du message du Président Vucic adressé aux Serbes à la fin du mois de novembre, après l’annonce de la condamnation de Ratko Mladic. L’avenir de la Serbie dépend entièrement de la direction vers laquelle ces regards se porteront