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L'histoire extraordinaire du dernier platonicien

Sur une île de la mer Égée s'est achevée la vie de celui qui voulut rendre un destin à l'Europe. Matteo Nucci raconte la trajectoire de Goffredo Guerra (2026–2094).

« Je ne dois rien à personne. » Ce sont les derniers mots que Goffredo Guerra adressa à ceux qui l’entouraient au moment de mourir. Pour beaucoup, il n’était que « le Noir », le dernier révolutionnaire platonicien de ce premier demi-siècle.

Il avait fêté ses quarante ans deux mois plus tôt. Il attendit les secours venus du ciel sur l’île de Pharmakonissi, où Jules César avait jadis été retenu prisonnier. À quelques encablures des côtes d’Asie Mineure qu’il avait tant aimées, il retrouvait une dernière fois cette vieille Europe qu’il avait quittée dans sa jeunesse et vers laquelle, après chacune des innombrables expéditions entreprises pour redonner un sens au monde qui l’avait vu grandir, il n’avait jamais cessé de revenir.

Né le 24 juillet 2026 à Verbania, alors prospère cité des rives du lac Majeur, il grandit entre Rome et Athènes, dans les années des guerres et de l’effondrement. Il avait choisi de porter le nom de sa mère, Guerra, une militante engagée sur les différents fronts qui s’étaient ouverts après la longue guerre russo-ukrainienne et où elle avait forgé son expérience. Ce choix ne relevait pourtant ni d’une fidélité filiale ni d’une prise de parti contre un père, intellectuel brillant mais déjà âgé. 

Adolescent d’un talent exceptionnel — et, comme tant d’esprits précoces, profondément inadapté à l’école qui dominait alors le continent —, Goffredo Guerra s’était construit dans une révolte contre le moralisme pacifiste de son époque. C’est dans ce refus qu’il faut chercher l’origine de celui qui allait devenir le plus fascinant meneur populaire de son temps. 

Lecteur insatiable, figure emblématique de ce « retour au livre » dont on parla dans les années 2030 comme de la réponse la plus vigoureuse de la jeune génération à l’emprise croissante de l’intelligence artificielle, il fit des ouvrages de son père son premier territoire. Platon et Homère devinrent ses deux phares, comme si plus rien d’autre ne méritait d’être sauvé tandis que l’Occident achevait de s’effondrer avec le crépuscule de l’hégémonie américaine. 

Mais, dans un premier temps, Guerra ne retint de ces deux auteurs que leur versant le plus sombre. À peine sorti de l’adolescence, il érigeait l’Iliade en poème de la guerre nécessaire à l’accomplissement de l’homme et invoquait sans relâche le Platon politique pour rêver d’une aristocratie de l’esprit capable de refonder un Occident malade, allant jusqu’à convoquer les épisodes les plus controversés de la vie du philosophe auprès des tyrans de Syracuse. Épater le bourgeois : telle fut, pour ses admirateurs comme pour ses détracteurs, la clef de son insolence.

Pourtant, sa fuite vers le Nigeria allait le transformer radicalement. En 2048, alors que le géant africain apparaissait aux yeux de tous comme la puissance appelée à supplanter en quelques années l’Europe épuisée par les guerres, l’impuissance politique et les technocraties triomphantes, Guerra partit sans prévenir et s’installa à Lagos, où il disparut de toute vie publique. Les uns voulurent voir en lui un nouveau Rimbaud ; d’autres imaginèrent qu’il s’était abandonné à une existence de plaisirs sans limites, dans le sillage de ses parents, dont la légende faisait un couple voué aux expériences les plus extrêmes sous le couvert de l’engagement intellectuel et politique.

L’idée s’imposa bientôt qu’il avait définitivement choisi le camp de Thrasymaque et de Calliclès, ces deux figures auxquelles Platon donne voix pour défendre la loi du plus fort et le mépris des faibles, incarnations d’un surhumanisme arrogant et sans pitié. Rien n’était pourtant plus éloigné de ce qui se jouait alors au Nigeria.

Certes, Thrasymaque et Calliclès ne cessèrent d’accompagner sa réflexion, mais pour des raisons tout autres que celles qu’on lui prêtait. C’est là que prit forme l’idée qui orienterait désormais toute son existence : rassembler des femmes et des hommes dont la force de la parole et de la pensée serait telle qu’elle entraînerait les peuples à se soulever. Tandis qu’il étudiait les bouleversements démographiques du Nigeria — devenu alors plus peuplé que l’ensemble de la Communauté européenne — et imaginait des politiques capables d’inverser le destin d’un continent réduit à une immense terre de vieillards et d’aides-soignantes, Guerra méditait sur la puissance des soulèvements populaires qui, en Asie, avaient renversé des régimes réputés inébranlables, et qui, au Moyen-Orient, avaient même mis fin à ce que Guerra considérait comme la dérive dystopique incarnée par l’État d’Israël. « Aucun roi n’a jamais cru que sa tête pouvait tomber », répétait-il volontiers, en songeant à la Révolution française.

Lorsqu’il revint en Europe, en 2056, les récits les plus extravagants circulaient déjà à son sujet. L’invisibilité dans laquelle il s’était volontairement tenu avait nourri toutes les légendes. Les uns le disaient aventurier, les autres prophète. Les chroniqueurs, désormais plus avides de scandales que d’information, avaient beau multiplier les enquêtes, ils ne parvenaient jamais à retrouver sa trace. Plus remarquable encore fut sa capacité à déjouer la surveillance des polices internationales, qui avaient commencé à le considérer comme un homme à suivre. C’est ainsi que le mythe grandit, inséparable du nom qu’il s’était choisi.

On l’appelait désormais le Noir. Ce nom était un nouvel hommage à sa mère, Bianca, mais aussi un clin d’œil aux rêves d’aventure de l’adolescence. On se garda pourtant de le surnommer le Corsaire Noir, même si chacun comprenait que c’était bien cette figure qu’il incarnait désormais dans l’imaginaire européen. Lui signait simplement « Le Noir » les communiqués d’une étonnante qualité littéraire qu’il commença à diffuser après s’être installé sur l’île où il devait mourir quelques années plus tard.

Pharmakonissi n’était alors guère plus qu’un îlot abandonné. À la fin du siècle précédent, une casemate grecque y avait été construite pour surveiller la Turquie ; depuis la retraite désastreuse de l’armée grecque lors des guerres des années 2030, plus personne n’y vivait. Guerra s’installa dans une modeste maison de pêcheur. Grâce au grec parfait qu’il parlait depuis son enfance passée entre les îles de la mer Égée, il se fit passer pour un pêcheur solitaire — un rôle qui ne lui coûtait guère, lui qui sortait chaque jour en mer sur son vieux caïque et entretenait avec les hommes une relation, disons, plus compliquée qu’avec les poissons. Il ne demeura pourtant qu’un an à Pharmakonissi. Lorsqu’il réapparut, son nom s’était déjà répandu dans toute l’Europe.

Il fit sa première apparition à Athènes, devant le Parthénon. Là, il célébra l’éros comme la force qui met l’âme humaine en mouvement dans sa quête de justice. Ce retour, hautement symbolique, marquait le début d’une longue traversée des capitales européennes, qui le conduisit jusqu’à Rome, au Forum d’Auguste.

Ceux qui observaient alors ses pérégrinations en sous-estimèrent profondément la portée. Habitués à un monde qui ne croyait plus ni aux dieux ni aux héros, ils ne virent en Goffredo Guerra, le Noir, qu’un personnage extravagant, un sujet de plaisanterie pour les conversations du soir. Ils ignoraient ce qu’aucun sondage, aucune enquête d’opinion n’aurait pu déceler.

Les premiers soulèvements éclatèrent simultanément, le 20 mai 2058, dans toutes les capitales européennes. Des foules immenses descendirent dans les rues pour exiger le départ des gouvernants. La demande fut, sans surprise, rejetée. Guerra s’y attendait. Ce n’était qu’une répétition générale, un avertissement.

Pendant une année entière, ses communiqués se multiplièrent, nourrissant la colère d’un peuple appauvri et soumis à des technocraties qui avaient progressivement vidé les Parlements de toute substance, jusqu’à les réduire à une pure façade. Les références à Platon, omniprésentes dans ce que l’on appela bientôt les Discours de la Révolution, devenaient toujours plus explicites. Le Noir dessinait peu à peu les contours de la kallipolis, la « belle cité » : un nouvel ordre politique appelé à surgir des ruines des anciennes démocraties.

Les maîtres mots de sa pensée demeurèrent toujours les mêmes, ceux de la philosophie platonicienne dans ce qu’elle a de plus lumineux : il ne peut y avoir la moindre parcelle de bonheur dans un monde injuste. Dès lors, l’engagement doit être total. Platon lui-même revenait sans cesse comme modèle : celui d’un homme qui consacre toute son existence à la justice, acceptant d’en payer le prix, de la solitude jusqu’à la prison. Au bout du chemin se dessinait la figure de « l’homme aux larges épaules », ce surnom que l’Antiquité donna à Platon et que Guerra tenait pour le plus bel hommage rendu à un philosophe en lutte.

Lorsque, en 2060, l’insurrection populaire — désormais pensée comme une forme d’internationalisme européen — fit ses premières victimes parmi les dirigeants, le nom de Goffredo Guerra devint l’objet d’une traque impitoyable. Mais la riposte de ses partisans le fut tout autant. Par millions, des Européens se rassemblèrent derrière la figure du Noir. En réalité, ils ne se battaient pas pour un homme, mais pour les droits les plus élémentaires. Une conviction s’était propagée avec une rapidité fulgurante : les Européens avaient perdu ce que des générations entières avaient tenté de préserver. Il ne s’agissait plus d’un hypothétique bien-être matériel, devenu depuis longtemps un mirage, mais de ce qui fonde la dignité même de l’existence humaine.

Au cours des six dernières années, tandis que la révolution européenne imposait un avant et un après dans l’histoire du continent, au point de prétendre rejoindre les grandes révolutions de l’Occident par sa portée symbolique, le Noir Guerra s’était peu à peu retiré de la scène. Sans doute savait-il qu’il ne pouvait plus rien accomplir de plus. Peut-être était-il aussi déçu par le cours pris par certains événements. Peut-être enfin cherchait-il simplement à échapper à la machine qui continuait de le poursuivre, déterminée à exhiber, dans l’humiliation d’une captivité, l’icône même de la rébellion.

Jusqu’à ces derniers jours, nul ne savait qu’il n’avait jamais quitté ce rocher jeté par les dieux au cœur de la mer Égée, face aux côtes d’où Ulysse, Ménélas et Agamemnon avaient repris la mer après la guerre de Troie. Depuis longtemps déjà, pour le Noir, l’Iliade avait cessé d’être le poème de la guerre. Elle était devenue celui de la paix, parce qu’elle était avant tout le poème d’Achille : un homme blessé, fragile, désabusé, traversé par le regret autant que par la tendresse.

Comme Achille, le Noir fut emporté par une blessure au talon ce 26 juillet 2094. Une infection, mal soignée, se transforma en condamnation. Le prince des rebelles dut appeler à l’aide, lui qui n’avait jamais imaginé en avoir besoin. Ses compagnons évoquèrent alors la mort de Harry Walden dans Les Neiges du Kilimandjaro d’Hemingway, un autre écrivain qu’il avait découvert dans la bibliothèque familiale et dévoré pendant son adolescence. Mais, à la différence de Harry, Goffredo Guerra, dit le Noir, ne nourrissait aucun regret.

Lorsqu’aucun bruit ne vint plus du ciel — pas même celui qui ressemble au rire rauque d’une hyène —, il prit congé des siens en reprenant les mots que, selon la légende, Platon aurait prononcés avant de mourir, avant de les inscrire dans son testament : « Je ne dois rien à personne. » En vérité, c’est nous qui demeurons ses débiteurs.