Essais

Comment j’ai cessé de croire à l’université américaine

Tyler Austin Harper était jeune, noir, de gauche et convaincu que l’université était l’une des meilleures choses des États-Unis. Puis il est devenu professeur à Bates College.

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Si vous traversez la rivière Androscoggin qui mène à Lewiston, à gauche, vous découvrirez les chutes d’eau qui, autrefois, faisaient tourner des moulins textiles. À droite, fixée sur le mur de briques grêlé d’un de ces moulins – aujourd’hui abandonné, mais à l’époque il produisait des dizaines de milliers de couvre-lits par semaine –, une enseigne lumineuse de 10 mètres de large affiche le mot HOPEFUL.

Plein d’espoir, c’est exactement ce que je sentais ce jour-là. J’étais avec ma femme, nous venions de quitter New York pour nous installer dans le Maine quand nous sommes passés devant cette vieille enseigne. C’était en 2020, un après-midi de mai où il faisait chaud. Le 100 000e Américain allait bientôt mourir du Covid et j’avais obtenu le poste dont je rêvais.

Arrivés devant Bates College, nous sommes entrés dans l’enceinte déserte avant de tourner à gauche pour garer notre camion de déménagement devant notre nouveau logement : une maison coloniale d’une centaine d’années, tout près du campus, entourée de lilas en fleurs et de buissons de mûres sauvages. La pelouse avait été tondue. Nous venions de déballer nos affaires et de vider nos premiers cartons en admirant la maison, deux fois plus grande et deux fois moins chère que notre appartement à Queens, quand un homme d’un certain âge est venu se présenter en traversant la rue. C’était un professeur d’université à la retraite. Nous avons échangé deux ou trois banalités, façon Norman Rockwell. Sa femme, accroupie à l’ombre dans leur jardin, nous a fait signe en agitant son sécateur.

Le cadre était magnifique. Je me disais que j’avais une chance folle, alors que ma carrière universitaire m’avait déjà valu d’heureuses surprises. Mon but était d’obtenir un poste de professeur et jusqu’ici, tout s’était déroulé à merveille. En 2014, j’étais passé directement de mon bachelor’s degree à Haverford à un cursus doctoral de littérature comparée à l’université de New York (NYU) entièrement financé. Cinq ans plus tard, je me retrouvais sur le marché des postes universitaires, très dur, et je décrochais un poste de pré-titularisation à Bates. Je devais donner des cours de sciences humaines interdisciplinaires dans le cadre des études environnementales, très demandées, de l’université. J’avais reçu le mail de confirmation le 23 décembre 2019 : un vrai cadeau de Noël. Pour couronner le tout, j’avais signé mon contrat deux ou trois semaines avant le premier cas de coronavirus du pays, si bien que je n’ai pas souffert du gel des embauches ni de l’annulation des offres d’emploi qui paralyserait le recrutement de professeurs.

Cette année-là, quand j’ai soutenu ma thèse sur Zoom au printemps et décroché mon poste de pré-titularisation, un de mes directeurs de thèse a ri en disant qu’il avait l’impression d’« assister à la naissance du dernier dinosaure ». J’y voyais à la fois un compliment et un commentaire tristement réaliste. J’avais tiré le gros lot alors que c’était l’apocalypse. J’avais un poste universitaire sûr, prestigieux et bien payé, une espèce en voie de disparition dans un monde où la majorité des universitaires sont condamnés au bas de l’échelle et aux postes de vacataires.

L’été qui a suivi fut un pur bonheur. Je courais le long de l’Androscoggin et autour du lac Auburn, bordé de pins. J’ai rangé et classé mes livres dans mon bureau lumineux et acheté des sansevières pour le rebord de la fenêtre. Ma femme, qui avait longtemps travaillé pour le Glacier National Park pendant les vacances, était ravie de se retrouver dans un lieu où la nature est reine. Nous allions boire du cidre bien corsé dans un verger situé au sommet d’une colline qui donnait sur les White Mountains, nous faisions des tartes avec les mûres du jardin, nous posions pour des photos devant la botte géante de la boutique L. L. Bean. Tout était bon pour oublier New York, la soif d’argent, les pop-ups à la mode, les financiers aux gilets matelassés et le chaos du Covid. Nous faisions tout ce qu’il faut pour devenir, sinon de vrais habitants du Maine – nous n’y sommes pas nés —, du moins des gens qui en aient plus ou moins l’allure.

J’étais naïf, je croyais à l’enseignement supérieur américain, comme un jeune missionnaire croit à sa mission. Je venais d’une famille animée depuis longtemps par l’idée que l’université est la promesse d’une vie meilleure. Ma grand-mère, née dans un hameau isolé des montagnes de Virginie-Occidentale, avait arrêté le lycée. Ma mère a fait deux ans d’études couronnées par un simple Associate’s degree avant ma naissance. Je considérais mon parcours comme la récompense de plusieurs générations qui s’étaient sacrifiées, un prix que je devais au renoncement des autres. Je pensais que les universités américaines étaient ce qu’il y avait de mieux dans le pays : l’idée que l’éducation est émancipatrice, civilisatrice, que c’est un bien commun, profondément démocratique, plutôt qu’un luxe réservé à une poignée de privilégiés. Je me voyais déjà enseigner à Bates jusqu’à la fin de mes jours ou presque.

La ville de Lewiston trahissait de nombreux vestiges d’une splendeur largement passée : d’immenses usines reconverties dans le cadre d’un énième projet de réhabilitation ; de vieilles demeures perchées sur une colline, avec des façades écaillées et des voitures rouillées dans une cour qui avait dû être superbe ; des toxicomanes aux coins des rues, assoupis ou tenant une pancarte pour se défendre. La ville était exsangue. Surtout à côté de Bates College, un paradis de 54 hectares d’espaces verts et de bâtiments parfaitement entretenus, en plein cœur de ce purgatoire post-industriel.

Le quartier où nous vivions était une sorte de prolongation du campus, un mélange de maisons appartenant à des professeurs, actifs ou à la retraite, et de propriétés, dont la résidence des enseignants dont nous louions une partie à l’université. Juste à côté, se trouvait une maison où vivait une femme de couleur que j’appellerai Ava (j’ai choisi de ne pas citer de noms, mon objectif n’étant pas de stigmatiser des personnes, mais d’évoquer les problèmes dont j’ai été témoin à Bates College et dans l’enseignement supérieur en général.) Elle faisait partie de l’administration de l’université et était très engagée dans tout ce qui était diversité, équité et inclusion (DEI).

Ava avait le cœur sur la main, c’était une passionaria qui devait se sentir obligée d’être une voisine et une professionnelle parfaite pour être sûre que son nouveau collègue noir et sa charmante épouse blanche se sentent bienvenus dans le Maine. Son ouverture d’esprit se traduisait essentiellement par des apéros chez elle, avec des chaises espacées d’un ou deux mètres pour respecter la distanciation sociale et une bouteille de Chardonnay posée sur le porche qui nous séparait.

Au fil des jours, j’ai fait sa connaissance et j’ai découvert qu’elle pensait que le centre du Maine était un enfer digne de Stephen King, un concentré de vieux préjugés et de violence dissimulé derrière la façade riante de cette ville universitaire. Avec ma femme, nous avions droit à toutes sortes d’histoires d’atteintes à caractère raciste présumé qui se terminaient par l’idée que Lewiston – une poche de diversité dans un État réputé pour être homogène, voire franchement réactionnaire – était un bastion de suprémacistes blancs. Jusqu’au jour où Ava m’a avoué que lorsqu’elle traversait la ville en voiture et voyait les « petits blancs » du coin assis sous leur porche (pas très différent de celui où nous étions assis), il lui arrivait de se dire qu’ils voulaient sa peau.

J’étais perplexe. Non pas que l’expression « petits blancs » me choque, mais ce n’est pas une insulte qu’une responsable d’université devrait se permettre – surtout dans une fac qui accueille un nombre significatif d’étudiants de la classe ouvrière blanche du Maine. Par ailleurs j’avais du mal à croire que je me retrouvais dans un nid de fans du Ku Klux Klan. J’avais grandi en Pennsylvanie, dans la banlieue de Harrisburg, encore un centre urbain désindustrialisé sans cesse réhabilité, et Lewiston n’était pas une nouveauté pour moi. J’avais plutôt l’impression que les gens étaient sympathiques, bosseurs, et ne se mêlaient pas des affaires des autres. Je ne pense pas qu’Ava pouvait imaginer que je venais du même genre de banlieue et de milieu social. 

Même s’il lui arrivait de faire des commentaires socialement méprisants, voire blessants, je l’aimais bien. Elle avait l’esprit vif, elle aimait rire. Quand on allait voir nos familles à Boston, c’est elle qui arrosait nos plants de tomates. On s’envoyait des SMS à propos du bébé renard qui se baladait dans les jardins des environs le matin ou de la grosse marmotte qui harcelait les chiens. Je déposais des baguettes au levain encore toutes chaudes sur son perron ; on rouspétait en chœur quand il y avait des coupures de courant. Certes, elle était un peu parano, mais très intelligente. Et c’était une référence dès qu’il s’agissait de racisme, le genre d’engagement que je prends au sérieux. Que demander de plus ?

J’avoue que j’avais quelques réticences vis-à-vis des politiques d’identité. Depuis que j’étais étudiant, je penchais plutôt à gauche, tendance socialiste, même si j’avais remarqué que les progressistes étaient beaucoup plus à l’aise quand il s’agissait de parler de race que de classe. En même temps, je pensais que les doléances des conservateurs à propos de ce qu’on commençait à appeler avec dédain le « wokisme » relevaient essentiellement des présentateurs hystériques de Fox News. Je n’avais aucune raison de me dire que ces doléances étaient peut-être justifiées avant d’arriver à Bates College.

À Haverford, en Pennsylvanie, l’atmosphère politique du campus était plutôt du genre terre-à-terre, rock-stoner et pacifiste – plus préoccupée par le «  capitalisme tardif  » et la guerre des drones de Barack Obama que par un identitarisme flamboyant. À NYU, les étudiants et les enseignants étaient plus excités par l’idée de profiter de la richesse et de l’hédonisme de New York que par tout ce qu’on pourrait qualifier de « woke ». Le nouveau « politiquement correct » qui essaimait dans beaucoup de campus prestigieux était plutôt un bruit de fond, une vaguelette inoffensive.

Le jour où Ava m’a recommandé un certain nombre de titres sur le racisme, je les ai lus sans problème. De temps en temps je les trouvais un peu légers, ou politiquement étranges, voire, à cause d’un essentialisme évident, plus ou moins racistes, mais je pensais que le problème venait de moi. Je suis un homme noir, à la peau claire, qui ne parle pas l’anglais afro-américain, et j’ai rarement été victime de vrais préjugés. Je n’étais peut-être pas assez noir – pas assez « authentiquement » noir – pour comprendre ce type de pessimisme « racial » devenu monnaie courante.

Ava était loin d’être la seule pessimiste. Au début du semestre, j’ai assisté à une réunion d’orientation informelle destinée aux enseignants-chercheurs noirs en début de carrière. Je pensais qu’on allait faire connaissance et discuter de nos sujets de recherche. Au lieu de quoi, je me suis retrouvé dans un mélange de séance de thérapie et de séminaire des ressources humaines. À un moment, quelqu’un s’est permis de faire la liste des restos à éviter sous prétexte que c’étaient des nids de réacs. Inquiet de voir que les rapports entre les Noirs et les Blancs en étaient au point où il fallait éviter certains établissements, j’ai demandé pourquoi tel restaurant avait une réputation aussi exécrable. Parce qu’un étudiant de couleur y avait travaillé et en gardait un mauvais souvenir, m’a-t-on répondu.

J’ai fini par comprendre que la principale raison de cette obsession était la direction de l’université. Un jour, au début, j’ai dit au doyen de la fac que j’étais ravi d’avoir été nommé dans une des rares universités fondées par des abolitionnistes. Le doyen – blanc, biologiste de formation, spécialiste des éponges – fronça aussitôt les sourcils, comme si ma vision idyllique de l’histoire de l’établissement le heurtait physiquement. Certes, dit-il, l’établissement a été fondé par Oren Burbank Cheney, un pasteur abolitionniste, mais Benjamin Bates, le magnat du textile qui a financé l’université, exploitait du coton ramassé par des esclaves. Moi qui me réjouissais d’être un chercheur noir nommé dans un corps d’enseignants dont les prédécesseurs s’étaient battus pour l’abolition de l’esclavage, j’étais donc face à un doyen qui semblait dire que c’était une exception dont il fallait plutôt avoir honte et n’évoquer qu’après moultes précautions.

Ce genre d’auto-flagellation endémique avait quelque chose d’horripilant. Mais la tension de Bates College était à l’image de celle du pays, du moins au début. Oui, l’université organisait des débats un peu trop sérieux autour d’ouvrages tels que White Fragility et How to Be an Antiracist. Oui, le président de l’université se vantait d’avoir recruté 67 % d’enseignants s’identifiant comme BIPOC (Black, Indigenous and People of Color), peu importe que certaines lois anti-discrimination raciale aient dû être ignorées. Oui, la direction de l’université n’arrêtait pas d’allonger l’acronyme des orientations sexuelles qui était passé de LGBTQ à LGBTQAIP2+. Et, oui, nous étions nombreux à ajouter des pronoms à la signature automatique de nos mails, tel le très vertueux Martin Luther affichant ses 95 thèses sur la porte d’une église. J’en étais, mais à l’époque ça me paraissait normal. C’était en en 2020. Bates College était un drôle d’endroit, mais l’Amérique était aussi un drôle d’endroit.

Je venais d’arriver. J’ai fait profil bas et fermé les yeux sur les bizarreries que je remarquais çà et là. Entre les cours, les corrections, le suivi des étudiants, les réunions en Zoom, les tests Covid deux fois par semaine, le chiot hyperactif qu’on venait d’adopter et mes efforts pour supporter l’hiver du Maine, j’avais de quoi faire. Je n’avais pas le temps de m’attarder sur les égarements de l’université (ni du pays). Paradoxalement, pourtant, cette année fut la plus « saine » que j’ai vécue à Bates College.

La proposition m’a été faite mi-juin 2021 : il s’agissait de coprésider le groupe de travail chargé d’organiser le Martin Luther King Day, l’anniversaire de la naissance de Martin Luther King.

À Bates College, le Comité de gouvernance de la fac attribue une mission d’intérêt général à chaque professeur avant sa deuxième année de pré-titularisation. Mais il est possible de demander d’être affecté à un domaine qui correspond à ses centres d’intérêt ou ses compétences. J’avais choisi une commission chargée de préparer les étudiants aux études de troisième cycle, une question qui me tenait à cœur. Pour arrondir mes fins de mois, j’avais été conseiller indépendant pour les admissions en troisième cycle et je pensais que c’était un atout. Malheureusement, pour le comité, mes recherches en sciences humaines environnementales faisaient de moi la personne idéale pour organiser la Journée Martin Luther King.

« Vous vous foutez de moi », j’ai pensé. J’ai envoyé un SMS à un copain universitaire, furieux. « Refuse, m-a-t-il répondu du tac au tac. Encore mieux, tu demandes « qui » ? » 

Il va de soi qu’on m’avait choisi parce que j’étais un des rares enseignant à ne pas avoir besoin d’écran total. J’avais évidemment de l’admiration pour Martin Luther King, mais ce n’était pas la question. La question, c’est qu’on me refilait un « travail réservé aux Noirs » pour lequel je n’avais aucune qualification précise. Tout ce que je savais sur MLK, c’est ce que j’avais appris au lycée – c’est-à-dire pas grand-chose.

J’aurais préféré vous dire que je me suis indigné. Mais pas du tout, j’ai accepté. Je n’avais pas envie d’avoir la réputation d’être difficile. Je pensais (du moins j’espérais) qu’en acceptant, je me ferais bien voir et je serais récompensé plus tard par une mission qui me plairait. Je me suis même demandé si je n’étais pas un peu susceptible. La direction voulait sans doute que j’envisage cette grande célébration sous un angle écologique. Après tout, pourquoi leur en vouloir de choisir un homme noir pour être le visage de la journée des minorités la plus célèbre des États-Unis ? Vu la censure qui dominait les questions de race, c’était de bonne guerre.

Un mois plus tard, j’ai reçu un mail encore plus déstabilisant. C’était une collègue qui voulait me prévenir qu’un de mes étudiants blancs – appelons-le Mason – avait essayé de lyncher un étudiant noir.

J’étais bouche bée. La collègue en question était quelqu’un dont je respectais les travaux. Elle n’aurait jamais accusé un étudiant aussi brusquement sans avoir de preuves. Mason – un écologiste, genre vegan, qui n’hésitait pas à s’afficher à gauche – n’était sûrement pas raciste. Je l’avais eu dans mon cours intitulé « Climate Fiction » et je me souvenais d’une copie dans laquelle il critiquait « l’empire colonial occidental » tel qu’il était mis en scène dans un roman de science-fiction féministe que j’avais mis au programme. Quelles étaient les circonstances exactes de sa tentative de lynchage ?

Apparemment, le ton était monté entre plusieurs étudiants blancs, dont Mason, et un co-locataire noir. Les étudiants blancs lui avaient demandé de décamper en le menaçant d’appeler la police de Lewiston et de dire qu’il les avait menacés s’il essayait de récupérer ses affaires. Pour ma collègue, ils s’étaient ligués pour « faire du pouvoir de l’État une arme destinée à terroriser ou tuer » leur camarade noir. Il n’était donc « pas exagéré de dire que leurs actes constituaient une tentative de lynchage ». 

Par ailleurs, elle accusait plusieurs étudiantes, qui avaient fondu en larmes en assistant au drame, d’avoir sciemment tiré parti de leur « condition de femme blanche » en éclatant en sanglots. Et terminait son mail en exigeant que Mason et les étudiants blancs soient sanctionnés. Elle exigeait aussi que les professeurs de couleur bénéficient d’une «  protection  » au cas où un des étudiants impliqués dans cet « incident suprémaciste blanc » choisiraient leur cours.

Une personne qui faisait partie de la boucle a ajouté que l’université était peut-être en train d’enquêter sur l’incident, mais, à ma connaissance, si cette enquête a eu lieu, elle n’a rien donné. Quoi qu’il en soit, ce mail m’est resté en tête.

Je ne sais ni ce qu’il s’est passé entre les étudiants, ni qui était en tort, mais s’il y a une chose dont je suis sûr, c’est que leur conflit n’était pas une question de haine raciale. Par ailleurs, j’étais et je suis encore troublé par l’idée qu’une altercation entre la police et un étudiant noir d’une université d’« arts libéraux » a tellement de chances de finir par une mort que le simple fait d’appeler le 911 équivaut à un homicide. Même si les hommes noirs sont nettement plus susceptibles d’être tués par la police que les hommes blancs, le nombre de Noirs non armés tués à bout portant chaque année aux États-Unis est infime. Exemple : en 2021, on en compte 11. Qui plus est, la majorité de ceux qui sont victimes des forces de l’ordre ne sont pas des étudiants de premier cycle d’une des universités les plus chères du pays.

L’affaire Mason était emblématique de la sensibilité politique de Bates College, un campus où les élites d’aujourd’hui et de demain payaient – ou étaient payées – pour avoir le privilège de se la jouer radicales, victimes, ou les deux. Dans ce petit monde inversé de 54 hectares, pour les étudiants noirs, une « tentative de lynchage » était une menace plus grave que le problème de leur dette, et les enseignants avaient besoin d’être protégés contre leurs étudiants. J’avais l’impression que certains de mes collègues voulaient reproduire les luttes de l’époque des droits civiques, façon Alice au pays des merveilles : le moindre faux pas raciste, le moindre échange délibérément manipulé était aussi grave que le spectacle d’un nœud coulant oscillant sur une branche de chêne.

Ce n’est pas un hasard que l’« éveil » (le sens original de « woke ») ait eu lieu dans les universités américaines les plus prestigieuses au moment où le mécontentement lié à l’endettement des étudiants et aux frais de scolarité augmentait. Pour l’aristocratie du monde universitaire, se réclamer de Black Lives Matter, de #MeToo, des droits des personnes transgenres et des mouvements progressistes en général est une diversion bienvenue face aux problèmes économiques et sociaux que ces mêmes universités perpétuent. L’enseignement supérieur a réussi à prendre le flambeau de la morale alors que le mouvement Occupy Wall Street et la campagne de Bernie Sanders de 2016 – sans parler de la furie anti-élite qui a ouvert la voie à Donald Trump – jetaient de la boue sur les jolis murs de lierre de l’Ivy League (la Ligue du Lierre). Mais il y a mieux, adopter la rhétorique de la justice sociale, ainsi que des programmes visant à renforcer la diversité au sein du corps enseignant, ne coûte pas cher. En tout cas moins cher que de diminuer les frais de scolarité ou embaucher plus de professeurs pré-titularisés.

La culture « woke » a permis à la crème de l’enseignement supérieur de créer un nouveau modèle d’exclusion inclusive  : les frais de scolarité peuvent continuer à grimper, les taux d’admission, à chuter, les dotations, à augmenter, et les vacataires, à être exploités, du moment que la couleur de ceux qui paient les frais de scolarité et sont exploités continue à être plus foncée, plus noire et plus LGBTQAIP2+. Elle a aussi contribué à entretenir l’illusion qui voudrait que les diplômés des grandes universités soient préparés à une vie de citoyens vertueux et que leur formation hors de prix soit mise au service du bien public. Peu importe qu’à l’époque où j’étais à Bates College, environ un quart des élèves allaient travailler dans la tech, la finance ou le conseil – un chiffre étonnant, qui représente pourtant peu de choses quand on sait que près de la moitié des étudiants de Harvard et de Yale finissent par suivre le même parcours.

C’est dans ce contexte qu’à la rentrée 2021, le doyen nous a annoncé que l’université avait un nouveau projet  : éliminer au napalm les mauvaises herbes du sectarisme enracinées dans son sol. « Le racisme, le sexisme, le validisme et la discrimination de classe sont profondément ancrés dans la société, les domaines d’étude et les espaces que nous occupons. Pour éradiquer ces inhibiteurs, ces retardateurs de progrès et de potentiel éducatif, ces poisons, » nous a-t-on expliqué, il fallait oublier « l’autocensure » et les « points de vue dogmatiques ». Il s’agissait d’un vrai « travail » sur soi  : « Beaucoup d’entre nous, en particulier les enseignants et le personnel blancs, ont besoin d’une formation explicite. » Mais, comme dans toute révolution culturelle qui se respecte, le vrai changement passait par la lutte collective.

Chaque département et chaque cursus devait s’imposer un audit sur la question du racisme. L’objectif du projet, baptisé « Foundational Dialogues », était d’identifier les domaines où la suprématie blanche, les biais « coloniaux » et autres formes de préjugés pouvaient se nicher, qu’il s’agisse des programmes ou des exigences de chaque matière principale. Pour ce faire, les départements devaient faire appel à un consultant externe. Chaque filière devait élaborer un «  plan de transformation des programmes  » et remettre son rapport au bureau du doyen.

J’y ai tout de suite vu un signal d’alarme extrêmement grave pour la liberté académique : les enseignants étaient obligés d’accepter une proposition parfaitement contestable et éminemment politique – à savoir que tous les départements et les programmes souffrait d’un racisme latent–, et envoyés à la chasse au trésor pour trouver des preuves de cette conclusion prédéterminée. Comme c’était obligatoire, une phrase telle que « Nous n’avons découvert aucune forme de suprématie blanche dans nos cours d’astronomie » serait un verdict inacceptable.

Mais ce que le doyen a annoncé pour la suite était encore plus inquiétant : une « réflexion approfondie » émanant d’un rapport du « Groupe de travail sur les programmes », c’est-à-dire une commission d’enseignants et d’étudiants qui proposait que tous les élèves suivent au moins deux cours « centrés » sur la race, la suprématie blanche, le colonialisme et l’« intersectionnalité entre pouvoir et privilège » dans le cadre de leur matière principale. En d’autres termes, le rapport recommandait à chaque filière – pas seulement les sciences humaines et sociales, mais aussi la physique, la chimie, la biologie et autres – de proposer et de rendre obligatoires deux de ces cours.

Le rapport affirmait qu’adopter cette proposition « permettra à nos étudiants de couleur de se sentir plus en sécurité », mais il n’expliquait ni comment ni pourquoi. Par ailleurs, la plupart des données citées montraient que la proposition n’avait aucun sens. La commission notait en effet qu’en 2020, 94 % des anciens élèves de Bates avaient suivi au moins un cours abordant les questions de race, de pouvoir, de privilège, de colonialisme ou de suprématie blanche. Mais elle déplorait que « seuls » 21 % des cours dispensés à Bates abordent ces sujets.

La commission indiquait aussi avoir comparé avec 32 universités pour savoir combien d’entre elles avaient des cours obligatoires sur les questions de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI). Même si un peu plus de la moitié avaient au moins un cours obligatoire, aucune n’intégrait cette exigence au programme d’une de ses principales filières – une découverte que la commission semblait trouver particulièrement stimulante. Le fait qu’aucune université comparable n’ait essayé de contraindre les étudiants scientifiques à suivre des cours de chimie sur le rejet d’autrui, par exemple, prouvait que la condition envisagée par ladite commission était « unique et transformatrice » (plutôt que, disons, malavisée et totalement folle) et contribuerait à « distinguer Bates de ses pairs ». » La commission fournissait même des intitulés de cours susceptibles de répondre à cette exigence  : « Mathématiques pour la justice sociale », par exemple, permettrait aux étudiants de comprendre « le rôle de gardien et le moteur d’injustice que représentent les mathématiques ».

Et encore, même les recommandations les plus absurdes n’étaient rien par rapport à celles qui figuraient sous la rubrique « Responsabilité ». Il s’agissait de faire appel à des consultants externes pour « former les enseignants » et mettre en œuvre « le changement culturel dont nous avons désormais besoin ». Les fonds destinés à l’élaboration de ces programmes pourraient être réservés aux professeurs imaginant des cours sur les thèmes validés. Le sous-entendu était clair : l’évaluation des professeurs, un indicateur important du processus de titularisation, reposerait en partie sur l’allégeance aux nouvelles normes.

Le pire était l’idée de monter un « Groupe de surveillance externe » composé d’experts du corps enseignant de Bates College et d’ailleurs, de membres du personnel de l’université, notamment des référents DEI, d’étudiants des cours validés, et de « leaders communautaires et militants ». La commission proposait une liste d’officines externes susceptibles de fournir des agents de contrôle, notamment une association culturelle à but non lucratif axée sur la justice sociale et un « cabinet d’avocats virtuel » qui, apparemment, vendait des séminaires DEI en ligne.

J’avais l’impression de lire une parodie d’Orwell, tantôt délirante, tantôt sinistre. La seule chose qui me consolait, c’est que la proposition était si ostensiblement démentielle qu’elle ne serait jamais acceptée par le reste des enseignants.

Toute cette rhétorique sur la justice sociale était d’une hypocrisie flagrante. Comme par hasard, le jour où le doyen promettait d’abolir les « retardateurs de progrès, » y compris la discrimination de classe, les enseignants vacataires et le personnel annoncèrent une campagne syndicale en invoquant « les bas salaires et les mauvaises conditions de travail au sein de l’établissement ». Le mouvement entendait couvrir « la totalité du spectre »  : non seulement les enseignants non titularisés, mais aussi le personnel des services techniques, de la cantine et de tous les secteurs non universitaires. Du jour au lendemain les manigances de l’administration ont commencé.

Une semaine et des poussières après l’annonce de la campagne syndicale, le journal étudiant a retiré de son site un article consacré au sujet à la demande d’un porte-parole de l’université sous prétexte qu’il y avait des erreurs. (Les jeunes journalistes ont nié avoir subi des pressions de l’université pour retirer l’article et déclaré vouloir être sûrs de son exactitude.) Peu après, a été publiée une nouvelle version de l’article qui reprenait les principaux arguments et les corrections proposées par ledit porte-parole. L’université annonça qu’elle réagirait à la campagne syndicale, et dès novembre, fit appel à un cabinet de conseil qui avait permis à Amazon de mettre fin à la mobilisation syndicale de Staten Island.

J’ai commencé à avoir eu une crise de vertige politique. J’étais là, avec mes collègues, à passer au crible notre programme d’études comme des cochons truffiers antiracistes. Un jour je choisissais un roman graphique afro-caribéen, le lendemain, de la poésie écologique marshallaise et autres pour diversifier mon programme, et le sur lendemain j’organisais une Journée de Martin Luther King sur le thème « Décolonisation et Libération » pour rendre hommage à un héros des droits civiques qui avait été assassiné alors qu’il soutenait des éboueurs militant pour avoir un minimum de droits du travail. Pendant ce temps-là, l’université versait des ponts d’or à des mercenaires corporate pour être sûre de pouvoir continuer à exploiter ses employés les plus vulnérables. Je me demandais s’il y avait des responsables gênés d’être aussi hypocrites. En tout cas, ils n’en montraient rien.

Un jour, je participais à la réunion d’un comité de recrutement où il fallait examiner les dossiers des nombreux candidats ayant postulé à un poste de pré-titularisation du département d’études environnementales. Jusqu’au moment où des collègues d’un autre département ont évoqué un candidat dont les travaux portaient sur la diaspora africaine. « J’ai peur que ses recherches soient trop proches de celles de Tyler, » j’ai entendu dire.

J’étais sans voix. Trop proches de celles de Tyler ? L’argument aurait pu être valable – il est courant de refuser des candidats dont les centres d’intérêt sont trop proches de ceux des enseignants en poste —, sauf que mes recherches et mes cours portaient sur la littérature britannique du XIXe et du début du XXE siècle, en particulier sur la science-fiction et l’histoire des sciences. Apparemment, mon collègue pensait que, parce que je suis noir, je suis spécialiste de la diaspora africaine.

Je n’ai pas attendu la fin de la réunion pour envoyer un mail à un ami et lui faire part de l’incident : « Ces gentils bobos blancs sont méga racistes ». Deux minutes plus tard, j’ai ajouté : « On vient d’écarter un candidat qui travaille sur l’histoire environnementale américaine et Edward Abbey parce qu’il n’a pas “su identifier la profonde blancheur d’Edward Abbey” ».  La « profonde blancheur » ? C’était quoi ? (Tous les Blancs étaient-ils profondément blancs, ou pouvaient-ils, à force de travail et de bonne conduite, devenir modérément blancs, voire légèrement blancs ?) Quel que soit le sens exact, c’était mal parti.

À peine arrivé au Bates College, j’avais compris que j’étais ce que les conservateurs appellent un « recrutement DEI » – sous-entendu, je n’aurais pas eu ce poste si je n’étais pas métis. J’avais pourtant suivi des cours de Ph. D. de top niveau, travaillé avec d’excellents directeurs de thèse, acquis une expérience d’enseignement supérieure à la moyenne et obtenu mon diplôme avec mention. J’étais donc plus que qualifié pour mon poste. Mais plus qualifié que tous les candidats qui avaient postulé ? Sans doute pas.

Vu le nombre de titulaires de doctorats et le peu de postes intéressants, les États-Unis regorgent de chercheurs talentueux qui ont passé des années à enchaîner les petits boulots et les contrats en espérant avoir un poste de pré-titularisation. Le système met sur le même plan des gens qui ont eu leur Ph. D. des années plus tôt et déjà publié, et des étudiants tout juste sortis de l’université. Je faisais partie de la seconde catégorie. Je suis sûr que le jour où j’ai postulé à Bates College, j’étais en concurrence avec des candidats qui avaient enseigné plus longtemps, obtenu une ou deux bourses post-doctorales, voire publié un livre.

Je savais que ma couleur de peau était un avantage sur le marché du travail – depuis dix ans, les universités ne s’en cachent pas, elles ont besoin de recruter parmi les minorités – mais quand je suis arrivé à Bates, je pensais que cet avantage était justifié et relativement faible. La discrimination positive visait à corriger des inégalités historiques et je savais comment elle était censée fonctionner : imaginez un candidat blanc noté A– et très bon élève, et un candidat issu d’une minorité noté B+, qui a encore quelques aspérités mais un réel potentiel, vous embauchez le second. Il m’a suffi de passer deux ou trois ans à Bates pour comprendre que je rêvais.

Fin 2022, alors que je faisais partie du comité de recrutement pour un poste de maître de conférences en sciences, la méritocratie telle que j’idéalisais a pris un premier coup.

Si je mets à part les étudiants qu’il faut former, sélectionner les enseignants-chercheurs en pré-titularisation est une des responsabilités les plus sérieuses qui incombent aux professeurs. Aux États-Unis, le monde universitaire est un des seuls à embaucher des personnes pour des postes qui sont censés durer jusqu’à ce que l’âge ou la maladie les obligent à se retirer. Dans les petites universités dont les départements se réduisent parfois à une poignée de professeurs, ces décisions ont des conséquences particulièrement lourdes.

Cette année-là, après plusieurs mois de réunions, nous avions retenu trois candidates : deux candidates de minorités et une femme blanche, disons, Sofia, Charlotte et Sarah. Les trois sont venues sur place pour donner un cours d’essai, présenter leurs travaux de recherche, rencontrer des étudiants et passer des entretiens avec des enseignants. Il était évident que Sofia était la seule à la hauteur. Elle était en train de boucler un post-doc impressionnant, elle avait un programme de recherche original et travaillait sur des sujets susceptibles de plaire aux étudiants. Le fait qu’elle soit de couleur était un atout. J’étais sûr et certain que mes collègues étaient d’accord, et au début, la plupart l’étaient.

Les délibérations ont avancé et l’atmosphère du comité a tourné. Première objection : Sofia avait beau être une chercheuse brillante, elle manquait d’expérience interdisciplinaire. Deuxième objection : elle était plus axée sur la recherche que sur l’enseignement – ce qui n’est pas anodin. Les petites universités comme Bates privilégient naturellement l’enseignement, et Sofia aurait peut-être été plus à sa place dans un centre de recherche de haut niveau. Je comprenais ces réserves, j’étais d’accord à bien des égards, mais c’était la seule façon de sortir de l’impasse.

Les deux autres finalistes avaient des failles évidentes. Le « grand oral » de Sarah était tellement sans intérêt qu’il n’était pas loin de la disqualifier. Celui de Charlotte était presque gênant et ses travaux de recherche en biologie étaient, même pour moi qui n’y connaît rien, nuls. « J’ai de sérieuses réserves sur son aptitude à donner des cours élaborés et rigoureux », j’avais noté après son passage. Non sans ajouter que, pour autant que je sache, son travail se limitait à se promener en comptant les animaux. Quant à son cours fictif, il était du niveau lycée. Je me souviens d’un scientifique, spécialiste de son domaine, qui estimait que ses recherches étaient simplistes et datées de cinquante ans au moins, sans compter qu’elle avait publié dans des revues de second ordre. Il en était à se demander si elle avait la moindre qualification.

Compte tenu de nos doutes au sujet de Sofia et de la faiblesse des deux autres, je pensais qu’on reviendrait à notre vivier de candidats en essayant de repêcher quelqu’un qu’on aurait négligé. Mais pas du tout. La majorité des membres du comité ont commencé à se dire que Charlotte était le bon choix. Non seulement elle avait une longue expérience professionnelle, mais elle avait donné des cours interdisciplinaires et mis en place des programmes de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) là où elle était en poste. En effet. Mais ça ne changeait rien au fait c’était une universitaire de niveau zéro ou presque. La seule raison d’envisager de la recruter était la pigmentation de sa peau et sa passion pour tout ce qui était DEI.

Le courrier que le comité a envoyé au doyen, qui avait le dernier mot, était un résumé des raisons qui justifiaient l’embauche de Charlotte. C’était un tissu de niaiseries expliquant que ses recherches étaient « avant tout observationnelles et centrées sur la répartition des espèces dans différents types d’environnements ». (En d’autres termes, elle se baladait et comptait les animaux.) Le Comité reconnaissait que « nous n’étions pas certains que son programme de recherche évoluerait vers une approche utilisant certains de nos outils les plus modernes ». (Autrement dit, nous n’étions pas sûrs qu’elle abandonne une méthodologie des années 1970 pour se mettre au diapason de la science du XXIe siècle.) Et il ajoutait que nous n’étions pas non plus convaincus qu’elle était « en capacité d’aider nos étudiants à exploiter leurs compétences les plus utiles pour s’adapter à un monde du travail de plus en plus numérique et informatisé ». (Elle ne serait peut-être pas en mesure de les aider à maîtriser les outils qu’il faut pour trouver un job.) Qu’importe, nous avons défendu l’idée que Charlotte obtienne un poste de pré-titularisation dans une des universités d’arts libéraux les plus sélectives du pays.

Heureusement le doyen fut une planche de salut inespérée. Il avait beau faire la danse du ventre pour défendre la ligne DEI (diversité, équité et inclusion) sur le campus – et être en proie à une névrose qui ferait pâlir la déjà très blanche Rachel Dolezal –, il était biologiste et savait que Charlotte n’avait pas sa place à Bates. Il avait de « sérieuses inquiétudes » sur la qualité de ses recherches et doutait de sa capacité à satisfaire aux critères de titularisation. Enfin, il était « très inquiet » à l’idée qu’on embauche sciemment une personne incapable de préparer les étudiants au marché du travail du nouveau millénaire.

Finalement, Charlotte n’a pas eu le poste. Mais cette histoire m’a profondément déstabilisé parce qu’elle était très révélatrice du regard que beaucoup de mes collègues portaient sur les chercheurs de couleur.

Croyaient-ils vraiment, y compris au plus profond de leur subconscient, que la seule façon d’accueillir des enseignants « marginalisés » était de baisser le niveau pour sombrer jusqu’au sous-sous-sol ? L’idée me mettait hors de moi, non seulement parce que c’est une idée raciste, mais parce que, égoïstement, ça me faisait passer pour un mauvais prof. D’accord, je n’étais pas la star du campus, mais je m’en sortais plutôt bien ; quel que soit le critère, je répondais aux, voire je dépassais les attentes de l’université pour un enseignant visant la titularisation. Je publiais des articles dans des revues très respectées. J’avais un projet de livre qui intéressait une des plus grandes maisons d’édition universitaires. J’avais des évaluations élogieuses de la part des membres de la commission de titularisation.

J’avais passé toute ma vie d’adulte dans l’enseignement supérieur, j’étais même professeur, mais je n’avais jamais eu l’impression d’être un pur produit de la discrimination positive. Je pensais qu’en travaillant plus que les autres en lisant plus, en assistant à plus de colloques, en publiant davantage et dans des revues plus prestigieuses –, personne ne remettrait en question mon mérite. Ce que j’ai vécu dans ce comité de recrutement m’a ouvert les yeux. La culture de la fac nous incitait à considérer que les professeurs de couleur étaient un moyen mis au service de la diversité. Je pouvais difficilement ne pas en conclure que j’avais été embauché d’abord pour être visible et noir, ensuite parce que j’étais chercheur, et encore.

Mais il y avait plus grave : la façon dont je percevais les nouveaux arrivants issus des minorités était en train de changer. Je me surprenais à me demander si les professeurs de couleur étaient à la hauteur ou si c’était juste une façon d’alimenter la salle des machines sociale de Bates. J’étais obnubilé par ce que j’avais compris : que beaucoup d’éléments de cette petite fac prestigieuse étaient ravis, non seulement de déplacer les lignes pour des gens comme moi, mais de les éliminer.

Le doyen connaissait évidemment les domaines de recherche de Charlotte. Mais si elle avait été sociologue, ou historienne ? Il aurait compté sur l’expertise des membres du comité ? Combien de Charlotte avait-on déjà embauchées ? Comment faisaient les autres universités ? Il y avait peu de chances que Bates soit la seule dont la détermination à faire entrer des personnes issues de minorités prime sur le respect des normes académiques.

J’ai toujours cru aux vertus de la discrimination positive, en théorie, mais en pratique j’ai fini par ne plus y croire. Le but est de reconnaître que les personnes issues de groupes longtemps sous-représentés ont souvent des obstacles supplémentaires à franchir, d’affirmer que les minorités talentueuses, qui peuvent être moins connectées et, en apparence, moins raffinées, sont capables de faire mieux si elles en ont l’occasion. L’administration de Bates cherchait à tout prix à diversifier, à tel point que certains de mes collègues avaient intériorisé l’idée inverse : après tout il n’était pas très important de trouver des candidats issus de minorités qui soient à la hauteur des critères de sélection classiques. La justice et la lutte contre le racisme voulaient que l’on instaure un système à deux vitesses, une législation Jim Crow tendance woke, avec des normes entièrement distinctes pour les candidats blancs et non blancs. En bref, j’en suis venu à me dire que Bates College, qui se prend pour l’avant-garde du progrès, était une institution profondément et irrémédiablement raciste.

J’ai un ami, ingénieur en informatique et noir, qui a une théorie sur la meilleure façon de surfer sur le marché du travail des années 2020 quand on est afro-américain. Comme il a de l’humour (noir, c’est le cas de le dire), il affirme qu’il y a les « Nègres remplaçables » et les « Nègres irremplaçables ». L’idée est de devenir un « Nègre irremplaçable » : quelqu’un qu’on ne peut pas licencier parce qu’il ou elle est trop bon, travaille pour une entreprise qui compte peu de personnes noires, donc ne peut se permettre d’en perdre, voire, idéalement, pour ces deux raisons.

Au printemps de ma troisième année à Bates, j’en suis venu à la conclusion réjouissante que j’étais un « Nègre irremplaçable ». J’avais publié plus que tous les professeurs de lettres en pré-titularisation de ma promo. Je donnais des cours que les étudiants appréciaient. L’université venait de perdre deux professeurs noirs en pré-titularisation. Bates College ne pouvait donc pas se permettre d’en perdre un autre, et comme je trouvais que l’atmosphère était de plus en plus étrange et étouffante, j’ai décidé de dire ce que je pensais.

La culture de Bates me rendait dingue. J’en avais assez d’être traité comme un hochet de couleur, plus que comme un professeur, d’être sans cesse sollicité pour participer à des séances de « Minority Work » débiles ou humiliantes. Non seulement j’ai été au comité MLK depuis plusieurs années, mais on m’a demandé de faire partie de je ne sais combien de commissions liées aux questions de diversité qui se multipliaient comme des métastases – un travail qu’on demandait rarement à mes collègues blancs.

Outre la violence symbolique , le décalage entre le baratin bien-pensant de la fac et ses pratiques en matière d’emploi m’exaspérait. Les études environnementales avaient perdu plusieurs enseignants non titulaires, tous excellents. Pendant ce temps-là, l’administration passait son temps à bavasser sur la justice sociale, jusqu’au jour où la direction a pris une mesure caricaturale et j’ai craqué.

Le Conseil des études de Bates était un comité restreint mais influent qui réunissait le doyen et quatre professeurs chevronnés de sciences humaines, sciences sociales, sciences dures et des études interdisciplinaires. En décembre 2022, ce même Conseil a diffusé un projet de texte qui correspondait à une proposition que le groupe de travail sur les programmes d’études avait soumise dès 2021 : il s’agissait du module obligatoire désormais baptisé « Race, pouvoir, privilège et colonialisme », dit RPPC. Si la proposition était votée par le corps enseignant, chaque filière serait tenue de proposer au moins un cours consacré à un des de quatre biais, ainsi que leurs conséquences. Les étudiants seraient obligés de suivre deux de ces cours, dont un dans le cadre de leur filière. Comme par hasard, le Conseil était composé de cinq personnes blanches et aucune personne de couleur, il y avait de quoi hurler de rire.

En revanche je trouvais moins drôle que le Conseil soit déterminé à imposer sa volonté, apparemment sans tenir compte de l’avis du corps professoral qui, d’après les premiers sondages, était très sceptique. Si bien qu’en mars 2023, le jour où a eu lieu une réunion des professeurs invités à discuter et commenter le RPPC, j’ai pris la parole.

Debout devant le micro dans un amphi bondé, j’ai expliqué pourquoi j’étais contre ce module : parce que c’était une violation évidente de la liberté académique. L’enseignement de ces nouveaux cours serait confié aux enseignants issus des minorités, qui seraient encore plus coincés et cantonnés aux questions raciales alors qu’ils avaient peut-être envie de travailler sur autre chose. Qui plus est, demander aux professeurs de sciences de donner des cours sur la race et le colonialisme était catastrophique. La plupart n’avaient aucune expertise pour ce faire, et très peu d’expérience quand il s’agissait d’aborder des questions sociales aussi délicates en cours. J’estimais que les obliger à faire semblant de maîtriser les questions de sectarisme était non seulement douteux d’un point de vue pédagogique, mais risquait de faire plus de mal que de bien, surtout vis-à-vis des étudiants de couleur qui pâtiraient de leur maladresse sur des sujets aussi sensibles.

J’ai beaucoup insisté sur ce point. S’il y a une chose que Bates m’avait apprise, ai-je dit, c’est que le meilleur moyen d’obtenir que des chercheurs blancs bien-pensants fassent ce qu’on voulait, c’était d’adopter la rhétorique consolatrice qui fait la part belle aux « préjugés raciaux ». Piquée au vif, une femme que j’appellerai Sandra, membre du Conseil, m’a tout de suite rassurée : elle était parfaitement consciente du traumatisme potentiel des étudiants issus de minorités. Il y avait des moyens de veiller à ce que la dynamique du cours ne soit pas trop pénible pour eux. L’essentiel, disait-elle, était d’encourager la « culture de la réparation ».

J’ai répondu que je n’avais aucune idée de ce qu’était la « culture de la réparation » (histoire de la voir en train d’essayer d’étayer ses fadaises). Elle m’a donné un exemple fort utile de ce que la « réparation » pouvait être en pratique : on pourrait imaginer un dispositif suivant lequel les étudiants de couleur s’écrieraient « Oups » ou « Aïe » chaque fois que quelqu’un ferait une remarque raciste — comme si nous étions, non pas face à de jeunes adultes fondamentalement dignes qui déboursaient des fortunes pour suivre des cours de vrais savants, mais face à des gamins apprenant à ne pas mordre leur petit camarade qui vient de leur arracher leur camion-miniature. Il a fallu que je puise dans mes dernières réserves d’un professionnalisme déjà usé pour ne pas me rapprocher du micro en lâchant « Oups ! »

Longtemps j’ai cru que le vaste spectre des revendications étudiantes était un prétexte idéal pour faire passer des lois dont seuls les hauts responsables administratifs et quelques titulaires excités se réjouissaient. En mars 2023, quelques jours avant la réunion des enseignants, j’ai reçu un mail étrange qui semblait le confirmer. Il émanait d’une étudiante membre du conseil, un peu poussive, qui me demandait de plaider en faveur du fameux module. Je lui ai répondu en lui expliquant pourquoi j’étais contre, elle m’a avoué que le Conseil leur avait demandé d’encourager (comprendre : battez-vous la coulpe) les profs à l’approuver. J’étais troublé à l’idée que des étudiants soient recrutés pour faire du lobby. Par ailleurs, elle m’a dit que ses camarades et elle avaient été « pris de court » dans la mesure où on leur avait présenté un avis presque unanimement favorable des professeurs à ce sujet.

Après la réunion, j’ai reçu un autre mail, cette fois-ci de Madame Oups-Aïe, angoissée à l’idée qu’un jeune professeur noir dont le cœur penchait à gauche puisse s’opposer à l’avis du comité. Nous avons eu un échange au cours duquel elle m’a fait remarquer que ma conception de la liberté académique n’était pas loin de celle des « enseignants de tendance libertaire » – comme si le fait d’être d’accord avec des professeurs ni progressistes ni bienveillants était une preuve d’illégitimité. « J’ai tendance à me méfier des Blancs qui utilisent ce genre d’arguments pour éviter de s’attaquer aux racismes systémiques, » écrivit-elle. Ce qui revenait à me dire : moi, un homme noir, j’avais vraiment envie de me retrouver dans le camp de celles et ceux qui refusaient de « s’y coller ? » 

J’ai répondu que je pensais que le nouveau projet de la fac était le reflet inversé de ce qui se passait dans des États comme la Floride, dont le gouvernement surveillait les programmes scolaires pour promouvoir un agenda raciste et homophobe. « Je n’ai pas l’intention de défendre une atteinte à la liberté académique dans l’enseignement supérieur sous prétexte que c’est mon camp qui en est à l’origine », ai-je écrit.

Elle était coincée : plusieurs professeurs issus de minorités étaient pour, alors que d’autres, dont moi, étaient contre. À ma connaissance, les universitaires blancs « woke » – dont la plupart étaient formés à s’en remettre au «  vécu  » de leurs étudiants et leurs collègues noirs et métis – étaient incapables de prendre des décisions quand ils étaient face à des minorités qui n’étaient pas d’accord entre elles. Le spectacle de personnes « marginalisées » ayant des points de vue opposés avait tendance à provoquer une forme de paralysie cognitive chez certains, auquel cas, ils suivaient les recommandations de la dernière personne issue d’une minorité avec qui ils avaient discuté. Avec mes amis, j’appelais ça le problème de « la dernière personne noire à qui j’ai parlé ».

Mais le problème, c’était l’occasion ou jamais : il suffisait d’être le dernier porte-parole d’une minorité qu’un professeur ou un administrateur blanc avait écouté avant de prendre une décision importante pour qu’il fasse ce qu’on lui demandait. C’est ce que j’ai fait avec Sandra. Mes contre-arguments ont fini par faire leur effet, et elle m’a demandé de défendre une version de la proposition qui obligerait les étudiants à suivre deux cours sur le racisme, mais sans exiger que chaque filière du campus en propose.

Je pouvais, sans problèmes. Même si, en privé, je réprouvais ce qui avait tout d’une politisation éhontée de nos programmes, ce qui me taraudait le plus, c’était la liberté académique et l’idée absurde des chimistes fassent cours sur la suprématie blanche. Si l’on pouvait se satisfaire de cours déjà existants, ou sciemment ajoutés, cela valait la peine de transiger, surtout si les étudiants étaient moins susceptibles de se se fader des sornettes, du style « Mathématiques pour la justice sociale ». Sandra m’a promis de soumettre cette modification à la prochaine réunion du Conseil des études. Deux semaines plus tard à peine, une nouvelle version du projet était diffusée, sans que les filières soient mentionnées. Le vote visant à adopter ou rejeter le projet de loi devait avoir lieu à la réunion du corps professoral d’avril.

Sur le coup je pensais que mon camp avait gagné. Une semaine plus tard, une contre-proposition a fait son apparition, soutenue par une frange restreinte mais bruyante du même corps, très portée sur les problèmes de justice sociale. L’exigence suivant laquelle chaque filière devait créer des cours obligatoires sur le racisme avait été rajoutée.

Miracle, un problème personnel imprévu s’est présenté juste avant le vote, autrement dit, je serais absent ce maudit lundi d’avril. J’ai prévenu plusieurs collègues qui étaient contre la proposition. « Je ne serai pas à la réunion, j’ai chuchoté à l’un d’eux, honnêtement, tant mieux parce que je pense que ma tête exploserait. »

Plus tard j’ai appris que des professeurs du programme baptisé Africana, un des bastions du radicalisme performatif de Bates, étaient devant la salle de réunion et distribuaient des tracts annonçant qu’ils feraient main basse sur les programmes d’études s’ils n’obtenaient pas gain de cause. Ils refuseraient que leurs cours puissent être pris en compte pour répondre aux nouveaux critères si la version moins radicale du projet était adoptée. Ce qui freinerait en effet sa mise en œuvre du point de vue logistique puisque les étudiants se disputeraient les places d’un nombre plus restreint de cours ad hoc. Manipulation encore plus cynique : un certain nombre d’étudiants – dont beaucoup de minorités – avaient été invités à la réunion par un ou une enseignante blanche, apparemment pour servir de béquille visuelle. Ils ont bruyamment applaudi la contre-proposition.

Peut-être que certains professeurs étaient mal à l’aise à l’idée de rejeter un pré-requis antiraciste devant les étudiants. Ou peut-être ont-ils compris que la menace d’Africana mettait tout le monde dans une situation délicate. Ou alors ils ont été touchés par la lumière de la vérité et du progrès. Quoi qu’il en soit, le corps enseignant de Bates a cédé et voté à 73 % pour une mesure que seule une petite minorité défendait à l’origine.

Le vote, et tout le cinéma qui l’avait précédé, m’ont décidé à prendre la parole publiquement, pas seulement dans une réunion de professeurs. Quelques semaines plus tôt, l’intervention syndicale avait échoué, ce qui ne me rendait pas particulièrement optimiste. Si bien qu’en juin de la même année, j’ai publié une tribune dans le Boston Globe intitulée « Je ne suis pas le bon professeur noir ». 

J’avais tellement pris sur moi que ce fut une catharsis. Par ailleurs je m’apprêtais à faire une pause d’un an en mêlant congé sabbatique et congé parental. J’étais persuadé que je tiendrais le coup en rentrant. J’adorais mes étudiants, discuter avec eux de mes livres et de mes films fétiches était un plaisir. Même si j’étais rarement d’accord avec mes collègues des études environnementales, je les trouvais attentionnés et ouverts d’esprit.

Cette année-là, j’ai essayé d’envisager les choses avec humour, parfois grinçant, quand j’avais des aperçus de la folie de Bates College. Un jour, ce fut un mail envoyé à tout le corps enseignant au motif qu’un Scholar Tea organisé sur le campus s’appropriait « les traditions noires, queer et sudistes ». Un autre, une réunion liée à la journée Martin Luther King à laquelle j’ai assisté, au cours de laquelle un chercheur en sciences sociales blanc nous a expliqué que mettre une silhouette d’agriculteur sur une affiche posait problème – le thème de cette année était « La justice alimentaire » – sachant que les agriculteurs « sont blancs par défaut » et que « les tracteurs sont une image la blanchité ». Ou encore le Centre de l’éducation inclusive qui accueillit un « Festival Dé-stress » destiné aux enseignants, y compris une séquence « Manger & Jouer » (avec de la pâte à modeler Play-Doh, des Lego et autres “jeux rigolos »), des travaux manuels, et « un lapin en peluche à chouchouter dans la pièce voisine ». Incroyable ! Je travaillais dans une crèche de grands enfants.

Hélas, une fois de retour sur le campus, plus rien ne faisait rire.

Mon congé avait débuté peu après la percée de ChatGPT, une création d’OpenAI. Les professeurs et les administrateurs étaient désemparés face à un outil qui risquait de rendre la moindre copie complètement vaine. Je pensais qu’un an plus tard, à l’automne 2024, l’université aurait mis au point une stratégie pour contrer la menace existentielle qui pesait sur l’enseignement supérieur.

Que nenni ! Les professeurs avaient beau paniquer face aux tricheries que permettait l’IA, je sentais peu d’élan général pour y remédier. L’administration n’avait pas non plus l’air trop inquiète de savoir que nos étudiants avaient désormais une machine capable de lire, d’écrire et de réfléchir à leur place. J’étais consterné de voir que préserver les principes fondamentaux des arts dits libéraux, ou offrir aux étudiants ce qu’on pouvait encore qualifier d’éducation, était secondaire.

Peu après j’ai participé à une commission de recrutement qui n’a fait qu’aggraver les choses. J’en étais au point où je n’avais plus la force de m’indigner en voyant la politique DEI de l’administration, et les contradictions profondes avec les conditions de travail de l’université. Le processus de recrutement suivait son cours mais je ne pouvais faire l’autruche. Parmi les nombreux candidats « issus de la diversité » figurait une femme qui ne visait pas la titularisation et enseignait à Bates depuis plusieurs semestres– je l’appellerai Mia. C’était une collègue sérieuse, réfléchie, qui travaillait sur des sujets passionnants, dont les cours étaient très demandés.

Il est courant que les universités attribuent des postes de pré-titularisation à des professeurs qui ne visent pas la titularisation. Ce sont des « candidats internes » qui ont l’avantage d’être des valeurs sûres. Par ailleurs, les départements peuvent avoir envie de récompenser une personne coincée dans une impasse professionnelle depuis des lustres. Le parcours de titularisation n’est pas de tout repos : le système est tel qu’on passe les plus belles années de sa vie à passer d’un poste à un autre et d’un État à l’autre en espérant qu’un jour on aura un job pour une durée indéterminée. Comme beaucoup d’universités limitent le nombre de cours des vacataires (pour éviter de se plier aux règles fédérales en matière de couverture santé), ces derniers ont une demi-douzaine de cours au moins par semestre, répartis entre différents établissements – ce qui s’appelle faire de la voltige – freeway flying – pour essayer de joindre les deux bouts. Un enseignant universitaire sur quatre, hors pré-titularisation, dépend de l’aide sociale. Un sur trois a un salaire inférieur à 25 000 dollars par an.

Le contrat de Mia arrivait à échéance. Je pensais que ce serait l’occasion de l’embaucher dans le cadre d’une pré-titularisation. Or, une fois de plus, j’ai vu la commission s’auto-dissuader alors que cela tombait sous le sens.

Début 2025, la matinée était glaciale quand la décision fut prise : Mia ne serait pas recrutée. Ce serait donc son dernier semestre à Bates, voire son dernier semestre d’enseignante-chercheuse. Passe encore, si c’était une professeure médiocre. Pas du tout, la commission a reconnu à l’unanimité qu’elle était parfaitement qualifiée. Il se trouve qu’il y avait un candidat « issu de la diversité » qui faisait un peu plus l’affaire, et contribuait davantage à élargir l’éventail des cours. J’avais vu l’université broyer et recracher suffisamment de profs non titularisés pour que le sort de Mia ne me surprenne pas, mais je suis tombé des nues.

Ce qui aurait dû me sauter aux yeux dès le début était évident. Bates College n’était pas un lieu de travail enviable, encore moins éthique. Mais le problème était plus vaste : c’était un maillon dans une longue chaîne d’enseignement supérieur qui promettait à des jeunes un avenir incertain en échange d’une dette souvent impossible à rembourser, et qui demandait aux universitaires – séduits par le rêve d’une vie de professeur en tweed réduit à néant depuis un bail – de continuer à attendre un vrai poste après une succession de postes temporaires.

J’avais la chance d’avoir été épargné. J’étais sur le point d’obtenir exactement ce que je voulais depuis que j’avais 21 ans, à l’époque où j’étais un étudiant en littérature anglaise fier d’être dans le bureau lambrissé d’une spécialiste du modernisme à qui je disais que je voulais faire le même métier. Pour mes collègues des études environnementales plus âgés, ma titularisation allait de soi. J’étais le prochain sur la liste pour le poste de directeur du programme. Le jour où nous avons décidé de ne pas embaucher Mia, le président de Bates a annoncé que je faisais partie des quatre professeurs – mais j’étais le seul non titulaire – élus pour être au très puissant Comité directeur de la planification stratégique qui comprenait le président lui-même, divers vice-présidents et un membre du conseil d’administration. J’étais dans le Saint des saints, mais… à quoi bon ?

J’étais assis à la dernière réunion de la commission de recrutement pour décider du sort de quelqu’un qui, comme moi, avait passé des années à suivre un parcours qui avait tout d’une vocation, quand tout à coup ça ne faisait plus de doute. Assez. Hors de question de continuer à jouer le jeu. Fini le syndrome de Stockholm universitaire – « Personne ne quitte la voie de la titularisation ». Cinq ans après le commentaire de mon directeur de thèse comme quoi j’étais le dernier dinosaure, j’ai décidé d’enterrer ma carrière universitaire plutôt que de guetter des astéroïdes. À peine la réunion finie, j’ai foncé dans ma voiture et j’ai envoyé un mail à un ami proche en lui expliquant que je quittais Bates.

L’histoire des pratiques d’embauche et de travail de l’enseignement supérieur haut de gamme, et celle de sa longue dérive vers un progressisme extrême, sont à la fois liées et cohérentes. Ce sont deux histoires qui n’en font qu’une. En 1969, une enquête menée auprès de 60 000 professeurs révélait que 27 % se disaient modérés, 28 %, conservateurs, et 46 % comme de gauche, ou ultra tolérants. Aujourd’hui, dans plusieurs des meilleures universités des États-Unis, seuls de 1 à 9 % se disent conservateurs. Une enquête menée en 2025 à Harvard fixait le nombre à 9 %.

Que s’est-il passé ? Ce n’est pas un mystère : le système, conçu à l’origine pour protéger le droit à la liberté de pensée des professeurs, s’est effondré. En 1980, deux tiers des professeurs d’université américains avaient un poste à vie. Aujourd’hui, ils sont un quart à peine. Nous avons basculé d’un monde où la majorité des enseignants parlaient librement sans avoir peur d’être licenciés à un monde où la majorité doivent veiller à ce que leur contrat ne soit pas annulé s’ils commettent un « délit de pensée ». Faut-il s’étonner de voir qu’un corps dominé par des contractuels soit aussi susceptible d’être sensible à l’effet de groupe dès qu’il s’agit de réfléchir.

Je me souviens d’une réunion animée par un consultant à laquelle j’ai assisté à la fin, un mois après le début du second mandat de Donald Trump. Le petit groupe de professeurs et de responsables présents fut invité à dire quelles étaient les principales forces et faiblesses de Bates. Sa plus grande force était son engagement en faveur de la diversité, de l’équité et de l’inclusion, a déclaré un collègue. Un autre pensait que sa plus grande faiblesse était au contraire son manque d’engagement DEI. Un troisième regrettait que nos liens avec les nations amérindiennes Wabanaki ne soient pas plus solides.

Dehors, la neige était en train de fondre quand je suis passé sous une affiche de toutes les couleurs fixée sur un des bâtiments du campus, annonçant la « semaine du sexe » de la fac. Il y aurait un jeu de « lancer d’anneaux sur gode » et des « tables d’exploration » pleines de sex-toys. Autrefois, j’y aurais vu le symptôme d’un des problèmes de l’université : du fric gaspillé pour des conneries sans intérêt, adoubées par des fonctionnaires dont personne ne sait quel est le rôle exactement. Aujourd’hui, bizarrement, ça me fait sourire. C’était quoi Bates College, si ce n’est un sanctuaire de masturbation idéologique sans risque ? On avait une semaine pour le reconnaître honnêtement, c’était déjà ça.

Quelques mois plus tard, j’étais embauché par The Atlantic comme rédacteur à temps plein. Je profitais de ma première rentrée loin du monde universitaire quand j’ai appris la nouvelle : en novembre, les professeurs de Bates devaient voter pour savoir s’il fallait suspendre le module obligatoire « Race, pouvoir, privilège et colonialisme » prévu pour 2026. Les plus lucides avaient manifestement compris que, compte tenu du climat politique, ce n’était pas le moment idéal pour imposer des cours sur « la physique de la suprématie blanche » ni « la chimie du colonialisme ». Un cursus aussi ouvertement politisé risquait de faire de l’université une cible du nouveau gouvernement. L’idée était de suspendre la mise en œuvre de ce module obligatoire jusqu’en 2029 – ce qui coïncidait avec les élections présidentielles.

Je pensais être conforté dans mon opinion. Je disais depuis le début que le module « Race, pouvoir, privilège et colonialisme » était vain, irréalisable, délirant… Désormais il était mort. Curieusement, j’étais déçu. Comme si c’était une dernière preuve de cette vaste rigolade. La gêne du doyen à qui, des années plus tôt, j’avais dit que j’étais fier d’enseigner dans un établissement créé par un abolitionniste, m’est revenue en mémoire. Je sais qu’on ne peut pas faire parler les morts, mais j’imagine que c’est une gêne à double sens.

Bates College a été fondé en 1855 à partir du principe suivant : un homme est un homme, où qu’il soit et quelle que soit la couleur de sa peau. De 1855 à 1865, l’université a formé 173 étudiants prêts à verser leur sang pour l’unité du pays et l’émancipation. Ces jeunes abolitionnistes comptaient parmi eux un certain Holman S. Melcher, qui abandonna Bates pour rejoindre le 20e régiment du Maine. Un an plus tard, à Gettysburg, il fit partie de la charge à la baïonnette qui dévala la colline de Little Round Top pour se jeter dans la gueule du loup de confédérés déchaînés.

Hélas, c’est le même Bates College qui n’a pas eu le courage de défendre une modification que des enseignants et des administrateurs fervents, sincères et solennels jugeaient impérative. Il s’agissait ni plus ni moins de justice.

Le vote fut unanime.