Un café avec le Grand Continent

«Tout converge pour que nous soyons intranquilles» Mircea Cărtărescu

Il y a Trump et Poutine, l’IA et la disruption climatique. Et il y a un ancien couvent au-dessus du lac de Zoug où Mircea Cărtărescu écrit, lit et marche. Le plus grand écrivain roumain nous a invités dans son laboratoire pour voir le monde sans « raconter d’histoire ».

Image

© Zoé Jobin

Date

Depuis Zurich on atteint Zoug en seulement une demi-heure. À peine le temps de réaliser que l’on a quitté un lac pour un autre. Le temps est maussade en cette matinée où j’ai rendez-vous avec l’auteur de La Nostalgie et de Melancolia. Nous sommes peut-être cinq ou six à descendre du train. Depuis combien de temps Mircea Cărtărescu attend-il dans ce hall de gare déserté ? 

Je reçois, aussitôt les présentations faites, un compliment sur la qualité de mon roumain, que je ne pratique qu’exceptionnellement. Mon interlocuteur est affable et sa répartie toujours sagace. Vingt minutes à pied nous séparent du lieu — encore tenu secret — où nous pourrons nous entretenir, prévient-il. Rien, dans sa simplicité, ne trahit l’écrivain traduit dans une vingtaine de langues, lauréat du prix Formentor et dont le nom revient depuis plusieurs années, avec une insistante croissante, dans les rumeurs du Nobel. 

Guide d’un petit séjour à Zoug

J’ai le temps d’être édifié sur Zoug, lieu qui est à la fois une ville et un canton, devenu paradis fiscal pour les entreprises de la finance de la technologie. Mircea Cărtărescu y est installé depuis deux mois, grâce à une bourse de résidence de la Fondation Landis & Gyr d’une durée totale de six mois. C’est la deuxième fois qu’il bénéficie d’un soutien de la part de cette Fondation ; il garde un souvenir heureux d’une résidence à Berlin, il y a un quart de siècle, durant laquelle il put côtoyer l’écrivain Péter Esterházy. Alors que nous longeons le lac, Cărtărescu m’affirme qu’il se sent privilégié de pouvoir séjourner dans cet environnement avec d’excellentes conditions matérielles.

Le ciel gris et les nuages empêchent que la vue du mont Rigi ne ressemble à une carte postale. Pour atteindre notre objectif, nous devons traverser les rues du vieux Zoug et ses imposantes bâtisses du XVe siècle qui paraissent intactes. Escaliers et raccourcis connus de l’écrivain en résidence facilitent notre ascension jusqu’au cloître Maria Opferung. C’est là que Mircea Cărtărescu et Ioana Nicolaie — sa compagne, écrivaine elle aussi — résident, dans un lieu qui abrite d’autres auteurs et traducteurs, majoritairement issus de pays d’Europe de l’Est.

Avant de franchir le pas de la porte, Cărtărescu me raconte que la dernière sœur à avoir vécu dans les lieux est morte au mois de juin, mettant fin à la présence des Capucines, qui y étaient établies depuis le XVIIe siècle. À côté de l’entrée, il y a un petit pan de mur jaune où est niché un Christ présentant ses stigmates, pittoresquement ceint par les branches d’un poirier.

Une routine monacale

Les murs de la pièce où je suis reçu sont entièrement lambrissés. Il y a aussi une bibliothèque qui contient les ouvrages d’anciens résidents. Avant de commencer l’entretien, Ioana Nicolaie nous rejoint autour d’un café et de quelques biscuits, auxquels nous ne toucherons guère. Mircea Cărtărescu, lui, vérifie la date de péremption du lait avant d’en verser dans sa tasse. La table à laquelle nous sommes assis est justement celle où les nonnes prenaient leur repas. Je commence par lui demander à quoi ressemblent ses journées ici. À l’instar des religieuses, Cărtărescu a un emploi du temps bien réglé : « Je me lève vers huit heures du matin, travaille jusqu’à environ trois heures de l’après-midi. Ensuite vient un temps consacré à la lecture et à la promenade. Le dimanche, nous partons découvrir des villes alentour comme Zurich, Lugano, Berne ou encore Lucerne. C’est un lieu extrêmement bénéfique pour le travail. »

De Bucarest à Zoug

Les paysages lacustres et montagneux que l’on trouve en Suisse n’ont pas grand-chose à voir avec l’atmosphère urbaine de Bucarest — « ce musée de la mélancolie et de la ruine de toutes choses » — à laquelle nous a habitués l’auteur de Solénoïde et de la trilogie Orbitor. En réalité, cela fait quelques années déjà que Cărtărescu ne vit plus au cœur de la capitale roumaine, mais bien au nord de celle-ci, dans le quartier résidentiel de Pipera, plus vert et moins bétonné que Bucarest, précise-t-il. 

Alors, quand je lui demande ce qui lui inspire Zoug et la Suisse en général, il me regarde droit dans les yeux et répond : « Mon monde est un monde intérieur qui n’a pas de relation directe avec les lieux dans lesquels j’écris. Il est fait d’une combinaison de lieux et de temporalités diverses, comme dans nos rêves. Toutes mes expériences sont indirectes, passées par mes filtres intérieurs. » La géographie n’est pour lui qu’un mouvement introspectif. Dans ses livres, cet ornirisme n’est pourtant pas celui du rêve romantique ou surréaliste ; il emprunte aux sciences naturelles — biologie, physique, entomologie — pour faire de ce Bucarest défiguré par le régime de Ceaușescu une ville palimpseste, dont les couches enfouies ressurgissent. 

La conversation revient à Zoug. Il évoque alors le fait que des personnalités politiques comme Lénine, mais aussi plusieurs personnages de Dostoïevski — le prince Mychkine dans L’Idiot, ou Stavroguine dans Les Démons — ont vécu en Suisse. Il n’oublie pas ses compatriotes Tristan Tzara et Marcel Janco, parmi les fondateurs du Cabaret Voltaire, ou encore Tudor Arghezi, un poète roumain cher à ses yeux qui séjourna en Suisse dans sa jeunesse. « La Suisse aussi est une zone de mon espace mental, dont je profiterai certainement un jour », conclut-il.

Vivre « à l’intérieur de la littérature »

Il est difficile de parler d’autre chose que de littérature avec Mircea Cărtărescu, dont le nom de famille fait d’ailleurs écho au terme roumain cărturar, qui désigne le lettré, l’homme de livres. Son œuvre déploie des architectures narratives où les différentes strates du vécu se mêlent à une mémoire littéraire personnelle. « Je vis à l’intérieur de la littérature, explique-t-il ; j’aurais du mal à départager les influences mineures et majeures dans mon écriture. Je pourrais presque dire que tous les livres que j’ai lus m’ont influencé. » Dans son panthéon figurent les grands romanciers de la modernité anglaise et viennoise, mais surtout les auteurs du postmodernisme américain tels que William H. Gass et Thomas Pynchon. Côté roumain, il cite le poète Nichita Stănescu. 

Initialement, je l’avais interrogé sur la comparaison insistante que la critique établit entre son œuvre et celle de l’auteur de La Métamorphose. Sa réponse tempère l’analogie : « Kafka a influencé tout le monde. On ne peut pas le lire sans que cela change notre vie. Mais il faut se souvenir qu’il a été un immense écrivain précisément parce qu’il ne voulait pas en être un. » D’un autre côté, il y a le parallèle avec Proust, en vertu d’une écriture du flux de conscience « qui, superficiellement, aurais-je tendance à dire, ressemble à la méthode proustienne ; il est difficile de concevoir une telle combinaison, c’est pourquoi je suis toujours sceptique face à ces références ». Le débit de parole de mon interlocuteur est constant, il semble ne jamais hésiter dans la direction que prennent ses réponses. Il enchaîne : « La différence fondamentale, c’est que moi je ne souhaite pas raconter des histoires. Je ne cherche pas à décrire des personnages, à traiter de divorces ou de triangles amoureux, d’événements politiques ou sociaux. Ces dimensions existent dans mon œuvre mais jamais frontalement. Au premier plan, il y a plutôt la vie de la littérature, qui se confond avec ma vie personnelle. » C’est en partie le sujet de Texistența (2026), un livre d’aphorismes où il est question de ce « processus symbiotique », tout juste paru chez son éditeur bucarestois de toujours, Humanitas.

Janus bifrons 

Entre deux gorgées d’un café qui devient tiède, la discussion nous amène à Théodoros, son dernier ouvrage traduit en français par Laure Hinckel pour les éditions Noir sur Blanc. Ce roman emmène le lecteur au XIXe siècle, sur les traces d’un héros parti de Valachie pour devenir empereur d’Éthiopie. C’est un livre qui s’éloigne de l’époque contemporaine et de la matière biographique qui caractérise les autres ouvrages de l’auteur.

Il est cependant lié à un livre plus ancien, intitulé Le Levant. Publié en 1990, ce poème épique retrace les péripéties de Manoil, un jeune Valaque parti libérer son pays du joug ottoman. Derrière cette aventure se cachait une parodie de la littérature roumaine, chaque chant empruntant le style d’une époque différente. Une pulsion réflexive semblable a motivé l’écriture de ce nouveau roman qui met en lumière « les valeurs et vertus de la langue roumaine », en mobilisant notamment des registres archaïques ou bibliques. Cet hommage à la langue roumaine est aussi un clin d’œil à l’Orient : « À l’image d’un Janus bifrons, les Roumains ont le privilège d’appartenir à un idéal européen, mais aussi à des héritages balkaniques, orientaux, voire byzantins, qui existent en nous et demandent à s’exprimer. Ces pressions extérieures, linguistiques et historiques m’ont poussé à entreprendre une descente psychanalytique dans mon passé et dans l’inconscient collectif. »

Veillant à ne pas se contredire sur sa réticence à raconter des histoires, Cărtărescu affirme que Théodoros est un roman « pseudo-historique », dont le sujet serait précisément le roman historique. « Je n’ai pas écrit au sujet de l’empereur Tewodros, j’ai écrit sur la littérature », martèle-t-il. Il témoigne ensuite du plaisir presque enfantin qu’il a eu à mettre en place cette intrication de plusieurs mondes, « un mélange entre les Mille et Une Nuits et le roman postmoderne ». Le résultat, dit-il, est construit comme « un mécanisme horloger, avec ses nombreux rouages, qui ne peuvent fonctionner qu’ensemble. » La métaphore est bien sentie, d’autant plus heureuse qu’elle semble involontaire.

Il cherche cependant encore le mot de la fin au sujet de ce livre et, comme à son habitude, ne se fait pas attendre : « Bien évidemment, Théodoros est un roman très ambitieux. J’ai voulu y représenter un certain archétype du tyran, dans lequel devraient se reconnaître tous les tyrans, depuis ceux de l’Antiquité jusqu’aux monstres qui apparaissent aujourd’hui de tous côtés, les ‘mauvais garçons’ du monde géopolitique contemporain. » L’auteur roumain s’inscrit dans une lignée de romanciers ayant su capter l’essence du tyran, au premier rang desquels figurent plusieurs écrivains sud-américains. Cărtărescu convoque notamment Alejo Carpentier et son Recours de la méthode, L’Automne du patriarche de García Márquez ou La Fête au Bouc de Vargas Llosa.

Le laboratoire géopolitique roumain

On croirait ces tyrans lointains. Je lui demande s’il est préoccupé par la proximité géographique de son pays avec l’Ukraine et par la menace russe qui plane sur cette partie de l’Europe. Certains pensent même que l’invasion russe de la Roumanie a déjà commencé. Il boit une gorgée d’eau, puis se lance dans une réponse qui déborde rapidement le seul cadre roumain : la Russie est, selon lui, « un grand danger pour l’Europe ». Un danger qui ne date pas de Poutine, mais s’inscrit dans une histoire impériale, fondée sur l’agression. La Russie actuelle, héritière de la Russie tsariste, poursuit cette logique aussi bien par la guerre ouverte en Ukraine que par des moyens hybrides : déstabilisation des pays voisins, ingérences électorales. Il évoque à ce sujet les soupçons qui ont entouré les dernières élections roumaines avec l’explosion de Călin Georgescu, le candidat d’extrême droite soutenu par Moscou et Washington, mais aussi le Brexit. 

Pour que cette dynamique cesse, la Russie doit, dit-il, « passer à une autre expérience politique », fondamentalement différente de celle qu’elle cultive depuis des siècles et qui s’est révélée délétère pour les Russes eux-mêmes. Mais à cette menace s’ajoute une autre, venue cette fois de l’autre côté de l’Atlantique : l’Amérique de Donald Trump ne serait désormais « ni amie ni alliée » de l’Europe. Cărtărescu dénonce notamment le rapprochement entre Washington et Moscou, dont la visite de Volodymyr Zelensky dans le Bureau ovale lui apparaît comme un symptôme. L’Europe, laissée seule face à cette nouvelle configuration, doit à présent trouver les moyens de traverser ce moment.

Et comme si ces inquiétudes ne suffisaient pas, Cărtărescu élargit le tableau aux autres crises qui traversent le monde : le réchauffement climatique, mais aussi la montée en puissance de l’intelligence artificielle. « C’est comme si tout convergeait pour que nous soyons intranquilles et inquiets », constate-t-il avec résignation, avant de conclure : « Il ne reste alors qu’à vivre au jour le jour, avec la menace toujours présente du cauchemar. »

Un idéal inatteignable

Reste la littérature et le désir d’expérimenter de nouvelles formes. À l’occasion du lancement de Texistența, Cărtărescu a affirmé que ce livre était une « tentative de redevenir un auteur de niche ». Dans cette perspective, je lui demande s’il ne rêve pas parfois d’être plus radical dans l’expérimentation littéraire, au détriment de ses lecteurs de plus en plus nombreux. De fait, pour Cărtărescu, être un auteur « pur », non préoccupé par le jeu littéraire, a toujours été un idéal. C’est le sujet de Solénoïde, dans lequel le protagoniste est un écrivain qui refuse de faire le moindre compromis, y compris celui de publier ses propres écrits. Ce dernier préfère vivre seul une vie fantastique, qui s’avère bien plus réelle et intéressante que celle d’un écrivain établi. Pour Cărtărescu lui-même, cet idéal s’est avéré inatteignable : « J’ai toujours eu un complexe : celui de jouer le jeu. Je me suis beaucoup impliqué. J’ai participé à cette vie littéraire. L’écrivain idéal ne devrait pas songer à cela : il ne devrait s’adonner qu’à l’écriture. »

Une telle posture ne convient pas au tempérament d’un écrivain désormais traduit à travers le monde. Il en retire un certain plaisir : celui d’être lu et compris par des lecteurs d’horizons culturels variés. Parmi ceux-ci, certains se montrent particulièrement réceptifs à ses écrits. À commencer par le monde hispanophone. « Peut-être parce que ces nations sont, d’une certaine manière, donquichottesques. Elles partagent cette attitude à la fois maniaque et fantasque qui caractérise le personnage de Cervantès et qu’elles reconnaissent dans mes écrits. »

Portrait de l’écrivain en rock star

En Amérique latine — où il repart en tournée cet hiver — il a pu vivre des expériences surprenantes. Au Mexique et en Colombie, il a été reçu comme une rock star, pris d’assaut par des foules d’admirateurs qui voient dans ses livres quelque chose comme un évangile. Cărtărescu tient à me raconter une anecdote. Lors d’une rencontre au Mexique, un lecteur s’avance vers lui, le prend dans ses bras et commence à pleurer, avant de lui expliquer que la lecture de Solénoïde l’avait aidé à sortir d’une profonde dépression. Il commente : « C’est très impressionnant de se confronter à ce genre de lecteurs. Cela désamorce en quelque sorte le mythe de l’écrivain qui refuse de faire œuvre. Lorsque je rencontre des gens qui me disent que lire mes livres stimule leur imagination et leur ouvre des perspectives intérieures, je me rends compte que l’écriture participe à la marche du monde. »

Poète et diariste 

S’il est surtout connu pour ses romans, Cărtărescu est fondamentalement un polygraphe. Romancier, essayiste, mais aussi auteur de nouvelles, il entre en littérature au début des années 1980 avec le recueil de poèmes Phares, vitrines, photographies (Faruri, vitrine, fotografii). Je me souviens de ce distique, où son imaginaire onirique est déjà tout entier présent : « Dans la chambre d’hôtel ovale comme le bulbe vitreux des verres de Cinzano /errant comme une boule de billard à travers les lits aux draps ivoire ».

Cărtărescu continue depuis lors à écrire et à publier de la poésie, à intervalles plus ou moins espacés, le dernier en date ayant paru en 2020. À l’heure où le roman semble régner sans partage, je lui demande alors si la poésie a encore un rôle à jouer. Sa réponse fuse, sans l’ombre d’une hésitation. Pour Cărtărescu — qui s’est toujours considéré comme poète et non comme prosateur — la poésie demeure le genre dominant, y compris lorsqu’elle prend la forme du roman : « L’essentiel, c’est la vision ; c’est une autre façon de parler du style. Dès qu’un roman déploie une vision, il devient poème. » La poésie ne serait donc pas seulement l’art de composer des vers, mais une manière d’exprimer le réel. Pour une fois, il cherche ses mots. « Une façon singulière de se rapporter au monde, dirais-je, celle qui caractérise les neurodivergents que sont les artistes et les poètes. » Aujourd’hui, sa poésie est redécouverte ; ses recueils sont traduits en espagnol, en allemand et en français. 

S’il se réjouit de cet engouement, il ne peut s’empêcher de le trouver étrange. Parce que la pierre angulaire de son œuvre n’est ni la poésie ni le roman, mais bien sa pratique du journal intime. « Cela fait cinquante-deux ans que je tiens un journal, depuis mes dix-sept ans. ». Il poursuit sur sa lancée numérologique en m’expliquant qu’il en publie des fragments tous les sept ans, et que le sixième volume est donc à paraître. « C’est de mon journal que sont issues mes autres productions. C’est là que je les ai élaborées, pensées : ce sont les branches d’un même arbre. » 

Cărtărescu voit son journal comme une seconde peau, une pratique nécessaire à son hygiène de vie. Il écrit à la main dans des cahiers, parce qu’il ne fait pas confiance à la technique pour quelque chose d’aussi intime. « J’ai même rédigé certains romans entièrement à la main, d’autres à l’ordinateur », poursuit-il. Autre bizarrerie : il ne passe jamais par le brouillon : « Tout ce que j’ai écrit l’a été du premier jet. J’ai toujours donné à mon éditeur un manuscrit complet, sans y avoir arraché le moindre feuillet ». De sa pratique du journal, il a conservé le caractère impulsif. De la poésie, le luxe de pouvoir se priver de ratures.

Lire/écrire

Cărtărescu n’est pas venu ici pour lire, mais pour travailler à son prochain livre, m’assure-t-il. Il trouve néanmoins un réconfort dans la lecture, et surtout dans la relecture de certains « classiques », comme Borges. La philosophie l’aide également à approfondir sa pensée. Il se réjouit par ailleurs de voir tant de gens lire dans l’espace public en Suisse : le livre semble y occuper une place importante, comme en Allemagne, où il connaît une sorte de résurrection. Cette place accordée au livre lui fait mesurer, par contraste, la situation de son propre pays : « Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec la Roumanie, où bibliothèques et librairies ferment, et où les gens perdent peu à peu l’habitude de lire, au profit des réseaux sociaux. »

J’ai épuisé mes questions, mais nous n’en resterons pas là. Nous descendons dans le jardin avec Ioana Nicolaie, qui tient à me faire découvrir l’étendue des lieux : un verger, un potager, puis des chemins bordés de vieux murets en pierre, où flottent çà et là quelques drapeaux suisses. Cărtărescu s’y promène avec le même calme qui ne l’a pas quitté tout au long de notre entretien, mais affiche un sourire en coin qui semble dire que ces lieux de sainteté lui conviennent. Au moment de nous quitter, il me remercie et lance : « On a bien discuté. Maintenant, je peux me remettre au travail ! »