Essais

Que devient une femme ?

À cinquante-huit ans, Gloria Origgi a entrepris d’écrire une ego-philosophie de la ménopause. Pourquoi ?

Entretien avec

Gloria Origgi

Date

L’ego-histoire, on connaît. Mais est-il bien orthodoxe de philosopher sur un phénomène qui vous concerne au premier chef ? Gloria Origgi n’y voit aucune objection de méthode. On choisit ses thèmes parce qu’ils sont liés à sa propre histoire, à sa propre vie. Pour Gloria Origgi, la ménopause est l’expérience la plus partagée de la féminité. La grossesse ne l’est pas : énormément de femmes se considèrent, à juste titre, pleinement femmes sans l’avoir vécue. L’avortement, la violence, la domination ne concernent qu’une partie d’entre elles. La ménopause n’est peut-être pas tout à fait universelle, puisque les femmes trans ne la traversent pas, mais à cette exception près, la grande majorité des femmes la connaîtront. C’est pourquoi elle méritait sa place dans la littérature philosophique consacrée aux expériences féminines. Or le sujet restait largement délaissé 1.

Les âges de la femme

L’introduction prévient : ce n’est ni un livre de développement personnel, ni un ouvrage scientifique. Pas de conseils sur les compléments alimentaires ou le pilates à cinquante ans, mais une phénoménologie de cette expérience qui dure une dizaine d’années et bouleverse le corps, le cerveau et le rapport aux autres.

Il y a d’abord un âge qui va des premières règles à la ménopause, celui de la fertilité, où une femme, dans ses rencontres et ses relations, se pose la question de la reproduction. Vient ensuite une phase de turbulences hormonales assez longue, jusqu’à dix ans, pendant laquelle la production d’hormones perd peu à peu son rythme. C’est une expérience que l’on vit intensément, mais que l’on pense très rarement. Et puis il y a la post-ménopause, où les turbulences s’apaisent nettement. On le dit pour rassurer celles qui la traversent : beaucoup de symptômes disparaissent.

Pour Gloria Origgi, c’est une vraie différence entre les femmes et les hommes. On parle volontiers d’andropause, mais ce n’est pas la même expérience :  « Chez l’homme, c’est un ralentissement de la production de testostérone, pas un véritable bouleversement de l’existence. La ménopause, c’est un orchestre hormonal qui a perdu son chef. D’ordinaire, on la vit comme une date de péremption. Pour moi, c’est une période passionnante. Les femmes vivent encore trente ans après leur ménopause : c’est bien la preuve qu’elles ne sont pas là pour faire des enfants. »

Des reines qui ont perdu leur royaume

La médecine n’a pas toujours été plus attentive, rappelle le livre. Aristote savait que les règles cessaient entre quarante et cinquante ans, mais l’Antiquité expliquait les maux de cet âge par des humeurs qui, faute d’être expulsées, pourrissaient dans le corps. En 1787, le médecin Jeannet des Longrois compare les femmes ménopausées à des « reines qui avaient perdu leur royaume ». En 1821, Gardanne impose le mot « ménopause » pour remplacer un fouillis d’expressions parmi lesquelles « enfer des femmes », « hiver des femmes » ou « mort du sexe ». Les hormones arrivent tard : le mot n’apparaît qu’en 1905, lors des conférences du physiologiste Ernest Starling, sur la suggestion mi-sérieuse mi-plaisante d’un collègue helléniste, au cours d’un dîner. L’hypophyse, chef d’orchestre du système, était connue depuis Galien, mais des savants de la stature de Galilée lui prêtaient pour fonction de produire le mucus nasal. Les œstrogènes ne sont isolés qu’en 1929. Conclusion : on a scruté les étoiles avant d’étudier le corps des femmes.

La ménopause a longtemps été confondue avec la vieillesse, explique Gloria Origgi, et la fin de la fertilité avec la fin tout court. Heureusement, on est sur cette terre pour faire autre chose qu’être fertile. C’est le passage vers l’âge mûr, un âge qui dure, on parle de trente ans, et dans lequel la femme se réalisera autrement. « Je m’étonne qu’aucune pensée féministe ne s’en soit emparée, alors que l’un des grands enjeux du féminisme a été de définir la femme indépendamment de sa fonction reproductrice. »

Reste le sexe. Faire l’amour devient plus compliqué. Après cinquante ans, le faire toutes les nuits est sans doute moins confortable, et moins prioritaire. « C’est probablement vrai des hommes comme des femmes, dit-elle. » Pendant la périménopause, le désir baisse effectivement, mais il connaît aussi des regains. Elle cite À quatre pattes de Miranda July, dont l’héroïne, en pleine périménopause, découvre en chemin une passion dont elle ne se serait jamais crue capable. Et puis, comme le disait Gloria Steinem, il existe une différence fondamentale entre les femmes et les hommes. Les hommes sont très rebelles dans leur jeunesse, puis deviennent plutôt conservateurs. Les femmes sont plutôt dociles dans leur jeunesse, disponibles pour des rôles traditionnels, et deviennent d’incroyables rebelles en vieillissant. « Je me reconnais assez là-dedans », ajoute-t-elle : « on est plus gentille quand on est jeune. Les trajectoires se croisent, si bien qu’une femme et un homme d’un certain âge ne se rencontrent plus. Et si l’homme va chercher une femme plus jeune, ce n’est peut-être pas seulement parce qu’elle est fertile ou plus belle, mais parce qu’elle est plus docile, qu’elle n’est pas dans sa phase rebelle, sorcière à tout prix. »

Gloria Steinem, disparue le 2 septembre, s’est mariée pour la première fois à soixante-six ans. À cet âge, son charme tenait évidemment aussi à son autorité intellectuelle, à son capital symbolique, à son prestige.

Devient-on un homme ?

Le livre s’attarde sur un sketch de l’humoriste américaine Wanda Sykes : en vieillissant, elle ne s’excuse plus, ne remercie plus, se fiche de tout, et elle l’explique par la chute des œstrogènes. Conclusion du sketch : plus on vieillit, plus on devient un homme. Gloria Origgi n’y croit pas. « C’est biologiquement faux : que nos œstrogènes baissent ne signifie pas que notre testostérone augmente. Elle baisse aussi, c’est toute la production hormonale qui diminue. Je dirais plutôt qu’on devient un peu plus queer : un peu moins définies par les rapports de domination, par la séduction toxique. C’est une chance extraordinaire, et cela pourrait nourrir des formes de solidarité entre hommes et femmes d’un certain âge. »

Le chapitre sur le cerveau emprunte son titre à Woody Allen, qui en faisait son deuxième organe préféré. S’appuyant sur les travaux de la neuroscientifique Lisa Mosconi, Gloria Origgi explique que la ménopause commence là-haut : « C’est le cerveau qui établit la connexion avec les ovaires et rend possible la production d’œstrogènes. Pendant la ménopause, il se transforme, et les fonctions liées à la grossesse et à la maternité s’éteignent réellement. C’est un vrai changement : on n’est plus tout à fait la même personne qu’avant. » Le livre ajoute que ce cerveau reconfiguré serait plus concentré, plus stable, et plus indulgent, surtout envers soi-même.

Des grands-mères et des orques

Pourquoi la ménopause ? Les biologistes de l’évolution ont proposé l’« hypothèse de la grand-mère » : libérées de leurs propres enfants, les femmes aideraient à élever ceux des autres. Gloria Origgi n’est pas convaincue. « Chez les orques, dont la vie post-fertile est la plus longue, les femelles âgées ne gardent pas les petits : elles dirigent la chasse. » Elle raille une théorie selon laquelle, après s’être épuisée chez soi, on irait s’épuiser chez les autres. Et elle avance sa propre hypothèse, en reconnaissant volontiers qu’elle est sans preuve : la ménopause comme invention biologique d’une manière queer d’être au monde. « Le corps n’a jamais vraiment intéressé les philosophes, et celui des femmes encore moins. Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe, parlait de la ménopause comme d’une mutilation. Pour sa génération, la ménopause se confondait avec la vieillesse, pour des raisons sociales aussi : les femmes avaient des rôles plus domestiques, plus traditionnels, et la ménopause survenait quand elles en avaient fait le tour, quand les enfants commençaient à grandir. Depuis ma génération, les femmes sont beaucoup plus présentes dans le monde du travail, l’âge moyen de la grossesse a reculé, et les premiers symptômes apparaissent à quarante-cinq, quarante-six ans, à un âge où elles ne se sentent pas vieilles et où la société ne les considère pas comme telles. »

S’y ajoute un exercice d’équilibre philosophique. « Depuis Beauvoir, les femmes n’aiment pas être définies par leurs fonctions biologiques. On ne naît pas femme, on le devient, parce que la société impose des rôles et des rapports de force. S’intéresser à la ménopause, c’est d’une certaine façon ramener l’être femme à la biologie. » C’est pour cela que la pensée féministe ne lui a pas fait de place. Mais la demande a changé. « Les femmes, qui ont désormais plus d’argent et plus de pouvoir social, veulent être prises au sérieux. La ménopause est devenue un sujet de société parce que les femmes ont le pouvoir de l’exiger. »

L’ère de l’invisibilité

La liberté conquise se paierait d’invisibilité. « Le jeu du miroir social touche les hommes comme les femmes, mais dans la relation hétérosexuelle, c’est la femme qui est l’objet du regard, et elle cherche à répondre aux attentes de l’homme. Surtout quand on est jeune, on a cette habitude un peu docile de se montrer telle que les hommes veulent nous voir. Toutes les femmes remarquent que quelque chose se brise vers la fin de la quarantaine, autour de l’âge moyen de la ménopause, cinquante et un ans. On n’est plus regardée, et on ressent une forme d’injustice, parce qu’on a l’impression que cela n’arrive pas aux hommes. Dans le milieu universitaire une certaine invisibilité physique aide plutôt à être prise au sérieux pour ses idées, et non pour ses jambes. »

Mais ce désir d’être vue, était-ce le nôtre, ou celui des autres, que nous avions intériorisé ? se demande Gloria Origgi. « Ce besoin de plaire, le voulions-nous vraiment ? Il peut y avoir quelque chose de révolutionnaire à se dire : je n’ai pas besoin d’être désirée de cette façon-là, je peux essayer de l’être autrement. Ça ne marche pas à tous les coups. Mais rien dans la nature n’impose qu’un homme d’un certain âge, doté d’un pouvoir symbolique, reste séduisant, et qu’une femme dans la même situation le soit moins. Ces rôles vont évoluer pour les générations futures. À vouloir à tout prix paraître jeune, on échoue. Si l’on accepte cette transformation, le fait de devenir un peu autre chose, c’est une belle période de la vie. »

Pour penser ce basculement, le livre convoque la philosophe Laurie Ann Paul et son « cas du vampire » : peut-on choisir rationnellement de devenir une créature dont on ignore tout des préférences futures ? La ménopause est une expérience de ce type, à ceci près qu’on ne la choisit pas. Et pour figurer le point d’arrivée, Gloria Origgi recommande le second volet de Dune de Denis Villeneuve, ne serait-ce que pour les Révérendes Mères du Bene Gesserit : voilées, invisibles et puissantes.

Une erreur scientifique

Une grande étude menée aux États-Unis au tournant des années 2000 a établi des corrélations entre le traitement hormonal substitutif et une hausse des cancers du sein. Cela a provoqué une panique générale, et les prescriptions se sont effondrées dans le monde entier. En France, seules 2,5 % des femmes sont aujourd’hui sous traitement. Or ces résultats se sont révélés en grande partie erronés.

Cette étude, la Women’s Health Initiative, portait sur des femmes âgées en moyenne de soixante-trois ans, traitées avec des œstrogènes d’origine équine. Plusieurs de ses auteurs sont revenus sur leurs conclusions en 2024, et la FDA a fait retirer en 2026 les avertissements qui figuraient sur les boîtes. Le sujet passionne Gloria Origgi, qui est d’abord philosophe des sciences de formation. « C’est comme l’affaire du vaccin prétendument responsable de l’autisme : une erreur scientifique aux conséquences immenses sur la vie des femmes. Sans traitement, elles s’exposent bien davantage aux principales menaces pour leur santé, les maladies cardiovasculaires et l’ostéoporose, qu’au cancer. En France, les maladies cardiovasculaires tuent chaque année plus de soixante-quinze mille femmes, contre douze mille pour le cancer du sein. »

Devenir

La conclusion revient à Beauvoir, pour la retourner. « On ne naît pas femme, on le devient », écrit Gloria Origgi, mais « parce qu’être femme est une expérience, un parcours fait de transformations radicales et d’un temps cyclique qui ne suit pas la ligne droite des carrières. » À cinquante-huit ans, elle dit se sentir plus femme qu’à vingt. Elle suggère même, avec malice, d’attribuer le sexe non pas à la naissance mais à la fin de la vie, quand on peut voir quel parcours a été suivi. Et à la question de savoir ce que devient une femme ménopausée, elle répond : « Rien de moins qu’une femme, une femme libre. »

Sources
  1. Gloria Origgi, Philosophie de la ménopause, Flammarion, aoùt 2026.

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