Points clefs
  • En Allemagne, l’hémorragie des postes de travail a commencé avec 142 400 emplois disparus dans le secteur automobile depuis 2019, une tendance qui pourrait s’accélérer. 
  • Volkswagen a annoncé 35 000 suppressions d’emplois d’ici 2030, soit près d’un tiers de ses effectifs en Allemagne, avant que son PDG, Oliver Blume, n’évoque, en juillet 2026, la suppression de 100 000 postes supplémentaires dans le monde.
  • Ce qui est aujourd’hui en cause, c’est la colonne vertébrale de l’industrie européenne, avec plus de 732 000 emplois directs, dont 70 % dépendent des exportations dans un contexte global qui tend plutôt vers la fermeture.
  • L’industrie automobile allemande est déjà largement hors d’Allemagne, avec 69 % des voitures de marque allemande fabriquées à l’étranger en 2025. Les 4 millions de voitures encore produites sur le sol allemand sont exportées à 76 %, ce qui prive le secteur d’un marché intérieur sur lequel se replier quand les marchés étrangers se ferment.
  • La Chine, qui a fait la fortune du modèle allemand, est aussi le principal responsable de ce déclin : les réorientations géoéconomiques du PCC ont fait perdre près d’un tiers des parts de marché entre 2022 et 2025.
  • Les exportations chinoises annuelles sont ainsi passées de 990 000 voitures en 2020 à 7 millions en 2025, pour une capacité de 55 millions de véhicules par an, couvrant ainsi potentiellement 65 % de la demande mondiale.
  • C’est dans le secteur des batteries que la Chine a pris un avantage industriel considérable : 70 % des voitures électriques mondiales et 80 % des cellules de batteries sont produites en Chine, alors que ces dernières représentent 30 à 35 % de la valeur d’un véhicule électrique.
  • Le choc chinois survient au moment où le pilier transatlantique se fissure : les exportations automobiles vers les États-Unis ont chuté de 20 % entre 2024 et 2025, tandis que Donald Trump a menacé, le 1er mai 2026, d’augmenter les droits de douane de 15 % à 25 %.
  • Enfin, la guerre commerciale sino-américaine prend les constructeurs allemand en tenaille. Un projet de loi américain vise les entreprises détenues à 15 % ou plus par un « pays adversaire », or le capital de Mercedes est détenu à plus de 19 % par des entités chinoises.
  • L’hésitation stratégique face au thermique se traduit déjà par des aveux d’échec aux conséquences politiques profondes. Volkswagen veut se séparer de Zwickau, en Saxe, où le groupe avait investi 1,2 milliard d’euros dans l’électrique, ce qui nourrit le ressentiment de l’Est et alimente l’AfD. Le constructeur cherche également un repreneur pour Osnabrück, mais les candidats issus du secteur de l’armement, comme le groupe israélien Rafael, heurtent des convictions pacifistes profondément ancrées.
  • À l’approche de l’élection en Saxe-Anhalt qui pourrait, pour la première fois depuis 1945, porter ce dimanche, 6 septembre l’extrême droite seule au pouvoir dans un Land, la crise automobile devient un facteur politique à part entière dont il faut suivre de près la trajectoire et l’ampleur.

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Selon les chiffres publiés mi-février par le cabinet de conseil EY, 142 400 emplois ont disparu dans le secteur automobile allemand depuis 2019 1. Les récentes annonces de licenciements faites par Volkswagen ou BMW suscitent de grandes inquiétudes dans un pays qui a bâti sa fierté et sa prospérité d’après-guerre sur sa force industrielle et son produit phare : l’automobile.

Ces suppressions d’emplois reflètent un secteur qui perd des parts de marché à l’étranger, sur fond de contraintes renforcées aux États-Unis et en Chine, et d’une perte de compétitivité résultant notamment d’une indécision quant à la transition du véhicule thermique au véhicule électrique. Cette indécision est due à la crainte qu’une transition trop rapide vers cette nouvelle technologie ne fragilise de manière irréversible une filière qui constitue un véritable catalyseur économique, pourvoyeuse d’emplois, de recettes fiscales, d’innovation technologique et de dynamisme régional. 

Le secteur se trouve aujourd’hui mêlé aux transformations politiques de l’Allemagne et géopolitiques du continent. En raison de sa dimension systémique, il devient un paramètre important pour Berlin, qui doit en tenir compte pour réagir à la politique de subvention chinoise, aux droits de douane de l’administration américaine ou pour négocier des accords commerciaux. 

Le secteur automobile, miroir et symbole du modèle économique allemand

Au cœur du « miracle allemand » d’après-guerre, l’automobile incarne la réussite économique et sociale du pays. La triple stratégie axée sur la « globalisation », l’intégration au marché unique européen et la spécialisation dans le segment premium, a assuré son succès au cours des décennies passées. Mais les constructeurs atteignent aujourd’hui leurs limites face à l’électrification, domaine dans lequel ils ont pris du retard, face à la concurrence chinoise et face à la politique douanière de Donald Trump. Cela se traduit par des plans sociaux que les partis aux extrêmes de l’échiquier politique savent habilement exploiter. D’ailleurs, la mutation du tissu industriel allemand vers un renforcement de l’industrie de la défense, qui fait parfois usage de la « réserve stratégique » de l’industrie automobile, ébranle des convictions pacifistes profondément ancrées.

En Allemagne, le secteur automobile représente plus de 732 000 emplois directs (465 000 chez les constructeurs et 267 000 chez les fournisseurs 23. Il est ancré territorialement en Basse-Saxe (qui abrite le plus grand constructeur allemand Volkswagen), en Bavière (où se trouve le constructeur haut de gamme BMW) et en Bade-Wurtemberg (avec la marque premium Porsche et le premier fournisseur mondial, Bosch). Cet écosystème infuse dans l’économie tout entière, générant des emplois indirects dans des secteurs aussi divers que la chimie, le textile, la sidérurgie ou les technologies de l’information et des communications. Si le secteur automobile se porte bien ces branches ont tendance à en profiter par effet multiplicateur, et dans le cas inverse, elles risquent d’être impactées.

Comme l’affirmait le chancelier allemand Friedrich Merz lors de l’inauguration du salon de l’automobile de Munich en septembre 2025 : « Aucun autre secteur n’est aussi étroitement lié à l’image et à la réputation de l’Allemagne en tant que pôle industriel et technologique que l’industrie automobile. » Elle incarne en effet l’art de l’ingénierie allemande, avec le moteur à combustion au cœur de son fonctionnement. Symbole du « miracle économique » d’après-guerre, la voiture est un pilier à part entière de l’identité et de la fierté allemandes depuis les années 1960, lorsque la Volkswagen Coccinelle est devenue la voiture de masse par excellence. Très vite, avec le Combi, elle s’est imposée comme un synonyme de liberté, dont s’emparent d’ailleurs les hippies de la côte Ouest des États-Unis. Cette mue fait presque oublier le sombre passé de l’entreprise qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, produisait des véhicules pour soutenir l’effort de guerre nazi.

Volkswagen, dont le siège est à Wolfsbourg, est la principale entreprise allemande en termes de chiffre d’affaires. Elle est également l’incarnation du dialogue social : le Land de Basse-Saxe détient en effet 20 % des droits de vote du groupe, une spécificité prévue par la « loi Volkswagen », que la région utilise pour défendre le maintien de l’emploi et des sites de production. Le puissant comité d’entreprise (Betriebsrat), bastion du syndicat IG Metall, est régi par le principe de « codécision », ce qui lui confère une grande latitude pour défendre les emplois et obtenir des conditions de travail très avantageuses (un ouvrier moyen y gagne 56 000 euros par an, soit près de 10 % de plus que dans le reste du secteur automobile). Après la Seconde Guerre mondiale, l’entreprise a aussi fait appel à de la main-d’œuvre immigrée, dont beaucoup sont restés vivre à Wolfsbourg et dont des familles entières travaillent dans l’entreprise, à l’instar de Daniela Cavallo, à la tête du Betriebsrat du groupe depuis 2022, et dont le père, originaire de Calabre, travaillait déjà dans l’usine. Un emploi chez Volkswagen a longtemps été synonyme d’un travail à vie, d’un important pouvoir d’achat et d’une possibilité d’ascension sociale. L’entreprise symbolise donc non seulement le modèle de réussite économique, mais aussi le modèle de réussite sociale. 

La performance économique du pays et celle des entreprises automobiles sont étroitement liées, comme l’ont montré les deux chocs pétroliers, la crise économique et financière de 2008 ou encore la pandémie de coronavirus. En 2010, les constructeurs automobiles allemands entament une « décennie dorée », résultat d’un subtil équilibre entre l’internationalisation de la chaîne de production et le maintien d’un tissu industriel à forte valeur ajoutée en Allemagne, s’appuyant sur l’ensemble du marché unique européen 4. Ils tirent également pleinement parti de l’accès à des marchés étrangers. C’est notamment le cas pour les États-Unis, vers lesquels les constructeurs allemands exportent un grand nombre de voitures, mais aussi pour la Chine, où ils se sont établis. Volkswagen a d’ailleurs été pionnière en Chine puisqu’elle s’y est implantée à travers une coentreprise avec l’entreprise étatique chinoise SAIC dès 1985 5

En 2025, sur les 13 millions de voitures fabriquées par les constructeurs allemands 6, 4 millions l’ont été en Allemagne dont 76 % ont été exportées 7. 69 % des voitures de marque allemande ont été fabriquées à l’étranger contre 31 % en Allemagne 8. La même année, l’automobile était le principal bien d’exportation, avec un excédent commercial de 106 milliards d’euros sur un total de 201 milliards d’euros 9.

À l’image de l’économie, un secteur automobile confronté à des difficultés

Les constructeurs allemands sont désormais confrontés à un double défi : la concurrence chinoise qui englobe la difficile transition vers le véhicule électrique, et les droits de douane américains. 

En décembre 2024, le groupe Volkswagen a annoncé un plan social historique : 35 000 emplois seront supprimés d’ici à 2030, soit près d’un tiers des effectifs. Des licenciements à raison de 15 000 postes sont prévus chez Audi et Porsche 10 11. De plus, BMW a également annoncé 8 000 licenciements 12. En juillet 2026, Oliver Blume, le PDG du groupe Volkswagen, a par ailleurs évoqué des suppressions d’emplois de l’ordre de 100 000 postes à l’échelle mondiale, qui s’ajouteraient aux suppressions de postes déjà annoncées 13. Les raisons invoquées sont des surcapacités et des coûts du travail élevés.

Des usines telles qu’Emden, Hanovre ou l’usine Audi de Neckarsulm 14 pourraient être concernées par ces licenciements, tout comme l’usine de Zwickau, dans le Land de Saxe. Pourtant, depuis 2018, Volkswagen avait investi 1,2 milliard d’euros dans cette usine afin d’y produire des véhicules électriques dans le cadre de sa stratégie d’électrification, et l’inauguration avait été célébrée en présence de la chancelière Angela Merkel. Le fait que l’entreprise veuille s’en séparer est un aveu d’échec et le signe d’un manque de clarté dans la stratégie globale. Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland, qui n’hésite pas à afficher son climatoscepticisme, ne se prive d’ailleurs pas de critiquer les choix de Volkswagen et instrumentalise l’« impression que les usines de l’Est sont considérées comme des sites sacrifiables » par rapport au siège de Wolfsbourg, dans l’ouest de l’Allemagne. En effet, les liens entre le groupe et la politique locale ne sont pas négligeables, et il est facile de critiquer le ministre-président de Basse-Saxe, qui siège au sein de son conseil de surveillance, pour sa potentielle volonté de favoriser le maintien de l’activité et du savoir-faire industriel dans son Land.

La Saxe où se trouve l’usine de Zwickau est un terreau fertile pour l’AfD. Outre Volkswagen, qui y a fabriqué sa Polo, sa Golf et son Passat, et Audi qui y possède une usine, de nombreux fournisseurs sont également présents et risquent d’être impactés par ces bouleversements. D’autant que les usines automobiles sont de plus en plus convoitées par les industriels de l’armement 15 ce qui suscite de vives critiques dans l’Est de l’Allemagne où le scepticisme concernant le soutien à l’Ukraine et « la crainte de devenir cobelligérante, si Berlin livre trop d’armes lourdes à Kiev » sont importants. Un sujet dont s’emparent des partis comme l’AfD ou Die Linke, à la gauche radicale du spectre politique.

Une autre usine qui cherche un repreneur est celle d’Osnabrück, en Allemagne de l’Ouest, où la production de véhicules doit cesser en 2027. Il s’agit aussi potentiellement d’une reprise par une entreprise du secteur de la défense ce qui a donné lieu à une pétition intitulée « Non à la transition vers une économie de guerre ». Les mêmes critiques sont également soulevées par la potentielle reprise d’usines de Volkswagen par le groupe d’armement israélien Rafael. Cependant, en raison des tensions entre Israël et le Qatar, le fonds souverain qatari, présent au capital de Volkswagen, pourrait s’opposer à une telle reprise 16.

La Chine, principal défi de l’industrie automobile allemande sur le plan technologique

La Chine représente le principal marché automobile au monde, avec près de 30 millions d’unités vendues dans le pays en 2025, soit 50 % des ventes mondiales de voitures particulières 17, et une production de 35 millions de véhicules (voitures particulières, véhicules utilitaires, etc.) la même année, soit 36 % de la production mondiale 18. La Chine s’est en outre bâti une avance en matière de technologies au fil des plans quinquennaux. Cette stratégie holistique, qui combine politique industrielle, politique commerciale, incitations à l’achat et développement de filières de batteries, ne saurait être ignorée par les constructeurs allemands 19. En 2025, 50 % des voitures vendues en Chine étaient des véhicules à énergie nouvelle, ce qui représente une hausse de 42,8 points de pourcentage pour ce type de voiture entre 2017 et 2025 20. De plus, la Chine représente 70 % de la production mondiale de voitures électriques en 2024 21, et environ 80 % des cellules de batteries utilisées pour ce type de véhicule proviennent de Chine. 

Cette centralité répond directement à la demande européenne, car les États membres visent à réduire leurs émissions de CO₂ de 55 % d’ici 2030 et à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. L’adoption progressive des véhicules électriques est un facteur clef pour atteindre cet objectif et tout constructeur souhaitant jouer un rôle à l’échelle mondiale doit désormais s’appuyer sur une forte présence en Chine. Oliver Zipse (ancien PDG de BMW) estimait récemment dans le quotidien économique allemand Handelsblatt que « Ceux qui tournent le dos à l’immense marché et au potentiel d’innovation de la Chine gaspillent des opportunités considérables de croissance mondiale et de réussite économique » 22.

Les constructeurs allemands paient aujourd’hui le prix de leurs hésitations. L’écart se creuse en particulier face à de nouveaux acteurs aux modèles économiques plus agiles. Volkswagen, BMW et Mercedes, champions de l’automobile thermique, ne se sont pas suffisamment préparés au tournant électrique et numérique. Les « nouveaux venus », comme BYD (à l’origine une entreprise de production de batteries), ainsi que des start-up telles que Nio, Xpeng et Li Auto, ont été créés il y a une dizaine d’années. La concurrence est rude, avec une immense pression en matière d’innovation et de prix 23.

Depuis 2009, la Chine cherche à compenser sa dépendance vis-à-vis des pays occidentaux dans le secteur automobile et son retard dans la construction de véhicules thermiques en investissant massivement dans la recherche et la fabrication de l’électrique 24. Pour opérer ce « raccourci technologique » 25, le développement de la filière s’appuie sur une forte intégration verticale, qui comprend le contrôle de la quasi-totalité des composants des batteries et s’étend jusqu’au domaine de la recherche et du développement. La Chine est également devenue le leader de l’extraction et du traitement des minerais critiques nécessaires à la fabrication des cathodes 26. Cela est d’autant plus important que la batterie représente 30 à 35 % de la valeur ajoutée d’un véhicule électrique 27. Ainsi, BYD utilise 80 % de ses propres composants 28, et Leapmotor fabriquerait entre 60 et 70 % des siens en interne 29. Les constructeurs allemands ont maintenu jusqu’à présent leurs activités en Chine, mais, face à cette concurrence, ils se voient confrontés à une perte de parts de marché d’environ un tiers sur la période 2022-2025 30

Une offensive commerciale chinoise

L’accélération des exportations de voitures chinoises est tout aussi notable que le développement d’une filière de véhicules électriques dans le pays. Pékin dispose désormais d’usines capables de produire 55 millions de voitures par an — soit environ 65 % de la demande mondiale 31. Les exportations sont passées de 990 000 voitures en 2020 à 7 millions en 2025 32, sur fond de faible demande intérieure, mais aussi grâce à une sous-évaluation du renminbi 33.

D’autant que le marché américain se ferme aux importations chinoises, l’Europe, qui voit ses marges décroître sur le marché chinois est dans une position particulièrement vulnérable. 

Les constructeurs automobiles chinois sont cependant confrontés, depuis 2024, à des droits compensateurs, dont la mise en œuvre avait, initialement, été opposée par l’Allemagne, plus favorable à une solution négociée avec Pékin. Berlin est en effet motivée par deux éléments : éviter que ses constructeurs implantés en Chine soient aussi impactés 34 et empêcher de possibles mesures de rétorsion sachant que 70 % des emplois dans l’industrie automobile allemande dépendent des exportations 35.

La Chine peut toutefois contourner ces tarifs en exportant ses voitures hybrides, exemptées du moins pour le moment 36 des droits compensateurs, ou bien en construisant des usines sur le territoire européen. C’est ce que prévoit BYD en Hongrie avec la mise en service, d’ici la fin 2026, d’une usine de fabrication de voitures particulières à Szeged 37. Un centre européen de recherche et développement de BYD devrait aussi ouvrir ses portes près de Budapest. Le fabricant de batteries CATL est également de plus en plus présent en Europe, notamment en Thuringe où il a établi un centre de recherche en 2023 38 et il doit ouvrir une Gigafactory à Debrecen, en Hongrie 39. De la même manière, Stellantis s’est allié à CATL pour une Gigafactory située à Saragosse, dont la production devrait débuter fin 2026. L’entreprise a également annoncé qu’elle allait accueillir des produits de la marque chinoise Leapmotor dans ses usines de Madrid et Saragosse, tandis que des modèles de la marque Dongfeng seront assemblés sur le site de Rennes 40. Le constructeur chinois Great Wall Motor cherche en outre à s’implanter en Europe d’ici 2029, en envisageant une installation en Hongrie ou en Espagne 41. On peut également mentionner le site d’assemblage du constructeur chinois Chery en Espagne, qui devrait démarrer sa production en 2026 42

Avec Donald Trump, exit la « stratégie de globalisation » des constructeurs allemands ?

En 2025, le groupe Volkswagen a réalisé 8 % de ses ventes aux États-Unis 43, Mercedes 14 % 44 et BMW 17 % 45. Pour les constructeurs allemands, les États-Unis constituent le premier marché d’exportation (10 % en 2025 46). En 2025, les ventes en valeur de voitures allemandes sur le marché états-unien ont atteint 20 milliards d’euros 47. Les constructeurs allemands produisent également sur place. En 2024, la part de production locale de Volkswagen/Audi/Porsche était de 20 % pour l’ensemble des voitures vendues aux États-Unis, celle de BMW de 48 % et celle de Mercedes de 35 % 48.

Les constructeurs automobiles allemands et les hommes politiques américains ont des intérêts convergents. BMW et Volkswagen emploient des dizaines de milliers de personnes aux États-Unis, réalisent d’importants investissements et participent au dynamisme économique du pays. D’autre part, ces entreprises exportent davantage de voitures depuis les États-Unis que les marques américaines Ford ou General Motors, contribuant ainsi positivement à la balance commerciale 49

L’excédent commercial de l’Allemagne avec les États-Unis a atteint 52 milliards d’euros en 2025 50 (dont 24 milliards d’euros sont dus au commerce de voitures particulières et de composants pour véhicules 51). 

En 2018, sous la première présidence de Donald Trump, Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne, avait pu éviter la mise en place de droits de douane contre le secteur automobile européen en promettant d’acheter du soja 52. Huit ans plus tard, l’accord de Turnberry a imposé des droits de douane à hauteur de 15 % sur les exportations européennes, sans épargner le secteur automobile. Ces mesures s’ajoutent aux droits de douane sectoriels qui s’appliquent à certaines pièces détachées 53 et qui visent à garantir qu’une plus grande part de la valeur ajoutée produite lors de la fabrication d’une voiture le soit aux États-Unis (55 % de la valeur ajoutée des voitures vendues par BMW aux États-Unis provient de l’Union, contre 39 % pour Mercedes et 36 % pour Volkswagen 5455. Les constructeurs allemands sont ainsi obligés de revoir leurs stratégies, d’autant qu’ils sont confrontés à une certaine volatilité, ces mesures peuvent être révisées au gré des caprices du président états-unien. Le 1er mai 2026, Donald Trump a en effet menacé de porter les droits de douane applicables aux importations de véhicules en provenance de l’Union à 25 % 56. Même si cela ne s’est pas encore concrétisé, entre 2024 et 2025, les exportations allemandes vers les États-Unis dans le secteur automobile ont chuté de 20 % 57.

Une nouvelle stratégie pour faire face au protectionnisme trumpiste et à la concurrence de la Chine 

Donald Trump renforce ainsi une tendance à la régionalisation, selon laquelle les voitures sont de plus en plus fabriquées là où elles sont vendues, surtout pour les constructeurs de voitures haut de gamme, pour qui les États-Unis sont un marché important. Audi envisage de construire une usine de production aux États-Unis, depuis laquelle il s’agirait d’exporter vers d’autres parties du monde. Une décision similaire ne serait pas viable pour Porsche 58. Même l’exportation de pièces et de composants à monter et à assembler sur place (le « completely knocked-down ») ne se justifierait pas sur le plan économique. La stratégie de Porsche serait à présent d’obtenir des exemptions aux règles qui s’appliquent aux importations depuis l’Europe. Volkswagen s’est également efforcé d’obtenir des exemptions en matière de droits de douane sur ses exportations vers les États-Unis, proportionnellement aux sommes investies dans l’industrie américaine. Oliver Blume, le dirigeant de Porsche et de Volkswagen, a en effet tenté de convaincre le président américain en annonçant des investissements, notamment à travers la construction d’une usine pour Audi et la nouvelle marque de pick-up électrique Scout 59. L’entreprise bavaroise BMW a aussi annoncé la construction d’une usine de batteries et de montage pour six modèles électriques en Caroline du Sud. De même, le constructeur de Stuttgart, Mercedes, songe à transférer une partie de sa production d’Europe vers les États-Unis.

Dans le même temps, les constructeurs allemands sont également touchés par d’autres mesures protectionnistes du président américain visant en particulier la Chine. Dès son premier mandat, Donald Trump a introduit des droits de douane sur certains produits en provenance de Chine, ce qui a entraîné des contre-mesures de la part de la Chine sur les véhicules importés des États-Unis. Or, en 2017, les constructeurs allemands avaient exporté 150 000 voitures de marques allemandes vers la Chine 60. Désormais, un projet de loi américain entend interdire la production, l’importation, la vente et la livraison de véhicules par des constructeurs automobiles contrôlés par des « pays étrangers adversaires », parmi lesquels figure la Chine 61. En pratique, sont visées les entreprises dont au moins 15 % du capital est détenu par une entité d’un tel pays. Or, le capital de Mercedes est détenu à plus de 19 % par des entités chinoises. De même, Donald Trump a maintenu — et compte durcir — les restrictions décidées sous l’administration Biden concernant l’utilisation de logiciels et de matériel chinois dans les véhicules équipés d’une connexion Internet intégrée 62 63. Cela restreint les coopérations possibles dans le domaine automobile avec les constructeurs chinois pour les voitures destinées au marché américain. Même si les constructeurs allemands comptent accroître leur présence sur le marché américain, ils ne prévoient pas pour autant de se passer de la technologie chinoise. C’est pourquoi, loin d’investir uniquement aux États-Unis, des constructeurs comme Volkswagen et Mercedes, mais aussi des fournisseurs comme Bosch ou ZF Friedrichshafen, ont annoncé investir des milliards d’euros en R&D et en production en Chine. 

L’Allemagne cherche également à se tourner vers d’autres marchés mondiaux dans une logique de diversification. C’est notamment le cas de l’Amérique latine, raison pour laquelle elle a défendu la conclusion de l’accord Union-Mercosur 64. Un autre débouché potentiel est l’Inde, avec laquelle l’Union a aussi conclu un accord commercial en 2026. Le pays est le troisième marché automobile au monde après la Chine et les États-Unis, et celui qui connaît la croissance la plus rapide 65. On note aussi une volonté de resserrer les liens avec le Canada, tous deux ayant été touchés par la politique tarifaire de Donald Trump. En février 2026, la ministre allemande de l’Économie, Katherina Reiche, et son homologue canadienne, Mélanie Joly, ont signé un protocole d’accord pour que les deux pays œuvrent ensemble au développement de la mobilité électrique et à l’hydrogène 66.

Certains analystes décrivent déjà un « crépuscule de l’industrie automobile allemande » 67 qui souffrirait d’une « douleur fantôme 68 ». Le secteur peut-il se remettre ? La réponse dépendra de sa capacité à renouer avec ses atouts, qu’il s’agisse du prestige de la marque ou de sa présence industrielle mondiale, et à s’appuyer sur une politique industrielle dans laquelle l’État accompagne la transition électrique, corrige les défaillances du marché et protège l’industrie automobile contre les pratiques déloyales, afin de rééquilibrer la concurrence. Le spectre de la Rust Belt aux États-Unis, et notamment celui de Détroit, ancien bastion de l’automobile, n’est pas une fatalité.

Sources
  1. « Deutsche Industrie stabilisiert sich beim Umsatz – doch der Arbeitsplatzabbau beschleunigt sich », EY, 14 août 2026.
  2. Die Automobil-industrie in Deutschland, EY, mars 2025.
  3. « Anzahl der Beschäftigten in der Automobilindustrie in Deutschland in den Jahren 2005 bis 2025 », Statista, 14 avril 2026.
  4. Marie Krpata, « L’automobile, talon d’Achille de l’industrie allemande ? », Ifri, Études de l’Ifri, mars 2021.
  5. Christian Müßgens et Corinna Budras, « Die Legende entsteht », FAZ, 8 mai 2026.
  6. « Automobilproduktion », VDA, 16 février 2026.
  7. « Export », VDA, 19 mars 2026.
  8. « Automobilproduktion », VDA, 16 février 2026.
  9. Ibid.
  10. « Die Krise der deutschen Schlüsselindustrie », Tagesschau.de, 30 juillet 2026.
  11. Martin-W. Buchenau, « Porsche baut weitere 5000 Stellen in Deutschland ab », Handelsblatt, 27 juillet 2026.
  12. Stephan Radomsky, «  Krise in der Autoindustrie – BMW will sparen – und dafür rund 8000 Jobs streichen », SZ, 29 juillet 2026.
  13. Alexander Demling, « Volkswagen-Chef Blume droht erstmals mit dem Abbau von 50.000 Stellen », Der Spiegel, 13 juillet 2026.
  14. « Wegen Volkswagen-Sparplänen : Proteste bei Audi in Neckarsulm gehen weiter », Tagesschau.de, 29 juillet 2026.
  15.  Le PDG de Helsing (entreprise munichoise qui fabrique des drones et a notamment annoncé travailler en coopération avec le fournisseur d’automobile Schaeffler), Gundbert Scherf, considérait ainsi que les équipementiers de l’industrie automobile allemande constituaient une « réserve stratégique » pour la production de composants nécessaires dans la chaîne de valeur de l’industrie de la défense. Cf. Thomas Fromm, Anna Lea Jakobs et Alexander Mühlauer, « „Automobilzulieferer sind Deutschlands strategische Reserve“ », SZ, 16 novembre 2025.
  16. Corinna Budras et Christian Müßgens, « Der Volkswagen-Kahlschlag : Nach den Ferien brennt die Hütte », FAZ, 13 juillet 2026.
  17. World Motor Vehicle – Sales – 2025, OICA.
  18. World Motor Vehicle – Production – 2025, OICA.
  19. Rapport sénatorial sur le soutien de l’État à la filière automobile, Sénat français, 1er avril 2026.
  20. State of China’s Auto Market – March 2026, mars 2026, Automobility.
  21. Global EV Outlook 2025, Agence internationale de l’énergie.
  22. « BMW – Chef wirbt vor Merz-Reise nach China für Kooperation », Handelsblatt, 19 février 2026.
  23. « Autobauer sagt Untergang vieler chinesischer Marken voraus », Blick, 5 mai 2026.
  24. « Voitures électriques, qui peut arrêter la Chine ? », Arte.
  25. Jincheng Ni, L’avenir de la voiture électrique se joue-t-il en Chine ?, France Stratégie, septembre 2018, Note d’analyse N°70.
  26. « Voitures électriques, qui peut arrêter la Chine ? », Arte.
  27. Alain-Gabriel Verdevoye, « BYD démarre sa production en Hongrie, l’Europe naïvement désarmée face à la déferlante politico-industrielle chinoise », Auto Infos, 27 mai 2026.
  28. Gregor Williams, « Why Are Chinese EVs So Cheap ? », Rhodium Group, 19 février 2026.
  29. Gregor Williams, « Why Are Chinese EVs So Cheap ? », Rhodium Group, 19 février 2026.
  30. Noah Barkin et Gregor Williams, «  Germany’s “China Shock” Revisited », Rhodium Group, 10 février 2026.
  31. Sander Tordoir et Brad Setser, China shock 2.0 – The cost of Germany’s complacency, Centre for European Reform, mai 2026.
  32. State of China’s Auto Market – March 2026, mars 2026, Automobility.
  33. Le Fonds monétaire international (FMI) considère que la sous-évaluation est de 16 %, certains économistes considèrent qu’elle est même de 30 %.
  34. « On the road to nowhere ? European carmakers face EV push from China », European Newsroom, 16 janvier 2026.
  35. Jakob Mayr, « Zusatzzölle und ein bisschen Hoffnung », tagesschau.de, 30 octobre 2024.
  36. Jakob Hanke VelaOlga Scheer et al., « EU bereitet Zölle auf chinesische Plug-in-Hybride vor », Handelsblatt, 19 juin 2026.
  37. Alain-Gabriel Verdevoye, « BYD démarre sa production en Hongrie, l’Europe naïvement désarmée face à la déferlante politico-industrielle chinoise », Auto Infos, 27 mai 2026.
  38. « Batteriehersteller CATL erweitert Testkapazitäten », Handelsblatt, 15 octobre 2025.
  39. Alain-Gabriel Verdevoye, « BYD démarre sa production en Hongrie, l’Europe naïvement désarmée face à la déferlante politico-industrielle chinoise », Auto Infos, 27 mai 2026.
  40. Alain-Gabriel Verdevoye, « BYD démarre sa production en Hongrie, l’Europe naïvement désarmée face à la déferlante politico-industrielle chinoise », Auto Infos, 27 mai 2026.
  41. Quentin Dubois, « « On vise 300 000 exemplaires par an » : ce nouveau constructeur venu de Chine veut s’implanter en Europe », l’auto-journal, 26 novembre 2025.
  42. Gautier Bottet, «  Le chinois Chery va enfin démarrer sa production en Espagne », automobile-propre.com, 14 février 2026.
  43. Group Management Report, Annual Report 2025, Volkswagen Group.
  44. Rapport Annuel de Mercedes-Benz 2025, Groupe Mercedes-Benz.
  45. « Anzahl ausgelieferter Automobile der BMW Group in den USA in den Jahren 2010 bis 2024 », Statista, 29 novembre 2025.
  46. Calcul sur base de : « Aus- und Einfuhr (Außenhandel) : Deutschland, Jahre, Land, Warenverzeichnis (4-/6-Steller) » pour les produits aux codes WA8708 et WA8703, op. cit.
  47. Calcul sur base de : « Aus- und Einfuhr (Außenhandel) : Deutschland, Jahre, Land, Warenverzeichnis (4-/6-Steller) » pour les produits aux codes WA8708 et WA8703, op. cit.
  48. « Deutschen Autobauern droht Milliardenschaden durch US-Zölle », tagesschau.de, 28 mars 2025.
  49. Max Hägler, « Deutsche Autoindustrie : Jetzt sind wir wieder da : in der völligen Unsicherheit », Die Zeit, 3 mai 2026.
  50. Marie Krpata, Redémarrer l’économie allemande : entre impératifs économiques, sociaux et de défense, Études de l’Ifri, Ifri, mai 2026.
  51. Calcul sur base de : « Aus- und Einfuhr (Außenhandel) : Deutschland, Jahre, Land, Warenverzeichnis (4-/6-Steller) » pour les produits aux codes WA8708 et WA8703, op. cit.
  52. « Rencontre Trump-Juncker : une trêve dans les tensions commerciales », La Tribune, 26 juillet 2018.
  53. « Droits de douane américains : mesures tarifaires américaines et européennes en vigueur », douanes.gouv.fr, 2 juillet 2026.
  54. « US-Autozölle : Warum BMW bald viel weniger SUVs in den USA produzieren könnte », Industriemagazin, avril 2025.
  55. « Explication de l’accord commercial conclu entre l’Union européenne et les États-Unis  », Commission européenne, 29 juillet 2025.
  56. Aime Williams, « Donald Trump says he will raise tariff on European vehicles to 25 % », 1er mai 2026, Financial Times.
  57. Exportations et importations de l’Allemagne de 2008 à 2025 pour les voitures particulières, Statistisches Bundesamt (Destatis), 10 juillet 2026.
  58. Alexander Demling, « Volkswagen-Chef Blume droht erstmals mit dem Abbau von 50.000 Stellen », Der Spiegel, 13 juillet 2026.
  59. Ibid.
  60. Pauline Houédé, « Commerce : les patrons de l’automobile allemande en opération déminage à Washington », Les Échos, 4 décembre 2018.
  61. Philipp Vetter, «  „Die USA schädigen die deutsche Autoindustrie in erheblichem Maße“  », Die Welt, 2 octobre 2019.
  62. Christian Davies, Kana Inagaki et Gloria Li, « US carmakers spooked by Chinese rivals gaining foothold in America », Financial Times, 16 février 2026.
  63. Connected Vehicle Security Act of 2026, Le Congrès américain, 29 avril 2026.
  64. Hendrik Kafsack, « Ein starkes Signal an China und die USA », FAZ, décembre 2024.
  65. En Allemagne il y a 630 voitures pour 1 000 habitants, aux Etats-Unis 850, en Chine 230 et en Inde 57. Ce marché est donc loin d’être saturé. In : T. Stölzel, « Automarkt Indien : Deutschlands Autobauer haben den wichtigsten Markt der Welt verschlafen », Wirtschaftswoche, 25 octobre 2025.
  66. « Automobilindustrie : Deutschland und Kanada wollen enger in Autoindustrie zusammenarbeiten », Die Zeit, 24 février 2026.
  67. Gerhard Matzig, « Willkommen im Endzeitalter der deutschen Automobilindustrie », Süddeutsche Zeitung, 5 novembre 2025.
  68. Horst von Buttlar, « Autoindustrie : Der Phantomschmerz des Verbrenners », Wirtschaftswoche, 1er octobre 2025.