Essais

À qui appartient saint François ?

Huit siècles après sa mort, le saint d’Assise hante toujours la péninsule. Fabien Archambault raconte comment le Poverello est devenu, de Mussolini à Giorgia Meloni, l’un des grands objets du récit italien.

Entretien avec

Fabien Archambault, Amaury Coulomb, Léonore Darrobers

Image

« Saint François d’Assise, scènes franciscaines » d’Olivier Messiaen, Orchestre philharmonique de Vienne, 2026.

Date

En ce 4 octobre 2026, l’Italie célèbre un nouveau jour férié, à l’occasion du 800e anniversaire de la mort de saint François d’Assise le 3 octobre 1226, en vertu d’une loi votée l’année dernière par le Parlement italien à une très large majorité. Giorgia Meloni reproduit ainsi le même geste que Benito Mussolini, qui, en 1926, fit de la fête du saint un jour férié – supprimé pour des raisons économiques, en 1977. Nous interrogeons Fabien Archambault, historien spécialiste des cultures populaires et de l’histoire politique de l’Italie du XXe siècle, sur sa signification historique et politique et sur la difficile greffe entre le nationalisme et le catholicisme du « plus saint des Italiens et du plus italien des saints ».

Un paradoxe entoure la figure de saint François. Le Poverello, figure de la pauvreté et de la paix, a d’abord été honoré d’un jour férié national par Mussolini et le régime fasciste il y a un siècle exactement. Dans quel contexte cette décision s’inscrit-elle ? 

Deux logiques parallèles se rencontrent à partir de l’année 1925 : d’un côté, Mussolini cherche à consolider le régime fasciste et à obtenir l’appui de l’Église ; de l’autre, Pie XI poursuit une politique de réchristianisation de la société et cherche à régler la question romaine 1.

Jusqu’à l’automne 1926 plusieurs tentatives d’attentat visent Mussolini, dont la dernière, à la fin du mois d’octobre à Bologne, est commise par un jeune anarchiste de quinze ans, Anteo Zamboni. C’est ensuite au cours du mois de novembre que sont votées les dernières lois dites « fascistissimes », qui font définitivement basculer le régime dans la dictature. L’objectif de Mussolini est alors de consolider son pouvoir en s’appuyant sur les élites traditionnelles du pays : les anciennes élites libérales ou conservatrices du royaume d’Italie, bien sûr, mais aussi l’Église. 

Cet objectif converge-t-il avec la volonté du pape ?

Oui, mais cela va au-delà de Pie XI qui est élu en 1922. Une partie des élites catholiques, qu’elles soient ecclésiastiques, sociales ou économiques, s’est mise à soutenir le fascisme, comme l’avaient fait auparavant une partie des élites libérales. C’est dans cette ambiance de « clérico-fascisme » 2 que commencent les négociations qui conduiront aux accords du Latran. Elles sont encore secrètes, mais les deux camps multiplient les gages de bonne volonté. Il existe en quelque sorte un accord tacite : Pie XI se sert de Mussolini pour régler la question romaine ; de son côté, Mussolini cherche à régler la question romaine afin de s’assurer le soutien de l’Église. 

À cela s’ajoute l’Année sainte de 1925 : Pie XI annonce l’organisation de festivités particulières pour le 700e anniversaire de la mort de François. Cette initiative s’explique notamment par son attachement personnel au franciscanisme, il est lui-même membre du tiers-ordre franciscain, mais elle s’inscrit aussi dans une stratégie de reconquête et de rechristianisation de la société italienne. C’est en 1925 qu’est instituée la fête du Christ-Roi, célébrée le dernier dimanche d’octobre. Dans cette volonté de reconquérir le « peuple de Dieu », la figure évangélique de François revêt une importance particulière. 

Pourquoi saint François ? Que symbolisait alors sa figure, et comment Mussolini parvient-il à fusionner les mémoires existantes pour en faire le saint national de l’Italie ?

François est depuis longtemps déjà le saint le plus populaire d’Italie. C’est l’alter Christus, le premier saint à avoir reçu les stigmates. Dans l’Italie du Moyen Âge, cela avait déjà provoqué une véritable stupeur, ce qui explique qu’il ait été canonisé si vite, deux ans à peine après sa mort. 

Mussolini n’invente pas cette nationalisation de saint François : il intervient sur une figure qui a déjà été investie et réappropriée par plusieurs traditions au XIXe siècle. Tous les mouvements qui essaient de bâtir une Italie nouvelle cherchent à se l’approprier. François est considéré comme l’inventeur d’une littérature nationale qui exprime une religiosité populaire. Le Cantique des créatures, composé en 1225 en dialecte ombrien, est l’un des premiers textes de la littérature nationale qui ne soit pas en latin. La Divine Comédie est un texte d’accès très difficile, qu’on ne lit qu’au lycée. À l’inverse, il existe dès le XVIIe siècle des traductions en italien du Cantico delle creature.

Il y a ensuite le mouvement guelfe, ou plutôt néo-guelfe, autour de Vincenzo Gioberti (1801-1852) 3. C’est lui qui, en 1843, écrit que François est le « le plus aimable, le plus poétique et le plus italien des saints », formule consacrée en 1939 par Pie XII qui parlera du : « plus saint des Italiens et le plus italien des saints », après une reprise de Gabriele D’Annunzio en 1919, dans un discours au Capitole. La papauté l’utilise, Mussolini aussi. Il s’agit de gagner le consensus des masses catholiques en mettant en avant une figure qui est déjà très populaire.

C’est pour la même raison que le mouvement socialiste, qui cherchait à adapter son anticléricalisme à la religiosité des masses paysannes, investit, à la fin du XIXe siècle, la figure du Cristo rosso. L’anticléricalisme socialiste est reformulé : l’Église devait revenir au vrai message de l’Évangile, à l’instar du Poverello. Cela a contribué à renforcer la popularité de François dans l’Italie parmi les masses paysannes du Nord et du Centre du pays.

Mussolini compose donc avec toutes ces mémoires-là : une mémoire nationaliste, une mémoire catholique et une mémoire socialiste 4.

Au prix de quelles distorsions et réappropriations cette mise en valeur de saint François s’effectue-t-elle dans le régime fasciste ?

Ce n’est pas Mussolini qui a l’initiative, en 1925 : c’est le maire d’Assise, Arnaldo Fortini. Ce dernier avait été élu sur les listes du Parti Populaire avant de passer au fascisme et devenir podestà. C’est un exemple de ce clérico-fascisme, qui ne concerne pas seulement les élites catholiques du pays, mais qui vient aussi du bas, en l’occurrence d’un personnel municipal qui choisit le fascisme par peur des agitations populaires dans les campagnes et par volonté de retour à l’ordre. À la fois fasciste et catholique, Fortini contacte la présidence du Conseil et propose à Mussolini d’intervenir pour organiser les festivités et rénover la basilique et la ville d’Assise.

Mussolini saisit très vite l’intérêt de l’opération. En faisant voter l’instauration d’un jour férié le 4 octobre, il envoie un signal utile au Saint-Siège, alors que vont bientôt s’ouvrir les négociations des accords du Latran. Dans un premier temps, il ne cherche donc pas à fasciser la figure de François. C’est au contraire l’État fasciste qui se met au service du Saint-Siège. Dans le message qu’il envoie aux ambassades italiennes le 28 novembre 1925, où il dresse la liste des grandes figures que l’Italie a offertes au monde, il proclame : 

« L’Italie avec François a également donné à la chrétienté et à l’humanité le plus saint des saints. […] Et c’est d’ailleurs avec le saint d’Assise que l’Italie, bien qu’encore en proie aux dures épreuves du Moyen Âge, révèle pour ainsi dire les premiers signes de sa renaissance et affirme ses qualités renouvelées de courtoisie et d’humanisme. Saint François, qui avait pris part aux luttes communales, s’élève soudain comme ravi hors du monde, au-dessus du tourbillon étincelant des passions de son époque, brandissant la croix dans ses mains décharnées, les insignes glorieux de la charité et de la paix. »

La charité et la paix ne paraissent pas des éléments clefs de la propagande fasciste…

En effet, ce sont les aspects que le Saint-Siège met en avant pour les festivités de 1926. Ce que Mussolini s’efforce d’opérer c’est une nouvelle interprétation de réinterpréter la figure de François comme un guerrier et un pacificateur. C’est toute la perversité du fascisme, qui se présente comme la solution politique pour mettre fin aux violences et à une guerre civile dont il était lui-même porteur. 

À l’approche des célébrations, la figure de François est ainsi progressivement fascisée. Paolo Ardali, prêtre du nord de l’Italie, publie notamment à l’été 1926 un essai intitulé San Francesco e Mussolini, dans lequel il établit un parallèle entre les deux hommes. Tout ce qui concerne la pauvreté franciscaine est retourné : elle n’est plus présentée comme une contestation sociale, à la manière des socialistes, mais comme une apologie de la discipline, de l’acceptation de l’ordre établi et du renoncement de l’individu au nom d’une cause supérieure. L’Église, pour François, la patrie pour Mussolini. François est également présenté comme un mendiant famélique, en établissant un parallèle avec Mussolini qui, dans les tranchées, s’est sacrifié pour la nation en connaissant la faim. Il y a enfin la jeunesse de François et sa participation aux guerres communales, avant sa conversion à la vie religieuse : chez Ardali, tout le modèle de la virilité fasciste s’y trouverait déjà 5.

Cette greffe clérico-fasciste qui configure une nouvelle identité de saint François est-elle une commande du nouveau pouvoir ou s’inscrit-elle dans des dynamiques culturelles d’en bas ?

Toute une partie de l’Église comprend spontanément le mécanisme de propagande en train de se mettre en place autour de la figure de celui qui est le dictateur et chef du fascisme et entend devenir le chef de l’État d’une nation catholique : on essaye ainsi de faire coïncider les deux systèmes de représentation et de les rendre compatibles.

Comment la renaissance du culte du saint en Italie et à Assise en particulier devient-elle un instrument aux mains du pouvoir fasciste ?

Le fascisme entend faire oublier la violence à l’origine de la dictature et donc mettre en scène un peuple qui le soutiendrait en masse. Ce n’est pas facile, car le régime n’en est qu’à ses débuts et la guerre civile est encore récente : une grande partie des catholiques ainsi que les socialistes – en somme, la majorité de la population italienne – savent à quoi s’en tenir à l’égard du fascisme. Utiliser François et les festivités de 1926 est donc un moyen, peu coûteux de prétendre que les foules, que l’on sait devoir être considérables, se rassemblent aussi sous la bannière du fascisme.

Et c’est là qu’il y a une transaction : Mussolini fait du 4 octobre un jour férié et débloque trois millions de lires, notamment pour la construction d’un orphelinat, installé juste à côté de la basilique. La première pierre en est posée le 28 octobre 1925, c’est-à-dire le jour anniversaire de la marche sur Rome. On voit là à l’œuvre la tentative de fusionner les deux mémoires, celle de François et celle du régime, ce dernier se présentant comme le continuateur de l’œuvre du premier. Il y a aussi la rénovation de la basilique et de toute la ville, avec notamment la construction d’hôtels pour pouvoir accueillir les pèlerins pendant les festivités. 

Et cela fonctionne. Le succès des festivités, c’est en grande partie le régime fasciste qui le rend possible. L’Église n’aurait pas eu les moyens financiers de préparer la ville d’Assise à recevoir un afflux touristique aussi important – un million et demi de visiteurs entre 1925 et 1927. C’est à la fois un tourisme patrimonial et un tourisme religieux. Le visage d’Assise tel que nous le connaissons aujourd’hui a été en grande partie façonné dans les années 1926-1927, la ville est rénovée avec le souci d’en accentuer le caractère médiéval. C’est quelque chose que les fascistes étendent ensuite à toute la Toscane, au début des années 1930. Au-delà du tourisme religieux, il s’agit aussi de gagner de l’argent : démocratiser le Grand Tour et en orienter les flux.

Mussolini cherche-t-il à capter l’aura du saint ? Se fait-il prince thaumaturge ou alter Christus ?

Du côté de la propagande qui construit la figure du Duce, on trouve, la même année, la biographie de Mussolini publiée au mois de juin par Margherita Sarfatti (1880-1961), sa maîtresse, ou du moins sa muse : Dux, dont le titre renvoie au thème de la restauratio imperii.

Sarfatti évoque des femmes des Abruzzes qui, lors d’une visite de Mussolini, veulent le toucher. En Sicile, on l’invoque ensuite pour entrer en contact avec les morts : en tant qu’ancien combattant, il devient la figure de l’intercesseur auprès des soldats tombés pendant la Première Guerre mondiale. Les deux fonctions classiques du saint, le thaumaturge et l’intercesseur avec les morts, sont donc mises en avant, en filigrane, par Sarfatti.

Jusqu’à la fin du régime, une part importante de la propagande tournera autour de cette figure de nouvel alter Christus, capable de faire des miracles 6. Il y a, par exemple, les enfants malades qui recouvrent la santé parce que leurs parents ont placé une photographie du Duce sous leur oreiller ; en 1936, des sourds-muets retrouvent la parole pour jurer fidélité au fondateur de l’Empire ; ou bien des femmes enceintes qui fixent le portrait de Mussolini accroché au mur pour en transmettre les vertus à leurs futurs enfants. 

Le parallèle avec François, en 1926, n’est donc que le début de cette entreprise de captation de sa légitimité. L’historien Emilio Gentile, dans Il culto del littorio, a précisément décrit les différents registres de la propagande autour de la figure de Mussolini. On en retient souvent, et à juste titre, la dimension nationaliste 7 et la récupération de la romanité. Mais on oublie parfois le troisième pan, important, de cette propagande, qui recycle des éléments de la religiosité populaire qui ont trait au culte des saints.

Quel écho cette opération rencontre-t-elle auprès de Pie XI, lui-même tertiaire franciscain, alors obnubilé par la question romaine ? 

Cette dimension ne plaît pas au Saint-Siège, mais il ne dira rien. On le lit entre les lignes dans les deux publications qui en sont les plus proches, L’Osservatore Romano et La Civiltà Cattolica, la revue intellectuelle des jésuites. Pour l’Église, François est d’abord un symbole universel d’amour et de paix, mais aussi d’obéissance totale à l’Église. Dans le projet de societas christiana des intransigeants, qui sont majoritaires dans le catholicisme italien, on souligne toujours que François n’a pas quitté l’Église, qu’il est resté fidèle au pape et donc qu’il n’est donc pas un hérétique.

Le versant nationaliste et emphatique développé par le fascisme, suscite par conséquent des réticences. Dans l’encyclique Rite expiatis, publiée en avril 1926 en vue des commémorations, Pie XI engage les fidèles à fuir « cette figure imaginaire que les partisans des erreurs modernes se font volontiers du saint ». Cela renvoie évidemment à la tradition antimoderniste des intransigeants, dès sa première encyclique, Ubi arcano Dei consilio, Pie XI condamnait, dans la continuité du Syllabus de 1864, le « nationalisme immodéré ». 

Pour l’Église, le juste amour de la patrie ne doit pas être confondu avec le nationalisme guerrier. Cette encyclique montre déjà que l’Église, si elle noue un rapport diplomatique avec le régime fasciste pour régler la question romaine, n’entend rien céder sur le plan doctrinal ni sur l’autorité spirituelle du pape.

Ces oppositions apparaîtront plus nettement dans les années 1930, avec l’encyclique Divini illius Magistri sur l’éducation de la jeunesse du 31 décembre 1929 et le conflit de 1931 autour de l’Action catholique (Non abbiamo bisogno), puis avec les problèmes concernant le racisme et la législation antisémite de 1938. 

La proclamation de François comme saint patron de l’Italie par Pie XII en 1939 est, en fin de compte, une manière de s’opposer au régime. François est alors reproposé comme symbole d’amour et de paix, et non pas comme un saint guerrier et nationaliste. C’est une manière de refermer la parenthèse d’un saint récupéré temporairement par les fascistes pendant une quinzaine d’années et de revenir à la position traditionnelle de l’Église sur François et notamment au fait que, selon elle, l’Italie, comme nation catholique, se doit d’abord d’obéir au Saint-Siège.

Par le jeu des anniversaires, et des coïncidences, que vous inspire la volonté de Giorgia Meloni de marquer à son tour de son empreinte le calendrier national en réinstaurant ce jour férié ? 

Il faut à mon avis garder deux éléments à l’esprit à propos de la stratégie politique de Giorgia Meloni. La première concerne sa position dominante, actuellement, au sein de la coalition des droites au pouvoir. Cette coalition est composée de trois pôles qui chacun, à tour de rôle, a été dominant : d’abord les libéraux, au sens économique du terme, qui se sont longtemps reconnus dans Silvio Berlusconi, puis la Ligue, anciennement du Nord, avec Matteo Salvini, et enfin la droite nationaliste, héritière du néo-fascisme, avec Meloni. 

Dans les rapports de force entre ces trois courants de la droite italienne, la question du vote catholique est très importante. Lorsque la Démocratie chrétienne a éclaté au début des années 1990, le vote catholique s’est, grosso modo, réparti à parts à peu près égales entre la gauche – cela a donné la Margherita, incarnée par Romano Prodi, qui a fini par fusionner avec les Démocrates de gauche, héritiers à leur tour du Parti communiste, pour former le Parti démocrate – et la droite. 

Or les catholiques constituent un électorat qui vote davantage que d’autres segments de la population et qui reste capable de se mobiliser pour ce qui reste le plus important à ses yeux, à savoir que l’organisation de la société doit suivre, peu ou prou, les préceptes de l’Évangile. Cet intransigeantisme catholique évolue bien sûr, notamment chez ceux qui votent désormais à gauche, où le catholicisme libéral, qui tend à considérer la foi comme une affaire de piété individuelle, progresse depuis les années 1960, lentement d’abord, puis de manière plus prononcée à la fin du XXe siècle. 

Dans la compétition que se livrent les trois composantes de la droite italienne, Giorgia Meloni a fait le pari que le soutien d’un vote catholique resté intransigeant serait décisif pour prendre le dessus sur ses concurrents. Elle a même construit son ascension politique sur cette dimension – c’est le célèbre passage de son discours du 19 octobre 2019 à Rome : « Je suis Giorgia, je suis une femme, je suis une mère, je suis italienne, je suis chrétienne ». 

Elle a cherché à se présenter comme la meilleure représentante d’un certain national-catholicisme en réinvestissant des thèmes caractéristiques de l’intransigeantisme catholique de la guerre froide mais adaptés à la situation actuelle. Elle réactive en quelque sorte le syndrome de Lépante. Dans l’Italie de Pie XII, il s’agissait d’un slogan aux accents apocalyptiques indiquant que la civilisation chrétienne était menacée dans son cœur par les nouveaux barbares communistes venus de l’Est. Au XXIe siècle, cette Italie catholique serait de nouveau au bord d’être envahie, mais cette fois-ci par les musulmans, comme l’Occident chrétien l’aurait été par les Ottomans au XVIe siècle. Meloni s’est ainsi construite politiquement comme la meilleure défenseure d’une catholicité identifiée à la nation italienne et en passe d’être submergée. 

Que révèle cet événement sur les rapports entre Meloni et Mussolini ? Suggère-t-il une continuité historique avec le fascisme, que Meloni a pourtant clairement et à plusieurs reprises désavoué ?

Pour prendre le dessus sur ses adversaires politiques à droite, Meloni a puisé dans la culture politique dont elle est issue, marquée notamment par un rapport opportuniste, voire cynique sur le plan du rapport à la religion. C’était déjà le ressort utilisé par Mussolini au début des années 1920, lui qui venait de l’anticléricalisme socialiste, pour arriver au pouvoir et ensuite le consolider. 

Cette instrumentalisation de l’Église et de la religion catholique était moins centrale chez les courants de la droite depuis les années 1990, que ce soit chez Bossi, le prédécesseur de Salvini ou Berlusconi. Ce dernier a toujours préféré se réclamer de l’anticommunisme, mais un anticommunisme dont la matrice religieuse avait été désactivée ou du moins n’était pas particulièrement mise en avant. 

Sous Berlusconi notamment, les relations entre le Saint-Siège et le gouvernement ont parfois été complexes et se sont même franchement détériorées à la fin des années 2000, en raison des scandales de mœurs qui ont éclaboussé le leader de Forza Italia et d’un certain nombre de plaisanteries jugées blasphématoires par le Vatican. Chez Giorgia Meloni en revanche, l’idée de se concilier l’Église est primordiale : il s’agit de lui donner suffisamment, au moins symboliquement, pour qu’elle reste neutre vis-à-vis du nouveau pouvoir en place. 

Quel saint François les droites italiennes actuelles mettent-elles en avant ? Comment s’accommodent-elles des autres images que l’on connaît : le saint patron des animaux et de l’écologie, précurseur de l’œcuménisme, pauvre parmi les pauvres, et que le pape François a notamment mis sur le devant de la scène, avec notamment son encyclique Laudato si qui s’ouvre avec une citation du Cantique des créatures ?

La parabole franciscaine est d’une richesse quasiment inépuisable. Le Cantique des créatures peut évidemment être lu aujourd’hui dans une optique écologique, autour du respect de la Création. Il en va de même en ce qui concerne l’œcuménisme. Meloni, tout à son catholicisme défensif, voire de reconquista, interprète évidemment le voyage de François en Terre sainte et sa rencontre avec le sultan al-Kamil en 1219 dans une perspective offensive de conversion des infidèles. Mais cette lecture se heurte à une autre, bien enracinée et renforcée par Vatican II, qui y voit au contraire la volonté d’une coexistence pacifique entre les religions, à l’enseigne de la fraternité universelle. 

La figure de François se prête bien sûr à une multitude d’interprétations. Néanmoins, l’interprétation traditionnelle de l’Église, centrée sur un message de paix, me semble mieux enracinée et, partant, plus convaincante que celle qui en fait un guerrier. Saint François est celui qui renonce à l’héritage de son père et se dépouille de ses vêtements devant l’évêque d’Assise, pas celui qui prend l’épée pour aller combattre contre les troupes de Spolète ou de Pérouse. 

Au bout du compte, Meloni s’inscrit dans une tradition devenue elle aussi classique, celle de la nationalisation du saint, qui remonte au XIXe siècle, que la rhétorique du régime fasciste avait déjà tenté d’infléchir dans un sens agressif. Tout dépend du type de nationalisme dont on se réclame : un nationalisme ouvert ou d’exclusion. Sur ce point, l’interprétation que choisit d’endosser l’actuelle présidente du Conseil, n’est pas sans danger semble dangereuse pour sa propre trajectoire politique. 

En quel sens ?

François appartient à beaucoup de monde, au sens où la mémoire franciscaine s’est constituée par la sédimentation de plusieurs couches mémorielles : celles de l’Église, depuis le XIIIe siècle, mais aussi celles du mouvement socialiste, qui ont été métabolisées par l’aile gauche de la Démocratie chrétienne, par ceux qu’on appelle en France les chrétiens de gauche et qu’on a longtemps appelés en Italie les cattocomunisti. Pour eux aussi, le Poverello reste une figure centrale de l’expression de leur foi. Essayer d’hégémoniser et de s’approprier François, en imposant sa présence à une commémoration religieuse peut aussi sonner comme un aveu de faiblesse. 

La majorité des catholiques italiens comprendront très bien ce qu’elle cherche à faire et ne lui en sauront pas forcément gré. Elle n’y va pas humblement, au service du message de François, mais comme une cheffe de parti qui veut défendre sa propre lecture de la légende franciscaine. 

Qu’elle se déplace à Assise aujourd’hui n’est d’ailleurs pas anodin : même Mussolini ne l’avait pas fait il y a cent ans et il avait préféré se mettre en scène à Rome, écoutant humblement les retransmissions radiophoniques des festivités, comme s’il se mettait au service de l’Église. 

Nous avons surtout exploré la dimension politique de la mémoire de saint François. Qu’en est-il des autres figures de la culture italienne et notamment dans le cinéma italien ? Que reste-t-il de Rossellini (Les Onze Fioretti de François d’Assise, 1950) et de Pasolini (Des oiseaux petits et gros, 1966) dans notre perception contemporaine du Poverello ?

La figure de François apparaît dans la production cinématographique italienne dès ses débuts, ce qui donne la mesure de l’extrême popularité du saint d’Assise. Le premier film, San Francesco il poverello d’Assisi d’Enrico Guazzoni date de 1911. Le deuxième, Frate Sole d’Ugo Falena, remonte à 1918 et s’inscrit dans un contexte particulier, celui d’une véritable épidémie de christomimétisme, dont l’exemple le plus célèbre est Padre Pio de Pietrelcina, qui aurait reçu les stigmates au mois de septembre de cette année-là, à peu près le même jour que son illustre prédécesseur de 1224, ce qui n’est évidemment pas un hasard. 

Les anthropologues du religieux ont interprété cette multiplication de miracles reproduisant la légende franciscaine comme une compensation symbolique de l’expérience de la mort de masse dans les tranchées, traumatisme tellement puissant qu’il nécessitait de recourir à une catégorie de miracle littéralement extraordinaire. 

Puis, à l’occasion du 700e anniversaire de 1926, Giulio Antamoro réalise Frate Francesco, sorti en 1927, dont la facture romantique suscite des réserves chez les franciscains, par exemple avec le père Vittorino Facchinetti qui, en réaction, lance la première prédication radiophonique, destinée à durer trois ans, centrée sur la vie réelle de François. En 1929, le capucin Theodosio Da Voltri prend sa suite, mais dans un sens nationaliste fascisant, ce qui ne contribua pas à améliorer les relations entre les deux ordres. 

En 1950, le film de Roberto Rossellini relève quant à lui de la veine néoréaliste. Ce qui me semble intéressant dans ces différentes productions est que la figure de François représente un recours dès qu’il s’agit de parler de la nation et du peuple italiens, ce qui montre à quel point la nationalisation du saint, inaugurée au XIXe siècle, a fonctionné et a été digérée par la société italienne, chaque cinéaste retraduisant François dans sa propre grammaire esthétique. 

Jusqu’au film de Pasolini, qui est d’abord une méditation pessimiste sur la destruction d’une Italie ancestrale et paysanne par la modernité urbaine et industrielle, avec les deux anti-héros errant dans des paysages de banlieue inachevée où se perd le sens de la vie. Pasolini met cette réflexion en lien avec les funérailles de Palmiro Togliatti, le secrétaire général du Parti communiste mort en 1964, dont les images scandent le récit à intervalles réguliers. 

Les deux fils narratifs sont en effet complémentaires : avec la mort de Togliatti se clôt, selon le cinéaste, une ère de l’histoire du Parti communiste, celle d’un parti puissant capable de s’opposer aux transformations à l’œuvre dans la société italienne et donc la capacité de s’opposer à l’avènement du règne de la consommation commerciale. Dans cette vision apocalyptique, qui Pasolini choisit-il de convoquer ? François, celui qui savait parler aux oiseaux et qui pouvait donc faire entrer le surnaturel dans la vie. Désormais, plus personne ne sera capable de le faire et les deux héros n’écoutent plus les coassements d’avertissement du corbeau qui les accompagnent — ils finissent d’ailleurs par le dévorer —, perdus qu’ils sont dans un pays qui a renoncé à son âme.

Sources
  1. La question romaine désigne les conflits opposant le Saint-Siège et la monarchie constitutionnelle italienne, en particulier la question du pouvoir temporel du pape à la suite de la prise de Rome en 1870. Elle est définitivement résolue par la signature des accords du Latran, le 11 février 1929, dont un texte reconnaît la souveraineté pontificale sur l’État de la Cité du Vatican.
  2. Expression de don Luigi Sturzo, secrétaire politique du Parti populaire italien. Après la marche sur Rome, il désigne ainsi les catholiques qui se rallient à Mussolini. Il s’agit d’abord des anciens « clérico-modérés », issus de la bourgeoisie et de l’aristocratie terrienne. Fidèles au pape, mais socialement conservateurs, ils font le même choix de classe que les élites libérales. Pie XI est issu de ce milieu lombard. La quasi-totalité de l’épiscopat soutient également le fascisme, par antisocialisme et par souci de l’ordre. Une nouvelle génération, formée à la Federazione Universitaria Cattolica Italiana (FUCI) auprès de Montini, rompra avec ce choix et fondera la Démocratie chrétienne.
  3. Le néo-guelfisme désigne un mouvement culturel et politique qui visait, dans l’Italie du XIXe siècle, à restaurer une forme de théocratie pontificale à l’échelle nationale. En 1843, le Turinois Vincenzo Gioberti proposa de créer une confédération italienne sous la présidence de Pie IX.
  4. Voir Sandra Migliore, Mistica povertà. Riscritture francescane fra Otto e Novecento, Rome, Istituto Storico dei Cappucini, 2001.
  5. Sur tous ces points, voir Davide Recchi, Santi in camicia nera. Il Medioevo francescano nell’Italia fascista, Milan, Edizioni Biblioteca Francescana, 2026 et Tommaso Caliò, Roberto Rusconi (dir.), San Francesco d’Italia. Santità e identità nazionale, Rome, Viella, 2011.
  6. Sergio Luzzatto, L’immagine del Duce. Mussolini nelle fotografie dell’Istituto Luce, Rome, Editori Riuniti, 2001.
  7. Emilio Gentile, Il culto del littorio. La sacralizzazione della politica nell’Italia fascista, Rome-Bari, Laterza, 1993.

Un Borges inédit

« J’attends tout de l’Europe. Que peut-on attendre de la périphérie ? Les États-Unis et la Russie en font aussi partie. C’est à vous de nous sauver. »