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Un mouvement anti-IA est en train de s’installer aux États-Unis. Aux origines de cette fronde : des craintes liées à l’emploi, les mécanismes addictifs engendrés par le modèle économique des plateformes numériques et leurs effets sur les plus jeunes, l’implantation des centres de données. Plus de 70 % des habitants estiment que l’IA se développe trop rapidement et 19 États ont mis en place ou réfléchissent à des restrictions sur l’installation de nouveaux centres de données.
Les inquiétudes pour l’emploi sont alimentées depuis plusieurs années par les discours alarmistes des entrepreneurs de l’IA : Elon Musk déclarait en novembre 2023, au sommet sur la sécurité de l’IA de Bletchley Park que, d’ici deux ans, la moitié de l’humanité perdrait son travail à cause de l’IA. Le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, alertait quant à lui, en janvier 2026, dans un texte traduit et commenté dans ces pages, sur la possibilité d’un choc massif sur l’emploi, avec la disparition annoncée de la moitié des postes juniors à cause de l’IA dans les cinq prochaines années. La faiblesse des recrutements de jeunes diplômés en informatique aux États-Unis renforce encore ces craintes.
Des constats plus nuancés sur le sujet auraient pu cependant réduire l’impopularité de cette technologie. Sam Altman a ainsi changé de discours sur la question de l’emploi, allant même jusqu’à déclarer récemment qu’il ne voyait plus de « job apocalypse ». Des chercheurs de la London School of Economics ont trouvé une corrélation plus forte entre la baisse des embauches de jeunes diplômés et la généralisation du télétravail qu’avec le déploiement de l’IA 1. Aux États-Unis, les chiffres globaux de l’emploi tiennent bon. Pourtant, la vague contestataire semble être là pour durer. Elle continue même d’être alimentée à mesure que de nouvelles capacités d’IA extrêmement rapides sont mises en avant quotidiennement, que ce soit pour le codage informatique, les sciences ou la cybersécurité.
La course vers l’IA
Si les réseaux sociaux ont été condamnés par la justice américaine pour leurs effets addictifs et nocifs pour les mineurs, des procédures judiciaires équivalentes visent aujourd’hui leur usage des chatbots IA. Elles mettent en cause la dépendance émotionnelle qu’ils engendrent, la valorisation des comportements dangereux et leur échec à préserver des adolescents vulnérables. Dans de nombreux pays, dont la France, des limites d’âge sont instaurées ou en train de l’être. Au niveau européen, un ensemble de réglementations protège les enfants sur les plateformes numériques (Digital Services Act) et interdit des systèmes manipulatoires exploitant les vulnérabilités liées à l’âge (AI Act). L’AI Act contient également une interdiction des contenus pédopornographiques générés par l’IA, ainsi que des applications de deepfakes, ces outils d’IA qui génèrent de fausses images, vidéos ou audios explicites de personnes réelles sans leur consentement.
Les centres de données, eux, constituent l’empreinte physique de l’IA. Aux États-Unis, le pays qui en comporte le plus, et de très loin, les effets de cette implantation se font déjà ressentir : les annonces de méga-projets se succèdent et cristallisent les débats autour de la hausse des prix de l’énergie, de la pression foncière dans certains États et des impacts environnementaux liés à des centres de données alimentés tout ou partie par les énergies fossiles. La méfiance citoyenne s’accroît face à des projets insuffisamment concertés, parfois mis en œuvre sans consultation aucune, ni information, avec pour conséquence la montée des oppositions locales.
En parallèle, les géants de la tech se tournent vers les marchés boursiers pour financer leur expansion. Dans le cadre de sa prochaine introduction en bourse, SpaceX cherche ainsi à lever plus de 75 milliards de dollars, pour une valorisation de près de 1 800 milliards de dollars. Anthropic et OpenAI viennent également de déposer un projet d’introduction en bourse et envisageraient chacune de lever 60 milliards, avec des valorisations espérées de l’ordre de 1 000 milliards de dollars. De son côté, Google, dont la capitalisation boursière dépasse déjà 4 000 milliards, vient de procéder à une augmentation de capital de 85 milliards.
Pour mesurer l’ampleur de ces montants, rappelons que la plus grande introduction en bourse jamais réalisée jusqu’à présent était celle de Saudi Aramco, qui avait levé près de 26 milliards de dollars en 2019. Notons aussi que chacune de ces méga introductions en bourse espère une valorisation de plus de 1 000 milliards, c’est-à-dire supérieure à la somme des valorisations de toutes les startups au moment de leur introduction en bourse. À cette échelle, ces opérations ont cessé d’être une exception. Elles traduisent une concentration de capital sans précédent et alimentent la crainte que les développements de l’IA ne creusent fortement les inégalités.
La recherche d’une alternative
Plusieurs tentatives sont en train d’émerger pour tenter de penser cela et d’y faire face.
Dans son encyclique Magnifica Humanitas sur l’intelligence artificielle, publiée fin mai, le Pape Leon XIV parle de bien commun et compte, parmi les biens universellement destinés à tous les algorithmes, les plateformes numériques, les infrastructures technologiques, les données. En un mot, tout ce qui sert à produire l’IA. Il s’inscrit ce faisant dans la continuité de la doctrine de l’Église catholique sur le bien commun et les biens à destination universelle.
Dans une tribune parue le 1er juin 2, le représentant démocrate américain Bernie Sanders appelle également à considérer les IA comme des biens communs dans la mesure où les modèles ont été entraînés par notre intelligence collective. Il annonce déposer une proposition de loi pour imposer une taxe exceptionnelle de 50 % sur la valeur boursière des entreprises d’IA afin de créer un fonds souverain. Il se situe en cela dans la continuité de pensée du parti démocrate, qui souhaite utiliser la fiscalité comme levier face au pouvoir exorbitant des géants de la tech.
Sous la direction de Giuliano da Empoli.
Avec les contributions de Michael Albertus, Robert-Henri Berger, Emily Feng, Stacie Goddard, Beeban Kidron, Phil Klay, Oleksandra Matviitchouk, Abraham Newman, Minxin Pei, Paul Saffo, Afra Wang, Dan Wang et Meredith Whittaker.
Le dossier chinois sous la direction scientifique de David Ownby comprend les contributions de Lu Feng, Wang Huning, Jiang Shigong et Zhao Xiaozhuo.
De manière plus étonnante, cette idée de fonds souverain est également proposée par Sam Altman. Ce dernier suggère en effet depuis plusieurs mois qu’OpenAI et les autres entreprises IA qui entrent en bourse devraient contribuer à travers une partie de leur capital à un « Public Wealth Fund » qui serait détenu par les citoyens des États-Unis et investi en actions de long terme diversifiées par la suite. OpenAI a été créée en 2015 comme une organisation à but non lucratif avant de passer à un statut de société à profit plafonné en 2019, puis à une entreprise commerciale classique en 2024. La branche d’origine, à but non lucratif, demeure comme actionnaire minoritaire détenant une partie du capital. Si l’introduction en bourse se déroule comme prévu, cette participation pourrait valoir plus de 200 milliards de dollars. Cet historique permet en partie de comprendre la proposition de Sam Altman.
Le président des États-Unis, Donald Trump, paraît lui aussi plutôt favorable à cette idée. Il semble penser que, si chaque citoyen possède une partie de la richesse que l’IA crée, les gens apprécieront davantage cette technologie, et peut-être même ne sanctionneront pas les Républicains aux élections de mi-mandat en novembre pour l’investissement massif réalisée par l’administration en la matière. Ses équipes ont d’ailleurs eu l’occasion de rappeler qu’un tel fonds souverain existe déjà en Alaska, permettant aux résidents de l’État de percevoir des dividendes annuels liés à l’exploitation des réserves de pétrole.
Le cœur du problème
Ces propositions ne sont pas dénuées d’intérêt et doivent être examinées de près, surtout lorsqu’elles émanent de personnalités aux points de vue et positions a priori très différents. Mais elles posent plusieurs questions.
La première est assez simple à formuler. Elles considèrent toujours l’IA comme une technologie productrice de richesses sous la forme de dividendes à redistribuer. Le problème, c’est que pour qu’il y ait des dividendes, il faut qu’il y ait des profits. Or c’est loin d’être le cas pour Anthropic, OpenAI ou Space X. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ces entreprises décident désormais de lever de l’argent auprès du public en entrant en bourse. Pour financer le développement de leurs services et des infrastructures nécessaires, ils ont désormais besoin de se tourner vers de nouvelles catégories d’investisseurs.
Or dans ces propositions, les fonds souverains sont toujours abondés, d’une manière ou d’une autre, par les actions de ces entreprises après leur introduction en bourse. Autrement dit, les citoyens des États-Unis se retrouveraient avec des parts indexées d’une manière ou d’une autre à des actions dont le cours pourrait augmenter ou baisser. Certes, on ne peut bien sûr pas prévoir à l’avance avec certitude l’avenir de ces capitalisations. Mais les statistiques boursières montrent souvent qu’à moyen terme, après une introduction en bourse, le cours de l’action a tendance à baisser, bien avant la possibilité d’éventuels dividendes.
La deuxième question est plus ouverte : tout fonds souverain implique une gouvernance particulière. On peut penser l’Alaska Permanent Fund lié au pétrole. Mais l’exemple le plus évident est celui du Fonds souverain norvégien, le plus important au monde, régulièrement loué pour la qualité de sa gouvernance et sa transparence. Créé à l’origine comme « Petroleum Fund », il reçoit les recettes des impôts sur les profits des sociétés pétrolières et les montants des permis d’exploitation de gisement. L’État norvégien lui a également apporté ses participations dans des sociétés du secteur énergétique comme Statoil ou NorskHydro. Ce fonds souverain est maintenant actionnaire, à hauteur de quelques pourcents, de la plupart des sociétés cotées dans le monde.
Sa gouvernance se compose de plusieurs étages. Son équipe de direction s’appuie sur un conseil éthique indépendant, sous la supervision de la banque centrale de Norvège et du Parlement norvégien. Mais ce cas exemplaire est aussi quasiment unique : les situations d’accaparement des richesses associées et de corruption dans des pays riches en hydrocarbures sont nombreuses. Elles permettent de prendre conscience des risques qu’il y aurait à lancer un tel fonds souverain sans une bonne gouvernance associée.
Tout cela concerne les États-Unis, mais quelles leçons en tirer pour la France, pour l’Europe ? Nous avons une protection sociale plus forte et davantage de mesures d’encadrement, que ce soit concernant l’installation des centres de données, le dialogue social dans les entreprises lors de l’intégration d’outils IA, ou la protection des mineurs. En revanche, même si l’Europe compte des acteurs technologiques importants comme ASML, qui conçoit et produit les machines stratégiques de fabrication des semiconducteurs, l’éditeur de logiciels SAP et le français Mistral pour l’IA générative, on n’y trouve pas de mastodontes aux valorisations comparables à celles de la Silicon Valley. Force est de constater qu’alors que le décrochage technologique de l’Europe se creuse, nous risquons de nous retrouver dans le rôle de clients captifs d’entreprises qui, pour réduire leurs pertes, pourraient se mettre à augmenter brutalement leurs prix.
Forte de son modèle protecteur, l’Europe sait encadrer les dérives mais peine à générer la puissance technologique qu’elle entend réguler. Si le continent ne comble pas rapidement son retard face aux géants californiens, il risque d’être condamné à n’être qu’un spectateur réglementé et un simple client.
Aux États-Unis, le débat autour d’un dividende citoyen révèle un changement de paradigme : face à la montée du sentiment anti-IA, la Silicon Valley et le monde politique tentent de désamorcer la crise en promettant un partage des richesses.
Mais une compensation financière suffira-t-elle à apaiser les craintes concernant l’emploi, la détresse des plus jeunes ou la pression exercée sur les territoires ? Rien n’est moins sûr. Plutôt que des ressources à partager, l’avenir de l’intelligence artificielle exige un nouveau contrat social.
Sources
- Peter John Lambert et Yannick Schindler, « The Broken Ladder : AI, Remote Work, and Early-Career Hiring », 18 mai 2026.
- Bernie Sanders, « A.I. Is a Public Resource. You Should Own Half of It. », The New York Times, 1er juin 2026.