S01/05
Dimanche 24 mai 2026
Textes

Quand Faulkner écrivait De Gaulle

En travaillant d'arrache-pied à un projet de scénario pour un film biographique, l'auteur du Absalon, Absalon ! en était arrivé à une conclusion définitive : « Passons-nous du Général. »

Date


VOYAGE VERS L’AUBE 

Synopsis

 PREMIÈRE PARTIE

Le récit commence à l’École des chars, commandée par de Gaulle c’est le noyau de ce qu’il espère voir devenir un jour une puissante unité de blindés. On justifiera ce point de départ dans la seconde partie. 

On suit de Gaulle jusqu’au début de la guerre ; on le montre avec son École des chars, et on explique le but qu’il poursuit : transformer l’École en unité de blindés. Il faudra esquisser un tableau de la vie politique française de l’époque pour expliquer son combat, et les raisons pour lesquelles celui-ci est voué à l’échec. On pourra s’abstenir de lancer des attaques personnelles, et il ne sera pas nécessaire de donner à Pétain le rôle du « scélérat ». On peut dire que de Gaulle le considère comme tel, mais s’il le faut, on fera simplement de Pétain un vieillard fatigué, qui n’est pas à sa place à la tête de l’État. On pourra employer un symbole quelconque pour signifier que le « scélérat », c’est la hiérarchie militaire, les « culottes de peau » de la plupart des démocraties. 

En parallèle, on montrera l’autre face du tableau. On montrera les hommes jeunes, forts et dynamiques qui, à la différence des vieillards, savent lire ce qui est écrit. Le personnage de Churchill pourra servir à cela. Il ne connaît pas encore de Gaulle, il n’a peut-être jamais entendu parler de lui ni du combat pour une armée mécanisée qui l’oppose aux vieux généraux français. Ces deux lignes de récit resteront opposées et parallèles, sans se rejoindre encore. À ce stade, il ne s’agit que de retourner la médaille pour en montrer le revers. 

Dans le combat qui l’oppose aux généraux sur la question des blindés, de Gaulle est perdant. Il n’a pas d’armée blindée, et il sait qu’il n’en aura probablement jamais. Il n’en continue pas moins son combat. Par le livre, il prédit la façon dont les Allemands se rendront maîtres de l’Europe, ce qui lui attire des ennuis. La guerre commence. Ses prédictions s’accomplissent à la lettre. Il fait de son mieux avec ce qu’il a. La France tombe. Il est seul à plaider pour que la résistance continue. L’heure est venue d’une rencontre avec Churchill qui, lui aussi, essaie de persuader les Français qu’il faut continuer à se battre. Comme de Gaulle, il échoue. Le coup fatal leur est porté par l’armistice. De Gaulle et Churchill quittent la France pour l’Angleterre. 

Maintenant, on peut attirer l’attention sur la tragédie de De Gaulle. Il a été rejeté par l’armée à laquelle il a consacré sa vie. Plutôt que de se rendre, il choisit l’exil. Il est proscrit par ses concitoyens et contraint de fuir sa patrie, qu’il aime passionnément. Churchill et lui prennent l’avion pour l’Angleterre. Ni l’un ni l’autre ne voient d’espoir pour la France.Étant donné la rapidité avec laquelle la France est tombée, il y a de fortes raisons de penser que l’Angleterre tombera, elle aussi ; cependant, malgré l’absence d’espoir, Churchill et de Gaulle n’abandonnent pas. 

Ils sont assis à la même hauteur, de part et d’autre de l’allée de l’avion. Churchill est nerveux. Il mâchonne un cigare qu’il n’a pas allumé. Il est soucieux, désorienté, effrayé par l’avenir. De Gaulle est calme. Il est assis, immobile comme un roc, le regard fixé devant lui. En voix off, on entend le pilote régler sa radio sur une émission allemande : la chute de la France a été rapide, l’Angleterre ne tiendra pas plus de dix jours. Silence. Churchill mâchonne son cigare. De Gaulle a le regard fixé devant lui. Churchill se penche vers l’allée et demande à de Gaulle une allumette. De Gaulle lui en donne une. Churchill allume son cigare. Ils se remettent à fixer l’espace droit devant eux. Cette scène est destinée à montrer que l’avenir leur apparaît si sombre qu’ils ne voient pas ce qu’ils pourraient bien se dire. Chacun sait que l’autre n’est pas disposé à abandonner. 

FONDU

De Londres, on assiste à l’extension du mouvement de la France Libre. De Gaulle arrive sans argent, avec pour tout bagage un pantalon et quelques chemises. On verra des Français fuir la France et gagner l’Angleterre. La plupart n’ont jamais entendu parler de De Gaulle. Ils sont comme magnétiquement attirés par celui qui n’a pas abandonné la résistance. 

Le nom de De Gaulle et la cause qu’il défend se répandent de bouche à oreille. Cela nous mène en France, où l’on assiste aux diverses réactions des habitants. On voit ceux qui peuvent s’enfuir et le font, et ceux qui ne le peuvent pas, et qui ne le pourront jamais. On voit les jeunes hommes qui peuvent se battre et les vieux et les vieilles qui ne le peuvent pas. On voit cinq écoliers, avec leur cartable, prendre la fuite et gagner l’Angleterre en canoë. On voit des religieuses écrire des lettres où elles expriment l’espoir qu’on résistera aux Allemands. On voit des paysans écrire des lettres. Des anciens combattants de 1918, qui, eux non plus, n’ont pas encore entendu parler de De Gaulle, écoutent la BBC, et ils écrivent leurs lettres dans l’espoir qu’elles atteindront quelqu’un qui saura rassembler les Français. 

On verra que ce qui n’est d’abord qu’un ruisseau devient un fleuve et même un flot d’espoir et de résistance qui se déverse vers l’Angleterre et vers de Gaulle. Puis on montrera le mouvement à rebours : le ruisseau, le fleuve, le flot qui partent de la petite maison de De Gaulle en Angleterre pour revenir en France, et gagner l’Afrique, l’Inde et le Pacifique, où il rend l’espoir à ceux des Français qui peuvent et veulent écouter. 

On pourra se servir de la méthode recommandée par M. Buckner. On pourra montrer les agents de De Gaulle partant remplir leur mission, qui est de consolider le mouvement aux quatre coins de l’Empire. Puis on verra, grâce à une carte mise à jour, que leur but a été atteint. On indiquera que certaines de ces missions sont dangereuses, que parfois l’agent y perd la vie. Il peut être plus efficace de ne pas insister sur les sacrifices, de montrer que pour ces hommes, une vie ne compte guère quand ce qui est en jeu, c’est la liberté de la France, et la restauration de son nom. 

Ce qui précède laisse peut-être une impression de décousu, mais je pense que la narration resserrera les épisodes. La deuxième partie y contribuera. Pour l’instant, j’essaie de mettre en œuvre une idée de M. Buckner, qui était de brosser une fresque pour montrer l’extension du mouvement de la France Libre et suggérer que le mouvement n’a pas de limites, qu’une bobine de pellicule n’y suffira pas, qu’il débordera de tous côtés, et ne s’arrêtera que lorsque son but sera atteint. 

DEUXIÈME PARTIE 

Ici le récit est direct, objectif. De temps à autre, des éléments de cette seconde partie seront intercalés dans la première. Ainsi, la première partie y gagnera en cohésion, et servira de point de départ à des agents de la France Libre qui seront envoyés en mission aux quatre coins de l’Empire. 

Georges représente le Français dans son individualité comme de Gaulle incarne l’idée abstraite de la France Libre. C’est un Français typique, paysan ou citadin, peut-être même un Parisien. Je le vois membre de la classe moyenne, ayant reçu une certaine instruction, et héritier de toutes les vertus de la classe moyenne française. Il incarne cette classe traditionnellement démocratique qui est le fondement de toute démocratie. Ces gens sont fiers de leur patrie et de ses traditions. Ils ont de la considération pour leur prochain, surtout quand celui-ci n’a pas le même statut social qu’eux. Psychologiquement, Georges est un jeune homme sans complication, qui ne rêve que de se marier, d’élever des enfants et de travailler dans la paix. Il ne veut rien de plus. 

Nous sommes en 1936. Georges est appelé à faire son service militaire, comme tout jeune Français. Il est affecté à l’École des chars que commande de Gaulle, et il voue à son chef, réputé froid, un culte fait d’admiration et de fougue comme un homme mûr en suscite parfois chez les jeunes gens. Il apprend combien de Gaulle croit à l’efficacité des blindés, et peut-être qu’il s’est ainsi attiré l’inimitié de l’état-major. S’il parvient à cette conclusion, c’est par intuition, ou en raison de son admiration pour de Gaulle, plutôt que parce qu’il connaîtrait les faits de première main. 

Il pense que de Gaulle va échouer dans la campagne qu’il a lancée pour une force mécanisée. Il se met à singer de Gaulle dans le petit groupe d’hommes au contact desquels il vit, il devient un petit de Gaulle, menant le même combat que celui-ci pour obtenir une division blindée.

Cette sincérité même va rendre la séquence comique. Il passe le plus clair de son temps à défendre de Gaulle et à prêcher en faveur d’une force blindée, sujet sur lequel il ne sait pratiquement rien. Il se bagarre tellement avec ses camarades qu’un sergent finit par lui dire de la boucler. 

Une fois libéré de ses obligations militaires, Georges épouse celle qu’il aime, reprend son travail et achète à crédit une petite maison avec un jardin. Il parle à sa femme de l’homme qu’il admire toujours. Il devient père, la famille est heureuse, il paie régulièrement ses traites. 

La guerre commence. Georges n’attend pas d’être appelé : il se porte volontaire. Il essaie, en vain, d’être affecté à l’unité commandée par de Gaulle. Il essaie surtout de servir la France, ce qui pour lui signifie sa petite maison et son jardin, dont il n’a pas encore fini de payer les traites. On le suit dans la bataille de France, jusqu’à la déroute de l’armée française une à une, toutes les prédictions de son idole se trouvent confirmées. Il y aura d’autres soldats de l’âge de Georges paysans, employés de bureau, jeunes bourgeois des professions libérales, étudiants il s’agit, on le voit, du terreau d’où sortira pour s’épanouir le mouvement de la France Libre. 

Georges quitte la France, laissant sa femme et son fils. Ce sont eux, ainsi que sa petite maison, qui représentent pour Georges ce que représente pour de Gaulle le beau nom de la France, de la France maintenant traînée dans la poussière. Dès lors, Georges fera tout pour sauver la France, c’est-à-dire pour sauver sa maison et le mode de vie qu’il avait choisi. Lui non plus ne se rend pas, ne se rendra jamais. Il attend seulement de rentrer en France pour chasser l’envahisseur de sa maison et de son jardin. 

Les aventures que va connaître Georges permettront d’introduire dans le récit les divers moments de la lutte qui oppose la France Libre et le régime de Vichy. Il gagne la Syrie. On pourrait utiliser ici l’épisode où les Français Libres s’emparent d’un poste syrien sans tirer un seul coup de feu. On pourrait ensuite retrouver Georges en Afrique, lors des opérations montées par de Gaulle au Cameroun et au Tchad. Le mouvement s’étend et se renforce. On peut indiquer qu’au moins l’Empire, les colonies sont à l’abri, et que tous les Français qui veulent rester libres attendent que l’heure sonne d’envahir la France pour en chasser les Allemands. Pour Georges, bien sûr, cela signifie toujours les chasser de son petit jardin et de sa maison, dont il n’a toujours pas fini de payer les traites. 

Georges est maintenant en Angleterre, où il a retrouvé son idole. Sa femme a quitté la France, et ils sont réunis. Mais il faut encore chasser les Allemands de sa maison. Ici, on montrera que le flot a reflué ; les attaques aériennes sur l’Angleterre ont échoué, elles ont cessé ; on attend maintenant un débarquement sur les côtes françaises, mais l’heure n’en est pas encore venue. 

Pour Georges, la victoire finale n’a jamais fait de doute. Pour lui, l’avenir, c’est simplement demain ce n’est pas des jours, des semaines ou des mois, c’est simplement demain. Il fait partie d’un commando, qui part effectuer un raid sur la côte française. Après tant d’années, il va enfin débarquer en France. Il semble croire que cette opération va débarrasser la France des Allemands. Il dit au revoir à sa femme. Il va bouter l’envahisseur hors de sa petite maison si ce n’est pas cette fois, ce sera la prochaine. Il est exalté. Il paraît presque heureux de partir. Il ne pense pas une seconde qu’il risque de perdre la vie. Sa femme, elle, pense à cela, mais il lui a communiqué un peu de sa foi aveugle en de Gaulle et en la France Libre. L’opération est lancée. 

De Gaulle et Churchill. L’opération est en cours. Certains de ces hommes ne reviendront pas. De Gaulle, assis à son bureau, examine des papiers, ou bien écrit. Il est toujours calme, aussi imperturbable qu’il était dans l’avion. Churchill, lui, montre la même nervosité ; il arpente la pièce en mâchonnant son cigare. 

Churchill Du sang, de la sueur et des larmes. Mais vous n’avez jamais parlé de l’espoir. 

De Gaulle Je n’ai pas davantage parlé du souffle de la vie. 

La maison des Anglais chez qui habitent la femme et l’enfant de Georges. L’expédition est en train de traverser la Manche, peut-être de débarquer en France. Georges reviendra-t-il ? Tout se passe comme si sa femme et toute l’Angleterre étaient à une fenêtre, à regarder la Manche où Georges a disparu. Sa femme ne prend pas part au dialogue. 

Première voix Oui, l’espoir.

Deuxième voix Il y a toujours l’espoir.

Troisième voix Il y aura toujours l’espoir.

[Note : il me semble plus efficace de finir ainsi, sans expliciter. Cela me paraît même plus fort que de terminer sur une victoire que l’histoire ne nous a pas encore donnée et que nous risquons d’attendre quelque temps.] 

DE WILLIAM FAULKNER À ROBERT BUCKNER APPENDICE AUX NOTES DU 29 JUILLET 

La bataille de France. Georges fait partie d’un petit groupe de soldats qui tentent encore de défendre la ligne Maginot après la déroute des armées françaises. Ceci dira bien la folie des généraux qui s’attendaient à une guerre défensive et qui ont rejeté les idées de De Gaulle sur l’armée blindée. Cela dira aussi le courage des hommes qui plus tard devront œuvrer et mourir pour la France et ont continué à résister alors que ceux qui les avaient trahis s’étaient rendus et mis à l’abri. 

Il est fait prisonnier, emmené en Allemagne. On peut montrer comment le goût de la liberté persiste, même parmi les prisonniers de guerre. On verra des hommes faire des efforts désespérés pour s’évader, même quand ils savent qu’ils risquent la mort. Il ne s’agit pas seulement de fuir la prison, mais de repartir à la conquête de la France. Leur but, ce n’est pas de rentrer chez eux : les gardes allemands leur ont dit que la France n’existait plus. Non, ils veulent gagner un pays libre où ils pourront s’armer, et puis ils repartiront pour la France et en chasseront l’ennemi. C’est l’idée qu’ils avaient en tête avant même d’avoir entendu parler du mouvement de la France Libre et de son chef. 

Georges s’évade. Nous pouvons le montrer en train de gagner la Syrie, puis l’Afrique, où il rencontre de Gaulle (cf. plus haut, notes du 29/7, deuxième partie), ou bien il peut gagner l’Amérique. On peut le montrer surmontant de terribles épreuves pour retourner en Angleterre, où il a maintenant entendu parler du mouvement de De Gaulle, qu’il veut rejoindre pour aller libérer sa maison, son jardin et sa patrie. On le verra s’évader d’une prison qui se trouve à quelques kilomètres de sa maison occupée par l’ennemi, puis parcourir la moitié du globe pour enfin revenir en France et chasser les Allemands. Il ne sait pas encore où se trouve sa femme. Il ne se fait même pas de souci à son sujet. Il est comme dans un état mystique. Il sait qu’elle hait l’envahisseur autant que lui, et que rien ne peut leur arriver, parce que les Français et les Françaises doivent résister jusqu’à ce que le dernier Allemand ait quitté le sol français. Il parvient enfin à gagner l’Angleterre. Il retrouve sa femme et son enfant, mais c’est tout juste s’il s’arrête pour leur dire bonjour, il se porte volontaire pour une action de commando et repart libérer la France. Son bon sens lui dit qu’il ne peut s’agir que d’une opération « coup de poing », mais il y a toujours chez lui, invincibles, l’espoir, la foi, et son admiration passionnée pour de Gaulle. Tout se passe dans son esprit comme si la volonté de chasser l’envahisseur devait suffire à propulser une poignée d’hommes jusqu’à Paris puis jusqu’à la frontière alors, la croix gammée ne flottera plus nulle part sur le sol français.

 DE WILLIAM FAULKNER À ROBERT BUCKNER APPENDICE 2 AUX NOTES DU 29 JUILLET

Nous avons choisi de symboliser la France tout entière en introduisant des individus représentatifs : un paysan ; un apache parisien ; un étudiant, un artiste, un acteur, un musicien, un peintre, un poète, etc. Il y a un employé de banque, un Méridional, un Basque, un Breton, un Picard, etc. Nous les voyons tous ensemble, soldats de la même compagnie pendant la bataille de France. Un ou deux de ces personnages représentatifs sont dans le petit groupe qui défend encore la ligne Maginot, même après la défaite ils savent que leur cause est sans espoir et ne mène qu’à la mort ou à la captivité. On peut montrer qu’ils préfèrent tous la mort mais c’est la captivité qui les attend. L’un d’eux pourrait être l’officier qui commande le groupe. On peut montrer qu’à ce stade il n’y a plus ni soldats ni officiers, mais simplement des hommes qui veulent résister jusqu’au bout, jusqu’à la mort, plutôt que de se rendre et d’accepter le déshonneur de la France.

Auparavant, les deux, trois ou quatre autres personnages représentatifs ont été affectés à d’autres postes dans l’armée. Quand ils ne peuvent plus se battre sur le sol français, ils gagnent l’Angleterre. Ils entendent parler de quelqu’un qui veut résister. Ils sont attirés comme par un aimant et sont prêts à se sacrifier pour sauver la France. 

On peut suivre l’itinéraire de ces individus qui, devenus agents de De Gaulle, sont envoyés dans les coins les plus reculés de l’Empire, avec mission de consolider le mouvement de résistance. Certains perdent la vie en accomplissant leur mission. 

On peut fournir des détails sur leur existence passée et personnaliser ainsi ce désir de liberté qui les pousse et qu’incarne de Gaulle ce désir existait déjà, il n’attendait qu’un chef pour l’incarner. On peut voir leur famille, leurs parents, leur femme, etc., leur maison, leur lieu de travail, quelle sorte de vie ils espéraient mener, et ce que signifient au juste pour chacun d’entre eux la liberté et le départ des Allemands. Ils veulent tous retrouver leur mode de vie d’avant-guerre, bien sûr, mais on montrera que tous ces désirs ne forment qu’un seul élan passionné pour restaurer la patrie trahie dans sa fierté et sa gloire séculaires.

*** 

NOTE DE FAULKNER EN DATE DU 19 NOVEMBRE 1942

Warner Bros. Note interne de Faulkner à Robert Buckner (19 novembre 1942). Carbone de dactylogramme non signé, 2 pages. 

Mon cher Bob, 

Passons-nous du général de Gaulle, de sa présence physique dans le film. 

Nous ne trouverons plus sur notre route ces inconvénients et ces obstacles et ce sera à qui perd gagne, car nous y gagnerons la liberté de faire un film que les Américains, les spectateurs qui paient leur place, comprendront et trouveront crédible, intéressant. 

Si nous ne nous passons pas de De Gaulle, nous devrons accepter que ses représentants exercent un contrôle sur le scénario ; s’ils n’aiment pas ce que nous leur offrons, il faudra au moins obtenir leur accord. Ce qui les intéresse, bien entendu, en tant que Français Libres œuvrant pour une cause difficile, c’est de faire avancer leur cause, et non pas la fabrication d’un film tourné, financé, distribué en Amérique pour des spectateurs américains qui paient leur place. Ce qu’ils veulent, c’est de la propagande pour la France Libre, et non un film où les spectateurs reconnaîtront leurs propres passions, leurs propres tourments, leurs propres désirs. Ils veulent qu’on leur fournisse un document qui permette au spectateur de comprendre les événements historiques qui ont déterminé la chute de la France, et n’ont que faire d’une histoire destinée à susciter, chez le spectateur étranger qui paie sa place, de la chaleur humaine, de l’affection, de la pitié devant le comportement de ses semblables qui, après avoir douloureusement vécu la chute de la France, se battent, résistent et sont en train de se relever de la défaite. 

Si nous faisons ce film sous le contrôle des Français Libres, nous devrons les satisfaire, eux et rien qu’eux, ou bien courir le risque de déplaire à tout le monde. Parce que je ne crois pas que le film sera compris du public auquel il est destiné alors que, pour être rentable, il doit gagner sa faveur. Pourquoi ? Parce que ces conseillers, en tant que Français Libres, exigeront que les faits et la chronologie soient respectés de façon absolue, même si tel détail est sans importance, même si le personnage en cause est imaginaire, même si, ce faisant, on sacrifie l’intrigue et l’intérêt dramatique, les inférences et les effets d’ordre poétique. Comme ils sont français, il est normal qu’ils s’attachent à certains détails qui, portant sur des aspects particuliers de la vie quotidienne en France, apparaîtraient à un Américain non seulement insignifiants mais ennuyeux (l’inverse, c’est-à-dire la vie américaine pour un Français, étant tout aussi vrai), à tel point qu’au bout d’un moment, l’Américain pourrait se demander si, en fin de compte, les Français n’ont pas eu ce qu’ils méritaient. 

Affranchissons-nous de ces contraintes. Acceptons avec reconnaissance les conseils et les informations chaque fois qu’on nous les donne mais gardons-nous le privilège de faire un choix parmi les faits, de choisir ceux que nous utiliserons et de les traduire en termes américains, dans le langage qui est le nôtre (et, pour moi, le mot ne désigne pas seulement le vocabulaire, mais les modes de pensée et de croyance), dans le langage des gens que le film a pour mission d’émouvoir, d’intéresser, d’instruire, voire d’élever en leur faisant prendre une conscience accrue de la valeur de la souffrance humaine et en ravivant en eux la croyance en l’espoir. 

Tout personnage historique, ange ou scélérat, n’est en son temps qu’une figure de proue. Il n’est que la somme de ses actes, la somme des individus obscurs qu’il a massacrés ou régénérés, qu’il a asservis ou libérés. Ce n’est que longtemps après sa mort qu’il prend de l’éclat, et de la valeur sur le plan dramatique ; c’est alors seulement qu’un dramaturge peut lui donner de la consistance sans encourir les reproches de ceux qui ont connu l’homme en chair et en os et qui exigent la véracité sur le plan des faits. 

Passons-nous de lui, passons-nous de sa présence physique dans le film. Racontons ce qu’il a fait par des moyens poétiques, en présentant des êtres humains, des gens humbles, pris dans des rapports humains qu’un public peut comprendre, dont la vie et la destinée n’ont pas été modelées par de Gaulle mais par la foi même qui a fait de lui de Gaulle. 

À mon avis, un Français ne peut être qu’heureux de nous aider dans cette tâche, non pas en lançant d’obscurs oukases ou exclusives, mais en nous fournissant des conseils lorsque nous leur en demanderons. 

Qu’en pensez-vous ?

Crédits

Extraits tirés de William Faulkner, De Gaulle : Scénario, 1989, traduit de l’anglais par Didier Coupaye, Michel Gresset et Philippe Mikriammos. © Éditions Gallimard

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