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En Occident, l’invasion russe de 2022 a eu un effet que ni Maïdan, ni la guerre du Donbass n’avaient suffi à produire : faire connaître l’Ukraine et la placer au centre de l’attention internationale. À cette date, les régions de l’Est du pays sortaient pourtant de huit ans d’un conflit de basse intensité qui a bouleversé l’existence de ses habitants, à commencer par ceux des territoires occupés.

Depuis février 2016, la photojournaliste Marion Péhée travaille sur les conséquences de ce conflit sur les populations civiles à travers un angle inédit : la trajectoire d’un groupe d’adolescents de Chtchastia suivis pendant dix ans de part et d’autre des frontières politiques, sociales et culturelles. Depuis l’occupation de cette ville du Donbass par l’armée russe, la bande autrefois soudée s’est dispersée entre l’Ukraine, les territoires occupés, la Russie et l’étranger  : certains sont devenus soldats dans l’armée ukrainienne, d’autres dans l’armée russe ; plusieurs ont trouvé la mort.

Après avoir reçu le prix de l’Union des Photographes Professionnels en 2022 et été nominée la même année pour le prix « Courage in Journalism » de The Economist, ce travail sur le Donbass a valu à Marion Péhée de remporter la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste en 2025. Nous revenons avec elle sur les drames et les paradoxes de cette génération façonnée par la guerre.

Comment vous est venue, à l’origine, l’idée de ce premier projet en terre ukrainiennne ? S’inscrivait-elle dans une recherche ou un questionnement plus large ?

Marion PéhéeMon arrivée à Chtchastia en avril 2016 s’est faite un peu par hasard. Il se trouve que j’étais en Ukraine pour rendre visite à une amie qui travaillait à l’Institut français de Kiev. Et c’est dans ce cadre que j’ai commencé à m’intéresser à une organisation, l’association Vostok SOS, qui venait en aide aux déplacés internes. Ses membres réalisaient des missions dans le Donbass et m’ont proposé de les accompagner. C’est un souci de logistique sur la route qui nous a contraints à nous arrêter dans l’oblast de Louhansk, précisément à Chtchastia – une ville dont le nom signifie ironiquement « bonheur » en ukrainien et en russe. 

On m’a déposée chez un professeur d’histoire, qui enseignait justement au lycée de la ville, un endroit dans lequel j’allais bientôt passer de longues heures dans le cadre de mes entretiens. En discutant avec moi, il a rapidement évoqué des jeunes de la ville qui s’étaient engagés dans un bataillon de volontaires deux ans plus tôt, alors qu’ils n’avaient que quatorze ans. Cette histoire m’a semblé incroyable, j’ai aussitôt voulu en savoir davantage. Peu à peu, l’idée de raconter leur histoire à travers la photographie s’est imposée à moi. Toutefois, je crois avoir débuté assez maladroitement. À l’époque, je sortais d’un master de photographie et d’art contemporain et travaillais au musée Jacquemart-André. Je n’avais donc aucun rapport avec le photojournalisme. J’étais arrivée sur le terrain sans projet déterminé, et encore moins avec l’idée d’y travailler pendant les dix prochaines années de ma vie.

Dans le cadre de cette entrée sur le terrain improvisée, comment se sont opérées vos premières rencontres avec les jeunes ? 

Finalement, je suis restée plus longtemps que prévu, hébergée par le professeur d’histoire en question. Il m’a raconté l’histoire de la ville, mais aussi sa propre arrestation par les séparatistes pro-russes en 2014, avec un passage en prison durant plusieurs mois. Il m’a également parlé de ses deux filles qui prêtaient main-forte dans l’armée, en tant que volontaires dans le bataillon Aidar. Sur le coup, je ne saisissais pas exactement ce qui les avait amenées à s’engager. 

Plus tard, des jeunes de Chtchastia m’ont expliqué que l’armée était très présente dans cette ville qui avait fait l’objet d’intenses combats en 2014. À leurs yeux, il y avait quelque chose d’excitant, et même de « cool », à fréquenter les militaires, à se montrer à leurs côtés. Ces adolescents n’étaient guère mus par des sentiments patriotiques. Pour eux, l’essentiel était surtout de se donner un statut, en « traînant » avec les figures les plus populaires de la ville. L’un d’eux se vantait même d’être monté sur un char lorsqu’il était âgé de quatorze ans et d’avoir reçu des bonbons ainsi que des douilles vides. 

Intriguée par ces rencontres et ces découvertes, j’ai décidé de revenir plus longuement à Chtchastia quelques mois plus tard, au milieu de l’été, pour tâcher de mieux comprendre les dynamiques locales. Que signifiait le fait d’avoir quinze ou vingt ans dans cette ville  ? Quelle vie y menait-on, quels désirs d’avenir pouvait-on s’autoriser ?

Kharkiv, Ukraine, mars 2026

Sveta marche dans les rues de Kharkiv. Derrière elle, se dresse le bâtiment de l’administration régionale, situé sur la place de la Liberté et lourdement bombardé en mars 2022. Toutes les fenêtres ont été soufflées et les plafonds gravement endommagés, voire entièrement détruits par endroit. « En 2014, j’avais 13 ans, j’ai commencé à comprendre qu’il se passait quelque chose quand l’armée ukrainienne est arrivée dans la ville pour libérer Chtchastia. Les bombardements étaient très intenses, le bruit était tellement surprenant pour moi, j’ai eu très peur. Je me souviens de deux frappes : la première, j’ai saigné du nez de peur ; et la seconde, j’étais sous des couvertures, les vitres ont explosé. Et le lendemain, l’armée ukrainienne est rentrée dans la ville. »

Sveta vit seule à Kharkiv et cumule deux emplois : elle travaille comme vendeuse dans une bijouterie et gère une boutique en ligne d’électronique. Elle a fait ses études supérieures pour être assistante sociale à Kharkiv. « Je me sens bien ici, je suis tranquille. J’aime énormément cette ville : elle est agréable et propre, les gens sont super, il n’y a pas de discrimination et il y a beaucoup de déplacés internes ».

Je ne parlais ni russe, ni ukrainien. Les adolescents de la ville ne parlaient eux-mêmes ni anglais, ni français. Par un nouveau hasard, j’ai été aidée par l’un d’eux, sorti de nulle part, qui parlait espagnol. Je bricolais comme je le pouvais. J’errais dans la ville en lançant des regards et des sourires à tous les jeunes pour tâcher de créer du lien. Valya a été l’une des premières à s’amuser de ma présence. Elle m’a embarquée dans son groupe d’amis où j’ai fait la rencontre de Vova, puis d’une série d’autres jeunes. Ils ne comprenaient pas bien ce qui m’avait amenée à Chtchastia – et j’avais moi-même du mal à le formuler –, mais ils prenaient plaisir à se faire photographier. C’est ainsi que j’ai réalisé plusieurs voyages en 2016 et 2017, pour revenir périodiquement leur rendre visite.

Comment percevaient-ils les enjeux brûlants du moment, les questions liées à la défense du territoire et au contrôle économique et politique de la région ? 

Difficile à dire  : ils n’évoquaient ni Maïdan, ni la Crimée. Ils avaient alors entre 16 et 18 ans. Toutes ces questions n’étaient pas immédiatement présentes pour eux. Beaucoup me disaient même qu’ils se sentaient davantage « à côté de la guerre » qu’au milieu de celle-ci. Il y avait presque quelque chose de ludique dans tous ces événements : une jeune fille m’a raconté que les jeunes de la ville s’amusaient à crier tantôt « Gloire à l’Ukraine », tantôt « Gloire aux séparatistes ». L’un d’eux a même essayé d’arracher un drapeau de l’Ukraine. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Valya, Vova, Sergueï, Dasha, Kostia et Nina (de gauche à droite) discutent sur un banc. Après l’invasion à grande échelle, les jeunes de Chtchastia se souviennent : « Aucun d’entre nous n’avait vraiment de parents, aucun n’avait d’argent. On était avec les grands-parents, qui ne voulaient pas quitter leur maison et n’avaient nulle part où aller. Eux survivaient dans la peur. Nous on vivait ! […] On jouait à choisir son camp ! On buvait en criant “Gloire à l’Ukraine”, “Gloire aux séparatistes”, et on riait. L’un d’entre nous a voulu arracher le drapeau ukrainien et hisser le drapeau de Louhansk en plein jour. C’étaient des jeux que l’on croyait sans conséquences. »

En somme, ils s’amusaient, faisaient les quatre cents coups, sans percevoir tout à fait la portée de la guerre à leurs portes. En 2014, certains écoutaient des chansons qui glorifiaient la Novorossija, les Républiques populaires de Louhansk et de Donetsk. Pour eux, c’était tout simplement les tubes du moment. Tout cela leur semblait très loin ; ils vivaient ce quotidien de manière légère, comme une sorte de jeu sans conséquences, à la manière de n’importe quelle personne de leur âge en Europe de l’Ouest – à cela près qu’ils étaient en Ukraine. Depuis, les choses ont bien changé, cette insouciance a disparu. À l’époque, certains jeunes avaient été payés une poignée de hryvnia par les séparatistes pour désamorcer des pièges posés par l’armée ukrainienne  ; aujourd’hui, l’un d’entre eux sert dans cette même armée. Il faut dire que beaucoup de ces adolescents étaient livrés à eux-mêmes, parfois sans parents, souvent déscolarisés.

Existait-il, à l’inverse, un encadrement institutionnel qui les rattachait plus étroitement à l’Ukraine ?

Tout ce qui précède ne retire rien à leur attachement au territoire. La plupart manifestaient leur intention de rester dans cette ville, qui n’offrait pourtant pas de réelles perspectives. Vivre à Chtchastia, cela signifiait, soit travailler à la centrale électrique, soit entrer dans l’armée. J’avais le sentiment que certains habitaient la ville un peu comme un devoir, du fait de la présence russe à quelques kilomètres de distance. Il y avait donc une forme d’ambiguïté, qui se retrouvait aussi dans leurs tatouages aux armoiries de l’Ukraine ou dans leurs bracelets aux couleurs du drapeau ukrainien. Si la politisation ne ressortait pas clairement, puisqu’elle se mâtinait de jeux et d’insouciance, elle transparaissait tout de même dans certains signaux. 

En passant du temps dans leur lycée, j’ai découvert un cours intitulé « Défense de la Mère Patrie », qui consistait essentiellement à monter et démonter des kalachnikovs le plus vite possible. Sur les murs du lycée, on trouvait aussi des affiches avec le visage de Poutine au milieu d’une cible. Mais, à nouveau, il y avait un décalage entre le discours qu’on attendait d’eux et leur rapport personnel à toutes ces réalités. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, novembre 2016

Portrait de Viktor dans sa chambre d’internat du lycée Taras Chevtchenko. À l’époque, cet élève souhaitait quitter la ville pour aller vivre à Kharkiv. Aujourd’hui marié, il vit à Odessa où il reste cloîtré chez lui, craignant d’être recruté par l’armée ukrainienne. « C’est difficile d’être un homme de 26 ans aujourd’hui en Ukraine ».

Dix ans plus tard, qu’est-ce qui vous a amené à reprendre cette enquête ? Dans quelles conditions s’est fait ce retour sur le terrain ? 

La situation n’avait plus rien à voir. Naturellement, je ne pouvais plus me rendre à Chtchastia, désormais occupée par l’armée russe. Les enjeux de sécurité étaient sans commune mesure. Il faut dire qu’en 2016-2017, j’étais, moi aussi, habitée par une forme d’insouciance. Aujourd’hui, au-delà même de l’intégrité physique dans un pays en guerre, la diffusion de mes photos d’archives, celles d’avant 2022, est devenue une source de risque pour certains jeunes qui résident encore dans les territoires occupés ou qui y ont de la famille et des amis. Il m’est devenu impossible de raconter certaines histoires, de montrer certaines personnes. Jusqu’à l’invasion à grande échelle, les choses étaient beaucoup plus fluides.

Plus largement, lorsque j’ai rouvert ce dossier il y a plus de quatre ans, début 2022, mon travail a d’emblée pris la forme d’une véritable enquête. Sur ce terrain que j’avais inauguré de manière assez improvisée, il fallait cette fois-ci que je procède avec méthode pour retrouver la trace de mes contacts. Le point de départ a été une jeune fille, à l’époque la seule à figurer parmi mes contacts Instagram. Elle m’a appris que son amie Valya avait été arrêtée par l’armée russe. Les soldats étaient arrivés à Chtchastia avec des listes d’activistes et d’anciens militaires de la ville. Valya, qui avait fait partie de l’armée ukrainienne, avait été arrêtée dans les premières heures de l’invasion. J’ai su par la suite qu’elle avait passé dix jours en prison avant d’être relâchée, mais que sa libération avait été suivie d’une série de nouvelles arrestations. J’ai commencé à regrouper des contacts grâce à cette personne, puis sur les réseaux sociaux, par téléphone, pendant des mois et des mois, jusqu’à ce que ma recherche se retrouve dans une impasse. Tous mes contacts m’avaient livré les informations dont ils disposaient, je faisais du surplace. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler avec une personne spécialisée dans l’OSINT, qui m’a aidée à collecter de nombreux renseignements précieux. Bientôt, j’ai appris que Valya avait été tuée par l’armée russe. On avait retrouvé son corps torturé dans une forêt de Chtchastia. C’est aussi ce qui a motivé mon travail : la volonté de savoir, de documenter ces crimes de guerre, mais aussi de transmettre l’histoire et la mémoire de celles et ceux que j’ai photographiés.

Ukraine, mai 2026

Une photo de Valya faite prisonnière sur un groupe Telegram intitulé : « Tu reconnais les Ukrainiens à leur coiffure ». Ce groupe de discussion diffuse quotidiennement des images de soldats ukrainiens faits prisonniers, accompagnées de contenus à caractère humiliant. La légende de la photo indique : « Il est réjouissant de constater que ce ne sont pas seulement les militaires ukrainiens masculins qui ont fait le choix conscient de se rendre, mais aussi les femmes. La question reste ouverte : pourquoi sont-elles allées là-bas ? Néanmoins, certaines d’entre elles déposent les armes à temps et lèvent les mains. L’instinct de vie l’emporte sur l’instinct de mort. N°1748 Valentina Konstantinovna Davronova, 22 ans. »

Après dix jours de captivité, Valya est relâchée mais fréquemment contrôlée. Elle fréquente de temps en temps les soldats de Chtchastia. C’est ainsi qu’elle passe la soirée du 13 janvier 2023 avec eux au café Raduga (arc-en-ciel, en russe). Cette nuit-là, elle disparaît. Le 22 février 2023, sa mère reçoit un appel d’un enquêteur de la fédération de Russie qui lui annonce que Valya a été retrouvée dans la forêt. « Il m’a dit de faire sa reconnaissance par photo sinon je n’allais pas y survivre. Elle avait le corps déchiqueté au couteau et la tête explosée par une grenade. Elle était seulement en culotte. »

Le 7 mars 2025, le tribunal militaire de Rostov reconnaît deux hommes coupables de son meurtre et les condamne à 12 et 18 ans de prison. Ils ont fait appel. L’enquête a établi qu’au moins neuf autres militaires avaient entendu et vu Valya se faire torturer, sans intervenir.

Quelles trajectoires avaient suivi les autres jeunes que vous aviez rencontrés quelques années plus tôt ? 

J’ai d’abord retrouvé Vova, l’un de mes premiers contacts parmi la bande de Valya. Nos retrouvailles ont été particulièrement touchantes. Pour eux, j’étais quelqu’un de familier, mais aussi une personne dépositaire de leurs photographies d’enfance et de jeunesse, donc d’un matériau d’autant plus précieux désormais qu’il n’existe plus rien – ni cette ville, ni cette vie. 

La dernière fois que j’avais photographié Vova, c’était à l’occasion de la fête de ses dix-huit ans avec ses amis. La même année, il s’est engagé dans l’armée ukrainienne, et a passé huit ans dans les tranchées.

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Vova fête ses 18 ans avec ses amis. «  C’était la belle vie, à boire, fumer, faire la fête. La vie libre. Ma belle vie s’est terminée l’année de mes dix-huit ans ». Ce soir-là, ils sont une dizaine d’amis à boire, rire, fumer, s’enlacer, se chercher et s’embrasser. Quinze jours plus tard, Vova s’est engagé dans l’armée, il est parti au combat dans la région de Donetsk après un mois de formation. En 2025, il dit sa frustration d’être mobilisé dans cette région, plutôt que de défendre sa ville et sa région.

 En 2023, après une blessure qui lui a fait perdre deux doigts, il est devenu formateur à Zaporijjia. En le retrouvant en 2022, j’ai bien sûr rencontré quelqu’un de très changé. À l’époque, il était marié et j’ai profité d’une permission pour le prendre en photo avec sa femme, à leur domicile. Le lendemain matin, je l’ai accompagné jusqu’au bus qui le ramenait dans le Donbass. Je ne l’ai revu qu’un an plus tard, à l’hôpital militaire de Dnipro, blessé et détruit – sa femme l’avait quitté entre-temps. Il me disait : « La guerre m’a même pris cela. » Il était très seul, et a tâché de revenir à la vie civile. Mais ce tournant était difficile pour quelqu’un qui avait grandi et qui s’était construit dans les tranchées. Il était devenu incapable de trouver le sommeil dans le silence, après des années passées à s’endormir sous les frappes.

Dnipro, Ukraine, février 2024

Lors d’une consultation avec un médecin pour le changement de son pansement. « Personne ne faisait attention à mon âge. On me lançait : “Tu es du Donbass ? En avant !” »

Vova regarde sa main blessée. Après huit années passées dans l’armée, il se retrouve seul et désorienté à Dnipro. Il a grandi dans les tranchées – une vie de guerre qui, aujourd’hui encore, reste son seul repère. Pour la préserver, pour ne pas l’inquiéter, Vova n’a jamais avoué à sa mère qu’il avait rejoint l’armée – ni qu’il est désormais invalide. « Moins on sait, mieux on dort. Une mère n’a pas envie d’imaginer son fils à la guerre ».

Plus largement, chez ceux que j’ai retrouvés en Ukraine, on peut distinguer deux profils  : ceux qui ont intégré l’armée ukrainienne, comme Vova, et ceux qui craignent d’être mobilisés, vivent terrés chez eux, et passent leurs journées sur Telegram à scruter les mouvements des recruteurs. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait donc d’une réalité dure, très dure. J’ai aussi contacté certaines personnes dans les territoires occupés, notamment à Chtchastia. Pour ces derniers, la communication était rendue particulièrement difficile par les blocages numériques : même Telegram était coupé. Lors de nos premières rencontres, les choses étaient beaucoup moins cloisonnées. Désormais, tous sont très prudents sur les informations qu’ils me transmettent. Certaines personnes m’ont littéralement raccroché au nez parce que je touchais à des questions sensibles : je pouvais moi-même représenter un danger pour elles. 

Malgré tout, certains osent aujourd’hui encore s’exprimer, dire à quel point la vie est devenue compliquée, combien la liberté dont ils jouissaient en Ukraine leur manque, à commencer par la liberté d’expression, depuis qu’ils vivent dans ce climat de peur. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Tatouage des armoiries de l’Ukraine dans le cou, bracelet aux couleurs du drapeau ukrainien, Valya se baigne avec ses amis dans un étang. La jeune fille souhaitait rester vivre dans sa ville, elle a été assassinée par l’armée russe en janvier 2023. Sa mère Tetyana qui vit toujours à Chtchastia raconte : « Lorsque l’on vit très modestement, il faut entretenir de bonnes relations avec ceux qui vous dirigent. J’ai eu de bonnes relations avec les Russes, puis de bonnes relations avec l’armée ukrainienne qui a repris Chtchastia, et enfin de bonnes relations avec les Russes qui sont revenus en 2022. »

Une amie de Valya raconte : « Il n y a plus de liberté d’expression là-bas, ça me paraît être un des motifs pour lequel Valya a été tuée, elle ne tenait pas sa langue dans sa poche, elle pouvait dire les choses franchement et elle a sans doute dit des choses qu’il ne fallait pas. »

J’ai également retrouvé quelques personnes qui vivent maintenant en Russie, par exemple une jeune fille dont le petit ami originaire de Donetsk, a trouvé du travail là-bas. Elle a décidé de le suivre, mais elle-même ne travaille pas ; elle passe son temps chez elle et supporte mal le climat ambiant. Le point commun est que tous reviennent avec nostalgie sur l’époque où je les ai photographiés. Une époque qui, rétrospectivement, à l’aune de tout ce qui est arrivé depuis, leur paraît d’autant plus heureuse – même s’ils habitaient alors à vingt kilomètres de la ligne de front.

Ces trajectoires sont donc plus imbriquées culturellement, voire militairement, qu’on pourrait le penser en observant simplement une ligne de front séparant deux aplats de couleur ? 

L’ambition de ce projet était précisément de montrer la complexité de ces trajectoires, qui peuvent parfois sembler irréelles. 

Il y a une expression que je ne comprenais pas au début de mes recherches : comme je ne parle pas russe, je faisais des traductions automatiques sur mon téléphone, et, à chaque fois, revenait l’expression « changer de chaussures », ce qui signifie « changer radicalement d’opinion ou de comportement ». On dirait en français «  retourner sa veste ». J’ai rapidement compris que beaucoup avaient dû «  changer de chaussures  » pour s’adapter, pour survivre.

Je pense par exemple à un adolescent très pro-ukrainien, Evguéni, qui passait son temps en compagnie des soldats, et portait une petite enseigne aux couleurs de l’Ukraine. Quelqu’un de très fier, qui bénéficiait en même temps d’une sorte d’aura, avec d’autres jeunes gens qui gravitaient en permanence autour de lui. Or, j’ai appris au cours de mes recherches qu’il avait intégré l’armée russe. Je n’en revenais pas que quelqu’un d’aussi patriote puisse être rentré dans l’armée russe. Puis, j’ai eu sa mère au téléphone. Elle ne vivait pas à Chtchastia, mais en Géorgie, elle était persuadée que son fils avait été enrôlé de force dans l’armée russe, qu’il ne l’aurait jamais intégrée délibérément. Pourtant, en poursuivant mes recherches, j’ai trouvé son compte TikTok et découvert des vidéos à la gloire de la Russie, de ses « frères et sœurs d’armes ». Bref, un compte totalement pro-russe. J’ai fini par comprendre que cette mère avait dû elle-même se construire une histoire, parce qu’il lui était trop difficile d’affronter la réalité brute. Lorsque j’ai contacté la petite amie de ce soldat à Chtchastia, elle m’a carrément affirmé qu’ils avaient toujours été Russes, qu’Evguéni était russe, et que rien de tout cela n’était surprenant. C’est ce type de trajectoires non linéaires, qui racontent la guerre de façon inattendue, que j’avais l’intention de raconter.

À l’inverse, certaines attaches culturelles ont été durcies par la guerre. On sait que la question de la langue a acquis une signification particulière depuis que la propagande russe assure vouloir « libérer » les russophones que le « régime de Kiev » aurait privés de leur langue. À ce propos, je me suis longuement entretenue avec un jeune que je suis parvenue à retrouver. Il m’a alors fait le récit suivant  : « J’ai toujours parlé russe à Chtchastia, sans que cela pose le moindre problème. J’avais tout : un travail, une petite amie, ma famille. J’aimais cette ville plus que tout, je parlais russe, et ça n’était pas une question. Un jour, les Russes sont arrivés, et ils m’ont tout pris. Ils sont entrés dans ma maison, et ils m’ont tout pris. Aujourd’hui, je ne peux plus parler russe. C’est devenu impossible pour moi de prononcer un mot dans cette langue. » De fait, beaucoup de jeunes que j’ai rencontrés se sont réapproprié la langue ukrainienne, même sur le tard. Certains préfèrent parler mal ukrainien que parler russe, même si cette maîtrise incomplète leur inspire de la gêne, voire de la honte.

C’est donc la complexité de ces biographies et de ces manières d’être en guerre que je voulais montrer. Au début de l’invasion, mon retour sur le terrain avait été suscité par un sentiment d’alerte : cette guerre me semblait tout simplement inconcevable. Par la suite, le projet s’est précisé. Au-delà des cartes, des chiffres, des décisions politiques et militaires, je voulais raconter ces parcours individuels, ces souvenirs et ces attentes déçues, je voulais montrer l’état du Donbass, l’expérience vécue et le ressenti de ces jeunes, dans toute leur complexité. Proposer une sorte de portrait collectif, en somme. Celui d’une génération sacrifiée.

Bila Tserkva, oblast de Kiev, Ukraine, février 2026

Natalia devant la tombe de son fils Serhiy, tué en mission à Bakhmout en septembre 2022. Elle vient ici deux à trois fois par semaine, dépose quelques gâteaux sur la sépulture, et allume une cigarette pour lui. « C’est tellement calme ici – c’est le moment où je viens, je m’assoie je pleure un peu. » Serhiy s’engage dans l’armée ukrainienne en 2014, à la suite de la révolution Maïdan, à laquelle il a participé. Au moment de l’invasion à grande échelle, il rejoint une brigade de défense territoriale, et passe plusieurs mois dans sa ville natale de Bila Tserkva. Il est ensuite envoyé dans l’Est du pays, près de Bakhmout, le 14 septembre 2022. Serhiy est tué huit jours plus tard lors d’une frappe d’artillerie, qui coûte également la vie aux sept soldats présents avec lui.