Petit catéchisme

Avez-vous déjà demandé un grand pardon ?

À Kippour, Dieu peut pardonner les fautes commises envers lui. Pour les autres, il faut se débrouiller entre nous. Une conversation avec la talmudiste Sophie Goldblum.

Date

Musique
Ounetané Tokef, liturgie de Yom Kippour

C’est l’une de mes activités favorites juste avant Kippour : demander pardon. Demander pardon à tous ceux que l’on a offensés, ou simplement froissés. J’ai ainsi demandé pardon, à plusieurs reprises, à CF, qui ne me parle plus. Mais cela n’a jamais suffi à ce que nous reprenions la conversation. Je pourrais aussi demander pardon à FL, qui ne me parle plus non plus, pour des raisons politiques diamétralement opposées à celles de CF – mais je ne sais pas si cela porterait ses fruits.

Quoi qu’il en soit, cela m’a toujours paru curieux, cette religion où le pardon, et d’abord le pardon des hommes, compte autant. On aurait très bien pu imaginer que son jour le plus solennel soit celui du don de la Torah, ou celui de la destruction du Temple : au moins, cela serait parti d’un point bas. Et puis Kippour a quelque chose d’intempestif. Si l’on reprend la distinction, popularisée par l’anthropologue américaine Ruth Benedict, entre sociétés de la honte où la faute n’existe que si elle est vue et sociétés de la culpabilité où la faute existe même si personne n’en sait rien, il faut bien constater que nous vivons aujourd’hui bien davantage sous le régime de la honte. Un jour entier consacré à la culpabilité fait donc figure de survivance. L’historien britannique Arnold Toynbee tenait le judaïsme pour un fossile. De ce point de vue, il n’avait pas tort.

C’est pour cela que j’ai voulu demander son avis à Sophie Goldblum, talmudiste, avant que Kippour ne commence. Cette année, en 5787, le jeûne débute à Paris le dimanche 20 septembre à 19h35 et s’achève le lundi 21 septembre à 20h38.

Première surprise : Sophie Goldblum ne tient pas Kippour pour la fête la plus importante du judaïsme. Pessah, la Pâque qui célèbre la sortie d’Égypte, lui paraît plus décisive pour l’identité juive, puisque c’est la fête qui raconte la naissance du peuple et qui pose la question de la liberté. Ce qui l’intrigue, c’est plutôt de comprendre pourquoi tant de Juifs qui ne pratiquent rien d’autre deviennent des « Juifs de Kippour », et non des Juifs de Pessah. Sa réponse tient à la difficulté du jour. Kippour est la fête la plus rude à traverser, avec un jeûne de vingt-cinq heures et la liturgie la plus longue de l’année. Le texte biblique commande l’affliction : ce jour-là, on a l’obligation de souffrir. Peut-être tient-on davantage à ce qui coûte le plus, à moins que la souffrance ne parle plus aux Juifs. 

Du reste, ce n’est pas le seul jeûne de cette durée. Tisha Beav, qui commémore la destruction du Temple, dure lui aussi vingt-cinq heures. Mais Kippour, souligne Sophie Goldblum, est le seul jeûne qui ne rappelle aucun événement. Il ne regarde pas vers le passé, il vise une transformation : la souffrance consentie doit mettre chacun en situation de pouvoir changer. D’où son lien avec Roch Hachana, le nouvel an, qui le précède de dix jours. Kippour n’est pas seulement une journée tournée vers la faute, c’est la possibilité de recommencer à zéro.

Pour mesurer ce que ce jour avait d’unique, il faut revenir au temps du Temple. Kippour était alors le seul jour de l’année où le grand prêtre entrait dans le Saint des Saints. Il prononçait le nom de Dieu, ce nom que plus personne ne sait dire. Sophie Goldblum en rappelle la raison : l’hébreu s’écrit sans voyelles, ajoutées après coup sous forme de signes diacritiques, et il faut donc déjà connaître un mot pour savoir le prononcer. La prononciation du Nom se transmettait de grand prêtre en grand prêtre. Ce jour-là, il demandait pardon pour lui-même et pour le peuple.

Il n’y a plus ni Temple ni grand prêtre, mais le rituel a trouvé refuge à la synagogue, et voici comment les choses vont se passer. Dimanche, avant 19h35, on prend un dernier repas et l’on allume les bougies. Le jeûne commence alors, avec cinq abstentions : ne pas manger ni boire, ne pas se laver, ne pas s’oindre, ne pas porter de chaussures de cuir et, comme à Tisha Beav – mais pas lors des jeûnes mineurs –, ne pas avoir de relations conjugales. Les enfants et les malades en sont dispensés. On s’habille de blanc, comme à Roch Hachana. L’office du soir s’ouvre avec le Kol Nidré, dont la mélodie est restée gravée dans la mémoire de beaucoup de Juifs. Lundi, la journée entière se passe en prière : c’est l’office le plus long de l’année. Au soir vient la Néila, la « fermeture », quand les portes de la repentance se referment. Un long son de corne de bélier (chofar) retentit, et le jeûne prend fin à 20h38.

Reste la question qui m’occupe : le pardon des hommes. Sophie Goldblum renvoie à la Mishna, qui distingue deux sortes de fautes. Pour celles commises envers Dieu, Kippour apporte la kappara, l’expiation – Dieu est miséricordieux, c’est bien connu. Pour celles commises envers le prochain, Dieu n’est pas partie prenante : il faut aller voir la personne offensée, et prier ne suffit pas. La règle codifiée par Maïmonide est précise. On doit demander pardon jusqu’à trois fois, s’il le faut en public, devant quelques personnes, ce qui ressemble fort à une humiliation. Au-delà, on a rempli sa part du contrat, et c’est celui qui refuse de pardonner qui porte la faute. Si je compte bien, j’ai donc rempli la mienne auprès de CF. On oppose souvent sur ce point judaïsme et christianisme : ici, le pardon n’est ni un dû ni une grâce, et personne ne le romantise. Mais s’obstiner à le refuser est une faute.

Le Talmud en donne une illustration que Sophie Goldblum affectionne. Resh Lakish est un brigand de la Galilée du IIIe siècle lorsqu’il aperçoit Rabbi Yohanan en train de se baigner dans le Jourdain ; le prenant pour une femme, il saute à l’eau pour le rejoindre. Rabbi Yohanan lui promet alors la main de sa sœur, plus belle encore que lui, s’il accepte d’étudier la Torah. Le brigand devient son partenaire d’étude, puis l’un des plus grands maîtres du Talmud. Un jour, au cours d’une discussion technique sur la pureté de certains couteaux, Rabbi Yohanan lance à son ancien élève qu’un brigand s’y connaît en la matière. L’offense appelle l’offense, et les deux hommes cessent de se parler jusqu’à la mort de Resh Lakish. Rabbi Yohanan le pleure, sans jamais retrouver un partenaire à sa hauteur. La fable condamne l’incapacité à pardonner. À bon entendeur…

Certaines fautes restent pourtant presque impossibles à effacer. Le hilloul Hachem, la profanation du Nom, forme une catégorie à part. Et l’on se fait plus difficilement pardonner d’avoir entraîné d’autres personnes à la faute que d’avoir fauté soi-même. Kippour repose enfin sur une idée singulière : le jour lui-même, le simple passage du temps, est source de pardon. Sophie Goldblum y voit matière à dialoguer avec Vladimir Jankélévitch, pour qui le temps ne saurait pardonner, sauf à confondre l’oubli et le pardon – il refusait ainsi de pardonner aux Allemands. Le temps qui console, écrit-il, n’atténue pas le crime ; il en ravive au contraire l’horreur :

« Le temps qui émousse toutes choses, le temps qui travaille à l’usure du chagrin comme il travaille à l’érosion des montagnes, le temps qui favorise le pardon et l’oubli, le temps qui console, le temps liquidateur et cicatrisateur n’atténue en rien la colossale hécatombe : au contraire il ne cesse d’en aviver l’horreur. »

Il y a enfin la difficulté liée à la notion même de culpabilité collective. Quand Jankélévitch écrit que le pardon est mort dans les camps de la mort, il concède, selon Sophie Goldblum qui se fait écho de Derrida, une victoire aux nazis : celle d’avoir tué la possibilité même du pardon. Si seules les victimes pouvaient pardonner et que les coupables avaient disparu, il n’y aurait plus ni pardon ni culpabilité. Or sans vouloir heurter Ézéchiel (« le fils ne portera pas la faute du père ») quelque chose se transmet de génération en génération, de même que la Shoah n’a pas frappé les seules victimes directes, mais tout le judaïsme européen.

L’histoire a pourtant une suite touchante. Un jeune Allemand avait écrit à Jankélévitch après avoir lu son texte :

« Moi, je n’ai pas tué de Juifs. Que je sois né Allemand, ce n’est pas ma faute, ni mon mérite. […] Je suis tout à fait innocent des crimes nazis ; mais cela ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille […] et j’éprouve un mélange de honte, de pitié, de résignation, de tristesse, d’incrédulité, de révolte. Je ne dors pas toujours bien. J’ai des cauchemars dont je ne peux me débarrasser. Je pense à Anne Frank, et à Auschwitz et à Todesfuge et à Nuit et Brouillard. »

Face à l’innocent qui s’accuse, le penseur de l’impardonnable, l’auteur de L’Imprescriptible, voit sa rigueur se fissurer. Il lui répond :

« Cher Monsieur, je suis ému par votre lettre. J’ai attendu cette lettre pendant trente-cinq ans. Je veux dire une lettre dans laquelle l’abomination est pleinement assumée et par quelqu’un qui n’y est pour rien. »

C’est peut-être cela, Kippour : le pardon n’est jamais dû, mais on peut l’attendre. À celles et ceux qui jeûneront à partir de dimanche soir : gmar hatima tova. Et aux autres, bon appétit.