La nuit de la dafina
Selon Pierre Assouline, le meilleur plat du monde se prépare le vendredi et se mange le samedi
Facile
Quelques minutes
Chaque cuillerée doit contenir trois boules de Miel Pops et du lait
Toucher du doigt l’anti-moi
Il existe deux écoles. Certains versent le lait d’abord, puis les céréales. Je fais l’inverse : les céréales au fond du bol, puis je recouvre avec du lait.
Il existe aussi deux manières de manger. Certains avalent toutes les céréales, puis boivent le lait. Pas moi. Chaque cuillerée doit contenir trois boules de Miel Pops et du lait, et cette règle est scrupuleusement respectée jusqu’au bout. Le but est d’arriver à un fond de bol où il ne reste ni fond de lait, ni Miel Pop solitaire. À la dernière cuillère : trois Miel Pops, du lait, et plus rien après. Le bol doit être propre.
Cette rigueur ne vaut que pour la junk food. Au McDonald’s, par exemple, je mange d’abord le burger, ensuite les frites. Jamais l’inverse.
Le bol de céréales est représentatif d’un certain rapport à la répétition. Tout plat, au fond, est affaire de répétition, mais le bon cuisinier est créatif ; l’obsessionnel, lui, ne l’est pas du tout, puisque son principe est de refaire, encore et encore, la même chose. Cela relève de la manie, voire de la monomanie, et mania en grec, c’est la folie. Faut-il en conclure que ces rituels ont quelque chose de fou ? C’est toute la question de mon livre (L’obsession. Un régime intérieur, L’Observatoire) : l’obsession n’est pas la folie, c’est une manière d’exister.
D’abord, le bol de céréales dit quelque chose du rapport de l’obsessionnel à l’action. On l’imagine volontiers comme une cocotte-minute, hanté par des pensées intrusives jusqu’à ce que tout explose et qu’il passe à l’acte. C’est faux. L’obsessionnel, nous dit Freud, en reste au stade préactif. Il ne passe pas à l’acte ; il jouit de penser, il jouit de ressasser. Chez lui, la pensée ne précède pas l’action, parce qu’il n’y aura ni action ni concrétisation. Le bol de céréales est parfait pour cela : on n’y produit rien, on reste dans le rituel, et le simple fait de mâcher les céréales toujours de la même manière a la forme même de la rumination.
Ensuite, il dit quelque chose de notre rapport au temps. Dans L’Irréversible et la nostalgie, Jankélévitch tient ceux qui rêvent de remonter le temps pour des fous ou des idiots ; il n’aime guère l’éternel retour de Nietzsche. Le temps avance en ligne droite. Et pourtant il fait une place à la nostalgie, et à une nostalgie particulière : non celle du week-end à Capri dont tout le monde se souvient, mais celle d’un paysage terne, sans éclat, qui est le nôtre. Le bol de céréales, c’est exactement ce repas-là : celui qu’on oublie, dont on ne parlera pas le lendemain, dont on a même un peu honte. Or Jankélévitch écrit des gestes machinaux qu’ils « appellent la confirmation élémentaire que seule nous apporterait la deuxième fois ».
L’obsession, c’est ce qui nous fait enfin ouvrir un œil sur ce à quoi nous ne prêtions aucune attention. Ce qu’elle refuse, ce n’est pas que le temps passe, c’est qu’il passe sans qu’on s’en rende compte. Quand on ressasse, le soir dans son lit, ce n’est pas le rendez-vous important qui revient, c’est la remarque anodine d’un inconnu, la réplique qu’on n’a pas su faire. On la revit non pour mieux agir la prochaine fois, mais pour comprendre ce qui s’y jouait. C’est un creusement du temps dans le temps, comme la bête du Terrier de Kafka : on refuse d’aller de l’avant pour creuser. Mâcher et remâcher ses céréales, c’est cela.
Enfin, je ne voulais pas écrire un éloge de l’obsession, il y en a déjà trop, et certaines obsessions sont franchement pénibles. Ce qui m’intéresse, c’est qu’elle nous donne accès à une part de nous que nous ne connaissons pas. On ne s’aime pas particulièrement en train de manger son bol de céréales ; il y a là un plaisir un peu coupable. On aimerait cuisiner un vrai repas, et l’on se rabat sur le bol, moins par paresse que parce qu’une part de la volonté résiste. J’appelle cela l’anti-moi : quelque chose qui vient de nous, mais où l’on ne se reconnaît pas. Ce n’est ni l’inconscient de la psychanalyse, ni une pathologie psychiatrique, ni une force obscure qui serait le mal en nous. C’est une part de nous que l’on ne comprend pas, et qui pourtant nous fait agir. Un élan existentiel, en somme : avec un bol de céréales, je me nourris quand même, je ne me laisse pas mourir, et peut-être cela dit-il quelque chose de mes goûts, ou de ma faim, que je ne saurais élucider.
Selon Pierre Assouline, le meilleur plat du monde se prépare le vendredi et se mange le samedi
Cette tarte tatin est salée : des tomates, un peu de moutarde de Dijon, une pâte pur beurre, pour un déjeuner d’été ou une entrée en hiver