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Nous sommes à la veille d’une élection qui semble historique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’extrême droite n’a jamais été aussi forte en Allemagne, et elle est sur le point de prendre le pouvoir seule dans un Land. Ce contexte politique explosif doit être compris dans un moment géopolitique singulier : alors que les États-Unis se retirent de l’Europe, l’Allemagne se réarme. Une nouvelle question allemande hante le continent. Dans votre dernier livre, vous cherchez à répondre à cet entrelacs de problèmes en partant du concept d’hégémonie. Que signifie-t-il aujourd’hui, notamment en Allemagne ?
Historiquement, depuis 1945, l’Europe avait incontestablement un hégémon : les États-Unis. Leur influence économique et militaro-politique était tellement plus importante que celle de n’importe quel État européen qu’elle constituait une hégémonie incontestable. Par conséquent, Washington a façonné l’ordre européen d’après-guerre, d’une part avec l’OTAN et d’autre part avec son soutien à l’intégration du continent.
Aujourd’hui, alors que les États-Unis se retirent d’Europe, une vieille question refait surface : qui dirige réellement l’Europe ? 1
Quelqu’un peut-il la diriger ?
Comme les États européens, en particulier les plus influents, sont tous plus ou moins égaux en puissance, aucun ne peut prétendre à une hégémonie aussi forte que celle des États-Unis. Le retrait américain crée donc un vide de leadership. La question est de savoir si l’émergence d’une nouvelle puissance hégémonique est possible. Avec son réarmement — son budget de défense dépassera d’ici 2029 le budget cumulé actuel de la France et du Royaume-Uni —, l’Allemagne deviendra du jour au lendemain la première puissance européenne, tant sur le plan économique que militaire.
Qu’est-ce que cela signifie pour les équilibres européens ?
Cela soulève surtout la question de la nécessité d’un leadership collectif entre les trois principaux États européens (France, Allemagne et Royaume-Uni), ou entre les cinq plus grands États, incluant la Pologne et l’Italie. Il faut répondre collectivement à la question de l’équilibre futur de l’Europe avec une Allemagne aussi forte au centre du continent. Berlin exercerait une hégémonie d’un genre nouveau, difficilement comparable à l’hégémonie américaine actuelle, c’est la raison pour laquelle je parle plutôt de domination.
Quels seraient les effets de cette domination ?
Nous avons déjà vu cette domination à l’œuvre lors de la crise financière et économique, où le pouvoir de l’Allemagne de dire « non » ne se limitait pas à dicter sa conduite aux autres, mais servait également à bloquer certaines orientations politiques, ce qui fait obstacle à toute solution collective. Désormais, le renforcement de la puissance allemande posera problème sur le plan stratégique plutôt que financier, car un refus catégorique de Berlin ne pourra plus être contourné aussi facilement qu’auparavant.
Dans les discours de Friedrich Merz, l’expression « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe » a cristallisé les tensions et suscité de vives controverses à l’étranger. Comment comprenez-vous cette formule ? Est-elle pertinente ? Correspond-elle à la réalité ?
Il convient tout d’abord de noter que tous les pays européens se réjouissent du réarmement de l’Allemagne. Il est indéniable que l’Allemagne doit se réarmer et assumer ses responsabilités.
La question n’est cependant pas de savoir si ce réarmement aura lieu, mais comment il se fera et s’il s’inscrira dans le contexte européen. C’est là que la formule de la « force armée conventionnelle la plus puissante » prend tout son sens.
Il s’agit là d’une ambition très importante. L’Allemagne a là un objectif qu’elle peut assurément atteindre si l’on ne prend pas en compte les effectifs des forces armées ukrainiennes actuelles. La Pologne nourrit bien sûr la même ambition. Varsovie consacre déjà une part nettement plus importante de son PIB à la défense que l’Allemagne et Varsovie s’interroge donc sur les raisons pour lesquelles l’Allemagne insiste autant sur son ambition de devenir la première puissance conventionnelle du continent.
Quel est son objectif ?
Il s’agit de permettre à l’Allemagne de protéger les pays situés à l’est de sa frontière, c’est-à-dire les pays baltes et la Pologne. Autrement dit, ce réarmement ne sert pas les intérêts nationaux immédiats de l’Allemagne. Il vise à dissuader la Russie d’attaquer grâce à la puissance conventionnelle la plus forte.
En d’autres termes, il est également dans l’intérêt de la Pologne. La sensibilité polonaise face à cette formulation, « première puissance conventionnelle », est néanmoins compréhensible. Pourquoi insister autant ? Que ce soit justifié ou non, les relations germano-polonaises sont difficiles à bien des égards, et tout ne s’est certainement pas toujours déroulé sans accroc, y compris avec une certaine instrumentalisation du côté polonais. Le problème, c’est que cette sensibilité des pays voisins est presque tombée dans l’oubli en Allemagne.
Dans quel sens ?
En 1990, tout le monde savait encore que chaque renforcement de la puissance allemande impliquerait une perte de souveraineté. Helmut Kohl a obtenu la réunification, mais il a également renoncé au Deutsche Mark. Konrad Adenauer a obtenu la souveraineté de l’Allemagne de l’Ouest, mais il a également intégré la Bundeswehr aux structures de commandement de l’OTAN. Il y a toujours eu un compromis.
Pendant 35 ans, dans le discours allemand, on n’entendait plus que des critiques concernant une Allemagne jugée trop faible, et non trop forte. On en a presque oublié que des craintes face à une Allemagne potentiellement surpuissante pouvaient encore exister chez ses voisins.
Berlin doit donc réfléchir aux moyens d’ancrer sa puissance dans le tissu européen et d’éviter de susciter, même involontairement, du ressentiment. C’est d’autant plus important que l’Allemagne est le pays d’Europe intellectuellement le plus dépendant des États-Unis et de l’ordre occidental placé sous leur influence. La France, par exemple, même si les États-Unis et l’idée d’un Occident uni disparaissaient, conserverait une vision propre de sa politique étrangère et un héritage historique sur lequel s’appuyer. La Grande-Bretagne possède cette vision et la Pologne se perçoit également comme une terre de résistance.
L’Allemagne, en revanche, n’a plus aucun point de repère dans le passé depuis 1945. Elle ne peut certainement pas se référer à la Prusse, à la Première Guerre mondiale, ni à la période précédant la Seconde Guerre mondiale. C’est pourquoi le retrait des États-Unis d’Europe est si difficile à vivre. En effet, pour elle, la longue route vers l’Ouest, selon la formule de l’historien Heinrich August Winkler 2, représentait l’aboutissement de son développement. C’était l’objectif principal. L’Allemagne avait enfin rejoint l’Ouest, elle était démocratique et libérale. Si l’on retire aujourd’hui les États-Unis de cette équation, l’un des deux piliers de l’identité de l’Allemagne depuis 1945 s’effondre.
Entrevoyez-vous deux tournants historiques ou « Zeitenwenden », le premier avec Scholz le 27 février 2022, et un second à présent, ou bien s’agit-il toujours du même mouvement ?
Je préfère parler de chocs que de tournants historiques, car l’expression de tournant me semble trop proactive. On dit souvent aujourd’hui que l’Allemagne « accomplit son tournant historique ». Or dans la déclaration de politique générale du 27 février 2022, le chancelier Olaf Scholz emploie lui-même une formule plus passive « Nous vivons un tournant historique ». Le premier fut le choc Poutine, et le second, Trump, qui a été le catalyseur ayant rendu possible le véritable tournant historique : le retour de l’Allemagne à la puissance militaire. Sous Scholz, cela n’était possible qu’à petite échelle ; avec Friedrich Merz et l’adoption de la réforme constitutionnelle sur l’endettement, l’Allemagne peut redevenir pleinement une puissance militaire engagée dans la défense du continent.
Pourquoi le premier mandat de Donald Trump n’a-t-il pas produit le même effet ?
Non. Le véritable choc Trump s’est produit lors de son second mandat. Le premier avait déjà été un choc, et l’on se souvient encore du discours d’Angela Merkel prononcé lors d’une fête populaire sous une tente à bière. Son analyse était juste, mais elle n’a pratiquement débouché sur aucune action. Elle disait essentiellement : « Nous devons assumer davantage de responsabilités. » C’est une manière typiquement allemande de parler de façon euphémistique de ce qui doit être fait. Le terme « responsabilité » était très en vogue entre 2014 et 2016 pour minimiser le véritable problème. La responsabilité a toujours une connotation positive et normative.
Cela peut également paraître condescendant, comme si nous prétendions savoir ce qui est juste et que nous assumions nos responsabilités. En réalité, assumer ses responsabilités, comme nous l’avons constaté en 2025, implique naturellement un réarmement important, mais cette formulation sonne moins bien, surtout dans le discours allemand.
Il n’est pas toujours nécessaire de remonter à 1945. De 1955 à 1992, jusqu’à 600 000 jeunes Allemands de l’Ouest portaient l’uniforme, ce qui était tout à fait normal et largement accepté par la société. Les conditions de l’époque sont-elles transposables à la situation actuelle ?
Ce rapprochement est clairement visible dans le discours allemand, comme en témoigne la célèbre phrase « La paix est la véritable épreuve » (Frieden ist der Ernstfall), popularisée en 1969 par le président fédéral Gustav Heinemann. Initialement conçue comme une déclaration pacifiste appelant à concevoir la paix comme un effort, elle a ensuite été réinterprétée par la Bundeswehr comme un appel à la préparation militaire. « Nous devons être prêts », être si bien préparés à une éventuelle guerre que nous pouvons l’empêcher.
Cela a justifié le réarmement allemand après guerre, alors que la menace soviétique était la principale préoccupation. La création de la Bundeswehr en 1955 s’appuyait sur une interprétation de l’histoire qui se résumait ainsi : « Après 1945, nous nous sommes réarmés non pas pour nous-mêmes, mais pour la défense de l’Europe. En fin de compte, nous voulons simplement la paix. Et pour maintenir cette paix, nous devons être militairement forts. » Il est donc tout à fait logique de s’appuyer sur ce principe aujourd’hui, malgré deux différences importantes.
Lesquelles ?
Premièrement, à l’époque, le leadership américain était très clair, la Bundeswehr était quasiment intégrée aux structures de commandement de l’OTAN, ce qui rendait le réarmement allemand acceptable aux yeux des pays européens.
Aujourd’hui, l’hégémonie américaine et sa prétention à exercer un leadership stratégique en Europe n’existent plus. Il est donc nécessaire de mettre en place davantage de structures européennes pour intégrer la puissance militaire allemande.
La seconde différence tient à ce que je qualifie de mythe du pacifisme. Durant la guerre froide l’Allemagne était tout sauf pacifiste. C’était un pays très lourdement armé. Mais, après le processus de réunification, la leçon tirée de cette période était que la protestation pacifique et le dialogue étaient plus efficaces que les armes. On se souvient de Willy Brandt et de Gorbatchev, deux figures héroïques qui, du point de vue allemand, ont sans doute le plus contribué à la réunification, sans oublier Helmut Kohl. Ceux qui incarnaient la dissuasion, comme Helmut Schmidt, qui avait été un ministre de la Défense très ferme, ont joué un rôle moins important rétrospectivement. Avec la réunification allemande à la fin de la guerre froide, le rôle de la dissuasion dans le maintien de la paix a été relégué au second plan dans le discours allemand sur la fin du conflit.
Pour qu’une nouvelle identité allemande unifiée puisse émerger, le souvenir des manifestations pacifiques de Leipzig et de Berlin était plus pertinent que celui des troupes en uniforme. Ainsi, les leçons que l’Allemagne a tirées de la guerre froide ne sont pas seulement que la dissuasion a effectivement été efficace et a préservé la paix, mais aussi que la puissance militaire était obsolète et que nous entrions désormais dans l’ère du dialogue et du commerce.
Où en est véritablement le réarmement allemand ? Qu’est-ce qui a été fait ?
Il ne faudrait commencer le calcul qu’en 2025, le moment à partir duquel l’Allemagne dispose de ressources financières suffisantes, financées par l’emprunt.
Il s’agit de parvenir à un état satisfaisant de préparation, mais plusieurs problèmes se posent. Après 2022, de nombreux contrats ont été attribués aux États-Unis, avec une défense aérienne complètement dépendante des Américains. Or, la guerre contre l’Iran a une fois de plus démontré que les stocks des États-Unis étaient insuffisants. Le financement n’est donc pas le problème ; le défi consiste à acquérir ces capacités, auparavant assurées par les États-Unis, en Europe. Le calendrier est ici clef. Comment gérer la situation si le retrait américain est plus rapide que la capacité de l’Europe à se réarmer ou à produire elle-même ce dont elle a besoin ?
Que voyez-vous comme pistes si ce scénario venait à se concrétiser ?
L’Ukraine apporte une réponse. En 2022, le soutien à l’Ukraine était en partie motivé par l’altruisme. Nous, Allemands et Européens, l’aidions parce que c’était moralement juste. La situation a radicalement changé. Plus les États-Unis se désengagent, plus l’Ukraine devient un garant de la sécurité. Kiev survivra bien sûr grâce à l’aide financière et au soutien de l’Europe, mais son rôle est désormais crucial : elle parvient en effet à contenir les troupes russes pendant cette période de vulnérabilité, alors que l’acquisition des capacités nécessaires constitue notre principal défi. L’Ukraine en est consciente et revendique, à juste titre, son adhésion à l’Union européenne.
La question qui se posera n’est plus de savoir s’il faut envoyer des troupes en Ukraine, mais si l’Ukraine acceptera d’envoyer des troupes en renfort aux Européens si ces derniers se retrouvent seuls face à la Russie. L’Ukraine sera aussi un site de production de choses dont nous pourrions avoir plus que jamais besoin, comme les drones et les systèmes de défense anti-drones. Ce dernier point est crucial, car tant que la Russie est militairement et conventionnellement immobilisée en Ukraine, elle dispose de deux options pour une escalade contre l’Europe. La première est la menace nucléaire, qu’elle pourrait déployer à Kaliningrad et au Bélarus. La seconde est la frappe de drones, pour laquelle elle n’a pas besoin d’envahir les pays baltes. Ces attaques peuvent être menées facilement sur le territoire de l’OTAN.
Quel rôle joue la brigade de la Bundeswehr déployée en Lituanie dans ce schéma, et quelle est la portée de la politique de pré-positionnement de troupes à une échelle sans précédent pour l’Allemagne ? S’agit-il d’une question de politique symbolique ?
Le déploiement d’une brigade allemande entière en Lituanie n’a plus rien de symbolique, même si je crois que c’est loin d’être suffisant et qu’il faudrait doubler, tripler, voire quadrupler ce nombre.
Pour fermer le corridor entre Kaliningrad et le Bélarus, cela me semble insuffisant. En effet, même avec les États-Unis, lorsque leur rôle au sein de l’OTAN était encore incontesté, nous avions déjà des difficultés à protéger les pays baltes.
Y a-t-il donc quelque chose de plus profond ?
Ce pré-positionnement sert deux objectifs.
Premièrement, il complique la tâche de l’Allemagne si elle faisait preuve de lâcheté et souhaitait éviter une confrontation impliquant ses troupes. En cas d’escalade, cinq cents soldats peuvent être rappelés assez facilement. Cinq mille soldats représentent un contingent important, ce qui signifie que, tout comme les États-Unis étaient liés au sort de l’Allemagne de l’Ouest pendant la guerre froide, l’Allemagne est désormais liée au sort de la Lituanie. C’est extrêmement important sur le plan intérieur, compte tenu de la prévalence de la « Deutsche Angst ».
Ces troupes ont également la capacité militaire de freiner l’avancée russe pendant quelques heures, voire quelques jours, si l’on est optimiste.
En fin de compte, l’Allemagne agit dans son propre intérêt. L’adhésion de la Pologne et des États baltes à l’Union et à l’OTAN en 1999 et 2004 était, bien sûr, dans l’intérêt de l’Allemagne, car elle a créé une zone tampon. Cela signifiait que l’OTAN n’aurait pas à se battre pour Fulda, comme ce fut le cas pendant la guerre froide, mais plutôt pour Białystok. L’Allemagne n’est plus un État en première ligne.
Ainsi, le maintien de cette zone tampon demeure dans l’intérêt de l’Allemagne. Mais concernant les pays baltes, Berlin peut toujours penser : « La Pologne reste entre nous et la Russie. »
Comme s’il nous restait encore des cartouches, pour ainsi dire.
On peut aisément imaginer à quoi ressemblerait une telle discussion si la situation dégénérait.
Les projets franco-allemands ont longtemps constitué un pilier essentiel de la défense européenne, mais leur avenir est désormais incertain. Le FCAS, dans sa version actuelle d’avion de combat, a été abandonné. Selon le Conseil franco-allemand de défense, le char de combat principal MGCS suit une trajectoire similaire. Cette nouvelle orientation allemande, si sûre d’elle, entend-elle encore coopérer avec la France ?
Les difficultés fondamentales des relations franco-allemandes, notamment dans le secteur de la défense, ont toujours existé et ne se résolvent pas facilement. La France a naturellement une vision très précise de qui devrait piloter ces projets. À mesure que les capacités militaires de l’Allemagne se développent, celle-ci souhaite naturellement avoir son mot à dire.
Ce qui pourrait contribuer à maintenir le caractère progressif de cette relation, c’est-à-dire à garantir son évolution, est du point de vue allemand la reconnaissance de l’absolue nécessité de participer à la dissuasion avancée française.
Pour Berlin, il est évidemment primordial d’en faire partie, car l’Allemagne ne dispose, comme moyen de dissuasion, que du missile Taurus, une arme conventionnelle non stratégique, et de rien d’autre au-delà du partage nucléaire actuel avec les États-Unis au sein de l’OTAN.
Le fait que nous venions de publier une déclaration et que les travaux se poursuivent au sein de ce groupe de pilotage nucléaire franco-allemand est extrêmement important ; il y a dix ans, cela aurait été inimaginable.
Un discours actuellement répandu dans les milieux souverainistes, de gauche comme de droite, en France, affirme que l’objectif principal de l’Allemagne dans ce projet hégémonique serait de parvenir, pour la première fois, à une consolidation industrielle. Cette affirmation est-elle justifiée ?
L’Allemagne, comme tous les autres pays, a naturellement tendance à privilégier ses intérêts nationaux dans sa politique de défense ; la France le fait aussi. Le problème, du point de vue allemand, réside dans les conflits d’intérêts.
C’est-à-dire ?
D’une part, il y a une volonté de coopérer avec les pays européens, notamment la France. D’autre part, une part importante du réarmement est destinée à l’industrie allemande, et plus particulièrement à l’industrie de défense. La raison en est simple : des emplois sont en jeu, car le « choc chinois » est désormais reconnu et fait partie du débat public allemand.
Il ne s’agit donc pas seulement d’une question stratégique ou d’une volonté de dominer l’industrie européenne de l’armement, mais d’une question pragmatique d’ordre économique national. Aujourd’hui, la vie idéale pour un Allemand est celle d’un ingénieur vivant à Stuttgart ou Munich et travaillant pour BMW ou un autre constructeur automobile. Dans dix ans, la vie enviable sera celle d’un ingénieur travaillant pour une entreprise d’armement allemande. Ce sera, en quelque sorte, le plan B : comme le « choc chinois » va détruire de nombreux emplois, les emplois de qualité seront désormais bien plus concentrés dans ce secteur.
Comment faire pour dissiper le malentendu ?
L’une des options serait de renforcer la coopération entre les industries d’armement, ce qui n’est pas le cas actuellement. Une autre option serait d’intégrer davantage les forces armées. La troisième serait un financement européen de la défense par endettement commun.
En février dernier, le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, était invité sur les ondes de Deutschlandfunk pour une interview matinale assez banale. Il y a critiqué le fait que les pays voisins, comme la France, consacrent trop peu de ressources à leur défense. Ce n’est pas forcément évident en Allemagne, mais de telles déclarations sont entendues, lues et traduites à l’étranger. Même ceux qui sont généralement pro-allemands l’ont perçue comme une offense.
C’est exactement la même réaction que lors de crise financière : comme nous avons bien géré notre budget et nos finances, nous pouvons augmenter nos dépenses militaires, car nous disposons de marges de manœuvre budgétaires. Si vous n’en avez pas et que vous êtes endettés comme la France, ce n’est pas notre faute : c’est votre problème et vous devez le gérer.
Le problème, bien sûr, c’est que l’Allemagne a tout intérêt à ce que les autres pays puissent se réarmer eux aussi.
L’Allemagne doit comprendre que la dette européenne, limitée à la défense, est inévitable pour assurer la dissuasion militaire de l’Europe.
Cela pourrait simplement signifier, par petites étapes, décupler le budget d’un fonds spécifique issu de la dette européenne commune pour soutenir l’Ukraine et financer la défense européenne, par exemple.
Si l’on interroge les Allemands sur le rôle de la défense de l’Europe dans les missions fondamentales de l’Union, la réponse est unanime. À condition que ce rôle soit joué par l’Union, cela n’entraînerait pas la réouverture du débat majeur sur la dette européenne et le financement des dépenses sociales françaises, sujet de discorde entre la France et l’Allemagne en matière de dette commune.
Par conséquent, on ne peut pas se contenter d’exiger davantage de la France. D’une part, ce serait condescendant et, d’autre part, il revient à l’Allemagne d’être, en fin de compte, le garant financier du réarmement européen par le biais de la dette commune. Il n’y a pas d’autre solution.
Comment le tissu social allemand évolue-t-il face à ce renforcement militaire ? On n’a pas l’impression que les jeunes, par exemple, répondent à cet appel aux armes, lancé par le ministre de la Défense Boris Pistorius.
L’identité sociale est encore en pleine mutation. Le mythe du pacifisme persiste dans la société allemande, mais le pacifisme n’est pas une réalité au sein de la Bundeswehr. Si dans le débat allemand, on a reconnu que le pouvoir civil et la retenue militaire ne sont plus d’actualité et que ce sont des concepts dépassés, la prise de conscience n’est pas encore complète pour l’individu, contrairement aux citoyens polonais et baltes.
L’escalade des actions russes contre l’Europe, que ce soit par la guerre hybride ou par de futures attaques de grande envergure, va accélérer ce processus. Il deviendra en effet de plus en plus difficile d’affirmer : « Nous ne ressentons pas le conflit avec la Russie, cette confrontation ne me touche pas personnellement. »
En Allemagne, on voit davantage de soldats dans les gares le dimanche soir, probablement parce qu’ils sont plus enclins à prendre le train depuis que la ministre Annegret Kramp-Karrenbauer a rendu le transport gratuit pour les militaires en uniforme. L’armée et l’uniforme sont-ils devenus plus acceptables au sein de la société ?
Je me souviens, pendant mes études et même après, d’incidents où des soldats allemands étaient victimes de crachats en public. L’opinion dominante était que l’on s’engageait dans la Bundeswehr quand on n’avait vraiment plus d’autre choix, et que quiconque le faisait était responsable de son propre sort s’il était déployé en Afghanistan, par exemple, et y perdait la vie.
On se souvient de la guerre en Afghanistan au cours de laquelle le ministre de la Défense, Karl-Theodor zu Guttenberg, a osé qualifier de « guerre » la première mission de combat terrestre de la Bundeswehr, alors que les Allemands auraient sans doute préféré le considérer comme une « mission de stabilisation et de consolidation de la paix » 3. La Bundeswehr était alors très peu appréciée. Mais cela a changé, et la guerre en Ukraine a clairement démontré que ces soldats risquent leur vie pour une cause plus grande.
Une partie de votre livre aborde la perspective d’une Allemagne dirigée par l’AfD. Que représente exactement ce parti en matière de politique de sécurité, et pourquoi cela poserait-il problème ?
L’AfD est souvent amalgamée aux autres partis populistes de droite européens, voire aux partis populistes de gauche, plutôt sceptiques quant aux dépenses de défense et se concentrant principalement sur l’immigration et la politique sociale.
Ce qui est spécifique à l’AfD, cependant — et il faut préciser que le parti est très divisé en différentes factions —, c’est que son aile radicale, très critique envers l’intégration européenne, anti-américaine et pro-russe, gagne en influence. Cette aile eurosceptique a en partie constitué l’élément fondateur de l’AfD ; c’est d’elle que le parti est issu. L’AfD s’est largement transformée en un parti anti-occidental, comme en témoigne l’élimination progressive des représentants aux opinions divergentes des postes clefs. Le porte-parole de la politique de défense a récemment été remplacé, car il était jugé trop transatlantique pour le parti.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour la défense ?
Bien que l’AfD ait voté contre le plan de Friedrich Merz visant à financer la hausse des dépenses de défense par l’emprunt, elle soutient cette augmentation massive des crédits militaires.
L’AfD n’a voté contre cette mesure que pour séduire les électeurs frustrés et critiques envers son financement par la dette.
Si l’on examine son programme électoral pour 2025, on constate qu’elle est favorable au réarmement et à une armée allemande forte. La différence majeure entre l’AfD et les partis centristes sur cette question est que l’AfD ne souhaite plus voir l’Allemagne intégrée à l’Europe.
Comment imagine-t-elle alors ce réarmement ?
Elle aspire à transformer l’Union en une Europe des nations, où seul le marché unique subsisterait, tandis que tous les autres éléments supranationaux disparaîtraient. Elle défend une nouvelle architecture de sécurité dans laquelle les États-Unis sont dépeints comme une puissance étrangère et la Russie comme une force de compromis. Elle soutient que l’Allemagne pourrait rester temporairement au sein de l’OTAN.
Il ne s’agit donc pas simplement d’un réarmement, mais d’un réarmement nationaliste visant à créer une force militaire allemande indépendante, qui ne serait plus, à terme, intégrée aux structures européennes ou de l’OTAN.
De nombreux parlementaires et représentants de l’AfD se sont fait remarquer par des slogans révisionnistes tels que « La Silésie nous a été volée » ou « L’Alsace-Lorraine est essentiellement allemande et devrait théoriquement le redevenir ». Ces propos semblent être devenus monnaie courante et ne sont en tout cas pas démentis. Quelle importance accorder à ces revendications ?
L’AfD n’a fait aucune déclaration ouvertement révisionniste ou irrédentiste dans ses documents officiels. Toutefois, chaque programme électoral du parti est source de vives controverses. Les congrès du parti, où ces documents sont discutés puis adoptés, sont toujours extrêmement houleux.
Cela signifie que rien n’est formalisé par écrit. Cependant, si l’on examine la vision fondamentale de l’Allemagne en Europe prônée par l’AfD — une Allemagne indépendante, militarisée et forte, se détournant de l’Occident et des États-Unis pour se tourner vers la Russie —, il apparaît clairement que ces questions historiques pourraient ressurgir. Tout comme on aurait pu imaginer Donald Trump revendiquant le Groenland, il n’y aurait qu’un pas jusqu’à une AfD qui ferait pression sur ses voisins, les insultant, les intimidant.
Plusieurs scrutins régionaux ont lieu dans les prochains mois en Allemagne et plusieurs programmes gouvernementaux ont été élaborés, abordant notamment des questions de politique éducative où le révisionnisme historique joue un rôle majeur.
Ces programmes ont également un impact significatif à l’est du pays, car ils utilisent des éléments liés à l’hommage rendu aux soldats tombés au combat, à la « réévaluation des exploits militaires » des deux guerres mondiales et à un retour à la tradition militaire. Or, il est vrai que les éléments les plus radicaux de l’AfD se réclament de cette tradition militaire. C’est notamment le cas de la faction dirigée par Björn Höcke, dont la conception de l’honneur militaire renvoie à la période d’avant 1945.
L’une des déclarations les plus controversées de l’AfD est que cette période de l’histoire allemande ne serait « qu’une fiente d’oiseau dans l’histoire allemande ». L’AfD dans son ensemble n’oserait pas le formuler ainsi 4, mais certaines factions au sein du parti y adhèrent. Ces propositions se font de plus en plus entendre et l’AfD agit ouvertement de manière anticonstitutionnelle dans certains cas, allant même jusqu’à tolérer des néonazis dans ses rangs.
Dans quelle mesure certains éléments ou individus au sein de la Bundeswehr sont-ils susceptibles d’être influencés par l’AfD ?
Il y a certainement eu des scandales d’extrême droite au sein de la Bundeswehr ces vingt dernières années, et cela a fait l’objet de débats, tout comme la question de savoir si les Allemands originaires de Russie votent préférentiellement pour l’AfD. Mais il est très difficile de vérifier empiriquement si c’est réellement le cas.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, observez-vous des évolutions importantes au sein de l’AfD ?
Je pense que les positions de l’AfD en matière de politique étrangère ont un impact relativement mineur sur son électorat. Certes, le parti s’est démarqué sur ces questions, par exemple en s’opposant au soutien à l’Ukraine. Mais le rapprochement avec les États-Unis, avec Trump et avec Elon Musk, que l’AfD avait initialement opéré, s’est avéré un échec. Les positions de l’AfD en matière de politique étrangère sont en réalité les moins connues du grand public. Cela signifie que l’AfD attire principalement ses électeurs grâce à ses positions sur les questions de politique intérieure. Beaucoup ignorent encore à quel point les positions de l’AfD sont radicales : le parti rejette fondamentalement l’intégration de l’Allemagne à l’Ouest après 1945 telle qu’elle s’est déroulée. C’est un mélange dangereux, car l’AfD est déjà élue sur des questions extrêmes, comme le soutien qu’elle reçoit pour son mot d’ordre de la « remigration ».
L’AfD excelle à s’exprimer de manière vague et imprécise pour rendre moins visibles certaines de ses positions radicales. Sur les questions de politique étrangère, elle parle d’« Europe » au lieu de l’Union européenne pour masquer le fait qu’elle est en réalité un parti profondément eurosceptique qui ne souhaite pas le maintien de l’Union sous sa forme actuelle, car la majorité des Allemands sont pro-européens.
La lune de miel entre J.D. Vance et l’AfD à Munich, le grand rêve d’une « internationale des réactionnaires » est-il définitivement enterré ?
Des efforts sont encore en cours. Le département d’État a récemment créé un fonds de soutien aux partis nationalistes de droite en Europe. Mais le discours de Vance à Munich, la rencontre Zelensky-Trump peu après à la Maison-Blanche, et bien sûr la crise du Groenland, ont marqué un tournant dans la perception allemande et européenne des États-Unis.
Comment empêcher une Allemagne nationaliste de mener le type de politique que vous avez décrite ? Comment éviter un Dexit stratégique ?
Sans l’AfD, l’Allemagne ne deviendra ni nationaliste ni militariste, mais la question de la domination se posera toujours, compte tenu de sa puissance économique et militaire indéniable en Europe.
Pour éviter le pire, la meilleure solution consiste à intégrer l’Allemagne à l’Europe aussi profondément que possible : premièrement, en augmentant les dépenses de défense via un emprunt commun, de manière à ce que l’Allemagne devienne de facto le garant financier du réarmement du continent. Deuxièmement, en intégrant plus profondément les armées européennes, et troisièmement, en intégrant plus étroitement les industries de défense en Europe.
Comme on le dit souvent, dépenser de l’argent est la chose la moins coûteuse que nous puissions faire actuellement.
Exactement. L’Allemagne a toujours été douée pour dépenser et gérer l’argent.
L’intégration des armées reste une question peut-être même plus délicate que l’emprunt commun.
Nous pouvons intégrer les armées sans pour autant envisager immédiatement une armée européenne supranationale. Il existe de nombreux exemples à plus petite échelle, comme le premier corps germano-néerlandais ou des groupements tactiques qui n’ont jamais été déployés. Toutes sortes d’expérimentations ont déjà été menées en matière de transport et d’opérations aériennes, autant d’éléments qui orientent vers un commandement multinational.
Ces unités peuvent-elles être réellement opérationnelles, ou resteront-elles cantonnées à une politique symbolique ?
Il faut s’entendre sur des structures de commandement, comme un système de rotation, avec une coopération étroite et une planification conjointe pour la défense d’une partie de l’Europe. Un commandement trilatéral, par exemple. Ce serait la seule solution, car une armée européenne supranationale est improbable. Si le modèle dans lequel les Américains dirigent et organisent la défense de l’Europe n’est plus d’actualité, il faut trouver des moyens de répartir les responsabilités entre les nations qui souhaitent les assumer et définir clairement les structures de commandement en précisant qui est responsable et quand.
Le problème majeur est plutôt politique. À Berlin, on n’entend parler que d’un « gouvernement de la dernière chance ». Comment trouver l’énergie nécessaire pour faire avancer significativement ces questions, qu’il s’agisse de politique industrielle, d’intégration de la défense ou de dette européenne ? Il faut dépasser ce discours de la « dernière cartouche de la démocratie ».
Un tel discours peut être mobilisateur à court terme, mais il n’aide en rien à la réflexion stratégique si l’on se contente d’une approche de survie. La planification de notre sécurité exige une vision à long terme.
Sources
- Voir : Lina Fix, Germany Rearmed : The Return of War and the End of Illusions, Hurst Publishers, août 2026.
- Heinrich August Winkler, Der lange Weg nach Westen, München, Allemagne, Verlag C. H. Beck, 2000, trad. fr. Histoire de l’Allemagne, XIXe–XXe siècle. Le long chemin vers l’Occident, Paris, Fayard, 2005.
- En 2009, le ministre Karl Theodor von und zu Guttenberg (CSU) désigne l’engagement allemand en Afghanistan sous le nom de « guerre »
- Propos du co-président du parti Alexander Gauland le 2 juin 2018 « Nous avons une histoire glorieuse qui s’étend sur bien plus de douze ans. Et c’est seulement en reconnaissant cette histoire que nous aurons la force de façonner l’avenir. Oui, nous reconnaissons notre responsabilité pour ces douze années. Mais, chers amis, Hitler et les nazis ne sont qu’une fiente d’oiseau face à notre histoire de plus de mille ans. »