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L’ « Opération Prométhée » a le mérite rare de chiffrer le coût du développement d’une IA française souveraine. Ce plan, qui engagerait la France sur plusieurs générations, repose sur deux paris : d’une part, que la course au modèle le plus puissant restera décisive, et d’autre part, que Washington laissera à la France le temps d’acheter les puces nécessaires à ce rattrapage. Un scénario alternatif pourrait toutefois se dessiner : celui d’une IA banalisée, « commoditisée », où il suffirait d’acheter les modèles d’un marché toujours plus large et accessible, à l’image du modèle chinois Kimi 3. Nul ne peut trancher aujourd’hui. Or, les composantes d’un tel effort n’ont pas le même horizon : les puces s’achètent en dix-huit mois, mais l’énergie, le foncier raccordé, les compétences d’entraînement et les institutions de décision demandent entre cinq et dix ans. Il nous faut ainsi asseoir une stratégie d’indépendance par des actifs lents qui donneront, demain, le pouvoir réel de choisir. Cet article propose donc une stratégie indifférente à l’évolution de la technologie : investir dès maintenant dans ce qui sera utile dans tous les scénarios, cartographier les risques les plus critiques afin d’y apporter des solutions, construire les leviers économiques et géopolitiques qui rendront ces solutions crédibles, préparer « l’effort de frontière » sans s’y engager à l’aveugle, et enfin se doter des instruments de gouvernance pour prendre les bonnes décisions au bon moment.
Un débat piégé par l’incertitude technologique
L’article publié le 8 juillet 2026 par Le Grand Continent, « Opération Prométhée : la France peut gagner la course à l’IA. Quel en serait le prix ? », a rendu un service au débat français que peu de textes lui ont rendu. Alors que la plupart des appels en faveur d’une IA souveraine se limitent à des vœux pieux, elle propose une stratégie cohérente, chiffrée, qui assume ses risques et ses limites. On ne discute bien qu’avec ceux qui mettent leurs hypothèses sur la table, et c’est précisément ce qu’ils ont fait. La présente réponse leur est adressée autant qu’au débat public, dans le même esprit : nos hypothèses sont sur la table, et nos éventuelles nuances, comme on le verra, portent moins sur l’ambition, la souveraineté française et européenne que sur l’ordre des étapes.
En effet, le débat français et européen sur l’IA souveraine s’est organisé autour de deux pôles apparemment irréconciliables. D’un côté, un fatalisme sophistiqué : l’Europe n’aurait ni le capital, ni les talents, ni l’appareil industriel nécessaires pour rattraper le retard technologique. Sa rationalité économique lui commanderait donc d’acheter les meilleurs modèles américains et de renoncer à des ambitions d’autonomie jugées ruineuses. De l’autre, un prométhéisme assumé dont la note constitue l’expression la plus aboutie : 700 milliards de dollars sur trois ans, 12 gigawatts de puissance de calcul en 2029 et une « loi Prométhée » dérogatoire pour hisser la France au rang de troisième puissance de la frontière.
Ces positions opposées sont fondées sur des réponses contradictoires à la même question, rarement formulée explicitement : à quel rythme les modèles vont-ils continuer de progresser ?
Il y a un premier futur possible : les gains deviennent marginaux, l’écart entre les meilleurs modèles et leurs poursuivants se resserre, et l’intelligence artificielle devient peu à peu un produit banalisé, comparable à l’électricité, que l’on choisit en fonction du prix. Appelons cela le scénario de la commoditisation. Dans ce monde, la course à la frontière serait un gouffre sans récompense, et le camp du fatalisme finirait par l’emporter.
Dans un second scénario possible, les capacités continuent de progresser, les meilleurs modèles servent à entraîner les suivants et à automatiser la recherche elle-même. L’évolution technologique devient alors exponentielle et l’écart se creuse au lieu de se refermer. Appelons cela le scénario de l’échappée. Dans ce monde, la position à la frontière devient un attribut de puissance comparable à l’arme nucléaire et le prométhéisme a raison sur le plan stratégique.
Une question sans réponse définitive
Aujourd’hui, personne ne sait quel scénario prévaudra. Les partisans de la lecture incrémentale font valoir la réduction des écarts sur la plupart des benchmarks publics. La dernière vague de modèles à bas prix, dont Muse Spark 1.1 lancé par Meta le 9 juillet à un cinquième du prix des modèles haut de gamme, en est l’exemple le plus récent 1. Les partisans de cette thèse avancent également des arguments de fond. D’abord, un niveau de capacité donné se réplique à un coût décroissant : la distillation et la compression des modèles permettent d’obtenir, avec une fraction du calcul initial, l’essentiel des performances d’hier. Ensuite, les barrières à l’entrée s’amenuisent sur ce segment commoditisé, en raison des recettes d’entraînement circulant et des architectures ouvertes abondant, hors énergie et puces. Enfin, le paradigme des modèles actuels pourrait atteindre ses limites : Yann LeCun soutient depuis longtemps que les grands modèles de langage sont une impasse vers l’intelligence artificielle générale, et qu’une rupture architecturale sera nécessaire, ce qui remettrait les compteurs de la course à zéro.
Les optimistes technologiques répondent pour leur part que ces benchmarks ne mesurent pas ce qui compte vraiment. En effet, ces benchmarks saturent. Devenus des cibles d’optimisation, ils cessent de mesurer. C’est la loi de Goodhart, et les meilleurs modèles atteignent désormais les limites de ce que ces tests savent évaluer. Un constat également dressé lors du premier Forum d’experts sur l’IA de frontière organisé par la Commission européenne en avril 2026 2. Ils ne capturent ni les tâches longues confiées à des agents, ni les sauts de capacité du type Mythos 3. Ils ajoutent que la préférence des clients pour les meilleurs modèles transparaît clairement dans les chiffres de revenus. Ce constat est corroboré par le Forum d’experts du Bureau européen de l’IA, qui indique que les comportements d’achat des industries révèlent d’ores et déjà une préférence marquée pour les systèmes de frontière par rapport à leurs poursuivants immédiats. L’écart entre le chiffre d’affaires d’Anthropic et celui de Mistral s’est en effet creusé plutôt que resserré. Ils font également remarquer que le plateau annoncé n’apparaît toujours pas dans les données, que la durée des tâches menées de bout en bout par des agents double environ tous les sept mois, selon les mesures de l’Institut METR 4, à un rythme qui s’accélère, et que les barrières à l’entrée, tant en matière de calcul que de talents d’exception, figurent parmi les plus élevées de l’histoire industrielle.
La situation actuelle peut se résumer à un paradoxe qui dissipe une partie de la controverse : les gains d’efficacité rendent bon marché, année après année, un niveau de capacité donné (ce que Mythos coûtait hier ne coûtera plus que trois fois rien demain), mais ils ne rendent pas bon marché la frontière elle-même, dont le coût continue d’augmenter. Les deux camps peuvent donc avoir raison en même temps : banalisation rapide des capacités d’hier et renchérissement continu de celles de demain. La question est donc de savoir si les capacités de demain justifieront leur prix et leur nécessité. Ce désaccord traverse les laboratoires comme les investisseurs.
Mettre en place une méthode pour garantir la robustesse de la stratégie européenne
Il en découle une conséquence méthodologique : face à une incertitude profonde, une stratégie rationnelle ne cherche pas nécessairement à prendre la décision optimale dans un scénario prédéfini ; elle combine plutôt des mesures robustes, réversibles et complémentaires, afin d’éviter qu’un scénario défavorable ne provoque une perte collective catastrophique. En théorie de la décision, ce critère porte un nom : la minimisation du regret maximal. La meilleure stratégie n’est pas celle qui rapporte le plus dans un monde donné, mais celle qui n’est catastrophique dans aucun scénario. Elle consiste à acheter des options plutôt qu’à prendre des engagements irréversibles, et à ne convertir l’option en engagement qu’une fois l’incertitude résorbée. C’est à ce critère, la robustesse aux deux scénarios, que nous soumettrons Prométhée, le fatalisme du scénario de la commoditisation et notre propre proposition.
Cette lecture du moment que traverse l’Europe dispose désormais d’un appui institutionnel. Le Forum d’experts réuni par le Bureau européen de l’IA, qui s’appuie sur plus d’une centaine de spécialistes de l’intelligence artificielle de pointe, aboutit à deux conclusions. La première est que l’année 2026 sera décisive pour l’Europe, qui devra alors élaborer et adopter une stratégie cohérente à l’échelle de l’Union comme des États membres, en tenant compte du rythme des trajectoires de capacités, de marché et d’infrastructures, et de leurs implications pour la souveraineté européenne. La seconde est que, dans les deux scénarios, l’Europe doit renforcer sa capacité souveraine à « accéder aux modèles de frontière, les choisir, les contrôler et en tirer parti », ce qui suppose d’avoir une vision claire des leviers dont elle dispose ou qu’elle pourrait mettre en place à chaque niveau de la pile technologique. Aucune de ces deux tâches n’a encore été accomplie et les prochains mois diront si Bruxelles et les États membres s’en saisissent ou s’ils les laissent se dissoudre dans une nouvelle salve de communiqués et d’annonces. La proposition que nous esquissons ici vise à répondre aux deux conclusions des experts de la Commission : une stratégie conçue pour s’adapter aux deux scénarios et trancher, au bon moment, la question de la frontière, ainsi qu’une cartographie des dépendances et des leviers que les experts appellent de leurs vœux. Penchons-nous maintenant sur la proposition Prométhée.
La proposition Prométhée pointe à juste raison les risques de la dépendance européenne et les limites de l’inaction fataliste
Le diagnostic géoéconomique tiré de la proposition « Prométhée » à propos du risque associé à une dépendance en matière d’IA est exact.
Les restrictions américaines, intervenues au printemps 2026 autour des modèles les plus avancés d’Anthropic, puis leur assouplissement partiel à la fin du mois de juin, ont fait entrer l’accès aux modèles de frontière dans un régime similaire à celui des semi-conducteurs : accès révocable sans préavis, ambiguïté stratégique délibérée et discrétion administrative. La lecture la plus plausible de cet épisode est d’ailleurs inquiétante : tout indique qu’une alerte de sécurité, probablement liée aux capacités de piratage du modèle, a conduit l’administration américaine à vouloir retirer l’accès à l’ensemble des utilisateurs, y compris américains. Le contrôle des exportations aurait été le seul instrument juridique disponible pour y parvenir. L’Europe a donc été une victime collatérale. Au-delà même du scénario d’une coercition ciblée, cela signifie que l’accès européen aux capacités de pointe est désormais suspendu au calcul du risque intérieur américain, sans qu’aucun comportement, aucune concession commerciale ou bonne volonté diplomatique ne puisse le sécuriser.
Il faut encore compléter ce diagnostic par la mise en évidence d’un mécanisme qui rend la menace structurelle et non pas seulement passagère et politique : la rareté du calcul. Fournir un modèle de pointe n’est pas la même chose que de vendre un logiciel, dont la copie supplémentaire ne coûte rien. Chaque réponse d’un grand modèle consomme des tokens, l’unité de compte de la consommation d’IA (l’équivalent du kilowattheure pour l’électricité), et derrière chaque token se cache de la puissance de calcul bien réelle. Les grands laboratoires sont également en état de pénurie chronique et sont contraints d’arbitrer en permanence entre leurs clients, leurs abonnements grand public et leurs propres besoins de recherche. Dans un monde de tokens rationnés, l’accès des clients étrangers est la variable d’ajustement naturelle pour des raisons purement économiques, avant même toute intention politique. La hiérarchie d’allocation observée chez les principaux laboratoires le confirme : la puissance disponible sert d’abord les contrats gouvernementaux américains, puis les entreprises, et enfin le grand public, comme le montrent les interruptions de service différenciées lors des pics de charge. Les restrictions d’accès des clients étrangers n’ont pas attendu une politique délibérée des laboratoires pour se produire. C’est précisément ce qui rend le mécanisme structurel plutôt qu’intentionnel. Anton Leicht l’avait formulé avant même l’épisode de ce printemps : l’IA ne créera pas d’abondance, mais de la rareté.
L’analyse de l’asymétrie des leviers entre l’Union et les États-Unis par la proposition Prométhée est également juste. Couper l’accès à un modèle est instantané, tandis que bloquer les exportations d’ASML, l’entreprise néerlandaise qui fabrique les machines indispensables à la production de puces avancées, est un levier lent dont les effets ne se font sentir qu’une fois les stocks épuisés. Il faut également tenir compte du risque de riposte sur d’autres terrains : les États-Unis peuvent répondre à un blocage d’ASML par des restrictions commerciales ou un retrait des garanties de sécurité du continent et de l’Ukraine. Le levier européen existe, mais il est insuffisant.
Enfin, la mise en garde de la proposition Prométhée contre une lecture naïve des laboratoires chinois est justifiée. Leur rattrapage rapide est en grande partie dû à la distillation, une technique qui consiste à interroger massivement un modèle avancé pour entraîner le sien à partir de ses réponses, en d’autres termes, à profiter d’une puissance de calcul financée par d’autres. Cela n’établit en rien que la frontière serait bon marché pour un nouvel entrant européen. Il faut par ailleurs en tirer une conséquence supplémentaire que la note ne mentionne pas : les laboratoires américains et le gouvernement ont désormais toutes les raisons de fermer la porte à la distillation, en renforçant les contrôles d’identité des utilisateurs et en restreignant l’accès. La voie du suiveur qui permet de rattraper les leaders à faible coût en s’appuyant sur leurs modèles est en train de se refermer, ce qui rend la détention d’une capacité d’entraînement autonome encore plus précieuse.
Les trois incertitudes liées au projet Prométhée
L’analyse du projet Prométhée met en lumière trois éléments qui méritent d’être discutés.
Le premier est lié au calendrier : le projet établit ses priorités en se basant sur trois années de montée en charge d’un flux ininterrompu de livraisons de puces américaines, alors que la visibilité du projet incitera Washington à lui infliger un coup d’arrêt. Le dispositif est donc le plus vulnérable au moment où il s’expose le plus. Il est difficile de soutenir simultanément que l’interdépendance commerciale est impuissante à protéger notre accès aux modèles, mais qu’elle sécurisera un flux de composants autrement plus stratégiques. Deux objections à ce scénario, formulées par les auteurs de Prométhée, méritent cependant d’être prises au sérieux. La première est la suivante : jusqu’à présent, Washington a préféré vendre ; l’administration actuelle a assoupli une partie des restrictions héritées et Nvidia plaide efficacement pour l’ouverture des marchés. Toutefois, une politique discrétionnaire favorable reste une politique discrétionnaire, et c’est le risque de la voir changer qui est principal. La seconde objection est la suivante : un effort souverain de cette nature devrait être protégé le temps de sa construction, et les États-Unis ne le prendraient sans doute pas au sérieux durant ses premières années. Selon nous, cet argument pourrait valoir pour un programme politiquement discret, mais il ne s’accorde pas avec un plan qui revendique 12 gigawatts, une loi dérogatoire et un traité multilatéral, c’est-à-dire une publicité maximale.
Le second élément tient à l’économie même du rattrapage technologique. L’argument est le suivant : le capital achète du rattrapage, mais lentement, tandis que le coût de la frontière double tous les sept mois ; en trois ans, la cible aura donc changé de plusieurs ordres de grandeur. Les exemples récents sont nombreux, et Meta en fournit le plus parlant. L’entreprise a réalisé un effort financier colossal qui n’a débouché que sur un repositionnement vers le milieu de gamme en termes de rapport qualité-prix : performant et rentable, mais loin de la frontière absolue. Trois ans d’investissements parmi les plus massifs au monde n’ont permis d’obtenir qu’une place solide dans le peloton, mais loin de la tête de course. La trajectoire de xAI et de Grok 4.5 confirme cette règle : pour atteindre le niveau de la génération précédente de ses concurrents, xAI a dû consacrer trois ans de développement, s’adosser à SpaceX et racheter des éditeurs clefs comme Cursor. Si l’attrait d’une mission nationale constitue un puissant levier propre aux structures d’État, à l’instar du projet Manhattan ou des débuts du Commissariat à l’énergie atomique, le montage de Prométhée cumule des lourdeurs organisationnelles que la note elle-même identifie comme son principal facteur limitant. Son horizon de trois ans correspond à la période où les projets surcapitalisés échouent régulièrement faute d’avoir appris à arbitrer sous contrainte de ressources.
Le troisième élément est la cible mobile. Viser une capacité de 12 GW en 2029 revient à se fixer l’objectif du niveau des leaders mondiaux de la fin de l’année 2026. Au rythme actuel d’expansion, la frontière se situera à plusieurs ordres de grandeur au-dessus de ce niveau d’ici l’échéance du plan. Le Forum d’experts réuni par le Bureau européen de l’IA décrit une capacité mondiale de calcul qui double environ tous les sept mois ; les plus grands sites projetés dépasseront à eux seuls 3 gigawatts dès 2027. Viser 12 gigawatts pour 2029, c’est viser le présent des leaders, mais probablement pas leur avenir. La note concède d’ailleurs elle-même que ces quelques gigawatts ne suffiront pas à couvrir la demande économique mondiale. Le projet est donc sous-dimensionné sur le plan technologique, alors qu’il est écrasant sur le plan budgétaire, exigeant entre 4,5 % et 8 % du PIB par an. À titre de comparaison, le plan Messmer de 1974, qui a permis de construire le parc nucléaire français, n’a mobilisé qu’environ 1 % du PIB pour déployer à grande échelle une technologie déjà éprouvée, dont le transfert initial n’était pas révocable trimestre après trimestre. Ajoutons à cela une incertitude supplémentaire : selon les experts consultés par la Commission, aucun modèle économique durable n’a encore été démontré à la frontière. Si certaines générations récentes de modèles sont rentables, les revenus spectaculaires des leaders s’accompagnent toujours de levées de capitaux massives et de pertes d’exploitation persistantes. Miser 700 milliards sur une position dont la rentabilité commerciale reste à prouver, c’est ajouter un pari au pari. Dans le scénario de la commoditisation, Prométhée investit des centaines de milliards d’euros pour conquérir une frontière technologique dont la valeur marchande s’effondre. Dans le scénario de l’échappée, le projet risque d’être suspendu à la volonté du fournisseur américain de puces au moment le plus critique de sa construction.
L’actualité de la mi-juillet donne un visage concret à cette incertitude. Moonshot AI vient en effet de publier Kimi K3, un modèle de 2 800 milliards de paramètres dont les poids devraient être librement téléchargeables à la fin du mois. Les premières évaluations indépendantes le situent au niveau de plusieurs grands systèmes fermés récents, même s’il reste en retrait par rapport aux meilleurs, notamment pour certaines tâches spécifiques. Sa disponibilité prochaine sous forme ouverte et son prix d’accès compétitif augmentent néanmoins fortement la probabilité d’un scénario de commoditisation, c’est-à-dire d’un quasi-monopole reproductible, largement accessible et exerçant une pression continue sur les prix des modèles propriétaires.
Cette ouverture peut être comprise comme une stratégie de puissance industrielle : déplacer la concurrence du modèle propriétaire vers l’écosystème, accélérer l’adoption mondiale des architectures chinoises et comprimer les revenus qui financent la course au calcul des laboratoires américains. Toutes choses égales par ailleurs, la situation semble analogue à celle d’autres secteurs industriels européens qui ont subi la même concurrence à prix subventionnés, provoquant un engrenage géoéconomique bien identifié : une offre abondante, soutenue par du capital stratégique, peut rendre économiquement non viable la production concurrente, et ce, avant même d’avoir atteint une position dominante.
Kimi K3 révèle ainsi un troisième risque pour Prométhée. Après le risque technologique de manquer une frontière qui continue de se déplacer et le risque géopolitique de perdre l’accès aux puces nécessaires au rattrapage, apparaît le risque commercial de réussir trop tard sur un marché dont les prix se seraient effondrés. Le bouclage financier de Prométhée suppose en effet une trajectoire progressivement autoporteuse, dans laquelle la demande privée prendrait le relais de l’État une fois la frontière atteinte. Si des capacités proches demeurent durablement accessibles sous forme ouverte, le laboratoire français pourrait atteindre son objectif technique sans jamais atteindre son équilibre économique. L’actif de 700 milliards se déprécierait alors avant même d’être réalisé.
Cette conséquence vaut également pour notre proposition. Dans un marché susceptible d’être durablement faussé par des stratégies de prix et d’ouverture soutenues par du capital géopolitique, il faut privilégier les actifs dont la valeur résiste le mieux à l’effondrement du prix des modèles, à savoir l’énergie et le foncier raccordé, la flotte d’inférence multi-modèles adossée à des engagements d’achat, l’orchestration, la capacité d’évaluation et les compétences d’entraînement. Il faut surtout admettre que le maintien d’une capacité d’entraînement domestique ne pourra probablement pas reposer sur le marché seul. À l’instar d’une industrie de défense, elle devra être entretenue par une commande publique pluriannuelle.
La place stratégique croissante de la couche d’orchestration des modèles
Depuis quelques mois, la valeur et le contrôle stratégique migrent vers la couche d’orchestration. Ce terme désigne les systèmes qui connectent les modèles aux données et aux processus des organisations, et qui assurent notamment la gestion de la mémoire, le contrôle des permissions, la certification des résultats et l’arbitrage des tâches selon leur coût ou leur complexité. Si les modèles sont les moteurs de l’intelligence artificielle, l’orchestration en est le châssis, la transmission et le tableau de bord.
Les signes de ce basculement sont nombreux. OpenRouter, plateforme de routage entre plusieurs centaines de modèles, illustre la vitesse à laquelle le marché réévalue cette couche : valorisée 1,3 milliard de dollars en mai 2026 lors d’une levée menée par le fonds de croissance d’Alphabet et le fonds de capital-risque de Nvidia, elle ferait l’objet, selon le Wall Street Journal, de négociations de rachat par Stripe autour de 10 milliards de dollars à peine deux mois plus tard 5. De même, le succès commercial des laboratoires ne repose plus sur la vente brute de tokens, mais sur le déploiement de produits agentiels qui encapsulent les modèles dans des flux de travail structurés. Enfin, l’émergence d’offres à faible coût, telles que Muse Spark ou le modèle à poids ouverts Inkling, accélère l’adoption de routeurs multi-modèles capables de sélectionner la solution la plus économique pour chaque requête. En rendant les architectures technologiques interchangeables, l’orchestration exerce une pression continue vers la banalisation sur les modèles. Une grande partie de la capacité d’un modèle est en réalité latente et révélée ou perdue par la qualité du système qui l’entoure. Toutefois, deux nuances s’imposent. Au sommet de la hiérarchie des capacités, les piles intégrées des laboratoires de pointe conservent pour le moment une avance nette sur les assemblages équivalents construits autour de modèles ouverts : l’interchangeabilité est pleinement effective pour les tâches courantes, mais pas encore pour les flux de travail autonomes les plus exigeants. Par ailleurs, le routage relève d’abord d’une logique d’optimum économique : de grands gestionnaires d’actifs français ont ainsi déployé des passerelles internes qui acheminent chaque requête de leurs développeurs vers le modèle le moins coûteux capable de la traiter, en alignant la puissance consommée et la complexité de la tâche.
Ce déplacement redéfinit radicalement les rapports de dépendance. C’est désormais au niveau de l’orchestration que se cristallisent l’adhésion de l’utilisateur, la mémoire institutionnelle et les coûts de transfert d’un système à un autre. Une économie qui maîtrise cette couche applicative peut ainsi substituer un fournisseur de modèles à un autre à moindre coût, comme on remplace un moteur sous un même châssis. À l’inverse, celle qui en abandonne le contrôle reste captive, même si elle dispose d’un modèle souverain : ce n’est plus l’algorithme brut qui retient le client, mais l’écosystème qui l’entoure. La souveraineté d’usage se joue donc d’abord dans l’orchestration.
Il convient toutefois de distinguer soigneusement deux plans. Sur le plan économique, la couche d’orchestration est bien le lieu où se crée de la valeur ajoutée. Sur le plan géoéconomique, les modèles sont substituables entre eux par la couche d’orchestration, qui permet de basculer d’un fournisseur américain vers un fournisseur chinois, européen ou ouvert, à condition qu’une solution de repli existe. C’est précisément ce que le socle que nous proposons plus bas vient garantir. Deux risques propres à cette couche restent toutefois à identifier et à conjurer : un fournisseur de modèles peut dégrader l’accès des orchestrateurs concurrents aux interfaces dont ils dépendent, et les acteurs de l’orchestration liés aux laboratoires sur le plan capitalistique peuvent fausser le jeu au profit de leur maison mère.
Cette couche d’orchestration constitue un terrain de jeu favorable à l’Europe, alors que les modèles frontaliers lui échappent jusqu’ici. L’intégration en entreprise relève du logiciel métier, de la connaissance des processus et de l’expertise sectorielle, soit le cœur de métier de fleurons tels que SAP ou Dassault Systèmes. Ici, le ticket d’entrée se mesure en capital humain et en expertise industrielle, et non en puissance de calcul. L’urgence est cependant tout aussi réelle dans ce domaine : les laboratoires américains investissent désormais de manière agressive dans cette couche applicative et la fenêtre d’opportunité risque de se refermer rapidement.
De plus, une stratégie robuste sur ce sujet crucial permet de faire face aux deux scénarios d’évolution technologique. En cas de commoditisation des modèles, les marges et la valeur se réfugieront au niveau de l’orchestration. En cas de rupture technologique continue (l’« échappée »), cette couche détermine la capacité d’une économie à convertir la puissance brute de l’IA en gains de productivité réels. À accès égal aux grands modèles, l’écart de valeur se creusera en fonction de la qualité de l’intégration, un fossé qui sépare déjà les entreprises américaines de leurs homologues européennes.
Pour autant, l’orchestration ne saurait être une panacée : elle vient compléter le portefeuille stratégique, mais ne compense pas l’absence d’accès aux modèles de puissance (de classe Mythos), qui sont indispensables à la cyberdéfense et au renseignement. Elle permet toutefois de corriger un biais persistant du débat public : à force de focaliser l’attention sur la frontière technologique, nous négligeons le segment où nos atouts sont réels et les barrières à l’entrée, surmontables. Ce chantier ne requiert pas de financement démesuré ; il exige simplement d’activer des leviers d’exécution déjà disponibles : une commande publique exigeante en matière de souveraineté des couches applicatives critiques, des obligations de multi-fournisseurs pour garantir la continuité d’activité et la structuration de communs de données sectoriels pour sanctuariser notre avantage de terrain.
Le test de robustesse appliqué au scénario fataliste et au scénario de l’échappée
L’approche fataliste est inefficace face aux défis que nous avons identifiés. Dans le scénario de la commoditisation, il prive d’emblée l’Europe des positions industrielles qu’elle pourrait prendre sur un marché devenu accessible. Dans le scénario de l’échappée, elle la laisse désarmée face à des restrictions d’accès soudaines.
Avant de formuler notre proposition, anticipons une première objection qui lui sera immédiatement opposée. L’exigence de robustesse que nous défendons doit affronter sa critique la plus sérieuse : une stratégie de repli fondée sur un acteur situé sous la frontière technologique, comme Mistral, ne serait-elle valable que dans le scénario où elle s’avère inutile ? Si la commoditisation advient, ce repli est facile, mais superflu ; si la frontière technologique s’éloigne, un modèle en retard de dix-huit mois devient obsolète pour les usages de pointe. Cette objection appelle une réponse en deux temps.
En premier lieu, le risque majeur contre lequel nous souhaitons nous protéger n’est pas le décrochage technologique, mais la rupture d’accès, une menace latente dans les deux scénarios. En cas de blocage, il ne s’agit plus de rivaliser avec le meilleur standard mondial, mais de préserver une autonomie minimale. Un modèle souverain proche de la frontière, sans l’atteindre, sera toujours infiniment plus utile pour les fonctions vitales de l’État et la continuité économique que le néant. L’exemple ukrainien est à cet égard significatif : sans dominer la frontière des systèmes autonomes, son armée a transformé ses capacités militaires grâce à des drones conçus à partir de briques technologiques accessibles et intégrés sur le terrain.
Enfin, nous intégrons le fait qu’une simple logique d’assurance ne suffit pas dans le scénario de l’échappée. Si les capacités de frontière constituent un attribut de souveraineté de premier plan, l’Europe devra tôt ou tard en disposer ou garantir son accès stratégique. C’est la raison pour laquelle notre proposition ne se limite pas à une politique de protection : elle s’articule comme une doctrine d’option, au sens financier du terme. Alors que l’assurance indemnise un sinistre a posteriori, l’option permet d’acheter aujourd’hui, pour une fraction de son coût réel, le droit d’entrer dans la course au moment choisi. Dès lors, tout le défi de la trajectoire que nous proposons est de déterminer ce qu’il faut construire dès à présent pour sécuriser cette option, sans en payer par anticipation le prix exorbitant.
Notre proposition : construire un socle industriel indispensable dans tous les scénarios technologiques
Le plan que nous proposons prend en compte une asymétrie temporelle souvent ignorée dans le débat sur l’IA souveraine. En effet, les différentes composantes d’un effort de frontière ne partagent pas toutes le même horizon : si les puces peuvent être acquises en dix-huit mois dès lors que le capital et l’accès aux allocations sont sécurisés, l’énergie, le foncier raccordé, les compétences d’entraînement à grande échelle, les protocoles d’évaluation et les instances de décision exigent cinq à dix ans de construction. L’opération Prométhée propose de financer immédiatement la brique rapide et onéreuse : le calcul d’entraînement à la frontière. Toutefois, l’incertitude quant à sa valeur nous semble trop importante. Nous proposons donc de commencer par les premiers étages de la fusée : bâtir, dès à présent et à coût maîtrisé, les infrastructures lentes qui conserveront leur valeur quel que soit le scénario final.
Cette trajectoire alternative repose sur un socle de cinq chantiers prioritaires.
Le premier concerne l’énergie et le foncier raccordé. Indépendamment du scénario technologique, l’Europe aura massivement besoin d’inférence et l’électricité décarbonée et abondante est le seul maillon de la chaîne de valeur dans lequel la France dispose d’un avantage comparatif mondial, à condition d’adapter sa politique énergétique. L’écart de compétitivité est documenté : en 2025, le prix de l’électricité industrielle dans l’Union européenne était en moyenne deux fois supérieur à celui pratiqué aux États-Unis et de moitié supérieur à celui pratiqué en Chine. L’énergie, les permis et le raccordement constituaient ainsi le véritable goulet d’étranglement du calcul en Europe, davantage que le capital ou les puces. Pour y remédier, il est indispensable d’accélérer les raccordements, de purger les projets fantômes qui saturent inutilement les files d’attente, de créer des zones industrielles dédiées afin de ramener les délais d’autorisation à quelques mois, d’instaurer un guichet unique et de relancer le nucléaire. Ce volet de l’opération Prométhée doit être intégralement exécuté, car il s’impose, alors même qu’aucun modèle ne serait fabriqué sur notre sol. Son coût budgétaire direct reste modeste, car l’essentiel relève du levier réglementaire, tandis que l’acquisition de foncier public et les garanties de réseau se chiffrent en centaines de millions d’euros par an.
Le deuxième chantier consiste à déployer une flotte d’inférence souveraine, c’est-à-dire un parc de centres de calcul dédiés à l’exécution quotidienne des modèles. À court terme, l’Europe devra accepter de s’en remettre à Nvidia sur ce point. Refuser l’achat de processeurs américains sous prétexte de dépendance reviendrait à confondre le stock et le flux : le risque stratégique réside dans les livraisons futures et les accès logiciels révocables, et non dans les infrastructures physiques installées. La souveraineté de cette flotte ne dépend pas de l’origine de ses composants, mais de deux conditions impératives : sa localisation sur le sol européen et son exploitation exclusive par des acteurs européens. Un centre de données situé en Europe, mais opéré par un tiers étranger, peut être déconnecté à distance, instantanément ; un centre géré par une entreprise européenne, avec du matériel importé, offre, au pire, plusieurs années de répit avant l’obsolescence technologique, délai suffisant pour inverser le rapport de force. Ce dimensionnement n’a rien d’utopique : les projections de demande les plus conservatrices indiquent que, d’ici 2028, les besoins d’inférence d’un grand pays européen dépasseront largement l’ensemble des capacités actuellement planifiées sur le continent. Le péril imminent est la sous-dotation en infrastructure, et non la surcapacité. À ce stade, Nvidia et AMD demeurent incontournables, mais la souveraineté matérielle suppose, à moyen terme, de déplacer une part croissante de l’inférence vers des accélérateurs spécialisés (ASIC), puis, à plus long terme, de maîtriser l’ensemble de la pile : interconnexion, mémoire, packaging, compilateurs et bibliothèques, et non une puce isolée. Développer dès maintenant une filière européenne d’accélérateurs est une étape naturelle pour prolonger la flotte d’inférence.
Pour cette flotte, viser une capacité de 2 à 3 GW à l’horizon 2030 représenterait un investissement de 66 à 101 milliards d’euros sur cinq ans, si l’on se fonde sur les coûts unitaires avancés par le projet Prométhée lui-même (environ 33,4 milliards d’euros par gigawatt détenu et 0,8 milliard par an pour l’exploitation). Si l’ordre de grandeur impressionne, c’est la rigueur du montage financier qui en garantit la crédibilité.
L’équilibre économique d’un tel parc est soumis à deux variables critiques : le taux d’utilisation des capacités et la dépréciation accélérée des puces, qui perdent l’essentiel de leur valeur en quatre à cinq ans. Le premier risque peut être neutralisé par le recours à des locataires d’ancrage. Ces clients stratégiques sécuriseront la rentabilité de l’infrastructure grâce à des contrats fermes de type « take-or-pay » (l’engagement de payer la capacité réservée, qu’elle soit utilisée ou non). Ces engagements seront souscrits par la commande publique, par le gestionnaire de compétences du troisième chantier et par les grandes entreprises européennes dont les plans de continuité exigent précisément une capacité de repli sur le territoire national. Le second risque est géré par l’architecture du capital. Le cœur du tour de table doit réunir des investisseurs à long terme (Caisse des dépôts, Banque européenne d’investissement, fonds d’infrastructure), adossés à une tranche de première perte assumée par l’État, afin de rassurer les capitaux privés, comme l’expliquent à juste titre les auteurs de la note Prométhée. Calibrée sur le risque de dépréciation, cette mise de départ publique représenterait 10 à 20 % du total, soit 2 à 4 milliards d’euros par an. Le solde du capital serait levé auprès de fonds souverains désireux de se couvrir contre leur propre dépendance au duopole sino-américain, comme la Norvège, capable de coupler la puissance de son fonds de 1 800 milliards d’euros à ses atouts hydroélectriques, ou les États du Golfe, dont l’intérêt est déjà matérialisé par la présence du fonds émirati MGX au capital des Campus AI, aux côtés de Mistral, Bpifrance et de Nvidia.
L’analyse des auteurs de Prométhée concernant le besoin de dé-risquage des puissances moyennes est exacte. Notre proposition consiste simplement à orienter cette dynamique vers un actif rentable dans tous les scénarios technologiques. Cette flotte d’inférence constitue à la fois un bouclier contre les ruptures d’accès, le support physique de notre doctrine d’option et un patrimoine tangible dont la valeur résiduelle, ancrée dans les bâtiments, le réseau électrique et le foncier, en fait l’investissement le plus robuste de l’ensemble du portefeuille.
Le troisième chantier est celui du gardien de la compétence d’entraînement. Il s’agit d’une reformulation, plus exigeante, du rôle de l’acteur de repli. La fonction stratégique de Mistral, du point de vue de l’État, ne réside pas dans son catalogue de modèles, mais dans le fait d’être aujourd’hui le seul endroit en Europe où le savoir-faire d’entraînement des grands modèles, cette forme de capital humain et collectif qui ne s’achète pas en dix-huit mois, existe et se renouvelle. Ce savoir-faire devient d’autant plus précieux que la voie du rattrapage par distillation se referme : demain, il faudra soit savoir entraîner par soi-même, soit être complètement dépendant.
Le socle de la commande publique pluriannuelle (défense, sécurité, fonctions régaliennes) doit être dimensionné et contractualisé pour remplir cette fonction : maintenir une équipe de classe mondiale en condition d’entraînement continu, à une distance raisonnable de la frontière, avec des jalons de capacité vérifiables. Concrètement, il s’agit d’un engagement d’achat ferme de 1,5 à 2 milliards d’euros par an sur cinq à sept ans, auquel s’ajoute un calcul d’entraînement dédié de 0,5 à 1 milliard par an, soit 2 à 3 milliards d’euros par an au total. Grâce à ce levier, l’État achète une option. Cette formule a une contrepartie exigeante : le soutien est conditionnel et réversible. Si le prestataire désigné ne respecte pas durablement les objectifs fixés, la commande peut être transférée à un autre véhicule, consortium, structure nouvelle ou équipe recomposée autour des mêmes infrastructures. On ne mise pas sur une entreprise, mais sur une compétence, où qu’elle se trouve. Ceci étant dit, sans gardien de la compétence, l’option frontière n’existe pas, quel que soit le capital disponible le jour où l’on voudrait s’en servir.
Quatrième chantier : la capacité d’évaluation souveraine et la cartographie des dépendances. Évaluer de manière autonome les performances réelles, les failles et les usages critiques des modèles les plus avancés coûte environ 100 millions d’euros par an à l’échelle européenne. Cette évaluation conditionne la classification officielle des usages (ceux où la dépendance est acceptable, ceux qui exigent une solution de repli et ceux qui l’excluent), la crédibilité des négociations d’accès et surtout la lecture des indicateurs dont dépend la décision d’exercer l’option. C’est le système nerveux de la doctrine, qui la rend opérationnelle et mobilisable.
Le cinquième chantier porte sur la négociation collective des garanties d’accès. Il convient d’expliciter précisément ce qui doterait l’Europe d’un véritable levier, à rebours de l’idée reçue selon laquelle la taille du marché européen suffirait. En effet, dans un contexte de pénurie de capacités de calcul, la perte de clients européens n’affecte que marginalement les laboratoires américains, qui réallouent sans difficulté la puissance libérée à leur demande intérieure ou à leur propre recherche. Le simple statut d’« acheteur intéressé » est donc structurellement inoffensif.
Le véritable pivot stratégique européen se situe ailleurs. Il réside d’abord dans notre offre d’infrastructure : l’Europe, et plus particulièrement la France, peut proposer aux fournisseurs américains une ressource qui leur fait cruellement défaut, à savoir des sites raccordés et une électricité décarbonée en abondance, en échange de garanties contractuelles d’accès aux meilleurs modèles. Ce mécanisme présente une propriété asymétrique précieuse : une fois le centre de calcul implanté sur le sol européen, le capital investi devient l’otage de la relation. Le fournisseur qui renierait ses engagements se retrouverait avec des milliards d’actifs privés d’énergie, tandis que le gouvernement américain, s’il tentait d’imposer des restrictions, se heurterait au puissant lobby de ses propres entreprises.
Ce levier repose ensuite sur la coalition des goulots d’étranglement industriels. Le monopole d’ASML n’est pas isolé ; la chaîne de valeur mondiale des semi-conducteurs dépend également des optiques de l’entreprise allemande Zeiss, des lasers de l’entreprise allemande Trumpf et des architectures mémoires des entreprises sud-coréennes SK Hynix et Samsung. Coordonnée entre La Haye, Berlin, Séoul et Tokyo, cette position collective pèse d’un poids géopolitique que la simple demande commerciale n’a plus. À cette architecture doivent s’ajouter les clauses contractuelles classiques : préavis, continuité de service, mise sous séquestre des paramètres du modèle auprès d’un tiers de confiance en cas de rupture d’accès, ainsi qu’une condition trop souvent éludée : la sécurisation absolue de nos propres réseaux, aucun laboratoire n’acceptant de confier ses modèles les plus précieux à des infrastructures jugées perméables. Certes, aucune de ces garanties ne vaut souveraineté pleine et entière, et les événements récents rappellent qu’un accès concédé peut être révoqué. Cependant, combinées à notre flotte d’inférence et à notre gestion des compétences, elles bouleversent la structure du jeu : la rupture d’accès ne condamne plus l’Europe à la paralysie ; elle inflige au fournisseur un coût de bascule prohibitif. Ainsi, la dissuasion économique ne supprime pas la dépendance, mais la rend coûteuse à exploiter.
Au total, le coût de ce socle pour la France et ses partenaires s’établit entre 5 et 7 milliards d’euros par an, soit environ 0,2 % du PIB français. Ce montant est à comparer aux 1,5 % requis pour le seul volet public de Prométhée, et aux 4,5 à 8 % de son coût complet. Sur ces cinq ans, notre approche mobilise 90 à 135 milliards de dollars, financés très majoritairement par le secteur privé et adossés à des revenus d’exploitation. Alors que Prométhée engage des sommes largement publiques, nous proposons de mobiliser un capital majoritairement privé, adossé à des actifs productifs et à des revenus d’exploitation. Forts de cette trajectoire de robustesse, penchons-nous à présent sur l’analyse des deux scénarios maximalistes.
Branche A : si la commoditisation s’installe, l’offensive par la diffusion
Si les dix-huit prochains mois confirment l’hypothèse incrémentale, caractérisée par un resserrement des performances, une commoditisation des capacités et une guerre des prix dont le repositionnement de Meta est le signe avant-coureur, le centre de gravité stratégique se déplacera définitivement vers la diffusion, c’est-à-dire l’adoption effective de l’IA par le tissu économique. Comme l’a établi le rapport Draghi, le retard de productivité européen est autant un retard d’adoption que de production. Les 1 000 milliards d’euros de dépenses annuelles évoqués par Arthur Mensch 6 seront captés par les modèles réellement déployés sur le terrain, et pas nécessairement par les architectures de frontière les plus lourdes. Dans ce contexte, le coût d’utilisation, la rapidité d’exécution, l’intégration métier, la conformité réglementaire, la localisation des données et la maîtrise des flux de travail agents deviennent les variables maîtresses de la compétition. Autant de domaines dans lesquels les acteurs européens peuvent bâtir un avantage comparatif durable. La nationalité du fournisseur conserve d’ailleurs une importance stratégique majeure en ce qui concerne la réaffectation de la valeur générée en Europe, l’exploitation des données d’usage pour enrichir les modèles futurs ou la résilience face à de potentielles restrictions.
Dans ce scénario technologique, plusieurs leviers doivent être actionnés immédiatement. Il s’agit en premier lieu des leviers publics qui permettent d’accélérer la diffusion de l’usage de l’IA : le prix de l’électricité, facteur clef du coût d’usage, la commande publique qui agit en tant que client d’ancrage, l’administration qui reste le premier acheteur de services intellectuels du continent, la structuration de communs de données sectoriels dans les domaines de la santé, de l’industrie et de la mobilité, l’effort de formation, ainsi qu’une refonte réglementaire incitant activement au déploiement opérationnel.
En second lieu, la préférence européenne doit être rigoureusement calibrée pour ne pas agir comme un frein à la diffusion. Une préférence généralisée pourrait en effet renchérir artificiellement le coût de l’IA pour l’ensemble de l’économie, alors qu’il est essentiel de favoriser sa diffusion à grande échelle. Pire encore, une préférence aveugle risquerait d’équiper nos hôpitaux, nos réseaux et nos administrations d’outils de cyberdéfense de second rang, alors que les capacités offensives adverses de pointe se banalisent. Cette préférence doit donc être doublement bornée : elle doit être réservée aux usages critiques identifiés par notre socle et conditionnée à des seuils de performance vérifiés de manière souveraine. Aucun dispositif de préférence ne doit être appliqué sans plancher d’efficacité : si l’acteur européen s’avère incapable de tenir le niveau requis sur un segment donné, la clause est automatiquement suspendue. C’est une condition clef pour aligner la préférence économique sur les impératifs de sécurité qu’elle prétend servir.
Bâtir cette doctrine de politiques publiques exigera de peser sur un rapport de forces déjà engagé, mais encore entièrement ouvert. Le Cloud and AI Development Act, présenté le 3 juin 2026 comme pièce centrale du Tech Sovereignty Package, propose un cadre à quatre niveaux d’exigence de souveraineté pour les achats publics de cloud, mais ce texte n’est encore qu’une proposition : son contenu réel se jouera dans la négociation entre le Parlement européen et le Conseil, où le degré d’exigence effectif reste disputé. Notre recommandation vise donc à peser sur cette négociation, plutôt qu’à convaincre une Commission qui parlerait d’une seule voix, sachant que l’arbitrage interne entre une DG GROW plus favorable à une politique industrielle affirmée et une DG COMP plus attachée à la neutralité concurrentielle continuera de s’y refléter.
Branche B : le scénario de l’échappée et l’exercice de l’option
Si les indicateurs de performance des modèles confirment toutefois le scénario de l’échappée, caractérisé par un creusement des écarts sur les tâches longues et agentes, des sauts de performance répétés, un tarissement des architectures ouvertes et un durcissement des contrôles d’accès par décision américaine ou chinoise, l’effort de frontière devient pleinement justifié. Notre socle aura alors été précisément conçu pour rendre cette ambition possible, à un coût et à un risque inférieurs. Cette branche opérationnelle ne fait rien d’autre que reprendre la substance du projet Prométhée, mais elle est activée à un moment où il devient une option certaine et gagnante (du point de vue de la souveraineté, de la technologie et du commerce).
Ce lancement différerait cependant du sprint prométhéen initial sur cinq points fondamentaux.
Premièrement, le point de départ est assaini : les infrastructures énergétiques, les sites raccordés, la flotte de calcul d’inférence et les équipes d’entraînement existent déjà. Le surcoût se concentre exclusivement sur le calcul d’entraînement proprement dit, préservant ainsi les deniers publics pendant la phase de montée en puissance. L’activation de l’option ne rend pas la frontière bon marché ; elle garantit une décision éclairée, un terrain prêt et un fardeau partageable.
Deuxièmement, le déclencheur repose sur des jalons empiriques constatés et non sur un pari théorique. Or, le contexte géopolitique qui imposerait le déclenchement de l’option modifierait également en profondeur les équilibres : un durcissement de l’accès dicté par Washington légitimerait notre coalition, dissiperait les hésitations de nos partenaires paralysés par la crainte de froisser l’allié américain et accélérerait l’émergence d’architectures de puces alternatives.
Troisièmement, la coalition prendrait une forme resserrée et à géométrie variable, structurée autour de notre gestionnaire de compétences plutôt que d’un nouvel organisme créé de toutes pièces. L’État y interviendrait en tant que garant du contrôle stratégique, et non en tant que maître d’œuvre scientifique. Si la philosophie du Commissariat à l’énergie atomique, citée par Prométhée, est la bonne, le mécanisme de traité proposé, à savoir des droits d’accès garantis contre un ticket d’entrée financier, doit être élargi au-delà de la seule Union européenne. Il doit inclure le Royaume-Uni, la Suisse et la Norvège pour leurs compétences et leur énergie, le Japon et la Corée du Sud pour la chaîne de production des semi-conducteurs, ainsi que les États du Golfe pour leur capital. Tous ces pays ont un intérêt vital commun : contourner le duopole sino-américain.
Quatrièmement, le financement s’appuierait sur l’architecture éprouvée pour la flotte d’inférence, avec un apport de capital patient par les grands fonds souverains, rémunéré par des droits d’usage garantis plutôt que par de simples promesses de rendement financier.
Enfin, l’objectif stratégique ne reposerait plus sur la promesse incertaine de « rejoindre les leaders en trois ans », dont les dynamiques de marché récentes ont montré la fragilité. L’ambition serait d’intégrer le peloton de tête en une demi-décennie, selon une trajectoire d’apprentissage réaliste, conforme à l’histoire industrielle des rattrapages technologiques à capital abondant.
Les déclencheurs et la gouvernance de la décision de notre proposition
Une doctrine d’option n’a de valeur que si une instance en surveille les indicateurs critiques et est habilitée à activer son exécution. Or, c’est précisément le point aveugle du débat actuel, qui accumule les analyses stratégiques sans se doter d’un bras décisionnel. Pour remédier à ce problème, notre proposition s’articule autour de trois dispositions concrètes, unifiées par un principe transversal : la géométrie variable. Aucun des chantiers qui suivent ne doit être suspendu à l’unanimité des Vingt-Sept, dont les intérêts nationaux sont trop divergents pour permettre de porter une politique de puissance sur ce sujet. Il faut en effet s’appuyer d’emblée sur un noyau d’États volontaires.
Premièrement, le pilotage requiert un tableau de bord public d’indicateurs de scénario, opéré par une autorité d’évaluation souveraine, en liaison avec le Bureau européen de l’IA, mais indépendante de sa tutelle. Cet outil permettrait de mesurer objectivement l’évolution des écarts de performance dans l’exécution de tâches agentes complexes, et pas uniquement les classements de préférence, la fréquence et le périmètre des restrictions d’accès américaines et chinoises, la vitalité du flux de modèles ouverts, le durcissement des protections contre la distillation technologique, le taux de pénétration des agents autonomes dans l’économie réelle, ainsi que la maturité industrielle des puces alternatives à Nvidia. Ce tableau de bord ferait l’objet d’une révision trimestrielle selon des critères prédéfinis, dont le franchissement déclencherait l’activation des protocoles.
Deuxièmement, la gouvernance doit reposer sur un mandat de décision clairement identifié et volontairement souple. Les États engagés dans le cofinancement, qu’ils soient européens ou non, constitueraient un directoire des contributeurs, tandis que la Commission européenne interviendrait en appui technique et juridique, sans toutefois disposer d’un droit de veto. Il s’agit de l’architecture éprouvée des grands succès industriels du continent, d’Airbus à la coopération spatiale, à l’opposé des initiatives multilatérales dissoutes dans la gouvernance. La décision de lancer l’effort de frontière relève de la sphère politique et budgétaire. Elle doit s’appuyer sur des scénarios chiffrés continuellement actualisés afin de ne pas être improvisée dans l’urgence d’une crise d’accès technologique.
Troisièmement, le dispositif doit intégrer un volet privé, car la criticité de ces technologies affecte les entreprises au premier chef. Les conseils d’administration européens doivent considérer l’accès aux modèles comme un risque d’approvisionnement majeur. Cela implique de mettre en œuvre des politiques de double fournisseur d’inférence, de tester rigoureusement des plans de continuité intégrant la bascule vers des modèles opérés sous juridiction européenne et d’introduire des clauses contractuelles de préavis contraignantes. L’ensemble de cet arsenal opérationnel doit ainsi être structuré en tirant toutes les leçons du baptême du feu subi ce printemps, avec la suspension partielle de l’accès à Mythos et Fable.
Le prix de l’indépendance de la France et de l’Europe
La référence aux mots de de Gaulle à Rambouillet — « C’est très cher, mais c’est le prix de l’indépendance » — est puissante, mais elle met également en lumière ce qui pourrait affaiblir le projet Prométhée. Si la dissuasion nucléaire a été un pari technologique audacieux, sa force a résidé dans la capacité de la France à transformer une dépendance initiale (l’eau lourde norvégienne exfiltrée en 1940, l’expertise balistique allemande récupérée en 1946) en une chaîne domestique bouclée en quinze ans, du plutonium de Marcoule (1956) aux missiles du plateau d’Albion (1971). Ce bouclage a été permis par l’abandon de la technologie de l’eau lourde, qui dépendait d’approvisionnement extérieurs, au bénéfice de la filière graphite-gaz.
L’objection fondamentale à la recherche d’un modèle de frontière à court terme ne concerne pas seulement le coût du projet, mais aussi le séquençage des investissements. Selon nous, il faut d’abord bâtir le socle qui la rend possible : l’énergie, les infrastructures, les compétences et les institutions de décision. Il faut donner la priorité à ce qui exige du temps. Si les hypothèses des promoteurs de Prométhée se confirment, notre approche aura au moins le mérite de préparer le terrain : le projet trouvera alors des partenaires résolus et un marché des composants potentiellement affranchi des monopoles actuels.
Dans un monde incertain, la souveraineté technologique et industrielle ne passe pas par un pari maximaliste, mais par un plan robuste à même de prendre en compte l’ensemble des scénarios technologiques. Il implique la capacité de prospérer si la technologie se banalise, de se protéger si les accès se ferment et de se lancer dans la course à la frontière au bon moment. Ce socle industriel, que nous proposons comme valeur d’option, coûte près de dix fois moins cher que l’opération Prométhée, et ne nécessite l’autorisation de personne à Washington.
Sources
- Meta a lancé Muse Spark 1.1 début juillet 2026, présenté par la presse comme une offre à bas coût orientée usage massif. Voir Harshita Mary Varghese, Katie Paul, « Meta debuts Muse Spark 1.1 model with preview open to developers », Reuters, 9 juillet 2026.
- Le Bureau de l’IA publie les conclusions d’experts en IA aux frontières sur la compétitivité, la souveraineté et la sécurité de l’UE, Commission européenne, 15 juillet 2026.
- Sur Mythos, ses capacités hors norme en cybersécurité et la restriction de son accès (Project Glasswing).
- METR, « Measuring AI Ability to Complete Long Tasks » (2025) : la longueur des tâches menées en autonomie avec 50 % de fiabilité double environ tous les sept mois.
- Berber Jin, Lauren Thomas, Kate Clark, « Stripe in Talks to Buy Buzzy AI-Model Marketplace OpenRouter », The Wall Street Journal, 23 juillet 2026.
- Audition de M. Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral AI et Mme Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques et de la communication, Assemblée nationale, 12 mai 2026.