Le succès de l’Espagne n’est pas une victoire isolée, mais s’inscrit dans un cycle d’hégémonie qui s’étend sur plusieurs années. Il tient à la fois au talent et à la méthode.

  • C’était déjà le cas entre 2008 et 2012, lorsque l’Espagne avait enchaîné deux Euro et une Coupe du monde.
  • Cette année, elle a remporté le deuxième Mondial de son histoire, en battant l’Argentine de Messi 1-0 en prolongation, grâce à un but décisif de Ferran Torres. C’est sa deuxième victoire en deux ans, après l’Euro.
  • Cette série de succès fait de l’Espagne la sélection la plus titrée du XXIe siècle avec cinq grands tournois remportés. Avant 2008, elle n’avait remporté qu’un seul trophée : l’Euro 1964.

L’ascension de l’Espagne au rang de première puissance du football mondial — ce n’est pas seulement l’équipe nationale qui brille, mais aussi les clubs qui dominent les principales compétitions européennes, les entraîneurs qui sont très demandés et l’équipe féminine qui est également championne du monde en titre — s’explique par un modèle de développement précis adopté à partir de 2006.

  • À l’époque, le sélectionneur Luis Aragonés, après un Mondial décevant, décide de miser massivement sur les joueurs du Barça. Peu après, avec Pep Guardiola sur le banc, ces derniers allaient tout gagner et révolutionner le football.
  • C’est à ce moment-là que le style de jeu de l’équipe d’Espagne a commencé à se rapprocher de celui du Barça : passes courtes, primauté de la technique, contrôle des espaces, jeu collectif.
  • Un style connu sous le nom de « tiki-taka », même s’il serait plus juste de parler de « jeu de position ».

L’Espagne est ainsi la sélection qui ressemble le plus à une équipe de club, grâce à l’alchimie entre ses joueurs et à la cohérence de son jeu.

  • Hier, elle est restée fidèle à ces qualités : elle a annihilé l’Argentine, comme elle l’avait déjà fait avec la France en demi-finale, avec une possession de balle somptueuse et une maîtrise totale de l’espace et du rythme des matchs.
  • Elle a gagné avec 65 % de possession et n’a concédé que deux tirs à l’Argentine, et ce uniquement à la 120e minute, alors que l’Albiceleste poussait désespérément pour égaliser.
  • L’Espagne n’a encaissé qu’un seul but durant toute la compétition, et son gardien Unai Simón détient désormais le record d’invincibilité dans l’histoire de la Coupe du monde.
  • Elle reste sur 38 matchs sans défaite, un record historique.

Quel bilan peut-on tirer de la Coupe du monde qui vient de s’achever ? La compétition a été riche en histoires, avec de petites équipes qui ont rendu passionnants de nombreux matchs de la phase de poules, alors que certains estimaient qu’elles n’auraient pas dû être présentes. 

  • On se souviendra de Curaçao et des larmes de Dick Advocaat, 78 ans, d’Haïti et de sa population meurtrie par la guerre civile qui descend dans la rue quand la sélection nationale joue. On se souviendra du Cap-Vert et de son gardien Vozinha – le seul à ne pas avoir encaissé de but face à l’Espagne –, et de la République démocratique du Congo, qui s’est inclinée avec les honneurs face à l’Angleterre.
  • C’est aussi « slopification », ces memes générés par IA qui ont créé des multivers autour du tournoi – celui où le sélectionneur brésilien Ancelotti était prêt à tout faire brûler plutôt que d’aligner Endrick, celui entièrement peuplé de Haaland, celui où Mbappé devient un dictateur.

Il s’agit également de la Coupe du monde qui a permis de prendre conscience des effets de la crise climatique : 19 % des matchs se sont en effet déroulés dans des conditions de chaleur et d’humidité qui auraient justifié un report, si les recommandations du syndicat des joueurs avaient été suivies. 

C’est aussi le Mondial des premières :

  • la plus grande compétition jamais organisée, avec 48 équipes et 104 matchs ;
  • des recettes record d’environ 15 milliards de dollars pour la FIFA ;
  • des pauses fraîcheur sponsorisées ;
  • un premier show de mi-temps lors de la finale ;
  • des règlements remaniés pour répondre aux nouvelles exigences commerciales.

La popularité du président de la FIFA, Gianni Infantino, a également atteint son apogée lors de la compétition.

  • Mais son amitié avec Trump, scellée par la levée de la suspension de Balogun, a terni sa réputation, notamment aux yeux du public et des dirigeants du football européen.
  • Une fracture qui ne manquera pas de resurgir en mars 2027, lors de l’élection à la présidence de la FIFA, où Infantino briguera un quatrième mandat.
  • Sous Infantino, la FIFA a fait du « toujours plus grand, toujours mieux » sa doctrine. Ce Mondial a sans doute franchi un seuil critique dans cette logique, dont il sera difficile de revenir.
  • Dans quatre ans, le Mondial sera encore plus grand : il se jouera sur trois continents et dans six pays – Uruguay, Argentine, Paraguay, Espagne, Portugal et Maroc. 
  • Selon les premières projections, il devrait générer un milliard de dollars de recettes supplémentaires par rapport à celui qui vient de s’achever.
  • Pour s’en assurer, la FIFA envisage déjà d’élargir le tournoi à 64 équipes.