Leonardo Padura et le récit d’un grand silence
« Seul un Cubain pouvait raconter cette histoire. »
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© Einar Falur Ingólfsson. Grundarfjörður. Extrait de la série «Shelters» (2009-2015)
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C’est une vaste question. Nous avons été isolés pendant très longtemps, et maintenant, nous sommes hyperconnectés, déchirés entre les États-Unis et l’Europe.
Je pense que pendant longtemps nous avons davantage été américains culturellement. Notre culture est plus américaine.
Nous avons été colonisés pendant des siècles, nous vivions donc dans la difficulté et la pauvreté, sans système éducatif formel. Les gens étaient très pauvres, ils souffraient de la faim et des maladies : la situation était vraiment difficile pour la plupart de nos aïeux pendant des siècles. La variole a tué environ un quart de la population au début du XVIIIe siècle, et l’éruption des Lakagígar de 1783 a provoqué une famine massive qui a elle aussi tué environ 20 % de la population. Il n’y avait presque pas de classes sociales. Bien sûr, il y avait des prêtres. Les marchands, eux, étaient pour la plupart danois, donc issus du peuple des colonisateurs.
Parmi les Islandais, il y avait peut-être quelques médecins, mais la plupart étaient éleveurs ou pêcheurs et travaillaient dans des conditions extrêmement dures. Si vous n’étiez pas marié ou si vous veniez d’une famille pauvre, vous pouviez être considéré comme un esclave : vous ne pouviez pas posséder de terre ni vivre librement. Ainsi, nous sommes restés arriérés pendant très longtemps, peut-être jusqu’à la fin du XIXe siècle, voire jusqu’à l’indépendance et la proclamation de la république en 1944.
Dans les années précédant l’indépendance, nous avons tenté de forger notre identité. Nous obtenons l’autonomie interne en 1904, et devons un État souverain en 1918, lié toujours au Danemark par la personne du roi. À partir de la fin du XIXe siècle, l’accent a été mis sur la culture : la littérature, le théâtre national, la galerie d’art et le musée national. Nous n’avions pas d’argent, mais nous voulions construire, au début du XX un théâtre, une galerie et un musée. Ce sont des choses que nous savions instinctivement importantes. C’est une source de fierté pour ceux qui n’ont rien d’avoir une culture.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les troupes américaines sont arrivées en Islande. L’idée était d’éviter une prise allemande, puis, avec l’adhésion à l’Otan en 1949 et l’accord de défense de 1951, de protéger le pays, car l’Islande occupait une position stratégique entre la Russie, l’Amérique et l’Europe.
Oui, on peut dire ça. Ils sont arrivés dans un pays où il n’y avait presque rien, et soudain, il y avait des routes, de l’argent, des choses nouvelles, des hommes bien habillés, des produits jamais vus auparavant, et même des fruits. Cette tension entre l’Europe et les États-Unis est aujourd’hui remise au goût du jour à cause des projets impérialistes de Trump. Depuis l’indépendance, les États-Unis sont nos alliés les plus importants, du moins sur le plan politique.
Cela a aussi été pour nous une manière de nous rebeller contre l’ancien monde, cette Europe qui nous colonisait. L’ancien monde, c’était l’Europe. Nous nous sommes donc, d’une certaine façon, américanisés comme forme de rébellion, et aussi parce que, après tout, nous ne sommes pas reliés à l’Europe par la terre.
Personnellement, je suis née dans cette Islande partagée entre l’Europe et l’Amérique, presque littéralement.
Géographiquement, je suis née dans la partie européenne de l’Islande, près de Selfoss, au sud, qui est en réalité un endroit très américain, même si j’ai grandi dans une ferme, donc c’était un peu différent. Mais il y avait la télévision et les médias américains, comme partout.
Avec Trump, ce qui se passe est fascinant à observer, mais également dangereux. L’ambassadeur américain a parlé de faire de notre territoire le 52e État des États-Unis et Trump lui-même a commencé à confondre l’Islande et le Groenland, comme si cela n’avait aucune importance…
Chaque génération croit que la génération précédente est différente. Mais nous le sommes probablement moins que nous ne le pensons. Cela dit, entre nous et nos grands-parents, le changement est immense. Ma grand-mère et mon grand-père sont nés dans un monde très différent, celui des torfbær (maisons en tourbe).
Ma grand-mère, née en 1936, n’est pratiquement jamais allée à l’école. Elle a appris à lire grâce à un homme à qui elle apportait du lait. C’est vraiment un autre monde. Ils avaient très peur des étrangers, de l’inconnu, et c’est complètement naturel.
Nous entendons des discours nationalistes, un peu comme partout. Ce qui est intéressant avec les nationalistes islandais, c’est qu’ils ont beaucoup changé. Avant, leur idée maîtresse était plutôt liée à l’indépendance et à la liberté nationale, même si c’était déjà une illusion, car nous ne pourrons jamais être complètement indépendants. Nous sommes un petit pays dépendant d’autres choses, comme un insecte dépend d’un fruit : sans le fruit, il ne peut pas exister. C’est une relation symbiotique. Nous sommes trop petits et, en outre, nous ne pouvons pas produire beaucoup de choses nous-mêmes. De fait, nous sommes complètement dépendants.
Aujourd’hui, l’extrême droite, mais aussi les libéraux et le centre, semblent avoir pour préoccupation principale de reprendre le contrôle des frontières. Mais nous sommes une île, nos frontières sont naturelles par principe. Et pourtant, ils parlent des migrants, des demandeurs d’asile, des réfugiés, comme s’ils constituaient la plus grande menace à laquelle nous sommes confrontés. Or, quand on regarde les statistiques, ce n’est tout simplement pas vrai.
On entend des responsables politiques dire ouvertement qu’il faut regarder la vérité en face et que celle-ci serait qu’il existe certains groupes de personnes venant de certains endroits – ils parlent des musulmans – qui poseraient problème et qu’il faudrait empêcher de venir, car ils ne pourraient pas s’adapter. Ils disent qu’il faut fermer les frontières, protéger l’islandais, protéger le pays. Je pense certes que la langue islandaise doit être protégée, mais je n’ignore pas que toutes les langues évoluent et changent avec le temps. Le fait que davantage de personnes parlent islandais, y compris des personnes qui arrivent dans le pays et l’apprennent, est au contraire une très bonne chose. Cela profite à la langue.
En plus de la question des frontières, on constate que ces mêmes personnes ne semblent pas dérangées quand l’ambassadeur des États-Unis dit que nous devrions devenir américains. Quels nationalistes sont-ils alors ? Ils disent être fiers de l’indépendance, ils détestent certains étrangers, mais ils sont pro-Trump et utilisent la même propagande. Ils cherchent quelque chose d’autoritaire, et c’est aujourd’hui incarné par le président des États-Unis.
Je suis plutôt pro-européenne. Beaucoup de dirigeants islandais y sont opposés, bien sûr, parce qu’ils gagnent de l’argent grâce à l’inflation, et ce sont les gens ordinaires qui payent les intérêts… C’est une sorte d’oligarchie. Les gens ordinaires, comme moi, voudraient que l’Europe s’intéresse de plus près à nous.
Le problème, c’est que nous pensons être libres et indépendants, mais nous ne le sommes pas vraiment. Comme je l’ai dit, nous sommes un tout petit État. Nous dépendons d’un système plus vaste. Si on nous enlève ce qui nous nourrit, nous mourons. Sans relations internationales, nous sommes morts. D’une certaine façon, nous sommes déjà un peu le 52e État des États-Unis… Quand l’ambassadeur américain l’a dit, cela ne m’a pas autant choquée, parce que je me suis dit : « Eh bien, c’est un peu ce qui se passe déjà. »
Oui, je pense qu’il y a peut-être un léger mouvement en faveur de l’Union européenne dans l’opinion publique. Mais nous sommes encore très partagés, probablement à peu près moitié-moitié. Beaucoup de gens ignorent que nous faisons déjà partie de l’Espace économique européen et de l’espace Schengen. Cela signifie que nous devons appliquer la plupart des réglementations européennes, sans pour autant avoir le droit de vote ni le pouvoir de décision. La pêche reste l’exception principale, le grand sujet sensible. Mais la plupart du temps, les gens ne veulent pas analyser la situation pour voir s’il serait possible de trouver un compromis.
J’ai le sentiment que nous avons souvent été trop lâches pour prendre position par le passé. Nous attendons toujours que les grandes nations agissent avant de faire quelque chose. Pourtant, l’une des qualités incroyables d’un petit pays, c’est que les distances entre les gens sont très courtes. Tout le monde connaît quelqu’un. Nous devrions être fiers de cela et l’utiliser à notre avantage pour prendre position sur des questions clefs, comme les droits de l’homme, par exemple. J’aimerais que nous soyons un peu plus à l’avant-garde, plus progressistes. Mais nous ne sommes plenement indépendants que depuis 1944, c’est encore relativement récent. Peut-être ne sommes-nous pas encore assez expérimentés dans cet exercice.
Au lieu de construire une société véritablement humaniste, nous avons souvent laissé l’argent prendre le dessus. Pourtant, il y a ici une solidarité réelle, liée au fait que nous vivons sur une île. C’est l’une des raisons pour lesquelles je ne suis pas partie : mes enfants peuvent courir seuls jusqu’au terrain de jeux sans que je sois constamment inquiète. Ils ont une liberté qu’on ne trouve presque nulle part ailleurs, et c’est extraordinaire.
Nous avons l’occasion d’aller dans ce sens, de nous appuyer sur cette proximité et cette solidarité. Mais les discours égoïstes dominent, ou bien est-ce parce que nous avons simplement suivi une tendance plus générale ? Dans une société capitaliste, nous avons laissé l’argent devenir le véritable gouverneur. Au lieu de nous battre vigoureusement pour préserver la nature dont nous bénéficions, nous invitons parfois de grandes entreprises à la détruire et à la polluer. C’est l’argent qui finit par tout abîmer.
« Seul un Cubain pouvait raconter cette histoire. »
Le destin du plus grand port d’Ukraine s’est joué à une heure du matin, dans un grand hôtel en Suisse. Par Lucas Menget.