La dernière traduction
Izumi Itô (2026-2104) qui vient de disparaître à Tokyo, avait consacré sa vie à souligner au pinceau tout ce qui, dans les langues, n’est pas transparent.
Il naquit le matin du 15 août 2026, à La Teste-de-Buch, un jour très sacré, où l’on bénit les bateaux.
Son père et son grand-père avaient voulu y voir un présage : il continuerait l’activité des aïeuls, qui pêchaient de père en fils.
L’incendie majuscule, que l’on appellerait plus tard le Grand Feu, venait de s’éteindre. Il y avait encore de la cendre sur les fenêtres de la petite maternité, fine comme de la sciure de bois. Ça s’infiltrait partout jusque dans les poumons, jusque dans les pores de la peau. Les aides-soignantes portaient des masques FFP2, non pour l’asepsie, mais pour se protéger des particules fines.
On l’appela Noé. On ne donne pas ce prénom-là par hasard et ses parents ne croyaient pas au hasard.
Chez les Labat, je l’ai dit, on pêchait de père en fils. Ils étaient parmi les derniers pêcheurs de la pointe.
Dès l’âge de quatre ans, il accompagnait son père dans ses excursions. Ils partaient de nuit. Sur le Bassin, les pêcheurs sont esclaves de la marée, jouets de ses humeurs. La pinasse du père s’appelait la Palombe : il faut imaginer un bateau plat, taillé dans le pin des Landes. Avant elle avait appartenu au grand-père. Et avant, au père du grand-père. Tous les ans, on calfatait la coque avec de l’étoupe.
Noé apprit du père le solfège de la mer : les nœuds, les mailles, le sens du vent.
Noé apprit du père les saisons. Rien à voir avec les bornes du calendrier mais tout avec la faune marine : au printemps la seiche, en juin le maigre.
Noé apprit du père l’art de se faufiler dans les passes, cette porte étroite entre le Bassin et l’océan, là où les bancs de sable bougent tellement qu’on croirait des mirages.
Chaque année, la porte de la mer change de place, et il faut réapprendre le solfège.
Autour d’eux, les rares derniers pêcheurs vendaient leurs maisons. Un film parisien avait montré leur village : le mètre carré valait plus cher qu’à Paris.
Malgré tout ce solfège, la mer d’arbres préoccupait davantage Noé que la mer d’eau. Chaque été, ça brûlait quelque part. Pas cinquante mille hectares comme l’année du Grand Feu. Mais dix mille par-ci, dix mille par-là. On s’habituait à respirer un air vicié. À l’école maternelle, les enfants toussaient beaucoup.
À sept ans, l’âge de raison, il posa sa question : « Papa, pourquoi m’apprends-tu la mer, puisque nous perdons la terre ? Les arbres meurent. Les fougères brûlent. »
Le père le regarda mais ne répondit rien, il était trop occupé à repriser ses filets.
Alors Noé quitta le chemin des aïeux. À l’âge des boums et des amourettes, il marchait seul dans la forêt, parfois des nuits entières.
Il apprenait le nom des plantes comme on apprend les capitales et les dates des batailles. Cette forêt n’était pas vieille. Deux cents ans plus tôt, un empereur avait fait planter un million d’hectares de pins secs en rangs serrés, comme des soldats de parade, comme des millions d’allumettes prêtes à flamber.
Le père de sa mère avait été résinier. Il blessait les pins avec un petit outil, le hapchot, et les pins pleuraient des larmes d’or. « Leurs larmes nous font vivre », disait le vieux.
Noé garda l’outil toute sa vie dans un tiroir. Il ne s’en servit jamais. Parfois, il ouvrait le tiroir et le regardait. Il se disait que les arbres n’avaient plus besoin de lui pour pleurer.
Au lycée, ses notes étaient médiocres, sauf en sciences de la vie. Il voulait comprendre comment tout tient ensemble. Après un bac passable, il partit étudier les forêts à Nancy. Le jour du départ, son père se lamenta, un filet dans les mains : « Mon fils m’abandonne. »
Cinq ans plus tard, il revint ingénieur. Le jour, il veillait sur les arbres à l’ONF. La nuit, il dormait à la caserne où il servait comme sapeur-pompier volontaire. Dans les années quarante, les feux échappèrent à l’été comme un diable sort de sa boîte. Il y eut des incendies de mars à novembre.
L’État voulut évacuer la presqu’île, prise en tenaille entre la montée des eaux et la multiplication des incendies. Les services techniques jugeaient la cause entendue parce que désespérée.
Les habitants refusèrent et bien vite, ils se révoltèrent. D’abord dans les prétoires. Les procès s’enchaînaient. Eux aussi avaient le goût de cendre : les habitants perdaient face à l’État. À toute chose malheur est bon : les déboires judiciaires successifs réconcilièrent les gens du pays et les Parisiens. La commune se ressouda.
La maison de bois de la famille, au bord de l’eau, fut déclarée inhabitable après des années de bataille judiciaire. Ils durent déménager dans les terres à 10 kilomètres du bassin.
Un jour, en Équateur, sous une canopée d’arbres immenses, il rencontra Luz.
Luz veut dire lumière. Biologiste, elle était spécialiste des sols des forêts. Ils se marièrent sans bruit. Ils n’eurent pas d’enfant, les arbres étaient leurs enfants. Ils en eurent des millions.
Il démissionna de l’ONF et entra dans une société secrète, les Gardiens de la forêt. Certains de ses compagnons étaient tentés par l’action violente, voulaient s’en prendre à l’État, lui faire payer son incurie.
Malgré sa colère, Noé les raisonna : « Nous ne sommes pas des incendiaires. Nous sommes des semeurs. Nous sommes des planteurs ». Malgré l’interdiction des autorités, ils se rendaient la nuit sur les terres calcinées pour des semailles clandestines. Ils plantaient des glands de chêne-liège, l’arbre dont l’écorce ne brûle pas.
Sans le savoir, les Gardiens de la forêt commençaient ainsi le chantier de la Troisième Forêt, qui devait devenir la grande affaire des années Cinquante. La première forêt était un marais poisseux et inhabitable. La deuxième était une monoculture, une armée de pins en rangs serrés. La troisième fut un mélange : des chênes-lièges bien sûr, mais aussi des arbousiers, des cèdres venus du sud, des ruisseaux remis en eau, des moutons sous les arbres. Et tous les dix ans, il fallait planter plus au nord les arbres du sud, parce que l’été montait vers le nord, année après année.
Le père de Noé avait longtemps refusé de regarder les arbres pousser. Il préférait la mer. La veille de sa mort, un instinct l’amena dans la Troisième Forêt, pleine d’arbres juvéniles. Alors qu’il caressait l’écorce des petits chênes-lièges, il dit à son fils d’une émotion contenue : « C’est du beau maillage. » Chez les pêcheurs, cela veut dire : je suis fier de toi.
À cinquante ans, les médecins demandèrent à Noé d’arrêter son activité de sapeur-pompier volontaire. Mais lutter contre les flammes était devenu sa façon de vivre.
En août 2080, le Portugal fut en proie à un méga-feu qui avait déjà dévoré 100 000 hectares de forêt. Il partit au combat avec ses camarades. Il mourut dans la forêt de Leiria, celle qu’un monarque, lui aussi capricieux, avait plantée il y a sept cents ans pour arrêter les dunes. C’était la nuit du 10 août. Il allait avoir cinquante-quatre ans.
On le ramena par la mer. La petite chapelle de l’Herbe était trop petite pour accueillir la foule en deuil. Nombreux sont ceux qui restèrent debout les pieds dans le sable. Les pinasses sur l’eau formaient une haie d’honneur. Il y avait l’archevêque de Bordeaux, le préfet de région, et même la ministre de la Forêt.
Il avait fallu tout ce feu et toutes ces années pour que voie le jour un ministère de la Forêt de plein exercice et non une dépendance de l’Agriculture.
Les autorités politiques, religieuses et militaires, en leurs grades et qualités, firent des discours funèbres convenus, pleins de chiffres et sans émotion.
Puis tout le monde se tut. Le vent s’était levé. Pour la première fois depuis trente ans, il sentait la résine, et non la fumée.
À 86 ans, Luz plante encore.
Izumi Itô (2026-2104) qui vient de disparaître à Tokyo, avait consacré sa vie à souligner au pinceau tout ce qui, dans les langues, n’est pas transparent.
Romancier prophétique, héros de Kurfürstendamm à 14 ans et dernier habitant de la Villa Malaparte, Léon Visconti (2026–2129) laissait chaque soir la mer effacer son journal. Selon Virginie Bloch-Lanié, l'essentiel reste.