S’il est encore trop tôt pour dégager avec assurance un profil-type du « prélat léonin », deux caractéristiques se dégagent de ses premières nominations curiales et dans les diocèses d’importance. La première est l’arrivée aux commandes d’une nouvelle génération dans l’Église catholique, celle qui a précisément l’âge de Léon XIV ou peu s’en faut : des quinquagénaires ou des sexagénaires, certes, mais encore jeunes à l’échelle de la gérontocratie vaticane où il est rare d’accéder à un poste de premier plan avant 70 ans ; et surtout, la première génération vraiment postconciliaire : pour les hommes de Léon XIV, le concile Vatican II est un événement de leur lointaine enfance, pas un souvenir-clef de leur formation ou de leur prêtrise, ce qui ne peut qu’influer sur son mode de réception, même s’il est vrai que cette génération a eu pour maîtres les prélats qui ont mis en œuvre les réformes postconciliaires.
Leur second trait commun est leur formation ou leur expertise comme canonistes, spécialistes du droit de l’Église. François voulait des pasteurs, Léon XIV nomme des juristes. Outre qu’il émane d’un pape docteur en droit canon de l’Angelicum à Rome, ancien chancelier et official diocésain au Pérou, le fait n’est pas anodin dans une Église touchée par les abus sexuels et qui a longtemps pâti des « procédures extraordinaires » et du traitement personnel des affaires, dans un sens sévère ou laxiste. Plutôt qu’un « retour à la normale » après le « pontificat d’exception » de François, ces orientations seraient à analyser comme une consolidation juridique des processus mis en œuvre par son prédécesseur. Le fond reste le même, mais il est assorti d’un style de gouvernement plus lent, traditionnel et synodal, moins autoritaire.
Autre évolution confirmée, la Curie s’internationalise : si l’ancrage des Italiens du sérail diplomatique reste puissant, la place des pays du Sud s’accroît. L’évolution, là encore, ne date pas de Léon XIV, mais les grands équilibres géographiques et géopolitiques de l’Église sont désormais mieux représentés au Saint-Siège.
La féminisation de la Curie, prudemment mise en œuvre sous François, puis accélérée dans les derniers mois de son pontificat, avec la nomination de religieuses secrétaires (n°2), voire co-responsable de Dicastère (mais avec un alter ego masculin), et même présidente de la Commission chargée du gouvernement temporel du Vatican, n’est pour l’instant pas poursuivie. Il faut sans doute davantage y voir une halte tactique qu’une remise en cause. À cet égard, l’objectif semble être moins une inatteignable parité que la visibilité et la représentativité, notamment des religieuses, qui jouent un rôle fondamental dans le fonctionnement de l’Église universelle.
Le remodelage par Léon XIV de la Curie romaine et des grands diocèses à son image est en tout cas toujours en cours : d’ici la fin de l’année, 6 préfets de Dicastère (postes de rang ministériel), ayant atteint l’âge de 75 ans, devront présenter leur démission 1 : il faudra alors leur trouver des successeurs.
Le premier cercle : la Maison pontificale de Léon XIV
Pour l’assister dans son secrétariat et ses tâches quotidiennes, le pape dispose de la Maison pontificale, vestige des fastes de la cour papale qui remplit aujourd’hui essentiellement une fonction pratique. Son préfet est d’ordinaire l’un des personnages clefs de l’entourage du pape, ce qui s’est vérifié sous Jean-Paul II et Benoît XVI, mais pas sous François, lequel y a laissé en poste jusqu’en 2023 l’ancien secrétaire personnel de Benoît XVI, Georg Gänswein, alors que ce conservateur patenté, en disgrâce, n’était plus associé à aucune décision d’envergure. De toute manière, François attachait peu d’importance aux aspects protocolaires de sa fonction, et donc à sa Maison pontificale. Ce n’est qu’en mars dernier que Léon XIV a nommé un nouveau préfet : Antun Rajic, 67 ans, de nationalités croate et canadienne. Diplomate chevronné, Mgr Rajic a été nonce dans pas moins de 13 pays entre 2009 et 2026, dont des postes très sensibles dans la péninsule Arabique, dans les pays Baltes (où Mgr Gänswein l’a remplacé en 2024), et pour finir en Italie, couronnement de carrière pour un nonce non-originaire de la péninsule.
Mais c’est surtout son subordonné, le vice-régent de la Maison pontificale (nommé à ce poste en novembre dernier), le P. Edward Daniang Daleng, 49 ans, nigérian, qui paraît spécialement proche de Léon XIV. Religieux de l’ordre de Saint-Augustin comme lui, le P. Daniang Daleng connaît de longue date Robert Prevost, qu’il a fréquenté quand ce dernier était supérieur général des Augustins à Rome, entre 2001 et 2013. Edward Daniang Daleng a d’ailleurs lui aussi exercé des responsabilités pour son ordre, comme conseiller général et procureur général des Augustins. C’est de toute évidence un très proche du pape, qui a l’habitude de travailler avec lui.
Pour ce qui regarde la liturgie, le cérémoniaire pontifical (dont le rôle est notamment d’assister le pape quand il célèbre la messe en public), l’archevêque italien Diego Ravelli, en poste depuis 2006, est annoncé sur le départ. S’il n’a jamais été un homme du premier cercle du pape François, du moins ce dernier lui a-t-il manifesté égards et reconnaissance. Des orientations liturgiques plus ou moins conservatrices du nouveau cérémoniaire dépendront largement celles que l’on prête au pape.
François voulait des pasteurs, Léon XIV nomme des juristes.
Jean-Benoît Poulle
Enfin, le collaborateur le plus proche du pape est souvent son secrétaire particulier (parfois flanqué d’un adjoint), souvent de même nationalité que lui. Celui de Léon XIV est un prêtre péruvien âgé de 37 ans seulement, Edgard Rimaycuna Inga, originaire de Chiclayo, dont Robert Prevost fut l’administrateur provisoire puis l’évêque entre 2014 et 2023. Tôt après son ordination sacerdotale, le P. Rimaycuna Inga fut choisi par Mgr Prevost pour lui servir de secrétaire personnel dès sa nomination comme évêque, en 2015 ; tout juste s’en est-il séparé un court temps, en 2017, pour que le P. Inga poursuive sa formation à l’Institut biblique à Rome, où il est revenu en 2023 pour suivre Mgr Prevost dans ses nouvelles fonctions de préfet du Dicastère pour les évêques, et désormais comme pape. Choisi à cette fonction de secrétaire aussitôt après le conclave, Edgard Inga a encore été élevé en novembre dernier au rang de « chapelain de Sa Sainteté », premier grade honorifique des « Monsignori » qui ne sont pas encore évêques. C’est de toute évidence un intime de Léon XIV. Plus anecdotiquement — et encore que certaines, comme sœur Pasqualina, la gouvernante de Pie XII, aient été tenues pour des éminences grises au rôle non-négligeable — la cuisinière de la Maison pontificale choisie par le pape, est également péruvienne.
Comme le furent Benoît XVI et François, le pape est encore épaulé par un secrétaire particulier adjoint : Léon XIV a choisi en septembre dernier un prêtre toscan de 41 ans, le P. Marco Billeri, canoniste de formation et ancien ingénieur en informatique qui s’est entre autres signalé par sa maîtrise des outils numériques qui, comme on sait, seront au cœur des chantiers du pontificat — en particulier l’IA.
Le carme italien Filippo Iannone : successeur du pape… au Dicastère pour les évêques
Quelques mois après son élection, Léon XIV a procédé le 26 septembre 2025 à sa première nomination vraiment significative depuis le début de son pontificat, en nommant son remplaçant au poste de préfet du Dicastère pour les évêques, qu’il a occupé précédemment entre 2023 et 2025. Ce poste est l’un des plus importants de la Curie romaine, puisqu’il fait de son titulaire le véritable « DRH » de l’Église universelle : c’est lui qui sélectionne les évêques de 70 % des 3000 diocèses que compte l’Église catholique (hors les pays de mission et les chrétiens d’Orient), et est leur premier interlocuteur à Rome.
Si les évêques sont formellement nommés par le pape, ils sont préalablement choisis par le préfet et les autres prélats membres du Dicastère pour les évêques, à partir d’une liste de trois noms pour chaque diocèse vacant (la terna) fournie par le réseau des nonciatures du Saint-Siège à l’étranger, en collaboration avec les hiérarchies ecclésiastiques locales.
Selon toute vraisemblance, Mgr Iannone devrait être créé cardinal lors du premier consistoire de Léon XIV qui aura lieu en juin prochain.
Jean-Benoît Poulle
À ce poste, Léon XIV a fait le choix d’un religieux italien, Mgr Filippo Iannone qui, à 68 ans, est de la même génération que lui. Filippo Iannone est entré en 1977 dans l’ordre des carmes, un ordre religieux mendiant (comme les Augustins, l’ordre du cardinal Prevost), de tradition plus contemplative et mystique. Davantage canoniste que théologien, il est diplômé en droit canonique de l’université pontificale du Latran, et a été formé en partie à la Rote romaine, le tribunal d’appel du Saint-Siège. Il a eu une expérience pastorale comme évêque auxiliaire de Naples (2001-2009), son diocèse d’origine, puis évêque du petit diocèse de Sora-Aquino-Pontecorvo dans le Latium, enfin évêque auxiliaire de Rome (2012). En 2018, le pape François l’appelle à la Curie comme préfet du Conseil pontifical pour les textes législatifs, le dicastère chargé de clarifier l’interprétation du droit canonique, par exemple en publiant des notes explicatives des actes législatifs du Saint-Siège.
Mgr Iannone se signale notamment par son expérience dans la lutte contre les abus sexuels dans l’Église, et sa nomination peut être interprétée comme un signal de fermeté dans ce domaine : au Dicastère pour les Textes législatifs, il a notamment préparé la constitution Pascite Gregem Dei (2021) qui aggrave les peines canoniques pour les clercs auteurs d’abus sexuels. Le prédécesseur de Robert Prevost à la tête du Dicastère pour les évêques, le cardinal canadien Marc Ouellet, figure du camp conservateur dans le conclave de 2013, avait lui-même été accusé d’agressions sexuelles par plusieurs femmes. Quant à l’ancien préfet pour les Textes législatifs, le cardinal italien Francesco Coccopalmerio, au profil plus bergoglien, il avait aussi été éclaboussé par un scandale lorsque son secrétaire particulier avait été arrêté par la gendarmerie vaticane pour avoir organisé une orgie (« chemsex party ») dans son appartement, à l’intérieur même du palais du Saint-Office. La nomination de Iannone peut s’analyser comme un retour en grâce du droit canonique et des procédures formellement codifiées après le pontificat de François, qui privilégiait des approches plus pastorales et informelles, au risque de commettre des erreurs dans ses nominations.
Selon toute vraisemblance, Mgr Iannone devrait être créé cardinal lors du premier consistoire de Léon XIV qui aura lieu en juin prochain. Le secrétaire (n°2) du Dicastère pour les évêques, l’évêque brésilien Ilson de Jesus Montanari, a quant à lui été renouvelé pour 5 ans ; véritable cheville ouvrière du Dicastère, son rôle n’est pas à négliger. Il semble que les relations entre le cardinal Robert Prevost et son n°2 au Dicastère n’aient pas été simples, l’évêque brésilien arguant de ses contacts directs avec François. Un signe pourrait corroborer ces relations distantes : alors qu’Ilson Montanari avait aussi tenu le rôle de secrétaire du conclave (en tant que secrétaire du Collège des cardinaux), Léon XIV s’est abstenu de lui faire don de sa propre barrette cardinalice après son élection, comme c’est la tradition, en signe d’élévation prochaine au cardinalat et en « remerciement » pour l’organisation du conclave. Mais Léon XIV n’entend pas non plus écarter brutalement les prélats réputés moins proches de lui. Ici encore, il avance prudemment.
Pour remplacer Iannone à la tête du Dicastère pour les Textes législatifs, Léon XIV a choisi en mars dernier un évêque australien, Tony Randazzo, 60 ans, lui aussi diplômé en droit canonique, comme il se doit, mais surtout ancien official (juge ecclésiastique) à la Congrégation pour la doctrine de la foi, héritière du Saint-Office, entre 2004 et 2008. Retourné en Australie, il a été évêque auxiliaire de Sydney (2016), puis évêque de Broken Bay (2019), dans un pays marqué par l’héritage du cardinal conservateur George Pell (1941-2003), qui fut chargé des questions économiques à la Curie, puis inculpé à tort d’abus sexuels sur mineur et innocenté en appel.
À la secrétairerie d’État, une prééminence des diplomates encore renforcée ?
Le patron incontestable de la secrétairerie d’État, organisme central de la Curie, reste le cardinal Pietro Parolin, en poste depuis 13 ans, nommé dès les débuts du pontificat de François. Reconnu pour ses indiscutables compétences et expérience diplomatiques, même s’il a donné récemment des signes de fatigue, et si ses relations avec François étaient devenues progressivement très difficiles, prenant sur la fin des allures de véritable cohabitation, Parolin devrait selon toute vraisemblance rester en poste jusqu’en 2030 où, à 75 ans, il devra remettre sa démission. Il est en effet peu probable que Léon XIV prenne le risque de donner des marques publiques de défaveur à celui qui est apparu comme son principal compétiteur lors du conclave de 2025, que Parolin a organisé et présidé : il est en effet dans l’intérêt mutuel du chef de l’Église catholique et du n°2 du Saint-Siège de se ménager.
Il en va différemment des deux subordonnés immédiats de Parolin à la secrétairerie d’État : le premier est le substitut pour les Affaires générales (en quelque sorte équivalent d’un « ministre de l’Intérieur » du Saint-Siège), et surtout rouage central de la Curie, qui gère toute la correspondance entre le pape et ses différents organismes. Depuis 2018 et le transfert à la tête d’un autre Dicastère du Sarde Angelo Becciu (plus tard accusé de malversations immobilières et déchu de ses droits à participer au conclave, condamné mais rejugé en appel), ce poste était occupé par un archevêque vénézuélien formé comme diplomate du Saint-Siège, Edgar Peña Parra, 65 ans.
Au départ très proche du cardinal Parolin, qui fut nonce au Venezuela entre 2009 et 2013, Peña Parra est devenu, bien plus que ce dernier, le véritable homme de confiance de François au fur-et-à-mesure de son pontificat, jusqu’à avoir de fréquents tête-à-tête avec le pontife dans sa chambre d’hôpital. Edgar Peña Parra a été nommé en mars dernier nonce en Italie (où il succède à Mgr Rajic), promotion qui ressemble davantage à un bâton de maréchal pour services rendus qu’à un poste à grande responsabilité, malgré le dossier toujours sensible des relations avec le gouvernement italien qui passe par ses mains.
Il a été remplacé par un Italien plus jeune de 10 ans, Paolo Rudelli. Originaire de Bergame, Rudelli a étudié très classiquement à l’Université grégorienne (jésuite) de Rome, dont il est sorti docteur en théologie morale, et licencié en droit canonique ; puis, comme son prédécesseur, il a choisi l’Académie pontificale ecclésiastique, « l’ENA des nonces », où il a effectué une carrière tout aussi classique de secrétaire de nonciature en Équateur et en Pologne ; son premier poste à responsabilité a été celui d’observateur du Saint-Siège au Conseil de l’Europe à Strasbourg (2014-2019), la diplomatie vaticane affectionnant ce type d’institution multilatérale ; puis il a été nonce au Zimbabwe et, depuis 2023, en Colombie : il connaît donc aussi bien les nonciatures du Nord que celles du Sud, les pays de mission comme de vieille catholicité. Son profil comme sa carrière signent le retour du classicisme des parcours lisses, un temps perturbés par la refonte de la Curie voulue par François.
Le patron incontestable de la secrétairerie d’État, organisme central de la Curie, reste le cardinal Pietro Parolin.
Jean-Benoît Poulle
Presque aussi important que le substitut pour les Affaires générales, le secrétaire pour les Relations avec les États, à la tête de la 2e section de la Secrétairerie, est le véritable « ministre des Affaires étrangères » du Saint-Siège. Depuis 2014, son titulaire est l’archevêque britannique Paul Richard Gallagher (né en 1954) : généralement apprécié de ses interlocuteurs pour son écoute et son réalisme, il devrait rester en poste au moins jusqu’en 2029, à moins qu’il ne soit transféré à une charge encore plus importante. Comme adjoint (« sous-secrétaire »), Mgr Gallagher sera désormais épaulé par un prélat roumain, Mihaita Blaj, 47 ans, son ancien secrétaire personnel, polyglotte lui aussi issu de l’Académie pontificale ecclésiastique. À son niveau, plus propice à la diplomatie informelle, Mgr Blaj aura notamment à gérer les suites de l’accord sino-vatican très controversé conclu en 2018 et renouvelé deux fois, qui laisse pratiquement au PCC toute latitude sur la nomination des évêques chinois de l’Église officielle, alors que la répression antireligieuse de Xi Jinping atteint une ampleur sans précédent.
Au Dicastère pour le Développement humain intégral, une relative féminisation, et l’ouverture à de nouveaux profils
Fleuron de la réforme de la Curie voulue par François, le Dicastère pour le Développement humain intégral, créé en 2016, concentre les missions de 4 anciens organismes curiaux créés par Jean-Paul II et désormais fusionnés, qui s’occupaient respectivement de la promotion de justice et de la paix, des organisations caritatives de l’Église, de l’assistance aux migrants et de la pastorale de la santé. On aura reconnu là, dans une Église « en sortie », certaines des préoccupations sociales les plus chères au pape François. Si son préfet, le cardinal jésuite canadien Michael Czerny (très proche du pape Bergoglio) devra quitter ses fonctions cette année, atteint par la limite d’âge de 80 ans, sa secrétaire, la religieuse salésienne italienne Alessandra Smerilli, économiste de formation, devrait rester plus longtemps dans ses fonctions où elle a été nommée en 2021, alors première femme à atteindre ce rang à la Curie.
Un profil particulièrement intéressant, à suivre, est incarné par celui qui vient d’être nommé n°3 (sous-secrétaire) du Dicastère, Mgr Anthony Onyemuche Ekpo, un prélat nigérian de 44 ans. Seulement quelques mois auparavant, il avait été nommé assesseur (adjoint) du substitut pour les Affaires générales, alors Mgr Pena Parra, avec qui les relations semblent avoir été fraîches. À ce poste, il avait notamment été membre du Comité de sécurité financière du Saint-Siège, et chargé de la cohérence opérationnelle de la Secrétairerie, un peu à la manière d’un directeur général des services. Docteur en théologie dogmatique et en droit canon, Mgr Ekpo, avant d’être installé au cœur de la Curie romaine, en a été le spécialiste universitaire, puisqu’il est l’auteur d’une somme remarquée dans le monde anglophone sur ses origines, son développement et son fonctionnement actuel : il fait donc figure de véritable expert. En outre, il a été le premier assesseur de la secrétairerie d’Etat à n’être pas issu du sérail diplomatique du Saint-Siège, même s’il travaille pour elle depuis 2016.
Au Dicastère pour le développement humain peut être rattaché une institution analogue, elle aussi créée par François, le Dicastère pour le service de la charité (ancienne aumônerie apostolique), interface avec la Maison pontificale, et organisation de bienfaisance chargée de distribuer au nom du pape des secours et aumônes aux nécessiteux du diocèse de Rome comme au-delà. Là encore, il s’agit d’un organisme très représentatif du « style franciscain », axé sur la charité concrète. Pour succéder au cardinal polonais Konrad Krajewski, remarqué pour ses initiatives sociales, qu’il vient de nommer archevêque de Lodz, Léon XIV a choisi un de ses hommes de confiance, ancien collaborateur au sein des Augustins, le religieux espagnol Luis Marin de San-Martin, 65 ans, qui fut l’archiviste général de l’ordre dirigé par Robert Prevost, puis a été promu en 2021 sous-secrétaire du synode des évêques, organe consultatif censé promouvoir depuis les réformes postconciliaires une gouvernance plus collégiale dans l’Église, aux côtés du pape.
Au Dicastère pour le Clergé, la continuité avec François
Au Dicastère pour le Clergé, qui s’occupe de la discipline des prêtres et, depuis Benoît XVI, des séminaires à travers le monde, Léon a privilégié la continuité avec François, dans le choix du n°2 de cette instance, l’évêque italien Carlo Redaelli, nommé en janvier dernier secrétaire du Dicastère. Il succède au prélat chilien Andrés Gabriel Ferrada Moreira, plus jeune que lui, nommé évêque de San Bartolomé dans son pays natal. Comme Iannone, Redaelli, né en 1956, est un canoniste de formation, de même génération que Léon XIV. Il a d’abord été évêque auxiliaire et vicaire général de Milan — l’un des plus grands diocèses au monde — puis, en 2012, archevêque de Gorizia dans le Frioul, près de la frontière avec la Slovénie. Voix écoutée de la conférence épiscopale italienne, il était depuis 2019 président de Caritas Italia, principal organisme caritatif catholique (équivalent italien du Secours catholique). Proche du cardinal philippin Tagle (pro-préfet du Dicastère pour l’Évangélisation, désormais le premier dans l’ordre protocolaire du Saint-Siège), un des anciens favoris de François et papabile progressiste lors du dernier conclave, Mgr Redaelli est lui-même considéré comme un progressiste, incarnant la frange de l’épiscopat italien hostile à la libéralisation de la messe traditionnelle en latin, et sur une ligne d’ouverture pastorale aux personnes LGBT, ce qui lui a valu l’hostilité des milieux conservateurs.
Au Dicastère pour le clergé, il aura notamment à s’occuper de la réforme de la formation des prêtres, de la prévention des abus, et de la crise des vocations, qui se traduit par une diminution effective des prêtres dans le monde, et touche tous les continents, à l’exception de l’Afrique et de certaines parties de l’Asie. Le préfet, n°1 du Dicastère, demeure le cardinal coréen Lazarus You Heung Sik, au profil de bergoglien modéré ; mais, âgé de 75 ans et en poste depuis 5 ans, il devra présenter sa démission au pape cette année, même si Léon XIV pourrait le prolonger encore quelques années dans ses fonctions.
À la nonciature de Washington, le choix d’un avocat du multilatéralisme
Certaines des nonciatures les plus importantes du Saint-Siège sont ipso facto des postes politiques ; il en va naturellement ainsi de celle de Washington, toujours dévolue à un diplomate d’expérience. En 2016, pour succéder à Mgr Carlo Maria Vigano, qui n’avait pas encore sombré dans une paranoïa complotiste aggravée (il a été excommunié en 2024 pour schisme), François avait choisi un prélat français, Christophe Pierre, ancien nonce en Haïti et au Mexique. Mgr Pierre avait été un relais efficace entre le Vatican bergoglien et l’épiscopat américain plus conservateur lors du premier mandat de Donald Trump et celui de Joe Biden. Défenseur des droits des personnes migrantes, il s’était inscrit de plus en plus ouvertement dans l’opposition à Donald Trump. En 2023, François a voulu lui donner encore davantage de visibilité en le nommant cardinal, alors que la coutume de créer cardinaux des nonces du Saint-Siège en poste était tombée en désuétude depuis les réformes postconciliaires. Or les choix cardinalices de Jorge Mario Bergoglio ont toujours été des messages symboliques à décrypter — celui de conférer la pourpre au nonce en Syrie, Mgr Zenari, avait été perçu comme un signe de sollicitude pastorale envers ce pays. Avec Trump II, les tensions entre la nonciature et la nouvelle administration sont allées crescendo, au point que Christophe Pierre aurait été menacé par des représentants du Pentagone en janvier dernier — une version, pourtant crédible, qui a depuis reçu des démentis officiels.
Pour les hommes de Léon XIV, le concile Vatican II est un événement de leur lointaine enfance.
Jean-Benoît Poulle
De toute manière, à 80 ans, Mgr Pierre est lui aussi atteint par la limite d’âge. Pour le remplacer, Léon XIV a choisi le 7 mars dernier Mgr Gabriele Caccia, 68 ans, ancien curé de paroisse milanais (où il fut marqué par le cardinal-archevêque progressiste Carlo Maria Martini), puis diplomate au service du Saint-Siège, où il a travaillé à la Secrétairerie d’État comme assesseur (2002-2009), et a été nonce au Liban (2009-2017) et aux Philippines (2017-2019). Surtout, le dernier poste de Mgr Caccia a été celui d’observateur permanent du Saint-Siège au siège de l’ONU à New York, une responsabilité tout sauf anodine : bien que le Vatican ne soit pas formellement membre de l’ONU, où il n’a pas le droit de vote, le délégué du Saint-Siège, présent depuis 1964 y a une marge de manœuvre en coulisses non-négligeable auprès des États « non-alignés ». À travers le choix de ce profil pour la nonciature de Washington, le message de Léon XIV semble clair : redonner sa voix au multilatéralisme et au droit international auprès des puissances qui s’en affranchissent. Cette nomination a donc été très fraîchement accueillie par l’Administration Trump, et constitue une nouvelle escarmouche dans la sourde lutte d’influence que se livrent la Maison-Blanche et le Palais apostolique.
À New York, le choix d’un profil d’équilibre face à l’administration Trump
Être archevêque de New York n’a rien d’une fonction symbolique : la métropole mondiale est aussi l’un des plus grands diocèses catholiques au monde, dont le prélat est une personnalité publique aux États-Unis. La difficulté est redoublée quand le précédent titulaire (depuis 2009) se trouve être le cardinal Timothy Dolan, figure charismatique et centrale de l’épiscopat états-unien, conservateur bon teint réputé pour ses bons mots et son habileté manœuvrière.
Pour lui succéder, Léon XIV a fait le choix de Mgr Ronald Hicks, 58 ans, profil certainement moins haut en couleurs, réputé pour son calme, son aménité et son écoute, mais au positionnement tout aussi équilibré entre conservateurs et progressistes. Né dans l’Illinois, il a grandi dans les mêmes faubourgs résidentiels de Chicago que le pape ; diplômé en pastorale, il a été ordonné prêtre pour le diocèse de Chicago, avant d’être envoyé en Amérique, comme Robert F. Prevost : directeur d’un organisme de bienfaisance s’occupant d’orphelinats au Salvador entre 2005 et 2010, il retourne dans son diocèse d’origine où il est successivement promu par les cardinaux Francis George (ultra-conservateur) et Blase Cupich (progressiste bergoglien), jusqu’à devenir évêque auxiliaire de la ville (2018), puis évêque suffragant de Joliet (Illinois).
Si le diocèse de New York, avec 2,5 millions de fidèles catholiques (45 % de sa population totale) et plus de 1 200 prêtres, est le second plus grand diocèse catholique aux États-Unis (après Los Angeles), c’est aussi l’un des plus endettés, et celui dont les près de 300 paroisses doivent à très court terme se restructurer
Comme ancien missionnaire en Amérique latine, on attend de Mgr Hicks une parole forte contre la politique migratoire de l’Administration Trump, qui aboutit à des déportations massives par l’ICE d’immigrés souvent catholiques, qui avaient trouvé dans les paroisses un premier réseau d’intégration, et bien souvent, également, des secours. Mgr Hicks semble aussi très en phase avec les orientations du nouveau président de l’épiscopat états-unien telles qu’elles se sont exprimées dans ses élections internes : résolument conservateur et pro-life sur les sujets bioéthiques et en morale sexuelle, mais aussi plus que circonspect envers l’instrumentalisation de la religion par Donald Trump et son vice-président, et si besoin, prêt à résister.
À Londres, un diocèse témoin de la sécularisation comme de la « nouvelle évangélisation »
Pour le diocèse de Westminster, circonscription ecclésiastique qui couvre depuis 1850 la capitale britannique — le titre « d’évêque de Londres » étant resté à l’Église anglicane —, Léon XIV a choisi Mgr Richard Moth, 68 ans. Né dans la Rhodésie coloniale, il a été formé au séminaire dans le Surrey, et au droit canon au Canada ; vicaire général du diocèse de Southwark, il a commencé sa carrière épiscopale comme évêque aux Armées de l’ordinariat militaire britannique en 2009, puis comme évêque d’Arundel et Brighton (2015), dans le Sussex. Peu situable sur un axe gauche-droite, il s’est notamment intéressé aux questions de justice sociale. Il a été élu le 24 avril dernier président de la Conférence épiscopale d’Angleterre et du pays de Galles. Il succède à ces deux postes à une voix très écoutée dans le monde anglophone, le cardinal Vincent Nichols, né en 1945, archevêque de Westminster 16 ans durant, dont l’âge lui permettait tout juste de participer au conclave de 2025. Signe de son importance comme de la difficulté à lui trouver un successeur, le cardinal Nichols été maintenu en poste par François sur le siège de Westminster 5 ans après avoir dû présenter d’office sa démission, à l’âge de 75 ans.
L’Église catholique britannique, à bien des égards, fait figure de laboratoire dans un monde sécularisé, postmoderne et multiculturel : depuis la crise du Covid, elle connaît une petite reprise du taux de pratique, et, dans un renversement historique, dépasse désormais en nombre de pratiquants l’Église anglicane. Un tiers des prêtres catholiques anglais ordonnés ces dernières années, sont d’ailleurs d’anciens pasteurs anglicans convertis au catholicisme, souvent de tendance plus conservatrice que leur ancienne Église. Il en résulte une situation paradoxale : une partie non-négligeable du clergé catholique anglais est désormais composée d’hommes mariés — situation qui pourrait peser en faveur d’un éventuel assouplissement de la discipline du célibat ecclésiastique dans l’Église catholique en Occident —, alors que ces clercs ont justement pour beaucoup rejoint l’Église catholique par rejet des évolutions disciplinaires progressistes de l’Église anglicane (admission des femmes à la prêtrise puis à l’épiscopat, bénédiction des couples de même sexe, etc.).
La réorganisation du diocèse de Rome
Si, par définition, nul autre que le pape ne peut être archevêque de Rome, les pontifes de l’époque contemporaine avaient pris l’habitude de déléguer la gestion quotidienne de leur diocèse à un cardinal vicaire général, réservant seulement leur présence pour les liturgies les plus solennelles et des rencontres privées avec le clergé.
En cette matière comme en d’autres, le pape François avait rompu avec l’usage en se montrant très interventionniste dans le gouvernement de son diocèse, court-circuitant souvent ses vicaires généraux, les cardinaux Angelo De Donatis (2017-2024) puis Baldassare Reina, successivement favoris puis tombés en semi-disgrâce. Il avait aussi muté d’autorité les 5 évêques auxiliaires ayant chacun la charge d’un secteur territorial du diocèse, remplacés par des prêtres non-ordonnés à l’épiscopat. En octobre 2024, par un motu proprio rédigé en italien, François avait supprimé d’un trait de plume le secteur central du diocèse de Rome, correspondant au Centro Storico touristique de la ville, pour ne pas déconnecter ses prêtres des réalités pastorales du reste du diocèse (les quatre autres secteurs, correspondant aux points cardinaux), moins touristique et plus populaire. Malgré ces bonnes intentions affichées (sans doute inspirée par Mgr Renato Tarantelli, vice-régent du diocèse, une des plumes de François) cette réforme avait été très controversée parmi le clergé romain, dénoncée comme bureaucratique et déconnectée du terrain, en somme, manquant paradoxalement de synodalité.
Par un autre motu proprio de février dernier, rédigé cette fois en latin, Léon XIV a restauré le Secteur Central de la Ville Éternelle. Il a en outre nommé 4 évêques auxiliaires, anciens curés de terrain appréciés du sérail romain, rétablissant un échelon dont François aurait voulu la suppression.
Sources
- Il s’agit du cardinal britannique Arthur Roche, préfet du Dicastère pour le culte divin et la discipline des sacrements (questions liturgiques) ; du cardinal italien Marcello Semeraro, préfet du Dicastère pour les causes de saints (chargée des béatifications et canonisations) ; du cardinal coréen Lazarus You Heung Sik, préfet du Dicastère pour le clergé ; du cardinal suisse Kurt Koch, préfet du Dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens (dialogue œcuménique) ; du cardinal américain Kevin Farrell, préfet du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie (et également cardinal camerlingue, chargé de la vacance du siège apostolique, depuis 2025).