Les histoires vraies n’ont ni début ni fin. Elles adviennent, tout simplement. Mais Thérèse Nkounkou, comme si elle avait voulu démentir cette loi confuse qui gouverne l’existence des gens ordinaires, choisit de mourir le jour exact de son soixantième anniversaire. Une vie refermée sur elle-même, avec un commencement et une fin si parfaitement symétriques qu’ils autorisent, pour une fois, le récit. Sans prolongation, sans autre séance de tirs au but que celle qui, en 2046 à Hong Kong, lui avait offert sa première Coupe du monde — cruelle, cette fois-là, pour les adversaires.
Thérèse était née un 19 juillet. Elle fit en sorte que cette date fût aussi celle de son dernier jour. En France, l’un de ses pays d’adoption, les derniers drones du 14 juillet résonnaient encore dans le ciel comme l’écho d’une révolution.
« La mort », avait-elle écrit quelques jours auparavant, « ne peut jamais être une défaite ».
Nkounkou est morte dans la ville libre de Barcelone, où elle a choisi de recourir au suicide assisté avec la même résolution que celle qui faisait d’elle, sur un terrain, la joueuse vers laquelle toutes les lignes finissaient par converger. La coïncidence avec les débats du Parlement européen sur la réinstauration de ce droit transfressif et sur les limites des libertés individuelles n’aura échappé à personne.
Née dans l’ancienne République démocratique du Congo, fille de commerçants, Thérèse Nkounkou grandit avec la conscience que le lieu de naissance distribue les possibilités comme un tirage au sort. À quinze ans, le FC Barcelone déboursa vingt-six millions d’euros pour la recruter depuis le club nigérian des Remo Stars, le transfert le plus élevé jamais payé pour une footballeuse. Elle ne cessa pourtant de se penser à travers une seule frontière, celle qui séparait l’Afrique de l’Europe. Africaine élevée sur le continent européen, Catalane d’origine congolaise, elle répétait que les frontières n’étaient jamais que des constructions politiques appelées à changer avec les époques. L’Espagne, la France et l’Italie furent ses pays ; l’Afrique demeura son origine. Après la guerre de Taïwan, dont les conséquences bouleversèrent durablement les liaisons internationales et les équilibres géopolitiques, elle n’y retourna plus.
Je me souviens d’un geste qui résume mieux sa carrière que n’importe quel palmarès. C’était lors de cette finale de 2046. Tout le stade attendait qu’elle ouvre le jeu vers l’aile gauche. Elle regarda dans cette direction, immobilisant la défense une fraction de seconde, avant de glisser le ballon du plat du pied entre trois adversaires vers une attaquante que personne n’avait vue partir. La passe semblait lente, presque anodine. C’est le monde autour d’elle qui s’était déplacé. Ce n’était pas une joueuse de gestes spectaculaires, elle changeait tout simplement la géométrie du terrain.
Lorsque L’Équipe la désigna comme la plus grande milieu de terrain de l’histoire du football, catégories masculine et féminine confondues, le classement parut presque une évidence. Contrairement à Maradona, Zidane ou Pelé, elle n’avait pas porté une fonction jusqu’à son accomplissement absolu. Elle avait changé le jeu lui-même. Dans un moment où le football et sa gouvernance traversaient l’une de ses plus grandes crises de leur histoire, Nkounkou avait changé son centre de gravité. Elle avait rendu le milieu de terrain au football.
Ses équipes étaient intenses, jamais violentes ; dominantes, jamais autoritaires. La possession, répétait-elle, n’était pas une manière d’humilier l’adversaire, mais une façon de rendre le jeu plus beau. Deux Coupes du monde, plusieurs titres européens et cinq Ballons d’or ne vinrent que confirmer ce que le terrain avait établi bien avant les récompenses.
Après sa retraite, elle entraîna le FC Barcelone, le Paris FC puis la sélection européenne, avec laquelle elle remporta le tournoi des Cinq Continents pour la première fois. Mais son héritage ne se mesure pas aux trophées alignés dans les vitrines ni aux chiffres conservés dans les archives.
La transformation qu’elle provoqua fut d’abord une bataille contre une certaine idée du football. À mesure que le sport s’enfermait dans la logique des plateformes, des abonnements privés et des images conçues pour circuler seules sur les réseaux, le jeu semblait perdre ce qui l’avait constitué : la durée, le mouvement collectif, la possibilité d’un événement imprévisible. Nkounkou défendit l’inverse. Pour elle, le football naissait de ces échanges organiques, de ces déplacements coordonnés dont personne ne pouvait revendiquer seul la propriété. Une joueuse pouvait devenir une icône sans devenir un produit, parce que c’était son équipe qui brillait quand elle jouait.
Elle combattit cette marchandisation jusque dans les institutions. Elle obtint la limitation de certains modes de diffusion des compétitions féminines sur les plateformes numériques, contribuant à une réforme européenne du secteur. Elle savait parler aux dirigeants avec la même assurance qu’elle avait autrefois imposée sur le terrain. Sur le banc également, elle s’opposa aux modèles d’intelligence artificielle qui prétendaient gouverner le football depuis plusieurs décennies, rappelant qu’un match restait un espace de décisions humaines.
Le plus grand changement fut pourtant ailleurs.
« Le football sera féminin ou ne sera pas », déclara-t-elle avant de rompre ses contrats avec plusieurs grandes marques. Les audiences lui ont fini par donner raison. Lorsque les scandales de corruption achevèrent de discréditer l’ancien ordre international du football, conduisant à la dissolution de la FIFA et à la fin du règne pluridécennal de Gianni Infantino, le mouvement qu’elle avait accompagné était déjà devenu irréversible.
Durant les dernières décennies de sa vie, Thérèse assista à un monde qu’elle n’aurait pas reconnu lorsqu’elle était arrivée en Catalogne. Les conquêtes sociales qu’elle croyait durables furent à nouveau contestées. Les droits des femmes, des migrants et des minorités devinrent l’objet de nouvelles batailles politiques. La guerre de Taïwan, déclenchée après les élections présidentielles de 2028, bouleversa les équilibres internationaux et entraîna l’annulation des compétitions masculines, déjà fragilisées depuis des années.
Alors le football féminin cessa d’être une catégorie. Il devint le football. Tout simplement.
La vie de Thérèse fut une lutte constante contre la notion de frontière. Les frontières géographiques d’abord, celles qui décident de la valeur accordée aux vies selon le lieu où elles commencent ; puis les frontières politiques, lorsque les droits acquis furent à nouveau présentés comme des privilèges, lorsque la migration redevint un argument commode pour expliquer les crises économiques et sociales, lorsque les conquêtes de l’égalité furent contestées au nom d’un retour aux anciens modèles.
Elle répondit à ce mouvement par la création de la fondation Nkounkou, consacrée à la protection des droits des migrants et des femmes. Elle y développa des centres d’aide, des programmes sportifs pour les jeunes menacés d’exclusion et des réseaux d’accompagnement. Mais elle refusa toujours de séparer le football du reste du monde. Pour elle, un terrain n’était jamais seulement un terrain.
Lorsqu’elle revint à Barcelone comme entraîneuse, à quarante-deux ans, beaucoup attendaient qu’elle reproduise le football qui avait fait sa gloire. Elle fit l’inverse. Ses entraînements parlaient d’éthique, de pression psychologique, de racisme et de responsabilité collective. Elle demandait aux joueuses non seulement comment gagner un match, mais ce que signifiait le fait d’être ensemble sur un terrain.
Les dernières années furent marquées par ce que son corps avait accumulé. Les genoux, les hanches, les douleurs anciennes d’une carrière commencée trop tôt et prolongée trop longtemps finirent par imposer leur loi. Une maladie neurodégénérative vint ajouter une autre limite à celles qu’elle avait toujours combattues. Elle refusa les traitements qui lui étaient proposés.
Elle avait pris sa décision plusieurs mois auparavant. Elle mourut chez elle, à Barcelone, dans une ville profondément transformée depuis son arrivée adolescente.
En écrivant cette nécrologie, un texte de Vila-Matas m’est revenu à l’esprit, publié lui aussi, par une étrange coïncidence, un 19 juillet. Quelques pages consacrées à Abdón Porte, le milieu de terrain du Nacional de Montevideo qui, en 1918, retourna seul au stade après une victoire et choisit le cercle central comme dernier lieu. L’image avait frappé d’autres écrivains après lui : un joueur qui, après avoir occupé le centre du jeu, voulait encore appartenir à cet endroit au moment de disparaître. Chez Thérèse, le geste fut tout autre, le contexte aussi, mais cette résonance littéraire était impossible à ignorer. Certains joueurs passent leur vie à chercher le centre du terrain ; parfois, même après leur disparition, c’est encore là que les autres continuent de les chercher.
Sa décision ouvrira désormais un nouveau débat, comme toutes les questions auxquelles elle a été mêlée. Un acte de liberté, diront certains ; le signe d’un monde incapable de retenir ceux qui l’ont transformé, penseront les autres.
Un comité pour une mort digne l’accompagna dans ses derniers instants, à l’aube de ce 19 juillet, conclusion symétrique d’une existence qui avait toujours cherché à déplacer les limites.
Elle n’a laissé qu’un poème.
Aucune étoile ne restera dans la nuit
Ni la nuit ne restera.
Je mourrai et avec moi mourra la somme
de l’intolérable univers
J’effacerai les pyramides, les médailles,
les continents, les visages.
J’effacerai l’accumulation du passé.
Je réduirai en poussière l’histoire,
en poussière la poussière.
Je regarde le dernier coucher de soleil.
J’entends le dernier oiseau.
Je lègue le néant à personne.
Le suicidaire, Jorge Luis Borges
(Traduction Roger Caillois)