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Que signifie le 4 juillet pour Alexis de Tocqueville ?

Tocqueville arrive sur la côte des États-Unis en mai 1831, après une longue traversée de l’Atlantique, pour un séjour de près de dix mois. Il a donc pu assister en personne aux célébrations du cinquante-cinquième anniversaire de l’Indépendance à Albany, capitale de l’État de New York.

Ce qu’il retient du 4 juillet se résume en deux observations : d’une part, le consensus au sein de la population américaine autour du souvenir même de la naissance du régime, ce qui contraste avec la division des Français ; d’autre part, la modestie des célébrations républicaines — un cortège sans fastes, où défilent corporations d’artisans et vétérans de la Guerre d’Indépendance, avant la lecture publique de la Déclaration de 1776.

On peut dire que l’évolution des débats aux États-Unis ne va pas dans le sens d’un rassemblement de la nation autour de ses origines… 

Assurément. Aujourd’hui, l’évolution des débats ne va pas dans le sens d’un rassemblement pacifique de la Nation autour de ses valeurs fondatrices. L’incertitude touche jusqu’au texte fondateur lui-même, la Déclaration d’Indépendance — et l’on voit bien comment l’Histoire est mobilisée, jusqu’à être trahie, par l’administration Trump.

Pourtant, ce qui m’étonne le plus, la véritable rupture, c’est que le temps de la simplicité républicaine dans les célébrations semble nettement révolu.

Iriez-vous jusqu’à affirmer que le faste de ces célébrations relève désormais d’une étonnante recherche de réactualisation d’un imaginaire d’Ancien Régime ?

Les débats entre les Pères fondateurs, notamment entre Hamilton et Jefferson : Hamilton avait souhaité une forme quasi royale de la présidence, où l’on pouvait identifier des similarités avec l’Ancien Régime. Jefferson s’y était opposé. La tradition politique américaine s’est ensuite résolument construite contre la figure du roi, d’où, aujourd’hui encore, les manifestations « No Kings » qui mobilisent la société contre l’exercice du pouvoir trumpiste.

La présidence actuelle, avec sa conception unitaire de l’exécutif, ressemble bien davantage à ce que furent les fonctions royales qu’à une présidence limitée dans ses attributions.

Question impossible, mais tentons-la. Quelle scène de ce 4 juillet de Donald Trump Tocqueville aurait-il notée ?

Tocqueville était accablé par l’évolution des États-Unis après les années 1850. Il voyait très bien l’émergence d’une classe politique violente, conséquence de ce qu’il appelle la « plaie inguérissable » de l’esclavage, et l’afflux d’immigrants européens qui n’avaient pas reçu la longue éducation à la liberté acquise au fil des générations le préoccupait.

J’aime beaucoup quand il dit que l’Amérique, c’est le « puer robustus » de Hobbes. 

L’enfant robuste ?

Oui, le puer robustus chez Hobbes a la force d’un adulte avec la raison d’un enfant. C’est une puissance qui croît plus vite que la sagesse. Ce n’est pas une mauvaise description du président américain actuel… 

Tocqueville gardait pourtant, quoiqu’il ait un véritable optimisme quant à l’avenir des États-Unis, un optimisme que les Américains d’aujourd’hui ne partagent plus : beaucoup doutent, d’après les dernières enquêtes, de la survie même de leur modèle. 

Donald Trump en puer robustus assiste aux combats de l’UFC Freedom 250, le soir de son 80e anniversaire, le 14 juin 2026. Photo officielle de la Maison-Blanche.

Je crois qu’il aurait regardé avec stupéfaction un spectacle qui, dans son goût du grand apparat, ressemble davantage à certains spectacles européens, à ceux-là mêmes dont l’Amérique avait voulu se démarquer.

Cette quête d’un horizon royal ne s’exprime-t-elle pas aussi dans la pratique du pouvoir et dans sa mise en scène, jusqu’à la dislocation de l’économie architecturale de la Maison-Blanche elle-même, avec la construction pour la première fois de l’histoire d’une salle de bal ?

Le bal, c’est l’une des manifestations de la puissance royale sous l’Ancien Régime, on pense à Louis XIV et à ses talents de danseur. Trump est, certes, un danseur plus statique, mais il ne faut pas se tromper, nous sommes bien face à une manifestation ostentatoire de la gloire royale. 

Au fond, l’absence d’une salle de bal marquait l’impossibilité pour le président des États-Unis de recevoir des rois dans les conditions d’un roi, et obligeait ces derniers à se plier à une sobriété républicaine…

Avec cette différence décisive que la gloire, ici, est celle d’un seul individu. Même dans une monarchie, la transmission héréditaire du pouvoir, placée sous le regard divin, fait que tout ne repose jamais entièrement sur l’individu.

Que dirait Tocqueville de ce 250e anniversaire, où la république affiche un visage étonnamment royal ?

Je me méfie toujours des analogies historiques. Tocqueville disait lui-même que les historiens étaient dangereux et qu’ils se trompaient trop souvent d’une révolution. 

Cela m’a frappée en relisant Marc Bloch, qui accuse l’état-major de 1940 de s’être trompé de guerre, d’avoir rejoué 1914 en méconnaissant la rapidité nouvelle des armées. 

Tocqueville est donc au moins aussi intéressant par la distance, par ce qu’il ne pouvait pas prévoir. Car il y a, avec le président Trump, une nouveauté radicale.

Laquelle ?

Elle est double. D’une part, la personnalisation du pouvoir

D’autre part, l’extraordinaire rapidité des décisions, qui est un trait proprement moderne, alors que, précisément, ce que Tocqueville appréciait dans la Constitution américaine, c’était la lenteur de ses mécanismes, ce temps imposé à la décision qui protège la démocratie contre ses propres emportements.

La démocratie est inséparable de la lenteur parce qu’elle est inséparable de la délibération collective. Or nous sommes au contraire dans la sidération devant les cadences imposées par le pouvoir américain. 

Cette idée d’accélérationnisme, qu’on trouve déjà dans le fascisme et qui structure l’extrême droite américaine, est typique du président Trump : il sature l’espace médiatique avec, en permanence, l’objectif de surprendre.

Et les célébrations elles-mêmes, à commencer par les spectacles de lutte de son propre anniversaire, inscrit dans la séquence des 250 ans, portent la marque de ce style.

Elles sont axées autour d’une certaine forme de brutalité. Le combat de MMA, c’est typique : ce n’est pas exactement une image de la concorde. À cela s’ajoute ce désir du spectaculaire et de la surprise désinhibée. 

Par rapport à la culture de la côte Est héritée des Pères fondateurs, une culture de la délibération et de la tempérance, on est désormais dans la revendication de la surprise et de l’action rapide, y compris en diplomatie : des annonces successives dont le but est de créer une forme de sidération. 

Les Thunderbirds et Blue Angels survolent la South Lawn lors de l’UFC Freedom 250, organisé le 14 juin 2026 pour le 80e anniversaire de Donald Trump. Photo officielle de la Maison-Blanche.

Mais Tocqueville y aurait-il vu une sortie de la démocratie ou, au contraire, la conséquence d’une dynamique démocratique débridée ?

Il y a bien des traits qui sortent de la démocratie et qui sont d’ailleurs revendiqués comme tels par une partie de l’entourage du président. En revanche, ce qui est sans doute profondément démocratique, c’est le désir d’incarnation.

Cela, Tocqueville l’avait pensé et surtout il a dû le constater : dans l’émiettement qui caractérise la société démocratique, le désir d’ordre se donne dans la projection sur une figure. C’est ce qu’il voit advenir avec Louis-Napoléon qui, curieusement, n’avait pas les qualités d’une telle figure. Il avait certes un nom historique, mais le regard torve, les jambes arquées : il était tout sauf un homme charismatique. 

Ce désir d’incarnation se cristallise aujourd’hui indiscutablement sur Trump. C’est le « corps du chef » dont parle Marco Belpoliti à propos de Silvio Berlusconi 1 : un corps sans cesse exposé, retouché, mis en scène, qui devient le véritable médium du pouvoir et dans lequel le peuple ne se reconnaît plus à travers un programme, mais à travers une physiologie. 

Trump mobilise une masse qui se reconnaît en lui, ou qui le rejette, mais qui est, de toute façon, impliquée, bien plus que dans toute autre représentation contemporaine des institutions politiques. D’où la question : la démocratie entre-t-elle dans le XXIe siècle et dans l’arène numérique avec Trump ou célèbre-t-on plutôt, en ce 250e anniversaire, une forme de funérailles de la démocratie américaine, officiée par le despotisme techno-césariste ?

Ce désir existe dans les démocraties, certes. Mais quand elles le portent à ce point, ce sont des démocraties qui sortent du cadre libéral. Dans cette mise en scène grandiose, il y a quelque chose qui rappelle les grandes cérémonies des régimes dictatoriaux glorifiés par le cinéma… songez à l’éloquence de la machine de propagande dans les films de Leni Riefensthal. Cette mise en spectacle autour d’un seul homme évoque beaucoup ces systèmes autoritaires. Car que reste-t-il en dehors de sa personne ? Que voit-on hors de lui ?

C’est un récit à la première personne.

Tout à fait. À la première personne, et sans véritables protagonistes à l’intérieur de la représentation. Il y a les membres de sa famille, mais ce sont des émanations de lui-même, sans indépendance propre. Il a des vice-présidents, mais ils sont quasiment condamnés au psittacisme : ils doivent répéter la parole.

C’est l’un des traits les plus remarquables : tout est capté par le « moi » de Donald Trump, jusqu’au discours messianique au cœur de l’exceptionnalisme américain, mais toujours articulé au pluriel. Est-ce la trajectoire ultime de l’individualisme que Tocqueville avait observé en Amérique ?

C’est rendu possible par l’individualisme, en effet, parce qu’on a affaire à une foule indifférenciée. 

Je suis très frappée, dans ces cérémonies, de voir que le public est appelé à participer, mais d’une seule voix. Il n’y a pas de pluralité des voix possibles. 

Nous sommes bien dans une société de masse qui joue un rôle d’approbation, mais qui n’est pas un véritable protagoniste du spectacle. On retrouve là cette vieille matrice du « pain et des jeux », cette sorte de Colisée où le spectacle retire précisément tout pouvoir à ceux qui y assistent.

Et Tocqueville, comme d’autres libéraux, se méfiait de ces grandes manifestations.

Toujours. C’est le cas de Benjamin Constant, de bien d’autres. Précisément parce qu’ils perçoivent, dans la manifestation festive de masse, le risque d’une abolition des différences individuelles. De même, Tocqueville est gêné par les grandes manifestations religieuses : ce n’est pas l’homme des pèlerinages, ni de l’adoration collective devant les miracles. Il est même assez féroce là-dessus. Et cela va de pair avec la crainte d’une dissolution de l’individu dans la foule.

Votre remarquable biographie 2 propose de faire sortir Tocqueville d’une lecture qui en ferait un « antimoderne » et vous montrez dans des pages d’une formidable intelligence qu’il est l’homme d’un interrègne. Pour Gramsci, c’est dans un moment d’entre deux instable que le césarisme s’offre comme solution d’équilibre catastrophique.

Tout à fait. Et c’est pourquoi Tocqueville est toujours « trop tôt et trop tard ». Toute sa vie se joue là-dessus. Trop tard pour l’aristocratie : né en 1805 dans une famille normande d’Ancien Régime, dont les proches sont montés à l’échafaud, il sait que ce monde se meurt et qu’il n’y a pas de retour. 

Trop tôt pour la démocratie apaisée qu’il appelle de ses vœux : elle n’est pas encore née en France, et il ira la chercher jusqu’en Amérique. Entre les deux, il n’aura connu que les convulsions : 1830, 1848, et ce césarisme du 2 décembre qui brise sa carrière politique et le renvoie à l’écriture.

Entouré de sa famille, Donald Trump rejoint sa place en bord de cage lors de l’UFC Freedom 250. Photo officielle de la Maison-Blanche.

Nous ressentons, parfois confusément, que nous sommes également « trop tôt et trop tard »… Quelles ressources pouvons-nous trouver chez Tocqueville pour nous orienter dans notre interrègne ?

Deux, principalement. La première, absolument centrale, c’est l’éparpillement du pouvoir. Attention : nous ne sommes plus dans la société de Tocqueville, qui est une société du face-à-face. Tocqueville a 700 électeurs jusqu’en 1848 — 700 électeurs, vous les connaissez tous ! —, puis quelques milliers ; on reste dans des sociétés d’interconnaissance. 

Cette vie locale, propre à un monde à mobilité restreinte, ne peut pas être transposée telle quelle : il faut réfléchir aux formes nouvelles que prendrait aujourd’hui l’éparpillement du pouvoir. 

Que l’échelon municipal soit essentiel, les sondages le montrent : les maires restent parmi les élus les plus populaires. Mais il faut trouver le bon échelon territorial, pas nécessairement nos communes héritées du XIXe siècle, restées trop nombreuses, et inventer les formes de participation qui vont avec.

Pensez-vous à des dispositifs précis ?

Tocqueville aurait pu parler du référendum, qui existe en Suisse dès 1848 ; il n’en parle pas, et je ne suis pas sûre que cela lui aurait plu. En revanche, on voit très bien ce que les conventions citoyennes ont de commun avec les sociétés savantes du XIXe siècle : des espaces de réflexion qui ne se substituent pas à la représentation nationale, mais qui aident à la décision. J’ajoute un outil aujourd’hui négligé : la pétition. 

La pétition individuelle sous la Restauration, collective sous la monarchie de Juillet. Tocqueville en transmettait, comme tous ses collègues. Sous la Restauration, les séances de la Chambre commençaient par l’examen des pétitions, une façon, pour l’opposition, de reprendre toutes les questions. Après 1830 la pétition permet de contester l’action de la Chambre ou de l’administration. Aujourd’hui, la pétition a du mal à se faire entendre des assemblées et les sondages ne favorisent pas la délibération collective. Nous avons perdu là un moyen d’intervention puissant de l’opinion.

Et la seconde ressource ?

C’est la réflexion sur la lenteur nécessaire. Je suis frappée du peu de réflexion sur le long terme. On a le sentiment de redécouvrir sans cesse les mêmes débats, celui sur la dette publique, par exemple, de repartir de zéro à chaque fois, sans ce processus d’accumulation qui permettrait d’aboutir à des décisions, sinon consensuelles, du moins majoritaires.

Un combattant de l’UFC, drapé du drapeau américain, patiente dans le Bureau ovale avant son entrée en scène, le 14 juin 2026. Photo officielle de la Maison-Blanche.

La contraction du temps doit beaucoup à l’émergence de ces étonnantes figures de la tech américaine, qui semblent envisager leur rang à la manière des grands seigneurs d’Ancien Régime. Tocqueville aurait-il pu penser une accélération qui fût réactionnaire ?

Non, il ne l’avait pas imaginé, parce qu’il pense les progrès de l’égalité des conditions. Et l’égalité des conditions, ce n’est pas d’abord la richesse : on le comprend en songeant au théâtre du XVIIIe siècle, à ce qu’y est un « homme de condition ». C’est une égalité de respect, dirait-on aujourd’hui. 

Or, ce qui frappe dans le monde contemporain, c’est que je ne suis pas sûre que nous assistions à l’approfondissement de l’égalité qu’il avait prévu. 

Par bien des aspects, nous voyons au contraire émerger des groupes qui se considèrent comme échappant à l’égalité des conditions, comme relevant d’une condition supérieure. C’est très net dans une partie de la droite américaine, avec l’affirmation d’un droit à la différence qui est en réalité un droit à la supériorité. 

Cela, Tocqueville ne pouvait le penser : il vivait dans une société encore très inégalitaire, d’une inégalité visible — dans le vêtement, dans l’état de santé —, et il était surtout sensible à ce qui, de son temps, avait déjà changé.

Avec une différence majeure vis-à-vis du grand seigneur d’Ancien Régime : la proximité géographique imposait des liens spatiaux.

C’est une différence essentielle. Le grand seigneur d’Ancien Régime avait, même hypocritement, le sentiment d’une responsabilité envers ceux qui dépendaient de lui. 

Ce lien de patronage entre les classes, affirmé sinon pratiqué, est ce que Tocqueville décrit à propos de la féodalité, en partie mythifiée par lui, et dont il montre l’effondrement au XVIIIe siècle. Or nous avons affaire aujourd’hui à des gens qui se pensent supérieurs sans s’imaginer aucune responsabilité envers le reste de la population.

Pas de proximité, pas de face-à-face, pas d’enracinement géographique, pas de longue durée. Un groupe de privilégiés flotte au-dessus de la société, sans le sentiment d’aucun lien.

Comment réinscrire dans le face-à-face, dans un pouvoir éparpillé, ces trajectoires de plus en plus puissantes qui cherchent à échapper à toute contrainte ?

Il existe des ressources. Des ressources juridiques, d’abord : les lois antitrust, tout un arsenal hérité du moment où l’Amérique a déjà affronté ses barons — les Rockefeller, les trusts démantelés au début du XXe siècle. Aux États-Unis, c’est d’ailleurs, en partie, ce qui tient — pas complètement, certes, mais c’est une touche d’optimisme qu’il faut entretenir, parce que c’est l’un des points de résistance : les tribunaux restent l’un des rares lieux où ces puissances sont contraintes de comparaître, de répondre, de se soumettre à une procédure.

Il y a ensuite la question de l’échelle. Des décisions prises au niveau local, avec participation, imposent un minimum de transactions entre les gens : il faut se parler, composer, céder sur un point pour obtenir l’autre. Sans aller jusqu’à l’optimisme de 1848 — le bulletin de vote qui remplace le fusil —, il y a là une habitude de la discussion en commun qui évite que trop de gens ne fassent sécession, dans un sens comme dans l’autre : sécession des puissants qui s’exemptent, sécession des citoyens qui désertent.

Tocqueville aurait ajouté un argument très concret : un suffrage large et local conduit généralement à augmenter les impôts au détriment des plus riches, puisque c’est une majorité qui décide — c’est même l’une de ses inquiétudes dans la Démocratie. Mais ce qu’il redoutait comme un risque, nous pouvons le regarder comme un correctif : cela limite l’extraordinaire différence des fortunes, et réinscrit les plus riches, qu’ils le veuillent ou non, dans la communauté des contribuables.

Un autre combattant traverse la Blue Room, escorté, avant de rejoindre l’octogone lors de l’UFC Freedom 250, le 14 juin 2026. Photo officielle de la Maison-Blanche

On touche là à la contradiction du projet techno-césariste : il n’est pas possible de sortir de la démocratie de manière linéaire sans s’attaquer à toute possibilité de résistance.

Oui, et ce qui empêche aux États-Unis, pour l’heure, que ce régime devienne une dictature, comme il en existe d’autres, ce sont, outre la résistance d’une partie de la société civile,  les magistrats, le fédéralisme — donc un certain éparpillement du pouvoir — et l’autonomie des grandes villes. 

C’est ce qui me préoccupe pour l’Europe.

En quel sens ?

Nous sommes moins menacés, mais nous n’avons pas, pour le moment, la ressource du fédéralisme qui est une forme protectrice des libertés ni en France un attachement au « self-government » des collectivités territoriales.

Pensez-vous qu’il faut travailler à une subsidiarité tocquevillienne ?

Tocqueville n’emploie jamais ce mot, mais la chose est chez lui absolument fondamentale. Je suis frappée de voir les réformes de décentralisation se succéder sans que la subsidiarité progresse vraiment, c’est un des grands débats non tranchés. Et je ne suis pas sûre que nous fassions ce qu’il faut, sur le plan éducatif, pour en répandre la culture. Je constate, avec mes étudiants, qu’on les entraîne beaucoup au débat type ONU, alors que leurs connaissances géographiques sont souvent limitées. Une véritable formation civique passerait bien davantage par les conseils municipaux de jeunes : prendre les choses à des échelles compréhensibles, les faire discuter de ce qu’ils peuvent maîtriser. Il y a là tout un changement à opérer.

Quelles pages de Tocqueville allez vous relire, ce 4 Juillet, pour vous consoler ou vous éclairer ?

Je songe aux pages sur la commune de la Nouvelle-Angleterre, dans le premier volume de De la démocratie en Amérique

Tocqueville y décrit la vie communale américaine par contraste avec la France : « Les communes de la Nouvelle-Angleterre ont en général une existence heureuse. Leur gouvernement est de leur goût aussi bien que de leur choix. Au sein de la paix profonde et de la prospérité matérielle qui règnent en Amérique, les orages de la vie municipale sont peu nombreux… » 

Et il ajoute que si ce gouvernement présente des défauts, ceux-ci « ne frappent point les regards, parce que le gouvernement émane réellement des gouvernés ».

C’est une page presque utopique.

Totalement utopique, à mon avis, mais elle dit ce qu’a été le rêve. Le contraste avec la France est éclairant : ici, écrit Tocqueville, l’habitant « se considère comme une espèce de colon indifférent à la destinée du lieu qu’il habite », les plus grands changements surviennent « sans son concours », il jouit de ces biens « comme un usufruitier, sans esprit de propriété ». Ce désintéressement va si loin que, sa propre sûreté fût-elle compromise, il croise les bras en attendant que la nation vienne à son secours « aussi le voit-on sans cesse osciller entre la servitude et la licence ». 

Son idéal politique, Tocqueville l’a formulé dans une lettre à Eugène Stoffels, en 1836  : un pouvoir central énergique dans sa sphère, mais à la sphère nettement tracée, subordonné à l’opinion et au législatif, compatible avec de très larges libertés provinciales. Il se disait « profondément convaincu qu’il n’y aura jamais d’ordre et de tranquillité que quand on sera parvenu à les combiner ».

L’octogone de l’UFC installé sur la pelouse sud, devant la Maison-Blanche illuminée, lors de la soirée d’anniversaire de Donald Trump, le 14 juin 2026. Photo officielle de la Maison-Blanche.

Et cet optimisme, au fond, est celui d’un penseur qui a toujours pensé qu’il fallait faire de la politique.

Absolument. Dans le fait que tant de gens aient envie de faire de la politique, il y a déjà une dimension d’optimisme. On ne fait pas de politique si l’on est déjà désespéré.

Un dernier mot. Ce qui frappe, en parlant avec des trumpistes, même radicaux, c’est leur conviction que le modèle chinois va gagner. Avec Trump, ne perd-on pas l’hétérotopie libérale — ce lieu, dans le monde, où un autre modèle restait possible ? N’est-ce pas cela qui nous saisit de vertige : l’obligation, désormais, de faire vivre ce modèle nous-mêmes si nous voulons qu’il perdure ?

C’est tout à fait cela. Je repense souvent, en ce moment, à ces lignes de Tocqueville à un ancien président des USA, John Quincy Adams : « Les Américains ne savent point assez le retentissement qu’ont leurs fautes dans le monde entier et le parti que, sur tous les points du globe, les ennemis de la liberté en tirent. S’ils savaient cela, ils se montreraient, je pense, plus maîtres d’eux-mêmes. »

C’était le rêve d’une grande démocratie paisible — un rêve puissant, à tort ou à raison, auquel il ne faut pas renoncer malgré les circonstances. 

Mais il existe un autre rêve consolateur : celui de Victor Hugo imaginant les États-Unis d’Europe, et de Kant pensant la paix perpétuelle. C’est peut-être le moment de voir qu’il y a aussi une dimension utopique en Europe. 

Et que nous sommes désormais, sans doute, les seuls à devoir porter l’espérance tocquevillienne d’une société à la fois libre et égalitaire.

Sources
  1. Marco Belpoliti, Berlusconi, le corps du chef, Nouvelles Éditions Lignes, 2010 [Il corpo del capo, Guanda, 2009].
  2. Françoise Mélonio, Tocqueville, Paris, Gallimard, 2025.