Le retard des étoiles
Histoire du dernier voyage de Wang Zixuan 王子轩 (2026-2287), parti à quarante-huit ans pour rapprocher la Chine du ciel
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Tundra Studio
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Quelques décennies durant, l’Église catholique avait vécu sur l’héritage des réformes de Clément XV, et jouit d’une relative stabilité. Mais bien vite, au début du XXIIe siècle, on assista à la cristallisation de nouvelles factions, où le vieux clivage entre progressistes et conservateurs, revivifié, s’augmentait de tensions nouvelles entre le continent américain désormais unifié et un Vieux Monde qui tentait de lui faire contrepoids.
Longtemps latentes, ces rivalités s’exprimèrent au grand jour à l’occasion du conclave qui suivit la mort de l’Albanais Zosime II, le 279e successeur de Pierre. Le conclave vit l’affrontement du camp des ultra-conservateurs, dont le candidat informel était le cardinal monégasque Trebaldi, et de celui des libéraux, plus nombreux, mais eux-mêmes traversés par d’importantes divisions. Surtout, les nouvelles règles elles-mêmes du conclave en firent un casse-tête : on se souvient que Clément XV avait admis des femmes au rang des cardinaux, tout en leur refusant encore le droit de siéger au conclave ; mais son successeur, Alexandre IX, avait quant à lui levé ce verrou, et permis aux femmes cardinales de prendre part au conclave pour y élire le pape, étant entendu qu’elles-mêmes demeureraient non-éligibles, ce qui semblait créer des classes différentes de cardinaux.
Face à la levée de boucliers des prélats conservateurs, Alexandre IX leur avait donné des gages en autorisant le retour à un mode de scrutin indirect, déjà en vigueur au Moyen Âge : chaque ordre de cardinaux (les cardinaux-évêques, prêtres, diacres — permanents ou non, et donc les femmes cardinales) devait d’abord voter pour élire trois cardinaux dans chaque ordre, qui, ensuite, à la majorité des deux tiers, devaient s’entendre pour choisir le pape, à la condition qu’eux-mêmes soient non-papabiles. « Encore un choc de simplification ! », avait ironisé la presse libre. Et de fait, Zosime II s’apprêtait à rendre obligatoire, à nouveau, le seul vote par tête, mais sa mort eut lieu avant la signature du décret pontifical. Il en résulta une situation de confusion à peu près totale, et des débats sur le vote par ordre ou par tête qui n’étaient pas sans rappeler les états généraux de 1789.
Après deux mois de blocage et d’innombrables scrutins, les cardinaux, et au premier chef les membres de la Commission désignée par leurs pairs, comprirent qu’il fallait tenter une solution tombée en désuétude depuis le XIVe siècle : élire un pape en dehors du collège cardinalice. Cette solution avait notamment été mise en œuvre lors du conclave de 1294, où les cardinaux avaient choisi un simple ermite, Célestin V, attirés par sa réputation de sainteté, qui démissionna d’ailleurs après quelques mois, découragé par la complexité déjà alarmante des problèmes romains. Lors du conclave de 2106, le choix des cardinaux se montra plus audacieux encore, puisqu’il se porta sur un simple laïc, un homme marié de surcroît (et, à la différence de Clément XV, pas encore veuf), connu pour sa piété, l’Anglais John Arnold. Les cardinaux qui avaient révisé le code de droit canonique étaient formels : est éligible au trône de Pierre tout homme apte au sacerdoce et à l’épiscopat, c’est-à-dire disposé à les recevoir ; or, dans l’histoire, il avait existé à toutes les époques des couples de pieux laïcs (viri probati) qui s’étaient séparés d’un commun accord pour entrer chacun dans les ordres, par consentement mutuel, et pourvu que l’éducation de leurs enfants fût achevée. Certes, les membres du conclave de 2106 allaient cette fois vite en besogne en choisissant de voter pour un laïc marié qui n’avait pas encore exprimé sa volonté de rejoindre le clergé ; et certains canonistes s’inquiétaient d’ailleurs que la pression manifeste représentée par l’élection pût vicier son consentement, donc le rendre invalide.
En termes moins ecclésiastiques, les cardinaux de 2106 avaient tenté un coup de poker qui allait, dans un premier temps, se révéler payant : John Arnold, qui crut d’abord à un canular téléphonique, accepta ensuite d’entrer dans les ordres avec l’esprit d’obéissance et de dévouement qui avait toujours caractérisé sa conduite. Auparavant, comme cela est requis, il s’assura du consentement de son épouse Imelda, qui elle-même se disposa à rejoindre un couvent de clarisses urbanistes, dont elle était déjà tertiaire. À partir de son acceptation du pontificat, qui juridiquement confère immédiatement son pouvoir plénier au pontife, John Arnold fut donc pour quelques heures le premier pape laïc et marié, fût-ce désormais avec une nonne, comme ne manqua pas de le souligner la presse satirique.
Après avoir attrapé un avion pour Rome, il reçut successivement les ordres mineurs (rétablis par Clément XV), le sous-diaconat, le diaconat, le sacerdoce, et enfin l’épiscopat ; par simplicité, il se dispensa de la cérémonie du couronnement de la tiare également remis en vigueur par son prédécesseur, et, imitant en cela Paul VI, organisa une grande tombola pour vendre cet insigne du pouvoir temporel des papes. Amateur de pléonasmes, il choisit pour nom de règne Sixte VI. Puis pendant quelques années, il gouverna l’Église comme il avait toujours vécu, sagement.
C’était sans compter la guerre qui faisait rage entre progressistes et conservateurs : enhardies par l’admission des cardinales au conclave, les puissantes associations féministes d’Église, dont les prélats conservateurs avaient en vain contenu la poussée, ne se satisfirent plus de demi-mesures : se souvenant que leur pape avait eu une femme, elles réclamèrent sa sortie du couvent, d’autant plus qu’Imelda Arnold avait elle-même jadis témoigné de grandes qualités de gouvernement dans le siècle. Or elle était depuis cloîtrée, et astreinte à un vœu de silence. Ce que les féministes d’Église réclamaient (d’autant plus que le féminisme était désormais très majoritaire parmi les croyants, alors que le masculinisme s’était plutôt diffusé à bas bruit dans les populations incroyantes et sécularisées), ce n’était pas un rôle de première Dame du Saint-Siège, mais un vrai pouvoir de juridiction.
Aussi un commando d’activistes eut-il l’idée d’un coup de force qui représentait le symétrique de l’élection inattendue de Sixte VI : en pleine nuit, Imelda Arnold fut enlevée à son couvent avec la complicité de la sœur cellérière, puis, après un périple autoroutier clandestin et un conclave en visioconférence, symboliquement installée à Avignon, en plein cœur du Palais des Papes. C’était l’été, et les nombreux festivaliers crurent alors à un nouveau happening théâtral (le Festival d’Avignon s’apprêtait alors à fêter son bicentenaire). La nouvelle papesse prit le nom de Jeanne II : on eut beau lui rappeler que le mythe de la papesse Jeanne n’est qu’une légende tardive, sans aucun fondement historique, elle entendait par là réhabiliter les invisibilisées de l’histoire. Bien sûr, pour ses opposants, son élection était nulle et non avenue ; comme les partisans de la papesse Jeanne étaient majoritairement des femmes (certes pas exclusivement), on put craindre quelques instants le premier schisme genré de l’histoire de l’Église.
Du Palais des Papes, Jeanne II se rendit à Lyon, où elle rendit hommage à une lointaine précurseuse la bibliste française Anne Soupa qui, s’était déclarée candidate au poste de primat des Gaules après la démission du cardinal Barbarin. Par la suite, sa papauté fut itinérante, imitant en cela le style de gouvernement du Moyen Âge. Si elle se considérait comme papesse, et détenant de fait un pouvoir de juridiction, Jeanne II refusa toujours de recevoir l’ordination sacerdotale, et d’avaliser ainsi l’ordination des femmes, arguant de la distinction classique entre les pouvoirs d’ordre et de juridiction ; le verrou rappelé par Jean-Paul II en 1994 dans la lettre Ordinatio sacerdotalis, bien que dénoncé, tenait maintenant depuis plus de 110 ans. Jeanne II engrangea ainsi quelques ralliements à sa tiare, mais gouverna elle aussi prudemment. À la longue, cependant, le schisme se révélait dommageable ; nul ne le comprit mieux que Sixte VI, qui, après quelques années, annonça sa renonciation au trône de Pierre. Attendue pour ménager une sortie de crise par le haut, cette décision ne fut pas une surprise ; bien plus étonnante en revanche, fut la décision de l’imiter de Jeanne II, et leur annonce commune de passer leur retraite ensemble.
À présent que l’ex-Jeanne II est morte, nul ne sait si elle sera par la suite intégrée à la liste officielle des pontifes, ou si elle sera comptée comme antipapesse : les premiers papes d’Avignon furent compris comme des papes légitimes, mais pas leurs successeurs de l’époque du Grand Schisme d’Occident, quand il y avait concurremment un pape à Rome.
Histoire du dernier voyage de Wang Zixuan 王子轩 (2026-2287), parti à quarante-huit ans pour rapprocher la Chine du ciel
Les élèves de Rémi Chatelier (2026-2096) se souviennent encore qu’il enseignait cette chose étrange : pour lire vraiment, il faut regarder longtemps.